Remarque K
Le Noble défaut de la Prodigalité
Page 11. Lignes 9-12.
L A Prodigalité, que j’appelle un noble défaut, n’eſt point celle qui a l’Avarice pour compagne, & qui rend l’Homme prodigue d’un bien injuſtement acquis. J’entens par-là ce Vice agréable & benin, qui fait ſourire le Marchand, & fumer les cheminées d’un grand nombre d’autres perſonnes. Je parle de cette Prodigalité ſans mélange d’une Homme, qui élevé dans l’abondance, uniquement occupé de ſes plaiſirs, content de dépenſer ce que les autres ont pris la peine d’amaſſer, abhorre toutes ces pensées intéreſſées qu’il regarde comme viles & mépriſables. Je veux parler de ces Hommes qui ſatisfont leurs inclinations à leurs propres frais, de ceux qui ont continuellement la ſatisfaction de changer de l’or moiſi contre des plaiſirs toujours nouveaux, & dont l’exceſſive générosité & élevation d’ame font tout le crime. Ils ôſent trop mépriſer des objets dont la plupart des Hommes font trop de cas.
La même raiſon qui m’a obligé de donner des épithètes ſi odieuſes à l’Avarice, m’engage à parler honorablement de la Prodigalité, & à me ſervir d’expreſſions ſi douces & ſi polies. Le même intérêt qui doit nous faire ſouhaiter qu’il n’y ait point d’Avares, doit nous engager à ſouhaiter que tous les riches Héritiers ſoient prodigues. L’Avare, uniquement occupé de ſa paſſion, ne fait du bien qu’à ſon Coffre fort, pendant qu’il fait tort à tout le Monde, excepté à ſon Héritier. Le Prodigue au-contraire fait du bien à toute la Société, & ne fait tort qu’à lui-même. La plupart des prémiers ſont des Fripons, & tous ceux-ci ne ſont que des Fous, mais des Fous qui ne laiſſent pas d’être de délicieux morceaux, utiles pour régaler le Public. On peut les appeller les Becaſſes de la Société, avec autant de raiſon que les François appellent les Moines, les Perdrix des Femmes.
Rien ne peut nous indemniſer des extorſions de l’Avare en crédit, que la profuſion de l’Étourdi. Lorsqu’un Miniſtre d’État avare, engraiſſé des dépouilles de la Nation, chargé d’immenſes tréſors qu’il a acquis en ſe privant du néceſſaire, & en pillant les Peuples ; lors, dis-je, qu’il meurt, chaque bon Membre de la Société doit être rempli de joie, en contemplant la prodigalité exceſſive de ſon Fils. L’Héritier reſtitue au Public ce que ſon Père avoit pris. Auſſi y auroit-il une barbarie extrême à le dépouiller, en lui faiſant reſtituer les larcins dont ſon héritage eſt rempli. Il eſt indigne de ruïner un Homme qui eſt déjà en bon train pour cela, plutôt qu’il ne veut. Ne tient-il pas grand nombre de Chiens de toute eſpèce & de toute taille, quoiqu’il n’aille jamais à la chaſſe ? Il ne monte jamais à cheval, cependant n’en a-t-il pas dans ſes écuries un plus grand nombre qu’aucun Seigneur du Roïaume ? Ne donne-t-il pas à une Courtiſane laide & qui lui eſt inutile, une penſion auſſi forte qu’à la plus belle Ducheſſe ? N’eſt-il pas encore plus extravagant dans les choſes dont il fait quelque uſage ? Content de le louer comme un Seigneur généreux juſques à la magnificence, affectionné au Bien Public, qui répand ſes bienfaits d’une manière noble, laiſſez-le ſeulement faire, & dans peu d’années vous le verrez ruïné ſans que vous-vous en ſoïez mêlé. Dès-que la Nation a ratrapé ce qui lui appartient, il ne faut pas diſputer ſur la manière dont on a repris le butin.
Je sai que les Perſonnes ſages & règlées, ennemies des extrêmes, me diront que la Frugalité peut heureusement prendre la place des deux vices dont je parle. Si les Hommes, ajouteront-ils, n’avoient pas un ſi grand nombre de moïens pour dépenſer les richeſſes avec profuſion, ils ne ſeroient pas tentés de mettre en uſage tant de mauvaiſes voies pour en amaſſer. Le même nombre d’Hommes, moins vicieux qu’ils ne le ſeroient avec ces deux vices, évitant l’un & l’autre extrême, pourront ainſi ſe rendre réciproquement plus heureux.
Quiconque raiſonne ainſi, prouve qu’il a plus de ſentimens d’Humanité que de juſtes idées de Politique. Il en eſt de la Frugalité comme de la Probité. Un Homme pauvre, vertueux & frugal, n’eſt propre que pour les petites Sociétés, compoſées toutes entières d’Hommes, qui contens d’êtres pauvres, pourvu qu’ils ſoient libres, n’ont de déſirs que pour la paix. Mais dans une grande Nation compoſée d’Hommes inquiets, contens, d’un moindre degré de vertu, l’on en a toujours aſſez. La Frugalité eſt une vertu indolente & fainéante, qui ne met point les gens à l’ouvrage, & qui eſt par conſéquent inutile dans un Païs de Commerce, où il y a un grand nombre d’Habitans qu’il faut occuper de quelque manière. La Prodigalité, plus active, a mille inventions pour empêcher le Peuple de reſter oiſif ; inventions auxquelles la Frugalité n’auroit jamais pensé, L’Avarice connoit, & fait mettre en uſage des ruſes pour amaſſer ces prodigieuſes richeſſes que la Prodigalité doit conſumer ruſes dont la Frugalité dédaigneuse auroit refuſé de ſe ſervir.
Un Auteur ne fut Jamais deſaprouvé pour avoir comparé de petites choſes à de plus grandes, pourvu qu’il en demandât prémièrement la permiſſion par un, ſi licet exemplis &c. Mais il eſt inſupportable, ſi ce n’eſt dans le Comique, de comparer les grandes choſes aux objets bas & triviaux. Si moins timide, j’avois ôſé me mettre au-deſſus de cette gênante règle, j’aurois comparé le Corps Politique à une grande Taſſe de Punch. L’Avarice en feroit l’aigreur, & la Prodigalité, la douceur. L’ignorance, la folie, la crédulité de la Multitude irréſolue, inſipide & ſans goût, tiendroit la place de l’eau. La ſageſſe, l’honneur, la force & le reſte des grandes qualités pourroient être regardées comme l’eau-de-vie. Ces qualités ſublimes, ſéparées par art de la lie de la Nature, évaporées ou raffinées dans leur eſſence ſpirituelle par le feu de la Gloire, ne reſſembleroient point mal à cette liqueur ſpiritueuse, Un Weſtphalien lourd, un Lapon groſſier, qui auroient vu acheter à part tous les ingrédiens qui entrent dans la compoſition de cette ſaine liqueur, qu’ils ne connoiſſent pas, ne pourroient pas s’imaginer qu’on pût en faire une boiſſon ſupportable. Les limons ſont trop aigres, diroit cet Étranger ignorant, le ſucre, trop doux, l’eau-de-vie trop forte, pour qu’on en puiſſe boire une grande quantité ; & l’eau, liqueur ſans goût, fade & inſipide, n’eſt bonne que pour les Vaches ou les Chevaux. Toutes ces matières cependant, mêlées adroitement enſemble, formeront une liqueur excellente, que les perſonnes de goût trouveront agréable, & admireront. C’eſt un fait d’expérience.
Si j’ôſois, en ſuivant nos Vices en particulier, pouſſer plus loin la comparaiſon, je dirois que l’Avarice, vice dont tout le monde ſe plaint excepté l’Avare, eſt ſemblable à un Acide tranchant, qui deſagréable à tout palais qui n’eſt pas gâté, agace les dents. Je comparerois les Ameublemens affectés, l’Équipage leſte & magnifique d’un Petit-Maître dépenſier, à l’éclat brillant d’un Pain de Sucre raffiné. Comme l’un, en corrigeant l’apreté, prévient le tort que l’acide trop corroſif pourroit faire aux entrailles ; ainſi l’autre eſt un baume agréable, qui corrige l’aigreur, cette ſenſation deſagréable que les ſoins rongeans de l’Avarice font ſouffrir à la Multitude. L’un & l’autre ſe fondent également, ſe conſument eux-mêmes, ſe corrigent l’un l’autre, enſorte que les différentes compoſitions qu’on en fait deviennent utiles. Je pourrois pouſſer la comparaiſon juſques dans les proportions, & faire voir qu’on ne peut retrancher de ces mélanges exacts quoique ce ſoit. Mais je n’ennuïerai pas mon Lecteur, en l’arrêtant plus long-tems ſur une comparaiſon trop burleſque. J’ai à l’entretenir de choſes plus importantes.
Pour réſumer ce que j’ai dit dans cette Remarque, & dans la précédente, j’ajouterai ſeulement que j’enviſage la Prodigalité & l’Avarice par rapport à la Société, comme on regarde dans la Médecine deux Poiſons oppoſés. Tous deux mortels pris ſéparément, leurs mauvaiſes qualités ſe corrigent mutuellement mêlés enſemble, & compoſent ſouvent une bonne Médecine.