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Chapitre 3 La période de l’usurier juif

Jusqu’au XI° siècle, le régime économique qui dominait en Europe occidentale, se caractérisait par l’absence d’une production destinée à l’échange. Les quelques villes qui subsistaient de l’époque romaine, remplissaient principalement des fonctions administratives et militaires. Toute la production était uniquement destinée à la consommation locale et les domaines seigneuriaux se suffisant à eux-mêmes, entraient seulement en contact avec le vaste monde par les marchands juifs qui s’aventuraient dans ces parages[154]. Le rôle joué par les Européens dans le commerce ne pouvait être que passif.

Mais avec le temps, l’importation des marchandises orientales augmentant toujours, on a intérêt à produire directement pour l’échange. Le développement commercial stimule ainsi la production indigène. La production des valeurs d’usage cède progressivement la place à la production des valeurs d’échange.

Tous les produits indigènes ne sont pas recherchés en Orient. La production des valeurs d’échange se développe d’abord là où diverses conditions sont réunies pour la fabrication ou l’extraction de certaines marchandises particulièrement prisées à l’étranger, des produits des monopoles. Ainsi, les laines d’Angleterre, les draps de Flandre, le sel de Venise, les cuivres dinantais, etc. Là, dans ces endroits privilégiés, se développent rapidement « ces industries spécialisées dont les produits ont tout de suite débordé, grâce au commerce au-delà des lieux d’origine[155] ».

De passif, le commerce devient actif. Les draps de Flandre, les tissus de Florence partent à la conquête du vaste monde. Etant particulièrement recherchés, ces produits sont ainsi source d’énormes bénéfices. Cette rapide accumulation de richesses rend possible un développement accéléré de la classe marchande indigène. Ainsi, le sel fut entre les mains des Vénitiens un puissant moyen de s’enrichir et de tenir les peuples dans la sujétion. Dès l’origine, ces insulaires avaient fait, dans leurs lagunes, un sel qui fut recherché par tous les peuples situés dans l’Adriatique et qui valut à Venise des privilèges de commerce, des faveurs et des traités[156].

Aussi longtemps que l’Europe vécut sous le régime de l’économie naturelle, l’initiative du trafic commercial appartint aux marchands venus de l’Orient, principalement aux Juifs. Seuls, quelques colporteurs, quelques humbles fournisseurs des châteaux de nobles et du clergé parviennent à se détacher de la masse humble des serfs rivés à la glèbe. Mais le développement de la production indigène rend possible la formation rapide d’une classe puissante de marchands indigènes. Issus des artisans, ils se les subordonnent en mettant la main sur la distribution des matières premières[157]. Contrairement au commerce mené par les Juifs, nettement séparé de la production, le commerce indigène est essentiellement basé sur l’industrie.

Partout le développement industriel va de pair avec l’extension commerciale.

« Venise eut l’avantage d’être à la fois une des villes les plus commerçantes et les plus industrielles du monde. Ses fabriques servaient merveilleusement ses négociants dans leurs relations avec l’Orient. Venise et les villes voisines furent remplies de fabriques de toute espèce[158]. »

« En Italie comme en Flandre, le commerce de terre, par lequel il se prolonge, a pour conséquence l’activité des ports : Venise, Pise et Gênes ici ; Bruges là-bas. Puis, derrière eux se développent les villes industrielles : les communes lombardes et Florence, d’une part ; de l’autre, Gand, Ypres, Lille, Douai, et plus loin, Valenciennes, Bruxelles[159]. »

L’industrie lainière devint la base de la grandeur et de la prospérité des villes médiévales. Les draps et les tissus constituaient les marchandises les plus importantes sur les foires du Moyen Age[160]. Par là apparaît aussi la différence profonde entre le capitalisme médiéval et le capitalisme moderne ; celui-ci reposant sur une formidable révolution des moyens de production, celui-là uniquement basé sur le développement de la production des valeurs d’échange.

L’évolution échangiste de l’économie médiévale s’avéra fatale pour les positions des Juifs dans le commerce. Le marchand juif, important des épices en Europe et exportant des esclaves, est remplacé par de respectables commerçants chrétiens auxquels l’industrie urbaine fournit le principal aliment de leur négoce.

Cette classe commerçante indigène se heurte violemment aux Juifs, détenteurs d’une position économique surannée, héritée d’une période antérieure de l’évolution historique.

La contradiction croissante entre le commerce « chrétien » et juif se ramène donc à l’opposition de deux régimes : celui de l’économie échangiste et celui de l’économie naturelle. C’est donc le développement économique de l’Occident qui détruisit la fonction commerciale des Juifs, basée sur l’état arriéré de la production[161].

Le monopole commercial des Juifs déclinait à mesure que se développaient les peuples dont l’exploitation l’alimentait.

« Des siècles durant, les Juifs furent les tuteurs commerciaux des peuples nouveaux. Rôle dont ces derniers ne méconnaissaient pas l’utilité. Mais toute tutelle devient incommode lorsqu’elle se prolonge. Des peuples entiers s’émancipent, tout comme les hommes, et non sans lutte, de la tutelle d’autres peuples[162]. »

Avec le développement de l’économie échangiste en Europe, la croissance des villes et de l’industrie corporative, les Juifs sont évincés progressivement des positions économiques qu’ils occupaient[163]. Cette éviction est accompagnée d’une lutte farouche de la classe commerçante indigène contre les Juifs. Les croisades qui furent aussi l’expression de la volonté des villes marchandes de se frayer un chemin vers l’Orient, leur fournissent l’occasion de violentes persécutions et sanglants massacres contre les Juifs. A partir de cette époque, la situation des Juifs dans les villes de l’Europe occidentale est définitivement compromise.

Au début, la transformation économique n’atteint que certains centres urbains importants. Les domaines seigneuriaux sont très peu affectés par ce changement et le système féodal continue à y fleurir. Partant, la carrière de la richesse juive n’est pas encore terminée. Les domaines seigneuriaux offrent encore un champ d’action important aux Juifs. Mais maintenant, le capital juif, principalement commercial à l’époque précédente, devient presque exclusivement usuraire. Ce n’est plus le Juif qui fournit au seigneur les marchandises orientales, mais pendant un certain temps, c’est encore lui qui avance de l’argent pour ses dépenses. Si dans la période précédente, « Juif » était synonyme de « marchand », il commence de plus en plus à s’identifier avec « usurier[164] ».

Il va sans dire que prétendre, comme le font la plupart des historiens, que les Juifs ont commencé à s’occuper du crédit seulement après leur éviction du commerce, est une grossière erreur. Le capital usuraire est frère du capital commercial. Dans les pays d’Europe orientale, où il n’y eut pas d’élimination des Juifs du commerce, on rencontre, comme nous le verrons plus tard, un nombre respectable d’usuriers juifs[165]. En réalité, l’éviction des Juifs du commerce a eu pour conséquence de les cantonner dans une des professions qu’ils avaient déjà pratiquées auparavant.

Le fait que les Juifs aient possédé, à différentes époques, des propriétés terriennes ne peut servir d’argument sérieux en faveur de la thèse traditionnelle des historiens juifs. Loin de constituer une preuve de la multiplicité, des occupations des Juifs, la propriété juive doit être considérée comme fruit de leurs opérations usuraires et commerciales[166].

Dans les livres commerciaux du Juif français Heliot, de Franche-Comté, qui vécut au début du XIV° siècle, nous trouvons des vignobles mentionnés parmi ses propriétés. Mais il ressort clairement de ses livres que ces vignobles ne constituaient pas pour Heliot la base d’une profession agricole : ils étaient le produit de ses opérations mercantiles. Lorsque, en 1360, le roi de France eut invité à nouveau les Juifs sur son territoire, le représentant des Juifs, un certain Manassé, souleva le problème de la protection royale pour les vignobles et les bêtes qui passeraient aux mains des Juifs comme gages non libérés. En Espagne, lors de grandes disputes théologiques entre Juifs et chrétiens, ces derniers reprochent aux Juifs de s’être enrichis grâce à leurs opérations « d’usure. Ils se sont emparés des champs et des bêtes… Ils possèdent les trois quarts des champs et des terrains d’Espagne[167] ».

Les propriétés nobles passant aux mains des Juifs sont un fait courant à cette époque. Tel le village de Strizov, en Bohême, ayant appartenu à deux nobles et attribué en paiement de dettes aux Juifs Fater et Merklin (1382). Le village Zlamany Ujezd, en Moravie, alloué au Juif Aron de Hradic ; le village Neverovo, en Lituanie, attribué au Juif Levon Salomic, etc.

Aussi longtemps que la propriété foncière des Juifs ne constituait pour eux qu’un objet des spéculations, elle ne pouvait avoir qu’un caractère extrêmement précaire parce que la classe féodale parvint très tôt à imposer l’interdiction d’engager des propriétés immobilières chez les Juifs.

Il en fut autrement là où il se produisait une véritable mutation économique et sociale, là où les Juifs abandonnaient leurs affaires pour devenir de véritables propriétaires terriens. Il fallait que, tôt ou tard, ils changeassent également de religion.

Au début du XV° siècle, un Juif du nom de Woltschko étant devenu propriétaire de plusieurs villages, le roi de Pologne s’efforçait absolument de l’amener à « reconnaître son aveuglement et à se joindre à la sainte religion chrétienne ». Ce fait est significatif, car les rois de Pologne protégeaient avec sollicitude la religion juive. Jamais l’idée ne leur serait venue de convertir au christianisme des marchands ou des banquiers juifs. Mais un propriétaire terrien juif au Moyen Age ne pouvait constituer qu’une anomalie.

Ceci est généralement vrai en ce qui concerne l’usurier chrétien.

Ce problème n’a naturellement rien de commun avec les niaiseries raciales. Il est clair qu’il est complètement inepte de prétendre, avec Sombart, que l’usure constitue une qualité spécifique de la « race juive ». L’usure, qui joue, comme nous l’avons vu, un rôle important dans les sociétés précapitalistes, est presque aussi vieille que l’humanité et a été pratiquée par toutes les races et nations. Il suffit de rappeler le rôle prédominant joué par l’usure dans les sociétés grecque et romaine[168].

Prétendre que les Juifs ont pratiqué l’usure en raison de leurs dispositions raciales, c’est renverser les données du problème. Ce n’est pas par les capacités « innées » ou l’idéologie d’un groupe social qu’il faut expliquer sa position économique. C’est, au contraire, sa position économique qui explique ses capacités et son idéologie. La société médiévale n’a pas été divisée en seigneurs et en serfs, parce que chacun de ces groupes possédait à l’origine des dispositions spécifiques pour le rôle économique qu’il devait jouer. L’idéologie et les capacités de chaque classe se sont formées lentement en fonction de leurs positions économiques.

Il en est de même des Juifs. Ce n’est pas leur disposition « innée » au commerce qui explique leur position économique, c’est leur position économique qui explique leurs dispositions au commerce. Les Juifs constituent d’ailleurs un conglomérat racial très hétérogène. Ils ont absorbé, au cours de leur histoire, une multitude d’éléments ethniques non sémitiques. En Angleterre, le « monopole de l’usure leur apportait de telles richesses qu’on indique des chrétiens qui sont passés au judaïsme pour participer au monopole de prêt juif[169] ». Le judaïsme constitue donc bien le résultat d’une sélection sociale et non pas une « race ayant des dispositions innées pour le commerce ». Mais la primauté du facteur économique et social n’exclut pas, loin s’en faut, l’influence du facteur psychologique.

Tout comme il est enfantin de voir dans la position économique du judaïsme le résultat des « dispositions des Juifs », il est puéril de la considérer comme le fruit des persécutions et d’interdictions légales d’exercer d’autres professions que le commerce ou l’usure.

« Dans de nombreux écrits sur la vie économique des Juifs au Moyen Age, il est dit qu’ils furent exclus, dès le début, de l’artisanat, du trafic des marchandises et qu’il leur était interdit de posséder des propriétés foncières. Ce n’est là qu’une fable. En fait, au XII° siècle et au XIII° siècle, habitant dans presque toutes les grandes villes de l’Allemagne de l’Ouest, ils demeuraient parmi les chrétiens et ils jouissaient des mêmes droits civiques que ces derniers… A Cologne, pendant toute une période, les Juifs avaient même possédé le droit d’obliger un chrétien, qui avait une réclamation à adresser à un Juif, de comparaître devant des juges juifs pour être jugé selon le droit hébraïque…

Il est tout aussi faux de prétendre que les Juifs ne pouvaient point être admis dans les corporations artisanales. Certes, plusieurs corporations n’admettaient pas ce qu’on appelait « les enfants juifs » (Juden Kinder), comme apprentis, mais ce n’était pas le cas pour toutes les corporations. L’existence d’orfèvres juifs, même à l’époque où les règlements corporatifs devinrent beaucoup plus sévères, le prouve à suffisance. Il y avait certainement peu de forgerons et de charpentiers juifs parmi les artisans au Moyen Age : les parents juifs qui donnaient leurs enfants en apprentissage dans ces métiers étaient très rares. Même les corporations qui excluaient les Juifs ne le faisaient pas par animosité religieuse ou par haine de race, mais parce que les métiers d’usuriers et de colporteurs étaient réputés « malhonnêtes ». Les corporations excluaient les enfants d’hommes d’affaires, d’usuriers et de colporteurs juifs, tout comme elles n’acceptaient pas en leur sein des fils de simples manœuvres, de bateliers et de tisserands de lin[170].

La société féodale était essentiellement une société de castes. Elle voulait que chacun « restât à sa place[171] ». Elle combattait l’usure des chrétiens comme elle rendait impossible aux bourgeois l’accession à la noblesse, comme elle regardait avec mépris le noble qui s’abaissait à pratiquer un métier ou à faire du commerce.

En 1462, on chasse, de la ville de Nordlingen, le docteur Han Winter parce qu’il pratiquait l’usure par l’intermédiaire d’un Juif. Trente ans plus tard, dans la même ville, un bourgeois du nom de Kinkel a été exposé au pilori et chassé de la ville pour avoir pratiqué la « profession juive ». Le synode de Bamberg, en 1491, menace de chasser de la communauté chrétienne tout chrétien pratiquant l’usure, seul ou par l’intermédiaire des Juifs. En 1487, en Silésie, on décrète que tout chrétien qui aura pratiqué l’usure sera mis à la disposition du tribunal royal et puni d’une façon exemplaire.

Aussi longtemps que l’édifice féodal demeure solide, l’attitude de la société chrétienne à l’égard du prêt à intérêt ne change pas. Mais les profondes mutations économiques que nous avons examinées plus haut renversent les données du problème. Le développement industriel et commercial hisse la banque à un rôle indispensable dans l’économie. Le banquier avançant des fonds au commerçant ou à l’artisan, devient un élément essentiel du développement économique.

Le trésor de l’usurier remplit, à l’époque féodale, le rôle d’une réserve nécessaire, mais absolument improductive.

« Les formes caractéristiques – dans la production capitaliste, ces formes sont secondaires et ne déterminent plus le caractère du capital productif d’intérêt – sous lesquelles fonctionne le capital usuraire dans la période précapitaliste sont au nombre de deux : l’usure est prélevée soit sur les prêts aux grands, généralement des propriétaires fonciers qui dissipent leur fortune, soit sur les prêts aux petits producteurs, propriétaires de leurs instruments de travail, c’est-à-dire aux artisans et surtout aux paysans qui représentaient à cette époque la classe la plus importante[172]. »

L’usurier prête aux féodaux et aux rois pour leur luxe et leurs dépenses de guerre. Il prête aux paysans et aux artisans pour leur permettre de payer les taxes, les redevances, etc. L’argent prêté par l’usurier ne crée pas de la plus-value ; il lui permet seulement de s’emparer d’une partie du surproduit déjà existant.

La fonction du banquier est toute différente. Il contribue directement à la production de la plus-value. Il est productif. Le banquier finance les grandes entreprises commerciales et industrielles. Tandis que le crédit est essentiellement un crédit de consommation à l’époque féodale, il devient un crédit de production et de circulation à l’époque du développement commercial et industriel.

Il y a donc une différence essentielle entre l’usurier et le banquier. Le premier est l’organe du crédit à l’époque féodale, tandis que le second est l’organe du crédit à l’époque de l’économie échangiste. Le fait d’ignorer cette distinction fondamentale induit presque tous les historiens en erreur. Ils ne voient aucune différence entre le banquier de l’Antiquité, le banquier juif d’Angleterre au XI° siècle et Rothschild ou même Fugger.

« Newman dit que la différence entre l’usurier et le banquier consiste en ce que le premier prête au pauvre et le second au riche. Il ne voit pas qu’il ne s’agit pas simplement d’une question de riche et de pauvre, mais de la différence entre deux modes sociaux de production et entre les structures sociales qui y correspondent[173]. »

Bien entendu, cette distinction devient surtout visible à l’époque capitaliste proprement dite. Mais « déjà, dans les formes antérieures, le commerçant a, avec le prêteur, les mêmes rapports que le capitaliste moderne, et ce rapport n’échappe pas à l’attention des universités catholiques. Les universités d’Alcala, de Salamanque, d’Ingolstadt, de Fribourg-en-Brisgau, de Mayence, de Cologne et de Trèves reconnurent l’une après l’autre la légitimité de l’intérêt de l’argent avancé pour le commerce[174] ».

A mesure que le développement économique se poursuit, la banque conquiert des positions de plus en plus solides, tandis que l’usurier juif perd de plus en plus de terrain. On ne le trouve plus dans les prospères cités commerciales de Flandres, parce que « les Juifs, à la différence des Lombards, ne pratiquaient que le taux à intérêt et ne jouaient pas le rôle d’intermédiaires dans les opérations de négoce[175] ».

Après leur élimination du commerce, procès qui s’achève en Europe occidentale au XIII° siècle, les Juifs développent encore les affaires d’usure dans les régions non encore atteintes par l’économie échangiste.

En Angleterre, à l’époque du roi Henri II (deuxième moitié du XII° siècle), les Juifs sont déjà enfoncés dans l’usure. Ils sont généralement très riches et leur clientèle est constituée par des grands propriétaires fonciers. Le plus célèbre de ces banquiers juifs était un certain Aaron de Lincoln, très actif à la fin du XII° siècle. Le roi Henri II, seul, lui devait 100.000 £, somme équivalente au budget annuel du royaume d’Angleterre à cette époque.

Grâce au taux d’intérêt extrêmement élevé – il oscillait entre 43 et 86 % – une masse de terres de la noblesse est passée aux mains des usuriers juifs. Mais ils avaient des associés puissants et… exigeants. Si les rois d’Angleterre soutenaient les affaires des Juifs, c’est parce qu’elles constituaient pour eux une source très importante de revenus. Tous les prêts contractés chez les Juifs étaient enregistrés dans le scaccarium judaeorum et étaient frappés d’une taxe de 10 % au profit du trésor royal. Mais cette contribution légale était loin de suffire aux rois. Tous les prétextes leur étaient bons pour déposséder les Juifs et continuellement, l’usure exercée par les Juifs contribuait à grossir le trésor royal. Il était surtout mauvais pour les Juifs d’avoir les rois comme débiteurs importants. Les héritiers d’Aaron de Lincoln s’en aperçurent en 1187, lorsque le roi d’Angleterre confisqua les biens de ce riche banquier.

La noblesse dépossédée se vengeait en organisant des massacres de Juifs. En 1189, les Juifs sont massacrés à Londres, à Lincoln et à Stamford. Une année plus tard, la noblesse, conduite par un certain Malebysse, détruit le scaccarium judaeorum de York. Les traites sont solennellement brûlées. Les Juifs, assiégés dans le château, se suicident. Mais le roi continue à protéger les Juifs, même après leur mort… Il exige le paiement, à son profit, des sommes dues aux Juifs, étant donné que les Juifs étaient les « esclaves de son trésor ». Des employés spéciaux sont chargés par lui de faire une liste exacte de toutes les dettes.

Au début du XIII° siècle, le roi concède à la noblesse anglaise une « magna charta » qui apporte certaines améliorations au régime des prêts. Cependant, en 1262 et en 1264, de nouvelles émeutes éclatent contre les Juifs.

En 1290, toute la population juive d’Angleterre, c’est-à-dire près de 3.000 personnes, est expulsée et ses biens sont confisqués. La situation économique des Juifs, beaucoup plus nombreux en France (100.000), n’est pas sensiblement différente de celle des Juifs anglais.

« A l’avènement de Philippe Auguste (1180) et dans les premières années de son règne, les Hébreux étaient riches et nombreux en France. De savants rabbins avaient été attirés à la synagogue de Paris, laquelle, à l’entrée solennelle du pape Innocent à Saint-Denis en 1135, avait déjà figuré parmi les corporations de la capitale au passage du pontife. Suivant l’historien Rigord, ils avaient acquis presque la moitié de Paris… Dans les villages, les villes et les faubourgs, partout s’étendaient leurs créances. Un grand nombre de chrétiens avaient même été expropriés par les Juifs pour cause de dettes[176]. »

C’est surtout dans la France du Nord que les Juifs s’occupent d’usure. En Provence, au XIII° siècle, la participation des Juifs au commerce est encore très importante. Les Juifs de Marseille étaient en relations d’affaires suivies avec l’Espagne, l’Afrique du Nord, la Sicile et la Palestine. Ils possédaient même des bateaux et importaient, comme leurs ancêtres de l’époque carolingienne, des épices, des esclaves.

Mais ce ne sont là que les vestiges d’une époque révolue. L’usure semble constituer, au XIII° siècle, la fonction économique principale des Juifs de France. Dans chaque ville, un notaire était désigné pour les affaires de prêt. Le taux d’intérêt s’élevait à 43 %. Jusqu’au statut de Melun (1230) qui interdit aux Juifs le prêt sur gages immobiliers, les clients principaux des banquiers juifs étaient les princes et les seigneurs. Au début du XII° siècle, le Juif Salomon, de Dijon, était créancier des plus grands cloîtres de France. Le comte de Montpellier devait à un Juif du nom de Bendet, la somme de 50.000 sous. Le pape Innocent III, dans une lettre au roi de France, exprime son indignation du fait que les Juifs s’approprient des biens de l’Eglise, qu’ils s’emparent de terres, de vignobles.

Si la position économique des Juifs de France ressemblait à celle des Juifs d’Angleterre, leur situation politique était différente. Le pouvoir, beaucoup plus morcelé, les livrait aux mains d’une multitude de princes et de seigneurs. Les Juifs étaient assujettis à une foule d’impôts et de taxes qui enrichissaient les puissants. Différents moyens étaient mis en œuvre pour extraire le plus d’argent des Juifs. Les arrestations en masse, les procès rituels, les expulsions, tout cela était prétexte à de formidables extorsions de fonds. Les rois de France expulsèrent et accueillirent à plusieurs reprises des Juifs pour s’emparer de leurs biens.

On ne connaît pas exactement la position sociale et économique des Juifs dans l’Espagne musulmane. Il ne fait cependant pas l’ombre d’un doute qu’ils appartenaient aux classes privilégiées de la population.

« Arrivant à Grenade, écrit un certain Abou Ishak d’Elvira, j’ai vu que les Juifs occupent ici des postes dirigeants. Ils se sont partagés la capitale et la province. Partout, ces maudits sont à la tête de l’administration. Ils s’occupent de la rentrée des impôts, vivent dans le luxe pendant que vous, musulmans, vous portez des haillons. »

En Espagne chrétienne, en Castille, les Juifs sont banquiers, fermiers d’impôts, fournisseurs du roi. La royauté les protège parce qu’ils lui fournissent un appui économique et politique. Le taux d’intérêt, plus bas que dans d’autres pays, était de 33 1/3 % au début du XII° siècle. Dans de nombreux cortès, la noblesse a lutté pour la réduction du taux d’intérêt, mais elle s’est toujours heurtée à la résistance des rois. C’est seulement sous le règne d’Alphonse IX que la noblesse est parvenue à des résultats dans ce domaine.

Une situation semblable s’est créée en Aragon. Jehuda de Cavallera est un exemple caractéristique d’un grand « capitaliste » juif du XIII° siècle. Il affermait les salines, battait monnaie, fournissait l’armée et possédait de grands terrains et une multitude de troupeaux. C’est sa fortune qui permit la construction d’une flotte de guerre pour la guerre contre les Arabes.

Le retard économique de l’Espagne rendit possible aux Juifs la conservation de leurs positions commerciales plus longtemps qu’en Angleterre ou en France. Des documents du XII° siècle mentionnent des Juifs de Barcelone effectuant des voyages jusqu’au Bosphore. En 1105, le comte Bernard III concède un monopole d’importation d’esclaves siciliens à trois Juifs, marchands et propriétaires de bateaux de Barcelone. Il faudra attendre le XIV° siècle, lorsque Barcelone sera « transformée en vaste magasin et en vaste atelier[177] », pour que les Juifs soient complètement expulsés de son commerce. Leur situation a tellement empiré qu’ils sont obligés de payer des taxes pour pouvoir passer par cette ville.

« Les infortunés Israélites, loin d’être marchands à Barcelone, y entraient comme marchandise[178]. »

L’usure juive prend une telle extension en Aragon que des mouvements sérieux contre les Juifs se produisent parmi la noblesse et la bourgeoisie.

En Allemagne, la période principalement commerciale s’étend jusqu’à la moitié du XIII° siècle. Les Juifs mettent en rapport l’Allemagne avec la Hongrie, l’Italie, la Grèce et la Bulgarie. Le commerce d’esclaves était florissant jusqu’au XII° siècle. Ainsi, il est rappelé dans les tarifs douaniers de Wallenstadt et de Coblence que les marchands d’esclaves juifs doivent payer pour chaque esclave 4 dinars. Un document de 1213 dit des Juifs de Laubach « qu’ils sont extraordinairement riches et qu’ils mènent un grand commerce avec les Vénitiens, les Hongrois et les Croates ».

A partir du XIII° siècle, l’importance des villes allemandes s’accroît. Comme partout ailleurs, et pour les mêmes causes, les Juifs sont éliminés du commerce et se tournent vers les affaires bancaires.

Le centre de gravité de l’usure juive se concentre sur la noblesse. Les actes de Nuremberg prouvent que la dette moyenne contractée chez les Juifs se montait à 282 Gulden pour les gens de la ville et à 1.672 pour les nobles. Il en est pareillement des 87 traites de l’Ulmen qui appartenaient à des maisons de banque juives. Sur les 17.302 Gulden qu’elles représentent, 90 % sont dus par des nobles. En 1344, le banquier juif Fivelin prête au comte de Zweibrücken 1.090 livres. Le même Fivelin, en collaboration avec un certain Jacob Daniels, prête, en 1339, 61.000 florins au roi d’Angleterre Edouard III[179].

En 1451, l’empereur Frédéric III demande au pape Nicolas V un privilège pour les Juifs, « afin qu’ils puissent habiter l’Autriche et y prêter à intérêt pour la plus grande commodité de la noblesse ». Au XIII° siècle, les Juifs Lublin et Nzklo occupent à Vienne les importantes fonctions de « comtes du trésor du duc autrichien » (Comites camarae ducis austriae).

Mais cet état de choses ne pouvait se maintenir indéfiniment. L’usure détruisait lentement le régime féodal, ruinait toutes les classes de la population sans introduire une économie nouvelle à la place de l’ancienne. Contrairement au capital, l’usure est essentiellement conservatrice.

« L’usure et le commerce exploitent un mode déterminé de production qu’ils ne créent pas et auquel ils restent extérieurs ; l’usure cherche à conserver ce procédé intact, afin de perpétuer son exploitation… L’usure agglomère l’argent là où les moyens de production sont éparpillés. Elle ne modifie pas le mode de production, mais s’y attache en parasite. Elle l’épuise, l’énerve et rend de plus en plus misérables les conditions de la production… L’usure exploite, mais ne produit pas comme le capital[180]. »

Malgré cet effet destructif, l’usure reste indispensable dans les systèmes économiques arriérés. Mais elle y devient une cause importante de la stagnation économique, comme cela se voit dans plusieurs pays asiatiques.

Si le fardeau de l’usurier devient de plus en plus insupportable en Europe occidentale, c’est qu’il est incompatible avec les nouvelles formes économiques. L’économie échangiste pénètre la vie rurale. Le développement industriel et commercial des villes produit le recul du vieux système féodal dans les campagnes. Un vaste marché s’offre aux produits agricoles, ce qui entraîne un recul sensible des anciennes formes de servitude, de redevances basées sur l’économie naturelle.

« Ce n’est guère que dans les régions difficilement accessibles ou fort éloignées des grands courants commerciaux que le servage conserve sa forme primitive. Partout ailleurs, s’il ne disparaît pas, il s’atténue. On peut dire qu’à partir du commencement du XIII° siècle, la classe rurale dans l’Europe occidentale et centrale est devenue ou est en passe de devenir une population de paysans libres[181]. »

Partout en Europe occidentale et en partie en Europe centrale, les XII°, XIII° et XIV° siècles sont l’époque du développement de l’usure juive. L’évolution économique entraîne son rapide déclin. L’expulsion définitive des Juifs à lieu à la fin du XIII° siècle en Angleterre ; à la fin du XIV° siècle en France ; à la fin du XV° siècle en Espagne. Ces dates reflètent la différence de l’allure du développement économique de ces pays. Le XIII° siècle est l’époque d’un épanouissement économique en Angleterre. C’est au XV° siècle que les « royaumes espagnols s’enrichissent et développent leur commerce. Les campagnes commencent à se couvrir de moutons et la laine espagnole devient, dans le commerce du nord, une rivale de la laine anglaise. L’exportation en augmente considérablement vers les Pays-Bas et l’élevage des moutons commencera à donner son aspect caractéristique à la Castille dont il enrichit la noblesse. Le fer de Bilbao, l’huile d’olive, les oranges, les grenades font aussi l’objet d’un transit grandissant vers le nord[182] ».

Le féodalisme cède progressivement la place au régime échangiste. Par voie de conséquence, le champ d’activité de l’usure juive se rétrécit constamment. Elle devient de plus en plus insupportable parce que de moins en moins nécessaire. Plus l’argent devient abondant par suite de la circulation plus intense des marchandises, et plus la lutte devient impitoyable contre une fonction économique qui n’a pu guère trouver de justification économique qu’au temps de l’immobilité économique, quand le trésor de l’usurier constituait la réserve indispensable de la société.

Maintenant, le paysan commence à vendre ses produits et à payer son seigneur en argent. La noblesse, pour satisfaire ses besoins de luxe croissants, a intérêt à affranchir la paysannerie, à remplacer partout en rente en argent la rente stable en produits.

« La transformation d’abord localisée, ensuite plus ou moins nationale, de la rente produit en rente argent, suppose un développement déjà plus considérable du commerce, de l’industrie urbaine, de la production marchande en général et par conséquent de la circulation monétaire[183]. »

La transformation de toutes les classes de la société en producteurs de valeurs d’échange, en possesseurs d’argent, les dresse unanimement contre l’usure juive dont le caractère archaïque accentue l’apparence spoliatrice. La lutte contre les Juifs prend des formes de plus en plus violentes. Il fallait que la royauté, traditionnelle protectrice des Juifs, cédât aux revendications répétées des congrès de la noblesse et de la bourgeoisie. D’ailleurs, les monarques eux-mêmes devaient puiser toujours plus souvent dans les caisses de la bourgeoisie, classe qui monopolise bientôt la partie la plus importante des biens immobiliers. Les Juifs, en tant que source de revenus, perdent de plus en plus d’intérêt aux yeux des rois (sans compter que l’expulsion des Juifs était toujours une opération extrêmement profitable).

C’est ainsi que les Juifs sont expulsés progressivement de tous les pays occidentaux. C’est un exode des pays plus développés vers les pays arriérés de l’Europe orientale. La Pologne, plongée en plein dans le chaos féodal, devient le refuge principal des Juifs chassés de partout ailleurs. Dans d’autres pays, en Allemagne, en Italie, les Juifs se maintiennent encore dans les régions les moins évoluées. Lors du voyage de Benjamin de Tudèle, il n’y avait presque pas de Juifs dans les centres commerciaux tels que Pise, Amalfi, Gênes. Par contre, ils étaient très nombreux dans les parties les plus arriérées de l’Italie. Même dans les Etats de l’Eglise, les conditions pour le commerce et la banque juifs étaient beaucoup plus favorables que dans les riches républiques marchandes de Venise, de Gênes, de Florence.

L’économie marchande expulse donc les Juifs de leurs derniers retranchements. Le Juif, « banquier de la noblesse », est déjà tout à fait inconnu en Europe occidentale vers la fin du Moyen Age. Ici et là, de petites communautés juives parviennent à se maintenir dans certaines fonctions économiques subordonnées. Les « banques juives » ne sont plus maintenant que des Monts-de-Piété où c’est la misère qui emprunte.

C’est la chute totale. Le Juif devient le petit usurier qui prête contre des gages de peu de valeur aux pauvres des villes et des campagnes. Et que peut-il faire avec les gages non retirés ? Il faut les vendre. Le Juif devient petit colporteur, fripier. C’en est complètement fini de l’ancienne splendeur.

C’est alors que commence l’époque des ghettos[184] et des pires persécutions et humiliations.

L’image de ces malheureux portant rouelle et costumes les ridiculisant, payant comme des bêtes des taxes pour le passage des villes et des ponts, honnis et abaissés, s’est incrustée pour longtemps dans la mémoire des populations de l’Europe occidentale et centrale.

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