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Chapitre 2

Rue Alibert, au fond de la chambre, la porte
Dont la patère en cuivre, à deux branches, supporte
Le manteau de Gaspard, est fermée au loquet.
Faisant se hérisser des ombres au parquet,

Sur le bord d’une table, une seule bougie

Donne un tremblotement à sa flamme élargie

D’en haut. Du papier bleu plissé dans le flambeau

La cale. Plein de clairs reflets, un lavabo

Est adossé devant la porte condamnée

De la chambre voisine. Ornant la cheminée,

Une pendule dont on voit le balancier

Est arrêtée ; un homme est en train de scier

Un tronc d’arbre dessus ; le sujet est en bronze

Doré ; fixes, les deux aiguilles au chiffre onze,

L’une sur l’autre, font très peu d’angle ; un seul trou

A droite du cadran, assez en bas, par où

L’on introduit la clé pour remonter, est sombre ;

Le bout de fer carré, seul, luit un peu dans l’ombre ;

Au milieu le nom d’un horloger ne se lit

Que de tout près, très fin.

Prenant un coin, un lit

Sans rideaux, dont aucune étoffe ne recouvre

Les barreaux et les pieds de fer peint en rouge, ouvre

Diagonalement ses draps déjà tout prêts.

En mince étoffe à fleurs, se rejoignant de près,

Les rideaux mal fermés, là-bas, de la fenêtre,

Laissent un intervalle étroit, par où pénètre,

Mettant sur les carreaux un filet de clarté

Qui va s’élargissant, en bas, plus écarté,

La lumière de la bougie ; elle s’apaise

A présent.

Près de la table, sur une chaise,

Le visage plus calme et gai qu’à son départ,

Tenant sur ses genoux sa Roberte, Gaspard

Sourit. Mince dans sa robe en dentelle noire,

Qu’égayent la ceinture et le col haut, en moire

Rouge, elle est ravissante ; et ses cheveux d’un blond

Clair, ondulés partout d’une grande vague, ont

Par endroits les reflets cuivre de la teinture.

Une épingle, à la tête en perle, à sa ceinture

Miroite ; le profil régulier de ses traits

Est fin ; sous des sourcils longs, ses yeux noirs sont très

Expressifs et changeants, parfois plus ou moins sombres.

A la flamme tremblant de nouveau, leurs deux ombres

Frémissent sur le mur en atteignant le bord

Du plafond.

††

Quand il est arrivé, tout d’abord

Après une première et fiévreuse embrassade,

Gaspard avait repris son air sombre et maussade ;

Et ne pouvant dans sa douleur se contenir,

Il avait raconté tout ; et le souvenir

Des effets qu’il avait forcés, toujours avide

De succès, tous tombés encore dans le vide,

N’avait fait qu’augmenter sa honte et son dégoût.

Ces bravos de la fin, et ces rires surtout

Qu’il entendait encore, au passage tragique

De sa sortie, alors que d’un geste énergique

Il essayait d’entrer au fourreau, mais en vain,

La lame qui bougeait, ces rires de la fin

Avivaient sa colère et rallumaient sa rage.

Roberte avait voulu lui redonner courage

En le complimentant, pour lui rendre l’orgueil

De son talent, parlant, demain, d’un autre accueil

Du public… Puis l’idée alors d’un coup de tête

L’avait prise soudain ; elle se disait prête

A partir tout de suite en voyage avec lui,

Tous les deux seuls, pour fuir du même coup l’ennui

De cet hiver qui bat son plein, si triste et sombre

Avec ces jours entiers passés dans la pénombre,

Et ce temps gris, tantôt glacial, tantôt mou ;

Ils s’en iraient là-bas, au Midi, n’importe où !

Songeur sur le moment, lui presque tout de suite

S’était fait à l’idée extrême d’une fuite

Soudaine, sans rien faire, en laissant tout en plant,

Le théâtre et la pièce avec ; et contemplant

Roberte, il s’était vu réaliser son rêve

De l’avoir à lui, toute, au lieu de l’heure brève

Qu’ils ont même parfois tant de peine à pouvoir

Combiner tous les deux ensemble, pour se voir.

Et maintenant c’était affaire décidée.

Ils allaient s’échapper sans rien dire. L’idée

De ce brusque départ l’avait ragaillardi ;

Ils iraient se chauffer au soleil du Midi,

Sur la côte ; chez elle, elle avait une somme

Qu’elle reviendrait prendre ! en étant économe,

On pourrait voyager assez longtemps ainsi

Tous les deux, librement, quand il aurait aussi

Pris, dans divers endroits, tout l’argent qui lui reste

Des sommes qu’il a pu tirer de son modeste

Gain, depuis très longtemps qu’il en met de côté.

††

Tout en parlant il a très doucement été

De son col, en mettant ses deux mains, une broche

En croissant, un cadeau de lui ; puis il l’approche

De la flamme, pour voir, à son éclat, l’effet

Des pierres aux couleurs sombres ; puis il défait,

Sur l’épaule de la robe, des boutonnières

Faites rien que d’un gros fil ; après les dernières,

Sa main en descendant recommence plus bas

Sur le côté de son corsage, sous son bras

Qu’elle lève en riant, complaisante et docile,

Voulant lui rendre la besogne plus facile ;

Il déboutonne avec ses deux mains, et quand tout

Le côté de la taille est défait jusqu’au bout,

Il cherche par derrière, en tâtonnant, l’attache

Du col, qu’on ne voit pas sous le chou qui la cache ;

L’agrafe semble avoir un écart trop étroit,

Et pendant un instant il reste maladroit

Pour la faire partir ; de près il dévisage

Roberte en souriant. Le devant du corsage

Tombe alors de travers en entraînant avec

Tout le col, que Gaspard enfin a d’un coup sec

Ouvert, forçant afin que l’agrafe s’en aille ;

Dessous on voit comme un double corsage en faille

Avec un rang serré de boutons au milieu,

Comme un cache-corset tout noir dont il tient lieu.

Roberte met ses mains en haut pour le défaire ;

Mais Gaspard, les ôtant tout doucement, préfère

Le déboutonner, lui ; pendant qu’il est en haut,

Elle s’y met aussi par en bas, et bientôt

Lorsque les deux côtés sont ouverts sur le ventre,

Leurs mains, en remuant, se rejoignent au centre

Toujours fermé du rang de boutons, dont il vient

Pendant ce temps d’ouvrir le haut ; c’est lui qui tient

A défaire les trois derniers boutons ; il ouvre

Alors les deux côtés tout à fait, et découvre

Ainsi, le satin bleu de ciel de son corset ;

Puis il écarte sa chemise qu’un lacet

Étroit, bleu, formant un grand nœud au milieu, fronce ;

Ensuite dans l’espace entr’ouvert il enfonce

Sa figure, pour la baiser entre les seins ;

Sur sa poitrine à la peau blanche des dessins

Compliqués sont formés d’un côté par des veines ;

Son corset par devant a ses agrafes pleines

De reflets sur leur cuivre étincelant, plat ; lui

Reste ainsi quelque temps immobile, enfoui

Dans la chemise au même endroit ; puis il varie

La place, et maintenant par toute une série

De baisers caressants, il monte vers son cou ;

Il arrive, et choisit à droite une place où

De nouveau très longtemps, immobile, il s’arrête

En la serrant toujours plus fort ; elle se prête,

Heureuse, à ses désirs muets qu’elle comprend

D’instinct, obéissant à son bras en cambrant

Son corps sous son étreinte ; à présent il la couche

Sur lui, se renversant sur sa chaise ; sa bouche

Se tend en avant vers la sienne, comme pour

L’attirer, puis s’y colle ; elle alors à son tour

Lui rendant son baiser, de ses deux bras l’enlace

Les deux yeux à moitié fermés, et toute lasse,

En se laissant aller sur lui de tout son poids.

Le dossier de la chaise a craqué plusieurs fois.

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