C) Le racisme
L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit bien avec une conscience, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le meuvent lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique. Aussi s’imagine-t-il des forces motrices fausses ou apparentes. » (Engels à Mehring, 14 juillet 1893.)
Jusqu’ici, nous avons essayé de comprendre les bases réelles de l’antisémitisme à notre époque. Mais il suffit de considérer le rôle qu’a joué dans le développement de l’antisémitisme le misérable document fabriqué par l’Okhrana tsariste, les Protocoles des Sages de Sion, pour se rendre compte de l’importance des « forces motrices fausses ou apparentes » de l’antisémitisme. Aujourd’hui, dans la propagande hitlérienne, le motif réel de l’antisémitisme en Europe occidentale, la concurrence économique de la petite bourgeoisie, ne joue plus aucun rôle. Par contre, les allégations les plus fantastiques des Protocoles des Sages de Sion, « Les plans de domination universelle du judaïsme international », reviennent dans chaque discours et manifeste d’Hitler. Il s’agit donc d’analyser cet élément mythique, idéologique de l’antisémitisme.
La religion constitue l’exemple le plus caractéristique d’une idéologie. Ses forces motrices véritables doivent être cherchées dans le domaine très prosaïque des intérêts matériels d’une classe, mais c’est dans les sphères les plus éthérées que se trouvent ses forces motrices apparentes. Cependant, le dieu qui lança contre l’aristocratie anglaise et Charles Ier les fanatiques puritains de Cromwell, n’était rien d’autre que le reflet ou le symbole des intérêts des paysans et bourgeois anglais. Toute révolution religieuse est en réalité une révolution sociale.
C’est le développement effréné des forces productives se heurtant aux limites étroites de la consommation qui constitue la force motrice véritable de l’impérialisme, le stade suprême du capitalisme. Mais c’est la Racequi semble être sa force apparente la plus caractéristique. Le racisme, c’est donc d’abord le déguisement idéologique de l’impérialisme moderne. La « race luttant pour son espace vital » n’est rien d’autre que le reflet de la nécessité permanente d’expansion qui caractérise le capitalisme financier ou le capitalisme des monopoles.
Si la contradiction fondamentale du capitalisme, la contradiction entre la production et la consommation, entraîne pour la grande bourgeoisie la nécessité de lutter pour la conquête des marchés extérieurs, elle oblige la petite bourgeoisie à lutter pour l’élargissement du marché intérieur. Le manque de débouchés extérieurs pour les grands capitalistes va de pair avec le manque de débouchés intérieurs pour les petits capitalistes. Tandis que la grande bourgeoisie lutte avec fureur contre ses concurrents sur le marché extérieur, la petite bourgeoisie combat avec non moins d’acharnement ses concurrents sur le marché intérieur. Le racisme extérieur s’accompagne donc d’un racismeintérieur. L’aggravation inouïe des contradictions capitalistes au XX° siècle entraîne une exaspération croissante du racisme extérieur comme du racismeintérieur.
Le caractère principalement commercial et artisanal du judaïsme, héritage d’un long passé historique, en fait l’ennemi numéro un de la petite bourgeoisie sur le marché intérieur. C’est donc le caractère petit-bourgeois du judaïsme qui le rend si odieux à la petite bourgeoisie. Mais si le passé historique du judaïsme exerce une influence déterminante sur sa composition sociale actuelle, il a des effets non moins importants sur la représentation des Juifs dans la conscience des masses populaires. Pour celles-ci, le Juif demeure le représentant traditionnel des « puissances d’argent ».
Ce fait est d’une grande importance, car la petite bourgeoisie n’est pas seulement une classe capitaliste, c’est-à-dire une classe dépositaire en miniature de toutes les tendances capitalistes ; elle est aussi anticapitaliste. Elle a la conscience forte, quoique vague, d’être ruinée et dépouillée par le grand capital. Mais son caractère hybride, sa situation interclasse ne lui permet pas de comprendre la véritable structure de la société ainsi que le caractère réel du grand capital. Elle est incapable de comprendre les véritables tendances de l’évolution sociale, car elle pressent que cette évolution ne peut que lui être fatale. Elle veut être anticapitaliste sans cesser d’être capitaliste. Elle veut détruire le caractère mauvais du capitalisme, c’est-à-dire les tendances qui la ruinent, tout en conservant le caractère bon du capitalisme qui lui permet de vivre et de s’enrichir. Mais comme il n’existe pas de capitalisme possédant les bonnestendances sans en posséder les mauvaises, la petite bourgeoisie est obligée de l’inventer de toutes pièces. Ce n’est pas par hasard que la petite bourgeoisie a inventé l’hypercapitalisme ; la mauvaise déviation du capitalisme, son esprit du mal. Ce n’est pas par hasard que ses théoriciens, depuis plus d’un siècle notamment Proudhon[268], s’évertuent à lutter contre le « mauvais capitalisme spéculatif » et défendent l’ « utile capitalisme productif ». La tentative des théoriciens nazis de distinguer entre le « capital productif national » et le « capital parasitaire juif » est probablement le dernier essai dans ce genre. Le capitalisme juif peut représenter le mieux le mythe du mauvais capitalisme. Le concept de la richesse juive est, en effet, solidement ancré dans la conscience des masses populaires. Il s’agit seulement, par une propagande savamment orchestrée, de réveiller et d’actualiser l’image du Juif usurier contre lequel luttèrent longtemps paysans, petits-bourgeois et seigneurs. La petite bourgeoisie et une couche d’ouvriers restés sous son emprise se laissent facilement influencer par une telle propagande et donnent dans le panneau du capitalisme juif.
Historiquement, la réussite du racisme signifie que le capitalisme est parvenu à canaliser la conscience anticapitaliste des masses dans la direction d’une forme antérieure du capitalisme n’existant plus qu’à l’état de vestige ; ce vestige est cependant suffisamment considérable encore pour donner une certaine apparence de réalité au mythe.
On voit que le racisme est composé d’éléments assez hétéroclites. Il reflète la volonté expansionniste du grand capital. Il exprime la haine de la petite bourgeoisie contre les éléments « étrangers » sur le marché intérieur ainsi que ses tendances anticapitalistes.
C’est en tant qu’élément capitaliste que la petite bourgeoisie combat le concurrent juif, et en tant qu’élément anticapitaliste qu’elle lutte contre le capital juif. Le racisme détourne enfin la lutte anticapitaliste des masses vers une forme antérieure du capitalisme, n’existant plus qu’à l’état de vestige.
Mais si l’analyse scientifique permet de déceler ses parties composantes, l’idéologie raciste doit apparaître comme une doctrine absolument homogène. Le racisme sert précisément à fondre toutes les classes dans le creuset d’une communauté raciale opposée aux autres races. Le mythe raciste s’efforce d’apparaître comme un tout, n’ayant que de vagues rapports avec ses origines souvent très différentes. Il tend à fusionner d’une façon parfaite ses différents éléments.
Ainsi, par exemple, le racisme extérieur, déguisement idéologique de l’impérialisme, ne doit pas, en soi, revêtir forcément un caractère antisémite. Mais par nécessité de syncrétisme, c’est ce caractère qu’il revêt généralement. L’anticapitalisme des masses, canalisé d’abord dans la direction du judaïsme, est reporté ensuite contre l’ennemi extérieur qui lui est identifié. La « race germanique » se trouvera en devoir de combattre le Juif, son ennemi principal, sous tous ses déguisements : celui du bolchevisme et du libéralisme intérieurs, de la ploutocratie anglo-saxonne et du bolchevisme extérieur.
Hitler dit dans Mein Kampf qu’il est indispensable de présenter les différents ennemis sous un aspect commun, sinon il y a danger que les masses réfléchissent trop sur les différences existant entre ces ennemis. C’est pour cela que le racisme est un mythe et non une doctrine. Il exige la foi, mais craint comme feu le raisonnement. L’antisémitisme contribue le mieux à cimenter les différents éléments du racisme.
Tout aussi bien qu’il faut fondre les différentes classes dans une seule race, il faut aussi que cette race n’ait qu’un seul ennemi : le Juif international. Le mythe de la race est nécessairement accompagné de son négatif : l’antirace, le Juif. La communauté raciale est édifiée sur la haine des Juifs, haine dont le plus solide fondement racial gît dans l’histoire, à l’époque où le Juif était effectivement un corps étranger et hostile à toutes les classes. L’ironie de l’Histoire veut que l’idéologie antisémitique la plus radicale de l’Histoire triomphe précisément à l’époque où le judaïsme se trouve en voie d’assimilation économique et sociale. Mais, comme toutes les ironies de l’Histoire, cet apparent paradoxe est fort compréhensible. A l’époque où le Juif était inassimilable, à l’époque où il représentait vraiment le capital, il était indispensable à la société. Il ne pouvait être question de le détruire. Actuellement, la société capitaliste au bord de l’abîme, essaie de se sauver en ressuscitant le Juif et la haine des Juifs. Mais c’est précisément parce que les Juifs ne jouent pas le rôle qui leur est attribué que la persécution antisémite peut prendre une telle ampleur. Le capitalisme juif est un mythe, c’est pourquoi il est si facile de le vaincre. Mais en vainquant son négatif, le racisme détruit également les fondements de sa propre existence. A mesure que s’évanouit le fantôme du capitalisme juif, apparaît dans toute sa laideur, la réalité capitaliste. Les contradictions sociales, un instant dissimulées par les fumées de l’ivresse raciale, apparaissent dans toute leur acuité. A la longue, le mythe se montre impuissant devant la réalité.
Malgré son apparente homogénéité, l’évolution même du racisme laisse clairement apparaître les transformations économiques, sociales et politiques qu’il s’efforce de dissimuler. Au début, pour pouvoir se créer l’armature indispensable à la lutte pour son espace vital, à la guerre impérialiste, le grand capital doit abattre son ennemi intérieur, le prolétariat. C’est la petite bourgeoisie et les éléments déclassés du prolétariat qui fournissent les troupes de choc, capables de briser les organisations économiques et politiques du prolétariat. Le racisme, au début, apparaît donc comme une idéologie de la petite bourgeoisie. Son programme reflète les intérêts et les illusions de cette classe. Il promet la lutte contre l’hypercapitalisme, contre les trusts, la bourse, les grands magasins, etc. Mais aussitôt que le grand capital est parvenu à briser le prolétariat grâce à l’appui de la petite bourgeoisie, cette classe lui devient un fardeau insupportable. Le programme de préparation à la guerre implique précisément l’élimination sans pitié des petites entreprises, un prodigieux développement des trusts, une prolétarisation intensive. Cette même préparation militaire nécessite l’appui ou tout au moins une sorte de neutralité du prolétariat, facteur de production le plus important. Aussi le grand capital n’hésite-t-il pas un instant à violer le plus cyniquement ses promesses les plus solennelles et à étrangler le plus brutalement la petite bourgeoisie. Le racisme s’attache maintenant à flatter le prolétariat, à apparaître comme un mouvement radicalement « socialiste ». C’est ici que l’identification judaïsme-capitalisme joue le rôle le plus important. L’expropriation radicale des capitalistes juifs doit jouer le rôle de garantie, de caution, de la volonté de lutte anticapitaliste du racisme. Le caractère anonyme du capitalisme des monopoles contrairement au caractère généralement personnel (et souvent commercial spéculatif) des entreprises juives lui facilite cette opération de fraude spirituelle. L’homme du peuple aperçoit plus facilement le capitalisme « réel », le commerçant, le fabricant, le spéculateur que le « respectable directeur d’une société anonyme » qu’on fait passer pour un « facteur de production indispensable ». C’est ainsi que l’idéologie raciste arrive aux identifications suivantes : judaïsme = capitalisme ; racisme = socialisme ; économie dirigée pour la guerre = économie dirigée socialiste.
Il est indéniable que des couches considérables d’ouvriers, privées de leurs organisations, aveuglées par les succès politiques extérieurs de Hitler, se sont laissées tromper comme ce fut le cas auparavant pour la petite bourgeoisie, par la mythologie raciste. Momentanément, la bourgeoisie semble avoir atteint son but. La furieuse persécution antijuive s’étendant à toute l’Europe, sert à montrer la victoire « définitive » du racisme, la défaite irréductible du judaïsme international.
q