‹ La Coupe, Lupo Liverani, Le Toast, Garnier, Le Contrebandier, La Rêverie à ParisChapitre 38 sur 46 · Scène VIII.

Scène VIII.

ANGELO, LUPO.

LUPO, À part.

Qui donc se lamente ainsi ? L’ermite ! est-il insensé ? Il faut que je l’éloigné, (Haut.) Ami, allez gémir plus loin. Il me faut cette place.

ANGELO.

Vous prétendez encore commander ? La montagne ne vous appartient plus. C’est moi maintenant qui règne sur le désert…

LUPO.

Votre raison est troublée ; mais je n’oublie pas que vous m’avez rendu service ; je vous prie de vous retirer.

ANGELO.

Tu veux tuer quelqu’un ici ?…

LUPO.

Peut-être.

ANGELO.

Tu n’as plus le droit…

LUPO.

J’ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J’attends ici un ennemi.

ANGELO.

Je veux t’aider encore.

LUPO.

Je ne veux pas de témoin.

ANGELO.

Je veux être le tien.

LUPO, surpris, s’avançant sur lui d’un air de menace.

Pourquoi ?

ANGELO.

Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.

LUPO.

Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre !

ANGELO.

Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous ?

LUPO.

Je ne me demande pas où j’irai, je n’en puis rien savoir ; mais c’est assez de vaines paroles ; va-t’en.

ANGELO.

Un seul mot, voyons ! Tu pourrais me sauver, peut-être !

LUPO.

Comment ?

ANGELO.

Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l’arrêt céleste, je rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l’espérance ; mais tu restes dans le mal, et tu es béni quand même…

LUPO.

Béni, moi !

ANGELO.

N’as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l’archange de la tapisserie étendre sur toi son bouclier ?

LUPO.

Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire…

ANGELO.

Je parle sérieusement.

LUPO.

Tu me présentes des symboles ? Tu veux subtiliser avec moi ? C’est peine perdue, va ! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui souffle, et qui n’a jamais approfondi le bien et le mal.

ANGELO.

Pourtant, quand tu blasphèmes…

LUPO.

Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel… — Mais je t’ai assez répondu, et tu m’ennuies ; il faut…

ANGELO.

Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es impatient de tremper tes mains dans le sang !

LUPO.

Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que je sois tout à l’heure sans pitié, et tu me rappelles qu’il m’en coûte à présent d’être cruel…

ANGELO.

Il t’en coule ! Tu connais donc ce qui est mal ?

LUPO.

Qu’importe ? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après, il semble qu’on l’ait rêvé.

ANGELO.

J’ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant ! ne suis-je pas le moins coupable ?

LUPO.

Je n’en sais rien. Si tu rêvais le mal, c’est que tu l’aimais.

ANGELO.

Me feras-tu croire qu’en le commettant tu le détestes ?

LUPO.

Laisse-moi. J’appartiens au tumulte de mes pensées ! Si, comme toi, j’avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les ténèbres du doute…

ANGELO.

Et tu erres dans ces ténèbres ? Tu doutes, avoue-le !

LUPO.

Moi ? non, jamais ; c’est de ton doute que je parle.

ANGELO.

Tu crois à la bonté divine ?

LUPO.

C’est assez ! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est bon…

ANGELO.

Quoi ? même quand l’on torturait ton père, tu n’as pas nié la justice suprême ?

LUPO.

Non, pas même à ce moment-là, qui fut effroyable ! Pourquoi m’en serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi ?

ANGELO.

Tu n’as pas invoqué le démon ? Tu mens…

LUPO.

C’est toi qui mens par la gorge ! Le diable est un rêve de ta pensée. On vient ; va-t’en, je le veux ! pas un mot de plus, ou malheur à toi !

ANGELO, feignant de s’éloigner et se cachant.

Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens !