Remarque M
Page 11. Lignes 14-16.
L A Vanité eſt, cette qualité naturelle, qui engage chaque Mortel qui a quelques lumières à s’eſtimer à l’excès. C’eſt cette paſſion qui le porte à s’eſtimer lui-même, plus qu’un Juge impartial, qui connoit toutes les bonnes qualités & les circonstances où il ſe trouve, ne le feroit.
La Nature ne nous a donné aucune paſſion qui puiſſe être plus utile, & qui ſoit plus néceſſaire pour rendre la Société riche & floriſſante. C’eſt cependant la paſſion la plus généralement déteſtée. Ceux même qui ſont les plus orgueilleux, la ſouffrent avec le plus d’impatience dans les autres. Phénomène ſingulier, qui n’a lieu que par rapport à cette paſſion. Dans tout autre cas, les Vices les plus énormes ſont exténués par ceux qui en ſont le plus coupables. L’Homme chaſte a en horreur l’Impureté ; & l’Yvrognerie eſt abhorrée par un Homme tempérant : mais perſonne n’eſt plus choqué de l’orgueil des autres, que le plus préſomptueux de tous. Si quelqu’un excuſe ce vice, c’eſt le plus humble des Mortels.
Je conclus de-là, que puisque ce défaut eſt ſi généralement déteſté, il faut qu’il incommode tous les Humains. Il n’eſt point d’Homme d’eſprit, qui n’avoue ſans peine qu’il n’en eſt point exempt, & qu’il a en général de la vanité. Mais eſſaïez de deſcendre dans quelque détail, ôſez nommer quelqu’une de ſes actions particulières, & vous en rencontrerez fort peu qui veuillent convenir que telle action, que vous aurez déſignée, parte de ce principe.
Pluſieurs perſonnes encore avouéront volontiers, que dans les Nations corrompues le Luxe & la Vanité ſont propres à faire fleurir le Commerce : mais vous ne pourrez les faire convenir que ces vices ſoient abſolument néceſſaires, pour procurer & pour maintenir cet état floriſſant. Ils nient conſtamment que dans un ſiècle très-vertueux, tel qu’il le ſeroit ſi la Vanité en étoit bannie, le Commerce dût aller en décadence.
Dieu, diſent-ils, nous a donné une entière domination ſur toutes les choſes que la Terre & la Mer produiſent & renferment. Tout a été fait pour l’uſage des Hommes. Ils ont été doués d’une adreſſe & d’une induſtrie ſupérieure à celle des Animaux, afin de pouvoir ſe ſervir de la Terre & de la Mer, & de tout ce qui eſt à la portée de leurs ſens. Ils regardent donc comme une impiété, de croire que l’Humilité, la Tempérance, & les autres Vertus dûſſent empêcher les Hommes de jouïr de ces plaiſirs que la Nature ne refuſe point aux Nations les plus impies. D’où ils concluent que, ſans que le Luxe ou la Vanité s’en mêlent, les mêmes choſes pourroient être mangées, portées, & conſumées ; que le même nombre de Métiers fleuriroient ; que les mêmes Ouvriers ſeroient emploïés ; en un mot qu’une Nation pourroit être auſſi floriſſante, que lorsque ces deux paſſions dominantes l’animoient.
Par rapport aux Habits en particulier, ils vous diront que la Vanité nous touche de plus près que notre Équipage, & qu’elle eſt uniquement logée dans le cœur. Souvent, ajoutent-ils, de mauvais haillons couvrent plus de vanité que les plus pompeux ajuſtemens. Souvent on a vu des Princes vertueux ſans ambition, & remplis d’une ſincère humilité, porter leurs fastueux Diadêmes, & régir des Roïaumes floriſſans. De même, des Perſonnes qui ont autant de fortune que de naîſſance, peuvent s’habiller des plus riches étoffes ſemées de fleurs d’or & d’argent, ou ornées de broderies les plus exquiſes, ſans cependant éprouver aucun ſentiment de vanité. Un Homme de bien, diſent-ils, ne pourroit-il-pas faire chaque année beaucoup plus d’habits qu’il n’en peut uſer, ſans avoir d’autre but que celui de faire travailler le Pauvre, & d’encourager le Commerce, & d’avancer le bonheur de ſa Patrie, en emploïant ainſi tant de mains ? La Nourriture & le Vêtement ſont les deux objets principaux auxquels s’étendent tous les ſoins des Mortels. Un Homme ne pourroit-il donc point, ſans aucun principe de vanité, deſtiner la plus grande partie de ſon revenu à ſe procurer l’un & l’autre ? Que dis-je ! Chaque Membre de la Société n’eſt-il pas obligé de contribuer à maintenir, autant que ſes facultés le lui permettent, cette branche du Commerce, dont tout le reſte dépend en grande partie ? D’ailleurs la politeſſe ne nous engage-t-elle point à paroître décemment ? C’eſt un devoir auquel nous ſommes ſouvent tenus par conſidération pour ceux que nous fréquentons, ſans aucun égard à nous-mêmes.
Tels ſont les raiſonnemens des Moralistes préſomptueux, qui ne peuvent ſouffrir qu’on ravale la dignité de leur excellente eſpèce : mais ſi nous prenons la peine de les examiner de près, bientôt nous découvrirons les moïens de les réfuter.
Si un Homme riche n’avoit pas quelques paſſions vicieuſes à ſatisfaire, je ne conçois point pourquoi il feroit faire plus d’habits qu’il n’en peut uſer. Le voit-on dans d’autres occaſions ſi empreſſé à avancer le bonheur de la Nation ? Je veux qu’il n’ait d’autre deſſein que de faire travailler plus de monde, & par conſéquent d’être plus utile à la Société, lorsqu’il préfère des étoffes bien travaillées & moëlleuſes, à des étoffes minces & légères, & lorsqu’il porte plutôt un bel habit qui a quelque choſe de curieux, qu’un habit des plus communs. Mais je ſoutiens que cet Homme qui aime tant la Société, conſidèrera les habits du même œil que les bons Citoïens conſidèrent les taxes. Ils païent à-la-vérité les impôts avec plaiſir, cependant jamais ils ne païent au-delà de ce qu’ils doivent, lors ſurtout que tout le monde eſt exactement taxé à proportion de ſes facultés : Égalité qui doit néceſſairement avoir lieu dans un Païs parfaitement vertueux, tel que le ſuppoſe le Syſtême que j’examine. D’ailleurs, ſi une fois le Siècle d’Or s’établiſſoit, perſonne ne ſe pareroit plus au-deſſus de ſa condition. On ne verroit plus de Père de famille léſiner ſur ſa dépenſe, tromper & duper ſon Voiſin, pour fournir à ſes ajustemens. Avouons donc qu’il n’y auroit pas la moitié de la conſommation, ni le tiers des Ouvriers qu’il y a aujourd’hui.
Pour rendre la choſe plus évidente, & pour démontrer que rien ne contribue plus à ſoutenir le Commerce que la Vanité, j’examinerai les différentes vues que les Hommes ont dans leurs ajuſtemens. J’expoſerai pour cet effet ce que chacun peut aprendre par une expérience journalière.
Deux raiſons engagèrent d’abord les Hommes à ſe couvrir d’habits. La prémière fut de cacher leur nudité, & l’autre de défendre leur corps contre les variations de l’Air & les injures des Saiſons. À ces deux fins on en ajouta une troiſième. On se ſervit des habits comme d’un ornement. Notre vanité ſans bornes a produit cette dernière raiſon. Quel autre principe, que cette ſtupide paſſion, auroit pu nous engager à aimer ces ornemens, qui devroient plutôt nous faire ſouvenir de notre miſère ? État qui eſt d’autant plus humiliant, que la Nature elle-même a pris ſoin des vêtemens des Animaux, tandis-qu’elle nous les refuſe. Que dis-je ! L’Homme, pour le couvrir, n’a-t-il pas beſoin d’appeller à ſon ſecours les Animaux des champs ? Comment est-il donc poſſible qu’un Être qui a tant de ſenſibilité, & qui fait un ſi grand cas de lui-même, ait jamais pu ſe réſoudre à tirer vanité de ce qu’il a enlevé à un Animal ſans défenſe & auſſi innocent que la Brebis, ou à un Infecte mourant, qui est regardé comme ſi peu de choſe ? L’Homme glorieux de ces dépouilles qu’il a enlevées ſans péril, a encore la folie de ſe moquer des Hottentots, qui habitent la Pointe la plus reculée de l’Afrique. Ils portent comme un ornement les Inteſtins des Ennemis qu’ils ont tués. Les ornemens de ces Barbares ſont cependant des marques de leur Valeur, les vraies dépouilles que les Romains nommoient ſpolia opima. Si leur Vanité eſt plus ſauvage, elle eſt certainement moins ridicule, puisqu’ils portent les dépouilles d’un Animal plus noble & plus difficile à vaincre.
C’eſt envain qu’on feroit de nouvelles réflexions ſur ce ſujet. Depuis longtems les Humains ont décidé la queſtion. Un ajuſtement brillant eſt un article eſſentiel, la belle plume fait le bel Oiſeau dit le Proverbe. Tout Homme eſt honoré dans un endroit où il n’eſt pas connu, ſuivant les habits & les autres équipages qu’il a. Nous jugeons par la richeſſe de leurs ornemens, de leur opulence ; & par la manière dont ils ſont rangés, nous faiſons des conjectures ſur leur eſprit. De-là vient que ceux qui ſentent leur peu de mérite, ſe couvrent autant qu’ils le peuvent d’habits qui ſont au-deſſus de leur rang. Cela arrive ſurtout dans les Villes grandes & peuplées, où un Homme d’une naîſſance obſcure peut à toute heure, à la faveur de ſes habits, faire connoiſſance avec cinquante Étrangers. Il ſe procure ainſi le plaiſir de ſe faire eſtimer par le grand nombre, non pour ce qu’il eſt, mais pour ce qu’il paroît être. C’eſt-là principalement la raiſon qui porte les Hommes à être vains dans leurs Équipages.
Quiconque prend plaiſir à paſſer en revue les différentes ſcènes d’une vie baſſe, peut les jours des grandes Fêtes, comme Pâques & la Pentecôte &c. ſe procurer un plaiſir ſingulier. Qu’il ſe joigne aux parties que ſont à pareils jours les Perſonnes les plus viles, ſurtout les Femmes, il verra que celles du plus bas étage ſont pour-lors habillées proprement & à la mode. Si on leur parle avec plus de civilité & d’égards qu’elles ne ſentent le mériter, confuſes pour-lors elles auront honte d’avouer ce qu’elles ſont. Si même on étoit un peu curieux, on découvriroit ſans peine les ſoins inquiétans qu’elles ſe donnent, pour cacher & leur occupation & leur demeure. Le Phénomène eſt facile à expliquer. Tandis que ces Femmes reçoivent des honneurs qu’on ne leur rend pas ordinairement, & qu’elles croient dûs à leurs Supérieurs, elles ont la douce ſatisfaction de pouvoir ſe flatter qu’elles paroîſſent ce qu’elles voudroient être effectivement : Satisfaction qui pour des Eſprits foibles eſt un plaifir auſſi réel, que celui qu’elles éprouveroient ſi leur déſir étoit accompli. Elles ſouhaiteroient donc de ne jamais être privées de ces flatteuſes illuſions. Convaincues cependant que la baſſeſſe de leur condition, ſi vous la connoiſſiez, les mettroit fort bas dans votre eſprit, elles s’aplaudiſſent dans leur heureux déguisement, & tâchent de prolonger votre erreur. Attentives ſur elles-mêmes, elles prennent toutes les précautions imaginables, pour ne point perdre par une découverte inutile, l’eſtime qu’elles s’imaginent que leurs beaux habits leur ont attiré de votre part.
On ne ſauroit nier que, par rapport aux habillemens, & à la manière de vivre, chacun ne doive ſe conduire ſuivant ſon rang. Nous devons ſuivre l’exemple des plus judicieux, & des plus prudens d’entre nos égaux par le rang & par la fortune. Maximes raiſonnables, mais cependant peu ſuivies ! Combien peu y en a-t-il qui ne ſe piquent de ſurpaſſer les autres, & de donner dans la ſingularité ? Nous élevons tous nos yeux au-deſſus de nous, & nous-nous efforçons tous d’imiter nos Supérieurs dans leur manière de vivre.
La Femme du plus pauvre Artiſan de la Paroiſſe, dédaignant de porter une Friſe forte & ſalutaire, laiſſera presque mourir de faim elle & ſon mari, pour avoir de-quoi acheter chez le Fripier une robe & une jupe plus jolie mais qui ne peut lui faire la moitié de l’usage que la Friſe lui auroit fait. Le Tiſſerand, le Cordonnier, le Tailleur, le Barbier, même le plus vil Ouvrier qui pourroit s’équiper avec peu de choſe, a l’impudence d’emploïer le prémier argent qu’il gagne à s’habiller comme un riche Négociant. Le Marchand en détail prend modèle pour habiller ſa Femme ſur ſon voiſin, qui fait le même commerce en gros. Douze ans auparavant, dira-t-il pour ſe juſtifier, ce riche Marchand n’avoit pas une Boutique mieux fournie que la mienne. On ne peut plus appercevoir de différence entre le Droguiſte, le Mercier, le Drapier, & les plus petits Marchands. Ceux-ci s’habillent & vivent comme les plus grands Négocians. La Femme du Négociant, choquée de l’inſolente hardieſſe des Artiſans, ſe réfugie à l’autre bout de la Ville, dédaignant de ſuivre aucune autre mode que celles qui viennent de cet endroit où eſt la Cour. La Cour eſt allarmée de cette arrogance. Les Femmes de qualité, indignées de rencontrer les Femmes & les Filles des Négocians habillées comme elles, ſe plaignent hautement de l’impudence inſupportable de la Bourgeoisie. On envoie chercher les Tailleurs, le conſeil s’aſſemble, on délibère mûrement ; & l’invention des nouvelles modes devient toute leur étude, afin que dès que les inſolentes Bourgeoiſes commenceront à imiter les modes qui règnent, on puiſſe en avoir de nouvelles toujours prêtes. Cette Émulation ſubſiſte dans les différens étages de qualité, C’eſt une ſource intariſſable de dépense. Les Grands & les Favoris des Princes ne pouvant plus ſurpaſſer leurs Inférieurs par leurs habits, ſont forcés pour ſe diſtinguer, de faire des dépenſes immenſes en pompeux Équipages, en Ameublemens magnifiques, en Jardins ſuperbes, & en Palais dignes d’un Roi.
L’Ouvrier, excité par cette émulation, ne met aucune borne à ſon invention. Il exerce ſon génie, les modes changent, il en invente. L’Induſtrieux trouve toujours un plus ultra, il change ou renouvelle les anciennes. C’eſt par-là que l’Indigent trouve de l’occupation, c’eſt ce qui encourage l’ingénieux Artiſte à s’efforcer d’atteindre au plus haut degré de perfection.
On peut m’objecter que les Grands, accoutumés à être richement vétus, portent ces Habits ſuperbes avec toute l’indifférence imaginable ; & que par conſéquent le profit que le Commerce retire de cette eſpèce de Gens, ne doit point être attribué à leur vanité. Je répons que les Gens qui regardent d’un œil ſi indifférent leurs habillemens, n’auroient jamais porté ces riches étoffes, ſi d’abord elles n’eûſſent été inventées pour ſatisfaire la vanité d’autres Perſonnes, qui prenoient plus de plaisir à être richement vêtus qu’eux. D’ailleurs, tel qui paroît n’être point ſuſceptible de vanité, n’en manque pas pour cela. Tous les ſymptômes de ce Vice ne ſe découvrent pas avec la même facilité. Ces indices ſont différens ſuivant l’âge, l’humeur & les circonſtances, ſouvent même ils diffèrent ſuivant la conſtitution des Hommes.
Le bilieux Capitaine de Ville paroît impatient d’en venir à l’action. N’aïant point d’Ennemis à combattre ſur qui il puiſſe faire briller ſa valeur, il exprime ſon génie guerrier par la fermeté de ſes pas, & fait trembler ſa pique par la force de ſon bras. Son ajustement martial, & ſa démarche fière, lui inſpirent une élevation extraordinaire d’eſprit. Cherchant à oublier ſa Boutique auſſi bien que lui-même, il regarde ſur les Balcons avec toute la férocité d’un Conquérant Sarraſin.
D’un autre côté le phlegmatique Échevin, devenu vénérable par ſon grand age & par ſon autorité, ſe contente de paſſer pour un Homme conſidérable. Comme il ne connoit point de voie plus aiſée pour exprimer ſa vanité, il fait le fièr dans ſon Caroſſe. Là, connu par ſa pitoïable livrée, il reçoit d’un air dédaigneux l’hommage qui lui eſt rendu par la lie du Peuple.
L’Enseigne, qui n’a point encore de barbe, contrefait une gravité au-deſſus de ſon âge. Il tâche d’imiter par une ridicule hardieſſe la fière contenance de ſon Colonel, ſe flattant que vous jugerez par-là de ſa valeur.
Le jeune Blondin, qui met ſon plus grand bonheur à être regardé, découvre ſon déſir en changeant continuellement de poſture. Il cherche, pour ainſi dire, les yeux de tout le monde, il ſollicite avec un air gracieux l’admiration de ſes Spectateurs.
Le Fat, qui fait l’entendu, déploie au-contraire un air de ſuffiſance. Entièrement occupé à contempler ſes perfections, il fait voir dans les Places Publiques un tel mépris pour les autres Hommes, que celui qui ne le connoîtroit pas, ſeroit tenté de s’imaginer qu’il ſe croit être le ſeul Mortel digne d’admiration.
Ces marques de vanité, & autres ſemblables, bienque différentes, ſont toutes certaines & aiſées à appercevoir. Cependant il eſt des cas où la vanité n’eſt pas tout-à-fait auſſi facile à découvrir. Quand nous appercevons en quelqu’un un air d’honnêteté & de politeſſe ; quand quel qu’un ne nous paroît point occupé à s’admirer lui-même, ni rempli de mépris pour les autres, nous ſommes portés à le regarder comme exempt de vanité : Mais peut-être que dans ce même moment il ſatisfait ſa vanité, & qu’il goûte tous les rafinemens de plaiſir que l’on reſſent à aſſouvir cette paſſion. L’excès de la joie qu’il éprouve, eſt peut-être ce qui lui donne cet air languiſſant que nous prenons pour modeſtie. Tel avec une apparence d’une tranquilité intérieure, avec une ſimplicité, une indifférence, & une indolence extérieure, n’en a que plus de vanité. Dans un Caroſſe ſimple, il ſe panche à ſon aiſe ; mais ces manières ne ſont pas toujours ſi dégagées de l’art, qu’elles peuvent le paroître. Il n’est rien de plus raviſſant pour un Homme vain, que de paroître heureux, d’être cru tel.
Le Gentilhomme bien élevé met ſa plus grande vanité, dans l’adreſſe qu’il a de la ſavoir cacher avec dextérité. Quelques-uns ſont ſi experts à déguiſer cette foibleſſe, que lorsqu’ils en ſont le plus coupables, le Vulgaire croit qu’ils en ſont le plus exempts. Ainſi le Courtiſan diſſimulé prend ſon air de modeſtie & de bonne humeur, dans les jours de cérémonies qui l’appellent à briller. Lorsqu’il eſt prêt à crever de vanité, il paroît entièrement ignorer ſa grandeur. Perſuadé que ces aimables qualités ſont propres à augmenter l’eſtime qu’on a pour lui, il en revêt les apparences. Cette feinte diſſimulation augmente la grandeur, que les couronnes & les armoiries dont ſon caroſſe eſt orné, les harnois & le reſte d’un équipage brillant ne manquent jamais d’annoncer, ſans que le Courtiſan s’en mêle.
Dans ces Perſonnes-là on ne prend pas garde à la vanité qui les poſſède, parce qu’ils la cachent adroitement. Il en eſt d’autres au-contraire, qui paſſent pour n’en avoir aucune, lorsqu’ils la font voir, ou du-moins qu’ils paroîſſent la faire voir de la manière la plus publique. Le riche Curé, étant auſſi bien que les autres Eccléſiaſtiques exclus de la gaïeté des Laïques, ne ſonge qu’à chercher un beau drap noir, & le plus fin qu’il puiſſe acheter ; il ſe diſtingue par la propreté de ſon bel ajustement. Ses perruques ſont autant à la mode que la forme qu’il eſt obligé de ſuivre le lui permet. Il n’ôſeroit leur donner une autre forme que celle qui eſt autoriſée par l’uſage : mais il a un ſi grand ſoin de ſe dédommager de cette contrainte ſur la bonté & ſur la couleur des cheveux, que peu de Seigneurs pourront en trouver de ſemblables. Il n’a pas moins d’attention à tenir propre ſon corps que ſes habits. Son viſage uni eſt toujours très-bien raſé ; ſes beaux ongles ſont exactement coupés ; ſa main douce & blanche eſt ornée d’un Brillant de la plus belle eau ; objets qui ſe prêtent mutuellement un éclat qui frappe. Le linge qu’il laiſſe voir eſt admirablement beau. Il n’ôſeroit paroître, s’il n’avoit un Caſtor dont un riche Banquier ſeroit fièr d’être orné le jour de ſes nôces. Son air majestueux, ſa contenance fière & impoſante relève encore la propreté de ſon habillement. Ces ſymptômes de vanité ſont évidens, ils ſe préſentent en foule, cependant la civilité ne nous permet pas d’attribuer aucunes de ſes actions à la vanité. Ce qui ſeroit vanité dans un autre eſt décence dans le Curé, vu la dignité de ſon Emploi. Par égard pour ſa Vocation, nous devons croire que cet Homme de mérite, ſans aucune attention à ſa vénérable perſonne, ſe donne toutes ces peines, & fait tous ces frais, ſimplement par le reſpect qui eſt dû aux Ordres Religieux dont il eſt Membre, & par un zèle Divin, afin de préſerver ſon ſaint Emploi du mépris des Railleurs. J’y conſens de tout mon cœur. On n’attribuéra donc aucune de ces actions à un principe de vanité. Mais qu’il me ſoit ſeulement permis de dire, que tout cela reſſemble fort aux paſſions des Humains.
Mais ſi enfin j’accordois qu’il y a des Perſonnes qui donnent dans toute la magnificence des Équipages, des Ameublemens, & des Habits ſans vanité, dans ce cas il eſt certain que cette émulation dont j’ai parlé ci-devant ceſſeroit ; & que par conſéquent le Commerce qui dépend de cette émulation, en ſouffriroit néceſſairement dans toutes ſes branches. Car de dire que ſi tous les Hommes étoient réellement vertueux, ils pourroient ſans aucun égard à eux-mêmes conſumer autant par un principe de zèle pour ſervir leurs Voiſins & pour avancer le Bien Public, qu’ils en conſument maintenant par amour-propre & par ambition, c’eſt une miſérable échappatoire, & une ſuppofition déraisonnable. Comme il y a toujours eu d’Honnêtes-Gens dans tous les Siècles, nous n’en manquons point ſans-doute dans celui-ci. Mais informez-vous des Perruquiers & des Tailleurs, & demandez-leur dans quelles Perſonnes ils ont découvert de telles vues pour le Bien Public ? Qu’ils vous diſent ſi les plus riches & les plus illuſtres par leur naîſſance ſont ſi desintéreſſés. Demandez aux Paſſementiers, aux Merciers, & aux Marchands de toiles, ſi les plus riches, & ſi vous voulez les plus vertueuſes Dames, lorsqu’elles achètent argent comptant, ou qu’elles ſont dans l’intention de païer dans un tems raiſonnable, n’ont pas coutume d’aller de Boutiques en Boutiques pour marchander & pour conteſter, afin d’épargner une pièce de quatre ou de ſix ſols, de-même que les Femmes les plus néceſſiteuſes ?
Si l’on continue, & que l’on diſe qu’il n’y a pas il eſt vrai de ces Gens zèlés pour le Bien Public, mais qu’il peut y en avoir. Je réponds que la choſe eſt impoſſible. De-même qu’on ne vit jamais les Chats nourrir les Souris au lieu de les tuer, ou faire le tour de la maiſon pour allaiter les petits Rats. La choſe eſt auſſi impoſſible que de voir les Milans imiter le Coq amoureux, & appeller les Poules timides pour leur faire part de leur proie, ou couver leurs petits au lieu de les dévorer. Si ces Animaux agiſſoient ainſi, ils ceſſeroient d’être Chats, ou Oiſeaux de proie. Ces actions ne ſont pas plus incompatibles avec la nature de ces Animaux, que des actes ſi desintéreſſés ne ſont contraires à la Nature Humaine.