Remarque L
Le Luxe fastueux occupoit des millions de Pauvres.
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T Out ce qui n’eſt pas abſolument néceſſaire pour la ſubſiſtance de l’Homme, mérite le nom de Luxe. En prenant donc ce terme dans un ſens ſi étendu, on trouvera qu’il n’y a pas un Homme, ni un Peuple, pas même entre les Sauvages qui vont nuds, qui ne tombent dans quelque eſpèce de Luxe ; puiſqu’aſſurément il n’y en a aucun qui n’ait raffiné à quelque égard ſur les beſoins de leurs premiers Ancêtres, ou qui n’ait ajouté quelque choſe, ſoit dans la diſpofition de leurs hutes, ſoit dans les apprêts de leur nourriture ; additions dont on s’étoit fort bien paſſé.
On ſe recriéra ſans-doute contre cette définition. On dira qu’elle est trop rigigide. J’en conviens : mais ſi nous diminuons le moins du monde de ſa ſévérité, je crains que nous ne ſachions plus où nous arrêter. Lorſqu’une perſonne nous dit qu’elle veut ſe tenir propre & nette, on ne ſait ce qu’elle veut dire. Si elle prenoit ces termes dans leur ſens propre & naturel, elle pourroit aisément ſe ſatisfaire. Il lui ſuffiroit de ne point manquer d’eau. Mais ces deux petits Adjectifs propre & net, ſurtout dans la bouche de quelques Dames, comprennent un ſi grand nombre de choſes, qu’on ne peut aiſément deviner quelle étendue elles leur donnent. Les plaiſirs ſont de même ſi différens & ſi étendus, qu’on ne peut déterminer ce que l’on entend par les plaisirs de la vie, à moins qu’on ne ſache déjà quelle ſorte de vie le monde mène. Je trouve la même obſcure équivoque dans les mots de décence & de convenance, à moins que je ne connoiſſe la qualité de ceux qui les emploient. On a beau aller enſemble à l’Égliſe, on a beau paroître extérieurement dans les mêmes ſentimens, je ſoutiens qu’en récitant la même prière, les Hommes ont en vue des objets bien différens. L’Évêque, en demandant à Dieu ſon pain quotidien, comprend différentes choſes dans cette demande, auxquelles le Sacriftain ne penſe pas.
Par tout ce que je viens de dire je veux ſimplement faire voir qu’il n’y aura du tout point de Luxe, ſi nous ne donnons pas ce nom à tout ce qui n’eſt pas abſolument néceſſaire pour entretenir la vie de l’Homme. Si l’on multiplie à l’infini les beſoins des Mortels, ce qui doit ſervir à les ſatisfaire n’aura auſſi point de bornes. Ce qu’on appelle ſuperflu pour quelques perſonnes, ſera regardé comme néceſſaire pour ceux d’une plus haute qualité. La Nature, ou l’Induſtrie, de l’Homme, ne peut rien produire de ſi curieux ou de ſi extravagant, que quelque très-Gracieux Souverain, ou telle autre Perſonne de qualité, ne le compte auſſi-tôt parmi les néceſſités de la vie. Il suffira que l’objet lui faſſe plaisir, ou qu’il lui procure la moindre utilité. Par-là il n’entend pas la vie de tout Homme indifféremment, mais celle de ſa Sacrée Perſonne.
On croit communément que le Luxe eſt autant préjudiciable à la proſpérité de tout le Corps Politique, qu’il l’eſt à chacun des Individus qui s’y abandonnent. On s’imagine de-même que la Frugalité d’une Nation enrichit un Païs, à proportion que le bon ménage augmente les biens des Particuliers. J’ai trouvé, je l’avoue, des perſonnes incomparablement plus habiles que moi qui étoient de ce ſentiment. Ce n’est pas ma faute, ſi je ne puis y ſouſcrire. Voici comment ils raiſonnent.
Pour examiner la force d’un tel raiſonnement, je ſuppoſe avec ces perſonnes qu’on ne conſumât en Angleterre que la moitié des marchandises de Turquie qu’on en conſume aujourd’hui. Suppoſons encore que les Marchands de Conſtantinople ne puiſſent, ou ne veuillent pas être ſans la même quantité de nos marchandises qu’ils en tirent à-préſent, & qu’ils en païâſſent la moitié en argent. Nous ſuppoſons même que ce refus que nous faiſons de prendre plus de la moitié des marchandiſes que nous avions coutume d’en tirer, ne les engageât point à demander de rabais ſur les marchandiſes qu’ils tireront toujours de nous ; & que par conséquent, ils nous donneront autant d’or ou d’argent que la valeur de ce qu’ils reçoivent de nous excède la valeur de ce que nous achetons d’eux. Quelques ſuppoſitions que nous faſſions, il eſt impoſſible qu’un tel Commerce dure. C’eſt beaucoup, s’il pouvoit ſubſiſter une année ſur ce pied-là.
Acheter c’eſt échanger. Aucune Nation ne peut acheter, ſi elle n’a pas des marchandises pour donner à la place de celles qu’on lui apporte. L’Eſpagne & le Portugal, riches par l’or & l’argent qu’ils tirent chaque année de leurs Mines pourront acheter auſſi longtems que ces Mines produiront : mais l’argent dans ce cas eſt de leur cru, c’eſt une marchandiſe du Païs. Nous ſavons que nous ne pourrions pas continuer longtems à nous pourvoir des marchandiſes des autres Nations, ſi elles ne prenoient des nôtres en païement. Pourquoi donc jugerions-nous autrement des autres Nations ? Dès-que la Turquie manquera d’argent, il n’y en tombera pas plus du Ciel qu’il n’en tombe ici. Voïons alors quelle ſera la ſuite des ſuppofitions que nous avons faites. D’abord les ſix cens mille livres ſterling en Soie en Moires &c. qu’on leur a laiſſé ſur les bras la prémière année, feront tomber conſidérablement ces marchandises. Le Hollandois & le François profiteront de ce rabais autant que nous. Si nous continuons à refuſer de prendre ces marchandises en païement, ils ne ſauroient longtems négocier avec nous. Ils aimeront mieux acheter ce dont ils ont beſoin de ceux qui voudront prendre en païement les marchandises que nous rejettons, quand même leurs marchandiſes ſeroient inférieures aux nôtres : C’eſt ainsi que notre Commerce avec la Turquie tombera infailliblement en peu d’années.
On me répondra peut-être que pour prévenir ces mauvaiſes ſuites de la diminution du Luxe, & du changement de Commerce, on pourra ſe charger de la même qualité de marchandises de Turquie ; mais que plus modérés, on n’en conſommera que la moitié dans le Païs, le reſte ſera envoïé dans les Païs étrangers. » Voïons ce qui en arrivera, examinons la balance de ce commerce, & voïons s’il pourra enrichir la Nation.
Prémièrement, j’accorde que la Nation même faiſant un plus grand usage de ſes propres marchandises, ceux qui étoient emploïés à la Soie & à la Moire &c. pourront gagner leur vie par les différentes préparations de la Laine.
En ſecond lieu, je ne puis me perſuader que les Marchands tirent autant d’argent de leur vente qu’auparavant. Car ſuppoſez que la moitié qui eſt portée dans le Païs, ſe vende ſur l’ancien pied ; l’autre moitié qu’on envoie dehors, ne peut certainement pas ſe vendre autant. En effet il faut renvoïer ces marchandises dans des lieux déjà fournis. D’ailleurs on doit déduire du prix qu’on en recevra, le fret, l’aſſurance, la proviſion, & tous les autres frais. Il arrivera donc que les Marchands Anglois perdront beaucoup plus ſur cette moitié qu’il faut rembarquer, qu’ils ne gagnent ſur celle qui ſe conſomme dans le Païs. Quoique les Étoffes de Laine ſe fabriquent dans notre Païs, elles coutent autant au Marchand qui les embarque pour les Païs Étrangers, qu’à ce lui qui les vend en détail. Il faut donc que les marchandises qu’on lui apporte au retour, en échange de celles qu’il avoit envoïées, lui rembourſent d’abord ce qu’elles avoient couté en Angleterre. Il doit encore retirer tous les frais de l’envoi & du retour & un bon intérêt avec tout cela, ſans quoi il travaille à ſe ruïner. Dès-lors les Négocians trouvant leur perte dans les marchandises de Turquie qu’ils renvoient dans les Païs Étrangers, ils n’embarquent de nos Manufactures que ce qu’il en faudra pour païer la Soie & la Moire &c. qui ſe conſommera dans le Païs. Bientôt les autres Nations trouveront le moïen de fournir aux Turcs ce que nous leur enverrons de moins, & ils leur fourniront des moïens pour ſe défaire de ce que nous refuſerons. Nous débiterons donc en Turquie la moitié moins de marchandiſes de nos Fabriques, & ce ſera le ſeul effet de notre modeſtie & de notre retenue par rapport au Luxe. Au lieu qu’à-préſent nous les encourageons à travailler la Soie, en emploïant leurs marchandises ; conſommation qui ſeule, peut les mettre en état de négocier avec nous.
Pendant longtems j’ai eu la mortification de voir diverſes Perſonnes de ſens condamner mes ſentimens : mais enfin j’ai eu le plaiſir de voir la Nation les autoriſer, par la ſage conduite qu’elle a tenue. Cela paroît par un Acte du Parlement publié en 1721. Ces Législateurs éclairés, ſans faire attention aux intérêts d’une Compagnie riche & puiſſante, & aux inconvéniens réels que ce Commerce peut apporter dans le Païs, ont cru que le bien de la Nation demandoit qu’on avançat le Commerce de Turquie. Par cet Acte non ſeulement ils encouragent la conſommation de la Soie & de la Moire, mais même ils obligent par force les Sujets à s’en ſervir, ſous peine d’une amende pécuniaire.
Voilà effectivement des accuſations bien graves. Mais ces terribles conſéquences qu’on met ſur le compte du Luxe, doivent être attribuées à l’adminiſtration, à la mauvaiſe politique de ceux qui gouvernent. Ceux qui ſont à la tête des Affaires doivent connoître à fond le Gouvernement, & avoir toujours en vue l’intérêt du Païs. Les bons Politiques, par une conduite habile, toujours maîtres du Commerce, peuvent lui faire prendre quel tour ils veulent. De grands impôts mis ſur quelques Marchandises, la défenſe de l’entrée de quelques-unes, la diminution des droits païés pour quelques autres ce ſont là autant de moïens qu’ils ont en main pour encourager, ou pour faire tomber une eſpèce de Commerce, ou pour en changer le cours comme ils le veulent. De ſages Miniſtres préfèreront toujours, tout le reſte égal, le Commerce avec les Païs qui peuvent païer en argent comptant, auſſi bien qu’en bonnes marchandiſes, à ceux qui ne peuvent donner pour retour que de mauvaiſes marchandiſes de leur cru, ou de leurs fabriques. Ils empêcheront avec ſoin le commerce avec ces Païs qui refuſent les marchandiſes, & qui ne veulent que de l’argent. La balance du Commerce ſera l’objet principal de leur attention. Jamais ils ne ſouffriront que la valeur de toutes les marchandises qu’on apporte dans le Païs, dans le cours d’une année, excède la valeur de celles qui fabriquées dans le Païs ſont tranſportées dehors, pendant le même tems. Remarquez cependant que ſi un Païs avoit des reſſources dans ſes Mines d’Or ou d’Argent, il pourroit ſe diſpenſer de ſuivre toutes ces règles à la rigueur.
Si on obſerve toutes ces maximes, en particulier l’entrée des Marchandiſes Étrangères ne ſurpaſſe jamais en valeur la ſortie de celles du Païs, jamais aucune Nation ne pourra s’apauvrir par le Luxe qui proviendra des Marchandiſes Étrangères. On peut même en laiſſer entrer tant qu’on voudra pourvu ſeulement qu’on puiſſe faire des marchandises du Païs tranſportées chez l’Étranger, un fond proportionné à celui qu’il faudra pour païer les marchandises que nous ferons venir de dehors.
Le Commerce eſt de principal moïen pour agrandir une Nation, mais ce n’eſt pas le ſeul néceſſaire. Pour prévenir les maux qu’on attribue au Luxe, qu’on établiſſe ſeulement une Police exacte. Ce qui doit appartenir à chaque Particulier, doit être mis en ſureté par des loix ſévères, les crimes doivent être punis. Il faut que les Loix qui concernent l’adminiſtration de la Juſtice, ſoient établies avec ſageſſe, & qu’elles ſoient ſuivies avec exactitude. Prudens & circonſpects par rapport aux Affaires Étrangères, les Miniſtres doivent avoir dans les autres Païs des Correſpondances ſures, être au fait de tout ce qui ſe paſſe dans toutes les Cours, connoître leurs forces & leurs intérêts. Par-là, en état de prendre des meſures ſages, tantôt ils traverſeront quelques-uns de ces États, tantôt ils donneront du ſecours à d’autres, pour maintenir un équilibre exact entre ces diverſes Sociétés. Il faut encore tenir la Multitude dans la crainte, & donner liberté de conſcience à tout le monde. Enfin le Clergé ne doit pas dans les Affaires d’État avoir plus d’autorité, que le Sauveur ne lui en a laiſſé par ſon Teſtament. Telles ſont les maximes qui conduiſent infailliblement un État au plus haut point de la Grandeur Mondaine.
Toute Puiſſance Souveraine qui a une grande Nation à gouverner, que ce ſoit une Monarchie, une République, ou un État Mixte, ne peut manquer de la faire fleurir, malgré les oppoſitions des autres Puiſſances, s’il fait faire uſage de ces excellentes maximes. Le Luxe, ni d’autres Vices trop foibles, ne pourront jamais ébranler ſa conſtitution ſolidement affermie.
Je m’attens ici à une terrible objection. Quoi ! me dira-t-on, Dieu, n’a-t-il pas détruit de grandes Nations, pour les punir de leurs péché » ? J’en conviens ; mais ce n’a point été ſans emploïer les moïens qui conduiſoient à cette deſtruction. Il a étourdi & aveuglé leurs Gouverneurs. Il a permis qu’ils s’écartaſſent de quelques-unes de ces maximes générales, ſouvent même de toutes. La mauvaiſe politique, la négligence, ou la conduite irrégulière des Directeurs a été la cauſe principale de la deſtruction de tous les États, & de tous les fameux Empires qui aïent jamais exiſté.
Il est incontestable que la Sobriété & la Tempérance ne contribuent pas plus à la ſanté & à la vigueur des Particuliers, & de leur Poſtérité, que la Gloutonnerie & l’Yvrognerie. J’avoue cependant que je n’ai pas de notions auſſi terribles qu’auparavant ſur les effets du Luxe, ni ſur ce qu’on dit qu’il affoiblit les forces d’une Nation, & qu’il la rend efféminée.
Lorsque nous entendons, ou que nous liſons des choſes qui ſont tout-à-fait étrangères à notre ſituation, elles excitent ordinairement dans notre imagination des idées ſemblables aux objets que nous avons vu ; & nous les apliquons aux circonſtances, qui dans notre état en approchent le plus. Je me ſouviens très-bien qu’en liſant autrefois ce que certains Auteurs ont dit du Luxe des Perſes & des Égyptiens, de celui des autres Païs où ce Vice a été dominant, & des effets qu’on lui attribue, tout auſſitôt j’apliquois ces idées à la Nation. D’abord je me repréſentois la brutalité des Marchands d’une Ville, qui dans leurs fêtes & dans leurs repas ſolemnels ſe plongent dans la crapule, ſe gorgent de boire & de manger. D’autres fois je jettois les yeux ſur les desordres des Matelots débauchés. Je me les repréſentois crians & rugiſſans, précédés de quelques Violons, accompagnés d’une demi-douzaine de Proſtituées. Occupé de ces réflexions, je m’imaginois que tranſporté dans une de ces grandes Villes Maritimes, j’y aurois trouvé un tiers des Habitans alités par la crapule, un tiers tourmenté de la goute, ou attaqué par une maladie encore plus infame, & le reſte incapable de marcher ſans appui, ſe promener le long des rues en cottillon.
C’eſt un bonheur que nous aïons, peur d’un Débauché, auſſi long-tems que notre Raiſon n’est pas aſſez forte pour règler nos appétits. Encore Écolier, je crois que la grande fraïeur que j’ai eu du mot Enerver, & de quelques idées qui réſultent de ſon éthimologie, m’a été d’un uſage infini. Mais depuis que j’ai mieux connu le Monde, les ſuites du Luxe & de l’Intempérance par rapport à la Nation, ne m’ont plus paru auſſi effraïantes.
Pendant tout le tems que les Hommes auront les mêmes appétits, les mêmes Vices ſubſiſteront. Dans chaque Société conſidérable, les uns aiment Vénus, les autres ſe rangent ſous les étendards de Bacchus. Le Lubrique, qui ne peut ſe procurer des Femmes belles & propres, ſe contentera d’une infame ſaloppe. D’autres, qui ne peuvent ſe procurer de l’Hermitage ou du Pontac, ſeront charmés de boire du Vin rouge de France le plus commun. Pluſieurs, peu en état d’atraper du Vin, ſe ſaiſiront de Liqueurs les plus mauvaiſes, & s’enivreront tout auſſi bien avec de la Bière Forte, ou avec de l’Eau de Vie, que le Seigneur le plus riche avec du Bourgogne, du Champagne, ou du Tockay. Aſſouvir ſes paſſions à très-bon compte, & de la manière la plus baſſe, fait autant de tort à la ſanté, que de les aſſouvir délicatement & à grands frais.
Les plus grands excès du Luxe paroîſſent dans les Bâtimens, les Ameublemens, les Équipages & les Habits. Mais le Linge Blanc n’affoiblit pas plus les forces de l’Homme, que la Flanelle. Une Haute-Lice, de fines Peintures, ou de ſuperbes Boiſeries ne ſont pas plus malſaines que de ſimples Murailles. Un Lit de repos fort riche, un Caroſſe doré n’énerve pas plus que le ſimple Plancher, ou un Chariot de Païſan. Les Perſonnes d’eſprit ſavent ſe procurer les plaiſirs les plus raffinez, ſans qu’ils leur ſoient beaucoup préjudiciables. On voit de fameux Épicuriens, qui refuſeront de boire, ou de manger, plus que leur tête & leur eſtomac ne peuvent le ſupporter. Les plus Voluptueux prennent autant de ſoin de leur chère perſonne, qu’aucun autre. Ce qui énerve ſurtout ceux qui ſont le plus adonnés au Luxe, eſt une fréquente répétition des débauches nuiſibles, & les excès dans le boire ou dans le manger. Cependant le crime que commettent ces Gens-là, conſiſte principalement dans les inventions pénibles, dans la profuſion, dans la délicateſſe avec laquelle ils ſont ſervis, & dans les grandes dépenses qu’ils font pour leur table & pour leurs ſales amours.
Mais ſuppoſons que l’aiſe & les plaiſirs dans lesquels les Grands & les Riches vivent, les mettent hors d’état d’endurer les fatigues & les travaux de la Guerre, il faut convenir que la plupart des perſonnes qui compoſent le Conſeil Commun de la Ville, ne ſeroient pas de fort bons ſoldats. Si la Cavalerie n’étoit montée que par des Échevins, quelques fuſées ſuffiroient pour les mettre en déroute. Mais qu’ont à faire avec la Guerre les Echevins, les Membres du Conſeil Commun, & même tous les Riches ? Ils n’ont qu’à païer les taxes. Les travaux, les fatigues les plus pénibles de la Guerre tombent ſur le ſouffre-douleur de la Nation, ſur la partie la plus indigente, ſur le Peuple en un mot qui travaille en eſclave. Quelque exceſſive que ſoit l’Abondance & le Luxe d’une Nation, il faut toujours qu’il y ait des perſonnes capables des pénibles travaux, pour bâtir des Maiſons, pour construire des Vaiſſeaux, pour remuer, pour tranſporter les Marchandises, & pour cultiver la Terre, Cette diverſité prodigieuſe de travaux dans chaque Nation conſidérable demande une multitude de monde, parmi lesquels il y en a toujours aſſez de Libertins, de Fainéans, d’Extravagans, pour recruter les Armées. Ceux qui ſont aſſez robuſtes pour faire des haies & des foſſés, pour labourer la terre, & pour battre le bled, ou ceux qui ne ſont pas trop énervés pour être Forgerons, Charpentiers, Scieurs, Ouvriers en Drap, Portefaix, ou Charretiers, auront toujours aſſez de forces & de courage, pour être bons ſoldats, après une Campagne ou deux, pourvu que pendant ce tems-là ils ſoient tenus ſous une ſévère diſcipline. Ces gens vivent rarement dans une abondance trop grande, capable de les affoiblir.
Si donc il y a quelque choſe à craindre du Luxe parmi les Gens de guerre, ce ne fera que parmi les Officiers. La plupart de ces derniers ſont des Gens d’eſprit, qui ont de l’expérience. Nés pour l’ordinaire de Parens de conſidération, il ont reçu une belle éducation. Si le Gouvernement eſt ſagement conduit, on aura choiſi pour commander l’armée en Chef, un Homme qui aura une connoiſſance parfaite des Affaires de la Guerre. Intrépide dans les combats, ſon courage lui laiſſera toute ſa tranquilité au milieu du danger. Eſprit vif & pénétrant, Génie diſtingué, ſuſceptible de ſentimens d’Honneur, il ſaura mettre tout à profit pour s’inſtruire : bientôt il poſſèdera toutes les autres qualités néceſſaires, qui ſont le fruit du tems & de l’aplication. Tel ſera le Général que le Miniſtre habile choiſira. Mais les nerfs robuſtes, les jointures ſouples ſont de petits avantages, auxquels on ne doit faire aucune attention dans une perſonne revétue des qualités que j’ai nommées. Couchés dans un bon lit, ou occupés à dîner, de tels Commandans peuvent détruire des Villes, & ruïner un Païs entier. Il ſeroit même ridicule d’exiger de ces Perſonnes une conſtitution forte, & de l’agilité dans les membres. On n’ignore pas qu’ils ne parviennent à ces Emplois, que dans un âge déjà avancé. Pourvu que leur tête ſoit active, remplie de reſſources & d’idées, il importe peu que leurs membres ſoient foibles. S’ils ne peuvent ſupporter la fatigue du Cheval, ils pourront ſe faire traîner dans un bon Caroſſe, ou porter dans une Litière. Pour être impotent, un Général qui a de la conduite & de la ſagacité, n’en eſt pas moindre. Le meilleur Général qu’ait la France, peut à peine ſe traîner.
Ceux qui ſuivent immédiatement les Officiers Généraux, doivent avoir à peu près les mêmes talens ; & les mêmes qualités que ceux-là : auſſi en général on élève à ces Poſtes, des Gens qui ſe ſont rendus recommendables par leur mérite. Les autres Officiers, obligés de dépenſer la plus grande partie de leur païe en Habits, en Équipages, & à autres choſes que le Luxe du Siècle a rendu néceſſaires, n’ont que très-peu d’argent pour la débauche.
L’avancement & l’augmentation de leurs appointemens ne fait que les mettre dans la néceſſité d’augmenter leur train, à proportion de leur rang & de leur condition. C’eſt ainſi que pour la plupart ils ſont hors d’état de s’abandonner à ces excès également diſpendieux & nuiſibles à la ſanté. Ce Luxe même augmentant, les engage à avoir une conduite telle qu’ils voudroient que les Hommes crûſſent qu’ils ont.
Rien n’eſt plus propre à perfectionner l’Homme que l’Amour & l’Honneur. Les avantages qu’on en tire, ſont comparables à ceux qu’on tire de pluſieurs Vertus. De-là vient que la Cour & l’Armée ſont de bonnes Écoles de Politeſſe & de Manières. L’Amour rend les Femmes accomplies, l’Honneur donne de la politeſſe aux Hommes. Les Officiers des Nations Civiliſées affectent de poſſéder une connoiſſance parfaite du Monde, & des règles de l’Honheur ; ils ſavent prendre un air de franchiſe & d’honnêteté, particulier aux Gens de Guerre qui ont de l’expérience ; & par un mélange adroit de modeſtie & d’intrépidité, ils tâchent de s’établir pour des perſonnes également affables & courageuſes
Là où le Bon-Sens eſt à la mode, là où les Belles Manières ſont en eſtime, la Gloutonnerie & l’Yvrognerie ne ſauroient être des Vices règnans. Les Officiers de diſtinction, uniquement occupés du ſoin de vivre ſplendidement, & non pas comme des Brutes, tournent tous leurs ſouhaits du côté du Luxe. Galans dans tout ce qui les accompagne, ils s’efforcent de ſe ſurpaſſer les uns les autres par la magnificence & le goût de leurs équipages, ainſi que par un abord prévenant.
Suppoſons qu’il y eut parmi les Officiers, des Gens plus débauchés que dans les autres Profeſſions, ce qui n’eſt cependant pas ; je dis que ces mêmes Officiers, pourvu ſeulement qu’ils füſſent ſuſceptibles de ſentimens d’Honneur, pourroient très-bien ſervir. Quelqu’abandonnés qu’ils ſoient au plaiſir, il n’y en a aucun qui ne ſe pique d’avoir de l’Honneur ; & c’eſt ce qui couvre & qui répare une multitude de défauts.
Un exemple plus ſenſible qu’un raiſonnement, rendra la choſe évidente. Voïons ce qui s’eſt paſſé dans les deux dernières Guerres que l’Angleterre à eues avec la France. Combien de Cadets élevés avec délicateſſe, difficiles dans leur ajuſtement, délicats dans le boire & dans le manger, ne ſe ſont-ils pas ſoumis de bonne grace, & avec joie, à toutes les fatigues d’une Campagne ? Ceux qui ſont dans ces terribles allarmes que le Luxe n’énerve & n’effémine les Peuples, doivent réfléchir ſur ce qu’ils peuvent avoir vu en Flandre & en Eſpagne. On a vu maints Petits-Maîtres en habits richement brodés, avec des chemiſes garnies de fines dentelles, des perruques artiſtement rangées & bien poudrées, s’expoſer à la bouche du Canon, avec autant d’intrépidité qu’auroit pu le faire l’Officier le plus craſſeux, dont les cheveux n’auroient été peignés d’un mois. L’excès du côté des Femmes & du Vin avoit altéré la ſanté & ruïné la conſtitution de divers Officiers, qui n’ont pas laiſſé de s’y conduire avec beaucoup de prudence & de bravoure. Une complexion robuſte eſt la dernière qualité requiſe dans un Officier. Si quelquefois la force eſt d’uſage, les cas ſont rares. Un eſprit ferme & l’amour de la gloire animeront les Officiers, & ſupléeront aux forces corporelles qui leur manquent.
Ceux qui entendent leur métier, & qui ont des ſentimens d’honneur ſeront toujours de bons Officiers, dès qu’ils ſeront accoutumés aux dangers de la Guerre. Le luxe de ces Officiers ne ſauroit même jamais être préjudiciable à la Nation, pour vu que contens, de dépenſer leur argent, ils ne ſe divertiſſent jamais aux dépens des autres.
Par tout ce que je viens de dire, je crois avoir prouvé ce que je m’étois propoſé dans cette Remarque ſur le Luxe. Prémiérement, que dans un ſens il n’y a presque rien à quoi ce nom ne convienne, tandis-que dans un autre il n’y a actuellement presque aucune choſe qui le mérite. En ſecond lieu, que le Peuple peut nager dans le Luxe, & conſumer pour cela des marchandiſes étrangères, ſans en être appauvri, pourvu que leurs dépenſes ne ſurpaſſent pas leurs revenus, & que le Gouvernement ſoit d’ailleurs ſagement adminiſtré. Enfin, que dans les Païs floriſſans, où l’on exerce le métier de la Guerre comme il faut, où les Soldats ſont bien païés & tenus dans une bonne diſcipline, toute la Nation peut ſans rien craindre, vivre dans tout l’aiſe & dans tout le luxe imaginable. Quand même dans pluſieurs endroits du Païs, on donneroit tête baiſſée dans tout l’éclat & dans toute la délicateſſe que le Débauché le plus rafiné pourroit imaginer, la Nation ne laiſſeroit pas d’être formidable à ſes Voiſins. On pourroit dire d’elle ce qui eſt dit des Abeilles dans la FABLE.
Flattée dans la Paix, on la craint dans la Guerre. Eſtimée chez les Étrangers, elle tient la balance des autres Ruches. Tous ſes membres à l’envi prodiguoient pour ſa conſervation leurs vies & leurs biens.