‹ La Fable des abeillesChapitre 11 sur 37 · Remarque I

Remarque I

Page 11. Lignes 9-12.,

J ’AI donné à l’Avarice un grand nombre d’épithètes odieuſes, pour me conformer à l’uſage, qui ſe ſert d’expreſſions beaucoup plus fortes pour déſigner ce vice, que pour tout autre. Ils les mérite ſans-doute car à peine peut-on nommer une eſpèce de mal, dont elle n’ait été la cauſe dans un tems ou dans un autre. Cependant, ce n’eſt point la véritable raiſon d’où vient qu’elle eſt ſi fort décriée. Le décrédit général dans lequel elle eſt, vient de ce que chacun en ſouffre, puisque plus il y a d’argent accumulé chez quelques perſonnes, plus il devient rare parmi les autres. Ceux donc qui s’emportent avec le plus de vivacité contre cette ténacité, n’ont généralement en vue que leurs propres intérêts.

On ne peut vivre ſans argent, l’expérience aprend cette vérité à tous les Humains. Ceux donc qui n’en ont point, ou qui n’en reçoivent de perſonne, ſe trouvent obligés pour en gagner de ſervir la Société. Mais chacun eſtimant ſon travail comme lui-même, & c’eſt beaucoup dire, penſe que ſon ouvrage n’eſt jamais ſuffifamment païé. D’un autre côté, la Nature ordonne aux Hommes de manger, ſans s’embaraſſer s’ils ont de quoi manger ou non. De-là vient qu’ils ne peuvent s’empêcher de regarder le néceſſaire de la vie comme une choſe qui leur eſt due, & qu’ils cherchent à l’acquérir par la voie la plus facile. Lors donc que les Hommes trouvent que la peine qu’ils ont de gagner de l’argent, eſt plus ou moins grande, ſuivant que ceux de qui ils voudroient l’avoir, ſont plus ou moins ténaces, il eſt naturel d’être fâché contre l’Avarice en général. Obligés de ſe paſſer de ce dont ils ont besoin, ou de prendre pour l’obtenir plus de peine qu’ils ne voudroient, il eſt difficile qu’ils ne murmurent pas contre la paſſion des autres, qui les met dans cette cruelle alternative.

L’Avarice, qui occaſionne bien des maux, eſt cependant très-néceſſaire à la Société. C’eſt ce Vice qui accumule, qui amaſſe tout ce que la Profuſion diſperfe & diſſipe. Bientôt ſans l’Avarice, les Prodigues aux abois manqueroient de matériaux pour ſatisfaire leur paſſion. Il y en auroit peu qui pûſſent dépenſer plus qu’ils ne gagnent ſi l’Avare n’avoit théſauriſé amaſſé plus de biens qu’ils n’en peuvent diſſiper.

J’ai dit que l’Avarice étoit eſclave de la Prodigalité. Qu’on ſuive un Avare pour s’en convaincre. Je le vois qui ſue ſang & eau, il ſe refuſe le néceſſaire, il ſe laiſſe mourir de faim pour enrichir un Héritier prodigue. C’eſt ainſi que ces deux Vices, quoiqu’oppoſés, s’aſſiſtent mutuellement ; mais de manière que l’Avare ſe fait eſclave en faveur du Prodigue.

Florio eſt un jeune Homme fou & ſans conduite, dont le tempéramment le jette dans la prodigalité. Fils d’un Père riche, mais avare, il n’a pas de quoi vivre à la Grandeur ; Chevaux, Chiens, Argent, tout lui manque. Il ne peut dépenſer de l’argent mal-à-propos, comme ſes Amis. Son Père trop ténace lui accorde à peine le néceſſaire. Depuis longtems Florio cherche, mais inutilement, quelqu’un qui veuille lui prêter de l’argent ſur ſon crédit. Ceux à qui il s’eſt adreſſé craignant de tout perdre s’il venoit à mourir avant ſon Père, lui ont refuſé cette faveur. Florio deſeſpéré trouve enfin Cornaro, qui lui prête une ſomme au trente pour Cent. Ce jeune Prodigue, au comble de ſes ſouhaits, dépense mille livres ſterling dans un an. Où est-ce que Cornaro auroit pu placer ſon argent à un intérêt ſi exorbitant, s’il n’avoit rencontré un fou tel que Florio ? Comment celui-ci auroit-il pu ſatisfaire ſa paffion pour la dépense, ſi l’Uſurier Cornaro n’eût point exiſté, & que ſon avarice ne lui eût pas fait fermer les yeux ſur le risque qu’il court, en prêtant une ſi grande ſomme ſur la vie d’un ſi grand Débauché.

L’Avarice n’eſt le contraire de la Prodigalité, que lorsqu’elle déſigne ce ſordide amour pour l’argent, cette baſſeſſe d’ame qui empêche l’Avare de faire part de ce qu’il a, & qui l’engage à toujours théſauriſer. Mais il y a une autre eſpèce d’Avares, qui déſirent avec ardeur les richeſſes, mais dans le but de les dépenſer. Ce dernier Vice peut ſe rencontrer dans un même ſujet avec la Prodigalité. Tels ſont la plupart des Gros-Seigneurs, des Courtifans, & des Grands Officiers, ſoit dans le Civil, ſoit dans le Militaire. Cette profuſion paroît dans leurs Bâtimens ſuperbes, dans leurs Équipages magnifiques, dans leurs Regaux ſplendides, & dans leurs riches Ameublemens. Malgré ces dépenſes exceſſives, je les appelle Avares. Les actions baſſes qu’ils ont faites pour amaſſer cet argent, la quantité de fraudes & de ſupercheries dont ils ſe font rendus coupables, décèlent leur ſordide avarice, & la font remarquer. Ce mélange de vices qui paroîſſent oppoſés, revient exactement au caractère que Salluste nous donne de Catilina. Appetens alieni & ſui profuſus : Avide du bien d’autrui il prodiguoit le ſien.

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