D) Les Juifs après la chute de l’Empire romain
C’est donc bien la transformation de la nation juive en classe qui est à l’origine de la « conservation du judaïsme ». A l’époque de la ruine de l’Empire romain, leur rôle commercial ne cesse de prendre de l’importance.
« Si les Juifs avaient déjà participé avant la chute de l’Empire romain au commerce mondial, ils atteignirent une prospérité plus grande encore après sa fin[125]. »
Il est probable que les marchands, syriens, dont on parle à la même époque, étaient aussi juifs. Cette confusion était fréquente dans l’Antiquité. Ovide parle, par exemple, du « jour peu propre aux affaires, où revient, chaque semaine, la fête célébrée par les Syriens de Palestine[126] ».
Au IV° siècle, les Juifs appartenaient aux couches aisées et riches de la population… Chrysostome dit des Juifs qu’ils possèdent de grandes sommes d’argent et que les Patriarches rassemblent des trésors immenses. Il parle des richesses des Juifs comme d’un fait que les contemporains connaissent bien[127].
Pour de longs siècles, les Juifs seront les uniques intermédiaires commerciaux entre l’Orient et l’Occident. Le centre de la vie juive s’établit de plus en plus en Espagne et en France. Le maître de poste arabe, Ibn Khordâdhbeh (IX° siècle), parle dans son livre des routes des Juifs radamites qui, dit-il, « parlent le persan, le romain, l’arabe, les langues franque, espagnole et slave. Ils voyagent d’Occident en Orient et d’Orient en Occident, tantôt par terre et tantôt par mer. Ils apportent de l’Occident des eunuques, des femmes esclaves, des garçons, de la soie, des pelleteries et des épées. Ils s’embarquent dans le pays des Francs, sur la mer Occidentale et se dirigent vers Faramâ (Peluse)… Ils se rendent dans le Sind, l’Inde et la Chine. A leur retour, ils se chargent de musc, d’aloès, de camphre, de cannelle et d’autres produits des contrées orientales. Quelques-uns font voile vers Constantinople, afin d’y vendre leurs marchandises ; d’autres se rendent dans le pays des Francs ».
C’est sûrement à leurs importations que se rapportent les vers de Théodulphe relatifs à la richesse de l’Orient. L’Espagne est encore mentionnée dans le texte d’une formule de Louis le Pieux à propos du Juif Abraham de Saragosse… Les Juifs sont donc les pourvoyeurs d’épices et d’étoffes précieuses. Mais on voit par les textes d’Agobard qu’ils vendent aussi du vin. Ils s’occupent, au bord du Danube, du commerce du sel. Au X° siècle, des Juifs possèdent des salines près de Nuremberg. Ils font aussi le commerce d’armes. En outre, ils exploitent les trésors des églises. Mais leur grande spécialité c’est le commerce d’esclaves. Quelques-uns se vendent dans le pays mais la majorité est exportée en Espagne. « Juif » et « marchand » deviennent des termes synonymes[128].
Ainsi, il est dit dans un édit du roi Louis :
« Des marchands, c’est-à-dire des Juifs et d’autres marchands, d’où qu’ils viennent, de ce pays ou d’autres pays, doivent payer une taxe juste soit pour des esclaves soit pour d’autres marchandises, de même qu’il en était d’usage sous d’autres rois[129]. »
Il est indubitable qu’à l’époque carolingienne, les Juifs étaient les principaux intermédiaires entre l’Orient et l’Occident. Leur position déjà prédominante dans le commerce à l’époque du déclin de l’Empire romain, les a bien préparés à ce rôle. On les traitait alors à l’égal des citoyens romains. Le poète Rutilius se plaignait que la nation vaincue opprimait les vainqueurs[130].
Au milieu du IV° siècle, des commerçants juifs s’étaient fixés à Tongres et à Tournai. Les évêques entretenaient les meilleures relations avec eux et encourageaient fortement leur commerce. Sidoine Apollinaire priait l’évêque de Tournai (en 470) de les accueillir favorablement, étant donné que « ces gens faisaient habituellement de belles affaires[131] ».
Au VI° siècle, Grégoire de Tours parle des colonies de Juifs à Clermont-Ferrand et à Orléans. Lyon possédait également à cette époque, une nombreuse population de commerçants juifs[132]. L’archevêque de Lyon Agobard, dans sa lettre de Insolentia Judœorum, se plaint que les Juifs vendent des esclaves chrétiens en Espagne. Le moine Aronius, au VIII° siècle, mentionne un Juif habitant le pays des Francs, qui rapportait des choses précieuses de Palestine[133].
Il est donc évident qu’en France, dans les premiers siècles du Moyen Age, les Juifs sont essentiellement commerçants[134]. En Flandre, où les Juifs habitaient depuis les invasions des Normands et jusqu’à la première croisade, le commerce se trouvait entre leurs mains[135]. Vers la fin du IX° siècle, il y avait à Huy une grande communauté juive. Les Juifs y occupaient une position importante et faisaient un commerce florissant… En 1040, à Liège, ils tenaient le commerce entre leurs mains[136]. En Espagne, « tout le commerce extérieur était exploité par eux. Ce commerce s’étendait sur toutes les denrées du pays : vins, huiles, minéraux. Les étoffes et les épices leur arrivaient du Levant. Il en était de même dans les Gaules[137] ».
Les Juifs de Pologne et de Petite Russie, se rendaient également en Europe occidentale pour y vendre des esclaves, des fourrures et du sel et pour y acheter toutes sortes d’étoffes. On lit dans une source hébraïque du XII° siècle que les Juifs achetaient sur les marchés rhénans, de grandes quantités d’étoffes de Flandre, pour les échanger en Russie contre des fourrures. Le commerce juif entre Mayence et Kiev, « la place du commerce la plus importante de la plaine du Sud[138] », était très intense[139].
Il y avait certainement une importante colonie commerciale de Juifs à cette époque à Kiev, puisqu’on lit dans une chronique de 1113 que « pour décider Monomaque à venir le plus tôt à Kiev, les habitants de cette ville lui firent savoir que la population s’apprête à piller les Boïars et les Juifs[140] ».
Le voyageur arabe Ibrahim Al-Tartoushi témoigna également de l’ampleur du commerce juif entre l’Europe et l’Orient. Il écrit en 973, visitant Mayence :
« Il est merveilleux que sur un point aussi éloigné de l’Occident, on trouve de telles quantités d’épices provenant de l’Orient le plus éloigné. »
Dans l’histoire mise sous le nom du juif Ben Gourion, dans l’œuvre du géographe arabo-persan Qazwini et la relation de voyage du juif espagnol Ibrahim ibn Iakov, du X° siècle, on mentionne le prix du blé à Cracovie et à Prague, et des mines de sel appartenant aux Juifs[141]. D’après Gumplowicz, les Juifs étaient les seuls intermédiaires entre les bords de la Baltique et l’Asie. Un vieux document caractérise ainsi les Khazars, peuplade mongole de la mer Caspienne, convertie au judaïsme :
« Ils n’ont pas d’esclaves de la terre parce qu’ils achètent tout au moyen de l’argent[142].».
Itil, la capitale des Khazars, était un grand centre commercial d’où partait le trafic des marchandises aboutissant à Mayence.
Le converti Herman raconte, dans un écrit autobiographique, que lorsqu’il était encore juif, à l’âge de 20 ans (à peu près en 1127), il voyageait régulièrement de Cologne à Mayence pour s’occuper des affaires commerciales, car « tous les Juifs s’occupent du commerce » (siquidem omnes judaei negotiationi inserviunt).
Les paroles du Rabbin Eliezer ben Natan sont aussi caractéristiques pour l’époque :
« Le commerce, mais c’est là notre moyen de subsistance principal[143]. »
Les Juifs constituent « la seule classe dont la subsistance est due au négoce. Ils sont en même temps, par le contact qu’ils conservent les uns avec les autres, le seul lien qui subsiste entre l’Orient et l’Occident[144]. »
La situation des Juifs dans la première moitié du Moyen Age est donc extrêmement favorable. Les Juifs sont considérés comme faisant partie des classes supérieures de la société et leur situation juridique ne s’éloigne pas sensiblement de celle de la noblesse. Sous Charles le Chauve, l’édit de Pîtres (864) punit la vente de l’or ou de l’argent impurs par le fouet, lorsqu’il s’agit de serfs ou de corvéables, et d’une amende d’argent quand il s’agit de Juifs ou d’hommes libres[145].
« Les Juifs remplissaient alors un rôle qui répondait à une urgente nécessité économique, que personne d’autre ne pouvait satisfaire : la profession commerciale[146] ».
Les historiens bourgeois ne voient généralement pas de grande différence entre le commerce et l’usure antiques ou moyenâgeux et le capitalisme à notre époque. Cependant, il y a entre le commerce médiéval et l’usure qui lui est liée, au moins autant de distance qu’entre le grand propriétaire capitaliste travaillant pour le marché et le seigneur féodal ; entre le prolétaire moderne et le serf ou l’esclave. Le mode de production dominant, à l’époque de la prospérité commerciale des Juifs, était féodal. On produisait essentiellement des valeurs d’usage et non pas des valeurs d’échange. Chaque domaine se suffisait à soi-même. Seuls, certains produits de luxe : épices, étoffes précieuses, etc., étaient l’objet d’un échange. Les seigneurs cédaient une partie des produits bruts de leurs terres contre ces marchandises rares venant de l’Orient.
La société féodale, basée sur la production des valeurs d’usage et le « capitalisme » dans sa forme primitive commerciale et usuraire, ne s’excluent pas mais se complètent.
« Le développement autonome et prédominant du capital comme capital commercial correspond à un système de production dans lequel le capital ne joue aucun rôle, et à ce point de vue on peut dire qu’il est en raison inverse du développement économique de la société… Aussi longtemps que le capital commercial assure l’échange des produits de communautés peu développées, il réalise non seulement en apparence, mais presque toujours en réalité, des profits exagérés et entachés de fraude. Il ne se borne pas à exploiter la différence entre les coûts de production des divers pays, en quoi il pousse à l’égalisation des valeurs des marchandises, mais il s’approprie la plus grande partie de la plus-value. Il y parvient en servant d’intermédiaire entre les communautés qui produisent avant tout des valeurs d’usage et pour qui la vente de ces produits à leur valeur est d’une importance secondaire, ou en traitant avec des maîtres d’esclaves, des seigneurs féodaux, des gouvernements despotiques, qui représentent la richesse jouisseuse[147]… ».
Tandis que le capital commercial ou bancaire moderne n’est, économiquement parlant, qu’un appendice du capital industriel et ne fait que s’approprier une partie de la plus-value créée dans le procès de la production capitaliste, le capital commercial et usuraire réalise ses bénéfices en exploitant la différence entre les coûts de production des divers pays, en s’appropriant une partie de la plus-value extorquée à leurs serfs par les seigneurs féodaux.
« C’est toujours la même marchandise en quoi l’argent se convertit dans la première phase et qui dans la seconde phase se convertit en plus d’argent[148]. »
Le marchand juif n’investit pas de l’argent dans la production comme le fera, quelques siècles plus tard, le marchand des grandes villes médiévales. Il n’achète pas des matières premières, il ne finance pas les artisans drapiers. Son capital commercial n’est que l’intermédiaire entre des productions qu’il ne domine pas et dont il ne crée pas les conditions[149].
Au commerce se lie intimement le prêt à intérêt, l’usure. Si la richesse accumulée dans les mains de la classe féodale implique le luxe et le commerce qui sert à le procurer, le luxe à son tour, devient le signe distinctif de la richesse. Au début, le surproduit accumulé permet au seigneur l’acquisition des épices, des tissus orientaux, des soieries ; plus tard, tous ces produits deviennent les attributs de la classe dominante. L’habit commence à faire le moine. Et lorsque les revenus ordinaires ne permettent pas de mener le train de vie qui devient habituel à la classe des propriétaires, il faut emprunter. Un deuxième personnage s’ajoute au marchand : l’usurier. Généralement, à cette époque le second personnage ne fait qu’un avec le premier. Seul le marchand dispose des écus nécessaires au riche dissipateur noble. Mais ce n’est pas seulement le seigneur qui a recours à l’usurier. Quand le roi a besoin de réunir une armée immédiatement et que le produit normal des impôts ne suffit pas, il est obligé de s’adresser à l’homme aux écus. Lorsque le paysan, par suite d’une mauvaise récolte, d’une épidémie ou du poids exorbitant des taxes, des impôts et des servitudes, ne peut plus s’acquitter de ses charges ; quand il a mangé ses semences, quand il ne peut plus renouveler les instruments de travail usés, il doit emprunter ce qui lui est nécessaire chez l’usurier.
Le trésor de l’usurier est donc indispensable à une société à base d’économie naturelle ; il constitue la réserve où puise la société lorsque diverses circonstances accidentelles interviennent.
« Le capital productif d’intérêts, le capital usuraire, si nous lui appliquons le nom qui correspond à sa forme primitive, appartient, avec son frère, le capital commercial, aux formes antédiluviennes du capital, aux formes antérieures de loin à la production capitaliste et qui se retrouvent dans les organisations les plus différentes de la société[150]. »
« Que les Juifs allemands prêtaient sur gages déjà avant la première croisade, cela est indiscutable. Quand en 1107, l’évêque Herman de Prague mit en gage chez les Juifs de Ratisbonne des magnifiques draperies d’église pour la somme de 500 marks d’argent, il est difficile de croire que ce fut là la première opération de crédit de ce genre. Du reste, un document hébraïque témoigne que le prêt sur gage était habituel aux Juifs allemands de ce temps. Mais à cette époque, le crédit ne constituait pas encore une profession indépendante, il était étroitement lié au commerce[151]. »
Souvent les rois et les grands seigneurs engageaient chez les Juifs les produits des impôts et des taxes. Et c’est ainsi que nous voyons apparaître des Juifs dans le rôle de fermiers d’impôts, de percepteurs de taxes[152]. Les ministres des Finances des rois du haut Moyen Age, étaient souvent juifs. En Espagne, jusqu’à la fin du XIV° siècle, les grands banquiers juifs étaient en même temps les fermiers d’impôts. En Pologne, les « rois confiaient aux Juifs les fonctions importantes de l’administration financière de leurs domaines… Sous Casimir le Grand et Ladislas Jagellon, on n’affermait pas seulement aux Juifs les impôts publics, mais aussi des sources de revenus aussi importants que la monnaie et les salines royales. Ainsi par exemple, on sait que le « Rothschild » de Cracovie, Levko, le banquier de trois rois polonais, a affermé, dans la deuxième moitié du XIV° siècle, les fameuses salines de Wieliczka et de Bochia, et qu’il administrait aussi l’hôtel des monnaies de Cracovie[153] ».
Aussi longtemps que dominait l’économie naturelle, les Juifs lui étaient indispensables. C’est son déclin qui donnera le signal des persécutions contre les Juifs et compromettra pour longtemps leur situation.
q