‹ La Duchesse de ChâteaurouxChapitre 10 sur 47 · Scène III.

Scène III.

LES MÊMES, LA MARQUISE.

LA MARQUISE. Qu’entends-je ? vous, fuir au bout du monde ! Et pourquoi cela, ma ma chère Adélaïde ?

ADÉLAÏDE. Pour ne pas épouser monsieur de Chabot, le mari que ma tante veut me donner.

LA MARQUISE. C’est pourtant un mariage fort sortable, il me semble.

Mlle Hébert se retire discrètement.

ADÉLAÏDE. Ah ! vous parlez comme ma tante ; vous aussi, vous trouvez très-raisonnable d’épouser un homme qu’on déteste.

LA MARQUISE. Je ne dis pas cela, mais avec un grand nom et peu de fortune, on est souvent contrainte à sacrifier ses idées romanesques.

ADÉLAÏDE. Je n’ai point d’idées romanesques ; mais épouser monsieur de Chabot, un homme de cinquante ans, j’aime mieux prendre le voile, je vous jure.

LA MARQUISE. Cherchons avant s’il n’est pas d’autre moyen d’éviter ce mariage.

ADÉLAÏDE. J’en connais bien un.

LA MARQUISE. C’est de faire parler à ma tante, par la reine, n’est-ce pas ?

ADÉLAÏDE. Ce serait une vaine démarche, car la reine approuve ce mariage.

LA MARQUISE. Que faire alors ?

ADÉLAÏDE. Il faut prier le roi de me marier, n’importe avec qui, pourvu que ce ne soit pas avec monsieur de Chabot.

LA MARQUISE. Comment voulez-vous que je m’adresse au roi pour contrarier la volonté de la duchesse de Lesdiguières ?… Ce serait inconvenant et inutile…

ADÉLAÏDE. Oh ! pour inutile, je ne le crois pas ; car on dit que le roi traite à merveille vos amis, et que vous pouvez lui demander tout ce que vous voulez sans crainte d’un refus.

LA MARQUISE, avec fierté. On vous a trompée, Adélaïde ; personne ne peut savoir comment le roi accueillerait une requête de ma part ; je ne lui ai jamais rien demandé.

ADÉLAÏDE. Eh bien, faites cet effort en ma faveur, chère Marianne, ne m’abandonnez pas ; sinon on verra ce que je puis faire plutôt que d’épouser cet homme-là.

LA MARQUISE, réfléchissant. Pourquoi ne m’avoir pas confié plus tôt ce mariage ?

ADÉLAÏDE. Et le pouvais-je ? Ma tante ne me répète-t-elle point tous les jours que, par des motifs que je suis trop jeune pour comprendre, je dois cesser de vous voir ? Le marquis de Flavacourt a fait la même défense à sa femme…

LA MARQUISE. Qu’entends-je ?… mon beau-frère croirait ?…

ADÉLAÏDE. Il dit que sa femme ne saurait continuer à vous voir sans le déshonorer. Il a envoyé au roi, la démission de toutes ses charges, ne voulant pas profiter de la honte de sa famille. Que vous dirai-je ? Il est à moitié fou ! C’est par cette raison que je suis venue ici secrètement. Ah ! si l’on savait que je vous demande conseil, je serais perdue.

LA MARQUISE, avec indignation. Ainsi donc, leur méchanceté veut éloigner de moi tout ce qui m’aime ; ils redoutent jusqu’au peu de bien que je puis faire… et je me laisserais accabler par tant d’injustes mépris… Non. Il ne sera pas dit que pour m’épargner une injure de plus, je laisserai ton malheur s’accomplir. Va, que je réussisse ou non, je tenterai d’user de ce crédit qu’on calomnie, pour empêcher ce mariage.

ADÉLAÏDE. Ah ! vous me rendez la vie !

LA MARQUISE. Sois discrète. Ne parle point de cet entretien. Demande encore quelques jours de réflexion à madame de Lesdiguières ; retourne à l’église, dis à mademoiselle Hébert de t’y accompagner, et prie le ciel qu’il me récompense par ton bonheur de tant d’outrages et d’injustice.

ADÉLAÏDE, sortant. On vient ; je me sauve.

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