Remarque H
Page 11. Lignes 4-6.
Rien n’a plus contribué à l’avancement de la Réformation, que l’oiſiveté & la ſtupidité du Clergé Romain. Cette même Réformatión les a réveillés de cette fainéantiſe, & de cette ignorance où ils croupiſſoient. On peut donc dire avec raiſon que les Sectateurs de Luther, de Calvin, & des autres n’ont pas réformé uniquement ceux qui ont embraſſé leurs ſentimens, mais même ceux qui ſont demeurés leurs plus grands Adverſaires. Le Clergé d’Angleterre, par ſa ſévérité à l’égard de ceux qu’il regardoit comme Schismatiques, & par ſes reproches ſur leur peu de ſavoir, s’eſt attiré des Ennemis ſi formidables, qu’il n’eſt pas aiſé de leur répondre. Les Non-Conformiſtes, par d’exactes recherches ſur la vie de leurs puiſſans Antagoniſtes, & par une attention continuelle ſur leurs actions, ont engagé ceux de l’Égliſe Anglicane à être plus ſur leurs gardes, pour ne donner aucune priſe, ni aucun ſujet de ſcandale. Vraiſemblablement ils n’auroient pas été ſi attentifs, s’ils n’avoient eu à craindre les reproches facheux de leurs malicieux Surveillans. La France doit beaucoup aux Réformés qu’elle a toujours eu dans ſon ſein, même depuis les derniers efforts qu’on a fait pour les extirper totalement. Ce Roïaume peut ſe glorifier de nourrir un Clergé moins débauché, & plus éclairé que dans aucun autre Païs Catholique Romain. Il n’y a point de Païs où les Eccléſiaſtiques aïent plus de pouvoir & d’autorité qu’en Italie, auſſi n’y a-t-il point de lieu où ils ſoient plus libertins. Leur Doctrine n’eſt nulle part moins contredite qu’en Eſpagne, auſſi n’y a-t-il point de Païs où le Clergé ſoit plus ignorant que dans ce Royaume.
Qui s’imagineroit que les Femmes vertueuſes pûſſent ſervir, ſans le ſavoir, d’instrument pour avancer les intérêts des Femmes de mauvaiſe vie ? Qui croiroit que l’Incontinence ſervît à préſerver la Chaſteté ? Quel, je vous prie, de ces deux paradoxes paroît le plus grand ? Il n’y a cependant rien de plus vrai. Un jeune Débauché, après avoir été une heure ou deux à l’Égliſe, au Bal, ou dans quelque autre Aſſemblée, où il y avoit pluſieurs belles Femmes miſes à leur avantage, en ſort avec une imagination plus échauffée que s’il fût allé voter à la Maiſon de Ville, ou ſe promener à la Campagne parmi un troupeau de Brebis. Animé par ce feu & cherchant à l’éteindre, il rencontre une Femme Vertueuſe qu’il ne peut gagner ; auſſitôt, il ſe hâte d’aller vers des Femmes moins difficiles. Qui auroit jamais ſoupçonné que les Femmes Vertueuſes fûſſent la prémière cauſe de cette faute ? Elles ne penſoient point aux Hommes, ces Bonnes Ames, en ſe mettant à leur toilette. Elles étoient uniquement occupées du ſoin de ſe mettre décemment & avec propreté, chacune ſuivant ſa qualité.
Fort éloigné d’encourager le Vice, je crois que ce ſeroit un bonheur inexprimable pour un État, ſi on en pouvoit totalement bannir l’impureté ; mais je crains fort que la choſe ne ſoit impoſſible. Les Paſſions de quelques perſonnes ſont trop violentes pour être reprimées par des Maximes, ou par des Loix. Il eſt de la ſageſſe d’un Gouvernement éclairé, de tolérer un moindre mal pour en prévenir un plus grand. Si l’on pourſuivoit les Filles-de-joie avec autant de rigueur que le ſouhaiteroient quelques Sots, quelles barres, quelles ferrures, quelles grilles ſeroient aſſez fortes pour mettre à couvert l’honneur de nos Femmes & de nos Filles ? Les Femmes ſeroient expoſées à de plus violentes & à de plus fréquentes tentations. Les Hommes les plus ſages ſe feroient moins de ſcrupule de ſéduire de jeunes Innocentes. Pluſieurs Perſonnes devenues furieuſes, le Violement & le Rapt ſeroient plus communs.
Il débarque dans certaines Villes, par exemple à Amſterdam, ſix ou ſept mille Gens de Mer, qui depuis longtems n’ont vu que des perſonnes de leur ſexe. Comment d’honnêtes Femmes ôſeroient-elles ſe montrer dans les rues, ſi pour un prix raiſonnable ces Mariniers échauffés ne pouvoient aiſément en trouver d’un autre caractère ? C’eſt pour éviter ces affreux desordres que le ſage Magiſtrat de cette Ville ſi bien policée, tolère toujours plus ou moins de Maiſons où l’on trouve des Femmes à louer, comme des Chevaux dans une Écurie où l’on en tient de louage. La prudence & la ſage conduite de ces habiles Politiques brillent avec tant d’éclat dans cette tolérance, que je crois pouvoir entrer dans quelque détail, ſans que pour cela on m’accuſe de faire une ennuïante digreſſion.
J’obferve d’abord que l’on ne permet ces Lieux, que dans l’endroit le plus ſale & le plus vilain de cette belle Ville. C’eſt-là où logent & où s’aſſemblent les Mariniers & les Étrangers qui ne ſont d’aucune conſidération. La rue où ſont la plupart de ces Maiſons, eſt flétrie dans l’opinion publique, & cette ignominie rejaillie juſques ſur le voiſinage. Remarquons encore que ces Lieux ne ſont proprement que des Rendez-vous où l’on ſe rencontre comme dans une Foire, pour faire des emplettes, pour lier des parties, pour concerter ſes intrigues, ſans que l’on y ſouffre jamais le moindre acte de débauche. Ce dernier point eſt ſi exactement obſervé, qu’à la réſerve que les Gens qui fréquentent ces endroits ſont aſſez impolis & bruïans, on n’y voit pas plus d’indécence, peut-être même y voit-on moins d’obſcénités que dans nos Comédies.
Ajoutez à ceci que les Entremetteuſes dans ces Marchés, & les Belles qui ſe rendent à cette Bourse de Galanterie, y ſont toutes de la lie du Peuple : Occupées pendant le jour à traîner, dans une brouëtte des fruits, ou des légumes à vendre, elles mettent la nuit des habits fort différens de ceux du reſte de la journée. Dans cet équipage galant, elles ne laiſſent pas d’être ſi ridicules, qu’on les prendroit plutôt pour, de pauvres Comédiennes de Campagne habillées à la Romaine, que pour des Demoiselles. Ajoutez à ces traits peu ragoutans, l’air contraint, les mains rudes, & l’eſpèce riſible de politeſſe de ces Coureuſes ; & vous verrez que ce ne ſont pas des Objets fort dangereux pour des Hommes de quelque rang.
Il n’y a que des Orgues pour tout Instrument de Muſique dans ces Temples de Vénus, en quoi l’on n’a pas tant d’égard à la Divinité qu’on y ſert, qu’à l’épargne des Maîtres, dont l’affaire eſt de donner autant de bruit qu’il ſe peut pour peu d’argent. D’ailleurs la Politique du Gouvernement ne ſe ſoucie pas autrement de multiplier l’engeance des Joueurs de Cornemuſe, & des Racleurs de Boyaux. Tous les Mariniers, & ſurtout les Hollandois, ſemblables à l’Élément furieux qu’ils habitent, aiment à crier & à rugir. Quand cinq ou ſix de ces gens-là ſont à ſe divertir à leur mode, une douzaine de Flutes & de Violons ne s’y feroient pas entendre. Une paire d’Orgues rémédie à cet inconvénient, & remplit toute la maiſon. Un ſeul & unique Organiſte, qui ne peut jamais couter beaucoup, ſuffit pour manier l’inſtrument.
Malgré le bel ordre & l’exacte diſcipline qui s’obſerve dans ces Maiſons, le Lieutenant de Police, apellé Schout, & ſes Offciers, ſont toujours occupés à les inquiéter, ſouvent par des amandes, & au moindre ſujet de plainte par des interdictions. Cette Politique ſert à deux uſages.
Elle donne occaſion de créer divers Officiers emploïés à quantité d’autres choſes, & dont les Magiſtrats ne ſauroient ſe paſſer : Officiers qui vivent aux dépens d’une Profeſſion dont les profits ſont immenſes, quelque honteuſe qu’elle ſoit. Ces Officiers ſervent encore à infliger certaines punitions à ces Abandonnées néceſſaires, à ces Femmes d’intrigue, & à ces infames Miniſtres de la Volupté, qu’on ne ſouhaite pas de détruire entièrement, quoiqu’on les ait en abomination. De plus il ſeroit dangereux à pluſieurs égards que le Public fût informé du ſecret de la connivence, parce que le Vulgaire en concluroit qu’une Profeſſion tolérée n’a rien de criminel. Auſſi par ces ſévères procédures, faites de tems en tems, les Magiſtrats ſe conſervent dans la bonne opinion de la Multitude, par la feinte qu’ils font de vouloir interdire des Lieux qu’ils tolèrent actuellement. Car ſi leur deſſein étoit de les exterminer, leur pouvoir eſt ſi étendu, & ils ſavent ſi bien la manière de s’y prendre, qu’une ſemaine, que dis-je, une ſeule nuit ſuffiroit pour en venir à bout.
En Italie, la tolérance des Femmes, & des Lieux de débauche, ſe montre encore plus à découvert. À Veniſe, & à Naples, on en fait publiquement métier & marchandiſe. Les Courtiſanes à Rome, & les Cantoneras en Espagne, font comme un Corps règlé, qui païe à l’État des taxes & des impôts que les Loix ont fixées. On ſait fort bien que l’Irreligion n’eſt pas la cauſe qui oblige tant de fins Politiques à tolérer ces Écoles d’impureté. C’eſt pour prévenir un mal beaucoup plus grand, c’eſt pour empêcher les Hommes de commettre de plus énormes infamies, & pour mettre en ſureté l’Honneur des Femmes vertueuſes. Il y a deux cens cinquante ans, dit Monſieur de St. Didier, que Veniſe ſe trouvant ſans Courtisanes, la Republique fut obligée d’en faire venir un grand nombre d’Étrangères. Le Doglioni, qui a écrit les Choſes Memorables de Veniſe, loue extrêmement la ſageſſe de la République, qui ſait par ce moïen pourvoir à la ſureté des Femmes d’honneur, auxquelles on faiſoit tous les jours des violences publiques, puisque les lieux les plus ſaints n’étoient point un aſile aſſuré où la chaſteté n’eut rien à craindre.
On calomnie étrangement les Univerſitez d’Angleterre, s’il n’est pas vrai qu’en quelques Collèges il y eut autrefois un fond ad expurgandos renes. Il a été un tems, dit Monfieur Bayle, où l’on permettoit aux Prêtres, & aux Moines en Allemagne, de tenir des Concubines, moïennant un certain tribut qu’ils païoient au Prélat. On croit ordinairement que la ſeule Avarice étoit la cauſe de cette indigne tolérance. Mais il eſt plus apparent, qu’on vouloit empêcher par-là que la pudicité des Honnêtes Femmes ne fût trop ſollicitée, & calmer les inquiétudes des Maris, dont il est bon que le Clergé ne s’attire pas le reſſentiment.
De tout ceci concluons qu’il y a une néceſſité de ſacrifier une partie du Beau-Sexe à la conſervation de l’autre, & de prévenir, par des impuretés d’une nature plus abominable. La chaſteté peut donc être ſoutenue par l’incontinence. C’eſt ainſi que la plus belle vertu a beſoin pour ſe défendre, du ſecours du plus indigne vice. C’étoit-là le paradoxe que je m’étois proposé d’éclaircir.