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B) La noblesse et les Juifs

Dans le haut Moyen Age, les Juifs étaient indispensables aux nobles en tant que principaux fournisseurs de produits orientaux. Plus tard, le noble dissipateur, vivant sans calcul, avait besoin des Juifs comme réserve d’argent toujours prête à satisfaire ses caprices. Pour beaucoup de seigneurs puissants le Juif était, comme pour les rois, une source de revenus importants. A l’époque où l’autorité royale ne s’était pas encore imposée incontestablement à la noblesse, des conflits fréquents éclatent entre princes, seigneurs et rois pour la possession des Juifs[190].

Au XII° siècle, on parle beaucoup du procès entre la comtesse Blanche et le roi Philippe Auguste au sujet du Juif Kresslin qui s’était enfui du territoire de la comtesse pour se réfugier sur les terres du roi.

A l’exemple des rois, les barons s’étaient approprié les Juifs. Quand il énumérait ses revenus, un baron disait « mes Juifs » comme il disait « mes terres ». Cette propriété était, en effet, d’un bon rapport.

Thibaut, comte de Champagne, était aussi convaincu que le roi Philippe, de son droit de propriété sur les Juifs qui demeuraient sur ses domaines. Ils concluent en 1198 une convention par laquelle ils se promettaient réciproquement de ne pas retenir les Juifs de l’autre[191].

La pratique de conventions au sujet des Juifs se propage rapidement au XIII° siècle. Au lieu d’avoir à mener de longs procès, les rois et les princes s’engagent à se livrer réciproquement les Juifs qui se réfugient sur leur territoire. Un accord semblable conclu en 1250 dit qu’aussi bien le roi que les princes conservent leurs droits envers les Juifs « qui sont comme esclaves ». (« Judaeus tamquarn proprius servus ».)

« Plus tard, nous voyons des Juifs mis en quelque sorte aux enchères. Philippe II achète au comte de Valois, son frère, tous les Juifs de son comté après avoir eu un procès avec lui au sujet de 43 Juifs dont il réclamait la propriété. Il lui achète en outre un Juif de Rouen qui rapportait 300 livres par trimestre[192]. »

« Etant donné que les princes électeurs ont le droit d’exploiter dans leurs domaines toutes les mines d’or, d’argent, d’étain, de fer, ainsi que les mines de sel, qu’il leur soit aussi permis d’admettre et de posséder des Juifs. »

C’est ainsi que s’exprime une « bulle d’or » de l’empereur germanique de l’an 1356.

Bientôt les villes allemandes, de plus en plus prospères disputeront aux rois et aux princes le droit de posséder les Juifs. Tout comme entre la royauté et les princes, un accord interviendra aussi avec les villes qui acquerront ainsi une part importante des bénéfices que rapportait l’exploitation des Juifs.

Il va de soi que tous ceux qui profitaient ainsi de l’usure juive ne pouvaient être qu’hostiles à la conversion des Juifs au christianisme. Il est tellement vrai que la religion est le reflet d’une fonction économique, que le passage des Juifs au christianisme amenait automatiquement l’abandon de leur profession par les convertis.

« Les conférences provoquées par les nouveaux convertis amenaient toujours sinon la conviction des rabbins qui soutenaient la discussion, du moins la conversion violente d’un certain nombre de Juifs. C’était au point que les seigneurs et les évêques eux-mêmes, à qui on enlevait ainsi leurs Juifs et que l’on privait des revenus qu’ils en retiraient adressèrent à plusieurs reprises leurs plaintes au roi. L’évêque Palencia, à la suite d’une conférence provoquée par un Juif converti, Jehuda Nosca – conférence qui avait amené la conversion d’un grand nombre de Juifs, suppliait le roi de venir à son aide, vu que ses ressources allaient être considérablement réduites[193]. »

Le roi anglais, Guillaume II, qui allait jusqu’à affermer aux Juifs les revenus des sièges épiscopaux vacants, forçait les Juifs convertis à retourner au judaïsme pour ne pas perdre les bénéfices qu’il en tirait.

Pour empêcher la conversion des Juifs, un autre roi anglais, Henri II, décréta que les biens des Juifs embrassant le christianisme, seraient attribués à la Couronne, pour compenser les pertes des profits que les Juifs eussent apportés au roi s’ils ne se fussent pas convertis[194].

On voit par là la naïveté de nos historiens idéalistes qui s’imaginent que tous les efforts de la chrétienté tendaient vers la conversion des Juifs et qui croient que toutes les souffrances des Juifs doivent être expliquées par la résistance qu’ils ont opposée à ces efforts. Aussi longtemps que la fonction économique représentée par le judaïsme était nécessaire, on s’opposait à leur assimilation religieuse. C’est seulement quand le judaïsme est devenu superflu économiquement qu’il dut s’assimiler ou disparaître.

Ce n’était naturellement qu’une partie minime de la noblesse qui tirait profit de l’usure juive. Pour la majorité des seigneurs féodaux, le Juif était une cause directe de leur ruine. Pour que le roi ou le prince pussent dépouiller les Juifs, il fallait que la majorité des nobles gémît sous le poids de ses dettes.

Forcés d’abandonner ainsi aux Juifs une partie de la plus-value qu’ils extorquaient aux paysans, il était évident que les nobles essaieraient de la leur reprendre à la première occasion. L’endettement des nobles chez les usuriers juifs contenait en germe des conflits sanglants.

En 1189, il y eut des excès antijuifs dans une série de villes anglaises : à Londres, à Lincoln, etc.

Une année plus tard éclata la tragédie de York. Les chevaliers débiteurs des Juifs yorkais, sous la direction d’un certain Mallebidde, attaquent les Juifs et le scaccarium judaeorum. Les traites trouvées dans le scaccarium sont solennellement brûlées et les Juifs réfugiés au château doivent subir un siège. L’affaire finit par un suicide en masse des Juifs assiégés. L’habituel épilogue ne manque pas : le roi fait passer en sa possession les dettes des suicidés, étant donné que les Juifs étaient esclaves de son trésor. Les massacres antijuifs à Londres, en 1264, où il y eut 550 victimes, avaient été organisés aussi par des propriétaires fonciers débiteurs des Juifs. Il en est de même en ce qui concerne les émeutes antijuives dans d’autres villes. Ainsi, à Canterbury, on commença par assaillir le scaccarium judaeorurn.

Dans l’Europe entière, des assemblées de la noblesse ne cessent de protester contre l’usure juive. Leurs différentes revendications caractérisent le mieux la position des féodaux vis-à-vis des Juifs.

Dans la deuxième moitié du XIII° siècle, les cortès castillans soumettent trois exigences au roi :

1° La réglementation des opérations de crédit juives et la limitation du taux d’intérêt réclamé par les usuriers ;

2° L’interdiction du droit héréditaire de possession de terres aux Juifs ;

3° Une réforme de l’administration des finances et l’élimination des fonctionnaires et intendants juifs.

Ce seront là les revendications classiques de la noblesse dans tous les pays européens. Elles visent à limiter la part de la plus-value que la noblesse est forcée d’abandonner aux Juifs, à les empêcher de devenir propriétaires terriens et de s’emparer de l’appareil étatique.

C’est seulement au XIV° siècle que la noblesse espagnole atteignit les premiers résultats dans ce domaine. En 1328, le roi Alphonse IX réduisit le taux d’intérêt à 25 % et annula un quart de toutes les créances des Juifs. En 1371 il y eut une nouvelle amputation de ces créances. C’est à plusieurs reprises que les cortès aragonais élevèrent des protestations au sujet du taux élevé d’intérêt payé aux Juifs, notamment en 1235, 1241, 1283, 1292, 1300.

Les cortès du Portugal se plaignent en 1361 de l’usure juive qui devient un joug de plus en plus difficile à supporter par la population.

« Dans les cercles de la noblesse et du riche patriciat espagnols, on haïssait les Juifs à cause de leurs fonctions étatiques où ils se montraient des instruments serviles de la royauté, ainsi qu’à cause des gros fermages d’impôts et de taxes par lesquels les magnats juifs augmentaient sans cesse leur fortune[195]. »

En Pologne aussi, les revendications de la noblesse et du clergé contre l’usure juive se font de plus en plus pressantes. Un congrès ecclésiastique qui se tient en 1420 demande au roi des mesures contre la « grande usure juive ». En 1423, Ladislas Jagellon promulgue le « statut de Warta » qui interdit aux Juifs le prêt sur hypothèques. En 1454, le « statut de Nieszawa » limite la validité des créances juives pour trois ans. Les seyms (diètes) des nobles parviennent aussi à interdire aux Juifs l’accès des emplois étatiques.

La noblesse polonaise poursuit les mêmes objectifs que la noblesse espagnole : limitation du taux d’intérêt, sauvegarde de ses propriétés, élimination des Juifs des emplois étatiques.

Des raisons politiques s’ajoutent aux causes économiques de l’hostilité que nourrissait à l’égard des Juifs la noblesse.

« En 1469, les cortès protestent contre l’admission des Juifs aux fermages et la protection dont les entourent les rois. Des procès rituels et des massacres viennent appuyer la pression exercée par la noblesse sur la royauté[196]. »

Les Juifs étaient, en effet, de solides soutiens de l’absolutisme royal dirigé avant tout contre la noblesse. La plus-value abandonnée par les nobles aux Juifs contribuait à leur forger des chaînes.

Les petits barons haïssaient les Juifs comme créanciers, les grands voyaient en eux une des principales ressources financières sur lesquelles reposait l’indépendance des rois à leur égard.

L’appui financier fourni par les Juifs aux rois, leur était indispensable pour lutter contre la noblesse ainsi que pour s’opposer aux exigences croissantes des villes. Ce sont d’abord eux qui permirent aux rois d’entretenir de coûteuses armées de mercenaires qui commencent à se substituer aux hordes indisciplinées de la noblesse. Ces armées servent d’abord la politique extérieure. Ainsi, en Espagne, c’est en grande partie la finance juive qui permet aux rois de vaincre les Arabes.

« En 1233, le banquier juif Jehouda Cavallera prête au roi aragonais une forte somme qui lui permet d’équiper une flotte contre les Arabes. En 1276, Cavallera réunit des fonds pour une armée qui combat les Arabes à Valence[197]. ».

Mais ce qui est plus grave aux yeux de la noblesse et augmente la liste de ses griefs, c’est l’appui que fournissent les Juifs à la royauté dans la lutte qu’elle mène contre les féodaux.

Nous avons parlé des frères Ravia qui alimentaient l’armée royale en argent et en armes pendant les guerres intérieures que le roi menait contre les nobles insurgés en Catalogne. La noblesse ne pouvait pas pardonner cela aux Juifs. Les frères Ravia tombèrent victimes des assassins ainsi que beaucoup de leurs successeurs.

En ligne générale, la lutte de la noblesse contre les Juifs est beaucoup moins radicale que celle de la bourgeoisie. Le contenu social différent influence l’intensité et les formes de lutte de chaque classe. Tandis que le propriétaire foncier a encore besoin de l’usurier et vise à limiter seulement le champ de ses entreprises, le bourgeois et même le noble embourgeoisé la ressentiront de plus en plus comme une entrave insupportable.

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