‹ La Duchesse de ChâteaurouxChapitre 26 sur 47 · Scène VI.

Scène VI.

LE ROI, LA DUCHESSE.

LA DUCHESSE. Quelle sévérité, sire ! je ne reconnais point dans cet accueil au duc d’Agénois votre bienveillance ordinaire.

LE ROI. J’en conviens ; la vue de cet homme me rend injuste, impoli ; je ne lui pardonne point de vous aimer.

LA DUCHESSE. Ah ! sire… pouvez-vous en vouloir à ceux qu’on vous sacrifie ?

LE ROI. Oui, je puis les haïr et envier les regrets qu’ils excitent.

LA DUCHESSE, piquée. C’est m’offenser que de croire…

LE ROI, lui prenant la main. Pardon !… je sais tout ce que je dois de confiance au sentiment le plus noble, le plus sincère ; mais ce bien m’est trop cher pour ne pas craindre de le perdre ; d’Agénois vous aimait avant que j’eusse le bonheur de vous connaître ; il se flattait de devenir votre époux ; votre famille lui en avait donné l’assurance. Ne m’est-il pas permis de craindre que jeune, aimable, passionné, il ne ranime dans votre cœur le sentiment qui vous faisait tolérer son amour ?

LA DUCHESSE. Cet amour m’honorait, sire ; et je me reprochais alors de ne le point partager, car il méritait de l’être.

LE ROI. Vous l’avouez donc ce regret qui m’outrage ? Et vous voulez que je voie sans colère celui qui l’inspire ? Non, sa présence me tue.

LA DUCHESSE, vivement. Ah ! sire, c’est nous calomnier tous deux. Le duc d’Agénois m’a aimée, et je n’en ai pas fait mystère à votre majesté ; mais cet amour dédié à madame de la Tournelle, à la femme sans reproche, la duchesse de Châteauroux n’en devait point hériter.

LE ROI. Aurait-il osé vous le dire ?

LA DUCHESSE. Que m’importe ! je le sais, et je l’approuve.

LE ROI. L’insolent ! il ne lui manquait plus que d’insulter aux sentiments qui nous unissent. Et vous voulez que je laisse tant d’audace impunie ?… Non, je lui rends grâce de légitimer ma haine ; un mot de moi en fera justice.

LA DUCHESSE. Vous ne le direz pas, sire, ce mot qui ne le frapperait pas seul.

LE ROI. Quoi ! vous le protégeriez quand il vous insulte ?

LA DUCHESSE. Ses regrets m’affligent sans m’offenser ; il ignore qu’en le sacrifiant, je n’ai pas perdu tous mes droits à son estime. Il ignore combien je suis heureuse et fière d’avoir rendu votre âme à toutes les inspirations de la gloire, et que ma faiblesse disparaît sous les lauriers qui vous parent ; il ignore que mon honneur, ma vie, c’est vous ; qu’il ne reste plus rien de moi que mon amour, et que loin d’en rougir, je vois avec orgueil cette adoration récompensée par vos exploits, et déjà imitée par la France entière.

LE ROI. Ah ! pardon, Marianne, pardon pour des transports jaloux dont je reconnais l’injustice ; pitié pour un insensé que l’excès de sa passion rend indigne de son bonheur, et qui devient ingrat quand il voudrait vous donner, pour prix de tant d’amour, sa vie et sa couronne.

LA DUCHESSE. Dieu me garde de douter de si douces paroles… Allons, plus de soupçons…

LE ROI. Oh ! je le jure !… Mais… vous laisserez partir le duc d’Agénois… n’est-ce pas ?…

LA DUCHESSE. Voilà une belle conversion !…

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