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A) La royauté et les Juifs

Lorsque l’ennemi des Juifs, Gonzalo Matiguez, offrit au roi de Castille trois millions de pièces d’or à condition qu’il chassât les Juifs, l’évêque don Gil lui répondit :

« Les Juifs sont un trésor pour le roi, un vrai trésor ! Et toi, tu veux les chasser… Tu n’es donc pas un moindre ennemi du roi que des Juifs… »

Encore, en 1307, à la suite d’une résolution des prêtres castillans contre l’usure juive, le roi interdit de susciter des difficultés aux Juifs.

« Les Juifs, dit un décret à ce sujet, appartiennent au roi à qui ils paient des impôts ; et c’est la raison pour laquelle il est impossible d’admettre une quelconque limitation de leur vie économique, étant donné que cela porterait préjudice au trésor royal. »

En Pologne, la protection royale a pris des proportions inaccoutumées à cette époque. Ainsi, en 1504, le roi polonais Alexandre déclare « qu’il agit envers les Juifs comme il sied aux rois et aux puissants qui ne doivent pas se distinguer seulement par leur tolérance à l’égard des chrétiens, mais aussi envers les adeptes d’autres religions[185] ».

Un autre roi polonais, le roi Casimir Jagellon, dit de même « qu’il fait ce que lui dicte le principe de tolérance imposé par la loi divine ».

La raison de cette attitude n’est pas difficile à comprendre. Les Juifs constituaient pour les rois une source de revenus des plus appréciable. Par exemple, en Espagne, ce sont les financiers juifs, les frères Ravia, qui ont permis aux rois castillans de finir heureusement la guerre contre les Maures. D’autres banquiers juifs ont soutenu les rois espagnols dans leur lutte contre la noblesse. Une organisation fiscale spéciale, constituée pour la perception d’impôts juifs fonctionnait dans plusieurs pays. En Angleterre, le scaccarium judaeorum permettait d’enregistrer toutes les affaires des Juifs et c’est par son intermédiaire que s’effectuait le recouvrement de leurs créances. Il était dirigé par un collège de sept membres, dont trois juifs, deux chrétiens et deux employés du roi. Chaque opération de crédit rapportait 10 % au trésor royal.

Il va de soi que la royauté ne pouvait se contenter d’une aussi maigre part. Aussi, les mesures appropriées, telles que des confiscations extraordinaires, venaient suppléer à la carence des impôts normaux.

Juridiquement, les Juifs étaient des Kammerknechte, des esclaves du trésor royal, et dans les pays où le pouvoir politique était extrêmement morcelé, les esclaves du trésor des seigneurs.

Remplir les caisses des puissants, telle devint leur raison d’être[186].

Dans les lois anglo-saxonnes, il est dit : « Ipsi Judaei et omnia sua regis sunt », c’est-à-dire, les Juifs et tous leurs biens appartiennent au roi. La législation de l’Espagne du Nord s’exprime de la même façon :

« Les Juifs sont esclaves du roi et appartiennent pour toujours au fisc royal[187]. »

Le système était d’une grande simplicité. Les Juifs dépouillaient les seigneurs et les rois écorchaient les Juifs. Mais pour pouvoir les écorcher, il fallait qu’ils fussent là. C’est pourquoi les rois protégeaient les Juifs et stimulaient leurs entreprises par tous les moyens en leur pouvoir.

Mais si le roi, en tant que représentant de l’Etat, avait intérêt à protéger les Juifs, il ne faut pas oublier qu’il était en même temps un grand seigneur, par conséquent un de leurs grands débiteurs.

Dans ce rôle, il était évidemment tenté de mettre un terme à leurs entreprises, ce qui constituait toujours une opération fort fructueuse. Mais tandis que la volonté des seigneurs de moindre importance de se libérer de leurs dettes et de leur convoitise était précisément mise en échec et contenue par la protection que la royauté accordait aux Juifs, le « Grand Seigneur-roi » n’avait évidemment pas de telles entraves extérieures à surmonter. « Deux âmes habitaient donc son corps. » En tant que roi, il combattait les revendications de la noblesse et de la bourgeoisie et s’opposait aux massacres et à l’expulsion des Juifs ; en tant que le plus grand propriétaire terrien, il avait lui-même le plus grand intérêt aux persécutions dirigées contre les Juifs.

Les moyens dont disposaient les rois pour « extraire » de l’argent de leurs esclaves juifs étaient très variés. Il y avait d’abord les arrestations en masse. On emprisonnait les Juifs sous le premier prétexte venu et on ne les libérait que lorsqu’ils s’étaient acquittés de sommes considérables. Par ce moyen, en 1180, le roi de France Philippe II Auguste a extorqué aux Juifs 15.000 marks. Le comte Alphonse de Poitiers a « encaissé » dans une occasion semblable 20.000 livres.

On usait encore d’autres moyens. On accusait les Juifs d’empoisonner les puits et d’employer le sang des chrétiens pour leurs cérémonies religieuses (procès rituels). En 1321, les Juifs de France sont condamnés à une amende de 150.000 livres pour avoir empoisonné les puits.

Enfin l’opération la plus réussie du genre consistait à expulser les Juifs, à confisquer leurs biens et à les réadmettre ensuite contre paiement de sommes formidables. En 1182, Philippe Auguste chasse tous les Juifs de son royaume et confisque tous leurs biens immobiliers. Il leur permet de rentrer quinze ans plus tard et se fait offrir pour cette « charité » 150.000 marks. A nouveau, en 1268, le roi de France Louis IX décrète que tous les Juifs doivent quitter la France et que leurs trésors seront confisqués. Aussitôt après, des pourparlers sont engagés avec ses « servi camerae » et la mesure est rapportée moyennant des cadeaux considérables.

L’expulsion des Juifs en 1306 rapporte au roi de France Philippe le Bel 228.460 livres, somme énorme pour l’époque.

Invités à nouveau à rentrer en 1315, les Juifs versent pour cette nouvelle faveur 22.500 livres. Mais déjà six ans plus tard, ils se trouvent obligés de prendre à nouveau le chemin de l’exil.

L’histoire des Juifs de France et du Languedoc finit en 1394 par leur expulsion définitive, accompagnée de l’épilogue habituel : la confiscation de tous leurs biens.

Ces procédés ne sont pas limités à la France. En 1379, les princes autrichiens emprisonnent tous les Juifs se trouvant sous leur dépendance, ceux-ci ne parviennent à se libérer qu’en s’acquittant de fortes sommes. Les mêmes princes mettent à profit une agitation antijuive parmi les paysans, en 1387, pour faire payer aux Juifs 16.000 marks.

L’attitude des rois et des princes envers les Juifs semble donc assez contradictoire. Mais c’est le développement économique qui la déterminé en dernière analyse. Là où les Juifs jouent un rôle indispensable dans la vie économique, là où l’économie échangiste ne se développe que faiblement, l’intérêt étatique pousse les rois à protéger les Juifs, à les défendre contre tous leurs ennemis. Ainsi, en Pologne, la royauté apparaît toujours comme leur protectrice la plus ferme.

Dans les pays plus développés, où l’usure n’est plus qu’un anachronisme, les rois se font moins de scrupules à piller les Juifs. Bientôt la seule puissance financière importante sera celle de la bourgeoisie, s’appuyant sur le développement de l’économie et les Juifs perdront tout intérêt aux yeux des rois. Que sont les « banquiers juifs » à côté de financiers tels que les Fugger, les Médicis ? Voilà ce que dit Schipper à propos de l’importance de ces « banquiers juifs » :

« En ce qui concerne l’importance des capitaux des banquiers juifs d’Italie, nous n’avons trouvé parmi les capitalistes juifs que deux familles réellement riches. Mais qu’étaient-ils en comparaison des magnats tels que les Médicis qui, vers 1440, possédaient un demi-million de florins, ou Agostino Chigi qui a laissé, en 1520, 800.000 ducats[188] ! »

Les banquiers juifs n’avaient à leur disposition que quelques milliers de florins.

Il va de soi que dans ces conditions, les Juifs ne pouvaient plus présenter d’intérêt pour les rois. L’ère des grands magnats juifs qui soutenaient le pouvoir royal contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, était définitivement close.

« Les dépenses croissantes de la guerre, plus coûteuse à mesure que les mercenaires et la flotte y jouent un plus grand rôle, imposent à l’Etat et aux princes des nécessités les obligeant à alimenter leur trésor à une source nouvelle. Dès lors, il n’y a qu’une chose à faire : s’adresser au Tiers-Etat, c’est-à-dire aux villes et à leur demander d’ouvrir la bourse[189]. »

Le déclin de la position économique des Juifs produit de la « capitalisation » de l’économie a eu pour effet la perte de la protection que leur avaient accordée les rois et princes. Les rois s’associent activement aux persécutions et au pillage des Juifs.

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