‹ La Fable des abeillesChapitre 15 sur 37 · Remarque N

Remarque N

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L ’ Envie eſt une baſſeſſe d’eſprit qui nous porte à nous chagriner & à ſecher de douleur lorsque nous voïons les autres Hommes jouïr de certains objets, que nous regardons comme la ſource de leur bonheur. Je ne crois pas qu’il y ait une Créature Humaine, qui parvenue à un certain âge avec cette ſenſibilité naturelle n’ait jamais reſſenti cette paſſion. Cependant je n’ai trouvé perſonne qui ait ôſé, ſi ce n’eſt peut-être en badinant, avouer qu’il s’étoit rendu coupable de ce Vice.

La Honte qu’on a ſi généralement pour ce Vice, vient de la forte habitude d’hypocriſie, qui dès notre berceau nous a apris à cacher à nous-mêmes la vaſte étendue de notre amour-propre, & de toutes ſes branches. Il eſt impoſſible qu’un Homme ſouhaite plus de bien à un autre, qu’il ne s’en ſouhaite à lui-même, ſi ce n’est peut-être dans les cas où il ſuppoſe une impoſſibilité d’obtenir pour lui-même l’accompliſſement de ſes ſouhaits. De-là nous pourrons aiſément découvrir, comment cette paſſion s’eſt formée, & a été excitée chez nous.

Dans ce deſſein, nous conſidèrerons prémièrement que nous penſons auſſi avantageuſement de nous-mêmes, que nous penſons desavantageuſement de notre prochain, & cela avec une égale injustice. Quand donc nous apercevons que les autres jouiſſent ou doivent jouir un jour de ce dont nous ne les jugeons pas dignes, nous en ſommes affligés, & nous-nous mettons en colère contre la cauſe de ce desordre. Nous devons conſidérer en ſecond lieu, que nous ſommes toujours occupés à nous ſouhaiter du bien à nous-mêmes, chacun ſuivant ſon goût & ſon inclination. Lors donc que nous remarquons entre les mains des autres quelques-unes des choses que nous aimons, & dont nous ſommes encore privés, nous ſommes auſſitôt affligés de ce que nous n’avons pas ce que nous trouvons ſi fort à notre gré. Ce chagrin ne peut être diſſipé, pendant que nous continuons d’eſtimer la choſe dont nous ſommes privés. Mais comme la défenſe de ſoi-même eſt active, elle nous oblige à mettre en uſage tous les moïens poſſibles, pour éloigner de nous le mal que nous reſſentons. Or l’expérience nous aprend que rien dans la Nature n’eſt plus propre à adoucir ce chagrin, que de nous mettre en colère contre ceux qui ſont en poſſesſion à notre préjudice de ce que nous eſtimons. Et par conſéquent, ſi nous entretenons, & ſi nous nourriſſons cette dernière paſſion, ce n’eſt que pour adoucir, & pour nous délivrer au-moins en partie de ce malaiſe, où le chagrin nous avoit malheureuſement plongé.

L’Envie est donc un compoſé de chagrin & de colère. Les degrés de cette paſſion dépendent principalement de la proximité, ou de l’éloignement des objets, par rapport aux circonſtances dans lesquelles ſe trouve l’Envieux. Quelqu’un obligé d’aller à pied, porte envie à un Grand-Seigneur, qui tient un Caroſſe à ſix chevaux : cependant ſon envie ne ſera jamais auſſi violente, & auſſi tumultueuſe, que le ſera celle d’un Homme qui tenant lui-même un Caroſſe ne peut en avoir qu’un à quatre chevaux. Les ſymptômes de l’Envie ſont auſſi différens, & auſſi difficiles à décrire que ceux de la Peſte. Quelques fois l’Envie paroît ſous une forme, & d’autres fois ſous une autre tout-à-fait différente. Parmi les Belles, cette maladie est fort commune. Les indices en paroîſſent fort clairement dans les jugemens qu’elles portent, & dans les critiques qu’elles font les unes des autres. On voit cette paſſion dans toute ſa force chez les Jeunes Filles que la Nature a ornées de beauté. À la prémière vue elles ſe haïront mortellement, ſans autres motifs que ceux que leur fournit l’envie. Vous pouvez lire cette averſion & ce mépris dans leur contenance, ſi du-moins elles n’ont pas encore acquis l’art de diſſimuler.

Cette paſſion paroît à découvert dans la Multitude groſſière & impolie, ſurtout lorsque les biens de la fortune ſont l’objet de leur envie. Ils médiſent de leurs fautes, ils s’efforcent à donner un mauvais tour à leurs actions les plus louables. Ils murmurent contre la Providence, & ſe plaignent hautement que les bonnes choſes de ce monde ſont principalement entre les mains de ceux qui ne les méritent pas. La plus groſſière partie de la Multitude eſt fouvent ſi violemment agitée par cette paſſion, que ſi ces gens n’étoient pas retenus par la crainte des Loix, ils iroient ouvertement attaquer ceux qui ſont les objets de leur envie, ſans conſulter que leur paſſion.

Les Perſonnes de Lettres, qui ſont ſaiſis de cette maladie, ont des ſymptômes tout-à-fait différens. Lorsqu’ils portent envie à un Savant pour ſon eſprit, pour ſes talens, & pour ſon érudition, leur principal ſoin eſt de cacher adroitement cette foibleſſe, qui les porteroit généralement à tuer & à avilir les bonnes qualités qu’ils envient. Ils parcourent exactement les Ouvrages de leurs Antagoniſtes. Chaque beau paſſage qu’ils rencontrent, augmente leur douleur. Auſſi captieux que ſévères dans leurs critiques, ils font d’une Mouche un Éléphant, ils ne pardonnent pas la moindre ombre de faute, ils exaggèrent même la plus petite omiſſion, jusqu’à en faire une bévue capitale.

L’Envie eſt ſenſible dans les Brutes. Les Chevaux la font voir dans les efforts qu’ils font pour ſe devancer les uns les autres. Les plus vifs courront jusques à ſe crever, plutôt que de ſouffrir qu’un autre Cheval les devance. Dans les Chiens on peut voir avec la même évidence cette paſſion. Ceux qui ſont accoutumés à être careſſés, ne ſouffriront jamais patiemment qu’un autre Chien ait cet honneur. J’ai vu un petit Chien qui s’étrangloit à force de manger, plutôt que de laiſſer quelque choſe à un compétiteur de ſon eſpèce.

Nous pouvons apperçevoir la même conduite dans les Enfans, qui étant trop aimés, ſont devenus fantasques & capricieux. Si par humeur ils refuſent quelquefois de manger ce qu’ils ont démandé, & qu’on puiſſe ſeulement leur faire croire que quelqu’autre, que dis-je ! même le Chat ou le Chien vient le leur prendre, ils s’étrangleront pour avaler inceſſamment le morceau qu’ils ont à la bouche, & mangeront même contre leur appétit, ce morceau dont un autre va profiter.

Si l’Envie n’étoit pas comme imprimée dans la Nature Humaine, elle ne ſeroit pas ſi commune parmi les Enfans, & l’on ne pourroit pas ſi généralement éguillonner la Jeuneſſe par l’Émulation. Ceux qui prétendent que tout ce qui est utile à la Société vient d’un bon principe, attribuent les effets de l’Émulation dans les Écoliers à une vertu réelle, & à une grandeur d’ame. L’Émulation, dit-on, exige du travail & de la peine : il eſt donc évident que ceux qui ſe laiſſent conduire par ce principe, renoncent à eux-mêmes. Mais ſi nous examinons la choſe de près, nous trouverons que le ſacrifice qu’ils font de leurs aiſes, & de leurs plaiſirs, eſt uniquement dû à l’Envie, & à l’Amour de la Gloire. S’il n’y avoit pas quelque choſe de fort ſemblable à cette paſſion, mêlé avec cette prétendue grandeur d’ame, il ſeroit impoſſible & de l’exciter, & de l’augmenter, par les mêmes moïens qui produiſent naturellement l’Envie. Le jeune Homme qui reçoit une récompenſe pour avoir le mieux fait ſa tâche, ſent la mortifiçation qu’il auroit eu s’il en avoit été fruſtré. Cette réflexion fait qu’il s’anime pour n’être point ſurpaſſé par ceux qu’il regarde à-préſent comme ſes inférieurs ; & plus il a de vanité, plus il oubliéra ſes inclinations favorites pour conſerver la victoire. Celui-là eſt chagrin qui a manqué le prix, malgré la peine qu’il s’eſt donnée pour bien réuſſir, & par conſéquent il eſt en colère contre celui qu’il doit regarder comme la cauſe de ſon chagrin. Il ſeroit ridicule, & il lui ſeroit même inutile de laiſſer paroître ſes mouvemens de colère. Ainſi, ou il ſera content d’être moins eſtimé que l’autre, ou bien renouvellant ſes efforts, il travaillera à devancer le Condiſciple qui l’a ſurpaſſé. Il y a même dix à mettre contre un, que le jeune Homme, s’il eſt desintéreſſé, qu’il aime la joie & le repos, choiſira le prémier parti, & qu’il deviendra un indolent & un pareſſeux. Tandis que celui qui ſera d’un caractère envieux, opiniâtre, avare, hargneux & querelleux, prendra des peines incroïables, & deviendra enfin victorieux à ſon tour.

L’Envie eſt fort commune parmi les Peintres, auſſi leur eſt-elle infiniment utile pour les engager à ſe perfectionner. Je ne dis point que de petits Barbouilleurs envient les plus grands Maîtres : mais il eſt manifeſte que la plupart de ces ignorans ſont entachés de ce vice, & qu’ils en font uſage contre ceux qui ſont immédiatement au-deſſus d’eux. Si l’Élève d’un fameux Artiſte a un génie brillant, qu’il aime à s’apliquer, il adorera d’abord ſon Maître. Mais à mesure que ſon habileté augmente, il commence inſenſiblement à envier celui qu’il admiroit auparavant. Pour connoître la nature de cette paſſion, & pour ſentir qu’elle conſiſte dans ce que j’ai dit, nous devons ſeulement obſerver que ſi le Peintre, en s’animant, vient non ſeulement à être égal, mais à ſurpaſſer celui auquel il porte envie, ſon chagrin ceſſe, & ſa colère eſt entièrement desarmée. S’il haïſſoit ſon Maître auparavant, il eſt maintenant bien-aiſe d’être ſon Ami, ſi l’autre veut bien y conſentir.

Les Femmes qui ſont coupables de ce Vice, & le nombre n’en eſt pas petit, tâchent conſtamment d’exciter la même paſſion dans leurs Époux. Et ſi une fois elles ont pu y réuſſir, l’Envie & l’Émulation qui ſe ſont emparé du cœur des Époux, en a retiré un plus grand nombre de l’Oiſiveté, de l’Yvrognerie, & des autres Vices, que tous les Sermons qui ont été prononcés depuis le tems des Apôtres.

Chacun voudroit être heureux, jouïr du plaiſir, & éviter la peine, s’il pouvoit. L’Amour-propre nous fait donc enviſager chaque Créature qui paroît contente, comme une Rivale que nous avons dans le Bonheur. On appelle aimer le mal pour l’amour du mal, cette ſatisfaction que nous ſentons, en voïant la félicité des autres, troublée, ſans que cependant il nous en revienne d’autre avantage, que le ſeul plaiſir dont nous jouïſſons à la vue de cette félicité troublée. Le principe dont cette diſpoſition est l’effet, porte le nom de Malice. Elle tire ſa ſource de la même origine que l’Envie : car s’il n’y avoit point d’Envie, il n’y auroit point de Malice. Lorsque les paſſions ſont tranquiles, nous n’en craignons aucun mauvais effet ſouvent même l’on ne ſe croit point ſujet à une foibleſſe, parce que dans ce moment on ne s’en ſent point intérieurement affecté.

Un Seigneur bien mis, à qui il arrive d’être entièrement ſali par un Caroſſe, ou par un Chariot, eſt beaucoup plus l’objet de la raillerie de ſes Inférieurs que de ſes Égaux. Quelle en eſt la raiſon ? C’eſt que les prémiers lui portent beaucoup plus d’envie. Ils ſavent qu’il eſt fâché de cet accident ; & perſuadés qu’il eſt plus heureux qu’eux, ils ſont charmés de le voir chagrin. Mais une jeune Dame, qui alors ſe trouvera dans un de ſes momens ſérieux, aura pitié du Gentilhomme crotté, plutôt que d’en rire. Un Homme propre eſt une perſpective qui la réjouït, & il n’a rien qu’elle puiſſe lui envier. Nous rions, ou nous avons pitié de ceux auxquels il arrive quelques desastres, ſuivant le plus de malice ou de compaſſion que nous avons en partage. Si un homme tombe, ou ſe bleſſe ſi légèrement que la compaſſion n’en ſoit point émue la pitié & la malice nous agitent alternativement dans cette occaſion. En vérité, dit-on dans ces rencontres, je ſuis très-fâché de votre accident. Monſieur, je vous demande pardon ſi je ris. Je ſuis la plus ridicule Créature du Monde de rire encore. Je vous proteſte cependant que je ſuis très-affligé. » Tels font les discours dont on ſe fert pour déguiſer ſa malice. Il ſe trouve des gens ſi malins, qu’ils rient lorsqu’un homme s’eſt caſſé la jambe. D’autres ſont ſi portés à la compaſſion, qu’ils peuvent ſincèrement avoir pitié d’un homme qui a fait une très-légère tache à ſon habit. Mais perſonne n’a le cœur aſſez féroce pour ne pouvoir jamais être touché de compaſſion, & perſonne n’a un naturel ſi bon pour ne jamais avoir aucun plaiſir malicieux. Que la manière dont nous ſommes gouvernés par les paſſions eſt étrange ! Nous portons envie à un Homme, parce qu’il eſt riche, & par conſéquent nous avons pour lui une haine extrême. Mais si nous devenons ſon égal, tranquiles pour-lors, la moindre condeſcendance de ſa part peut nous le rendre ami. Si nous lui devenons viſiblement ſupérieurs, nous pouvons même plaindre ſes malheurs. Les Hommes qui ont du jugement & du bon-ſens, ſont moins ſujets à l’envie que les autres perſonnes ; parce qu’ils ont moins de doutes ſur leur mérite, & qu’ils s’admirent plus que les Fous & les Simples. Ils ne laiſſent pas apercevoir l’admiration dont ils ſont remplis ; mais il eſt incontestable que la ſolidité de leur jugement doit les aſſurer de leur vrai mérite : perſuaſion que les perſonnes d’un petit génie ne ſauroient avoir d’eux-mêmes bienqu’ils ſe conduiſent ſouvent comme s’ils l’avoient.

L’Oſtracisme parmi les Grecs étoit un ſacrifice que l’on faiſoit des Perſonnes de mérite, à une Envie Epidémique. On s’en ſervoit ſouvent comme d’un remède infaillible pour guérir & pour prévenir les maux qu’auroient produit la haine & l’animoſité du Peuple. Une Victime d’État appaiſe ſouvent les murmures de toute une Nation. Dans les Siècles ſuivans on s’eſt ſouvent étonné de cette barbarie, quoique ſi l’on ſe fût trouvé dans les mêmes circonstances, on ſe ſeroit conduit exactement de la même manière. On attribue ces excès à la malice du Peuple, qui n’eſt jamais plus content que lorsqu’il voit un Grand-Homme humilié. Pour nous, nous croïons aimer la justice, & trouver du plaiſir à voir le mérite récompenſé. Mais ſi des Perſonnes occupent longtems les prémiers Poſtes d’Honneur, la moitié d’entre nous s’en laſſe. Bientôt nous épluchons leur conduite, pour y découvrir des fautes ; & ſi nous n’en trouvons aucune, nous ſuppoſons qu’il les cache avec art. C’eſt beaucoup ſi la plus grande partie ne ſouhaite pas que ce Miniſtre ſoit congédié. Les plus Grands-Hommes doivent toujours craindre ces coups dangereux de la part de ceux qui ne ſont pas du nombre de leurs intimes amis, ou avec qui ils n’ont pas une grande habitude ; parce que rien ne nous fatigue plus, que d’entendre répéter des louanges où nous n’avons aucune part.

Plus le nombre des mouvemens qui compoſent une paſſion eſt grand, plus il eſt difficile de la définir, plus auſſi elle tourmente ceux qui en ſont agités, plus grande enfin eſt la cruauté qu’elle peut leur inſpirer contre les autres Hommes. Auſſi rien n’eſt plus capricieux, & en même tems plus pernicieux que la Jalousie, qui eſt un composé d’Amour, d’Espérance, de Crainte, & d’une forte doſe d’Envie. Cette dernière paſſion a déjà été ſuffifamment décrite ; & le Lecteur trouvera ci-deſſous, ce que je me ſuis propoſé de dire ſur la Crainte. Pour éclaircir donc le bizarre mélange de la Jalouſie, je parlerai ici au long de L’Espérance & de L’Amour.

Espérer, c’eſt ſouhaiter avec que degré de confiance que la choſe déſirée arrive. La fermeté & la foibleſſe de notre eſpérance dépend entièrement du plus ou du moins de raiſons de confiance que nous avons. Cependant toute Eſpérance renferme quelque doute. Lorsque notre confiance eſt parvenue à ce point que d’exclure tout doute, elle devient une certitude. Nous prenons alors pour arrivé, ce que nous avions ſeulement eſpéré auparavant. On peut bien dire une plume d’argent, d’or, ou de verre, un cornet d’argent &c. ou telles autres expreſſions dont les termes s’excluent, & que l’uſage autoriſe. Mais on ne peut pas joindre l’épithète de certaine au terme d’Eſpérance. Un Homme qui emploie une épithète qui détruit l’eſſence du ſubſtantif auquel elle eſt jointe, montre qu’il n’a aucune idée du ſujet dont il parle. Plus nous apercevons clairement la force d’une épithète & la nature du ſubſtantif, plus l’abſurdité de ce compoſé contradictoire eſt palpable. On eſt, je l’avoue, moins choqué d’entendre quelqu’un parler d’une eſpérance certaine, que d’une glace chaude, ou d’un chêne liquide. Ce n’eſt pas qu’il y ait moins de contradiction dans les prémières expreſſions que dans ces dernières. Mais le mot d’Eſpérance, je veux dire l’eſſence de cette paſſion, n’eſt pas ſi clairement ni ſi généralement connue, que les mots & l’eſſence de la Glace ou du Chêne.

L’Amour déſigne en prémier lieu, une affection telle que les Pères, les Mères, & les Nourriſſes ont pour les Enfans, ou celle que des Amis ont l’un pour l’autre. Cette paſſion conſiſte à trouver à ſon gré, & à ſouhaiter du bien à la perſonne aimée. Portés à donner un bon tour à ſes paroles & à ſes actions, nous ſentons du panchant à excuſer, & à pardonner ſes fautes. Nous faiſons en toute manière de ſon intérêt le nôtre, fût-ce même à notre préjudice. Diſpoſés à ſympathiſer avec lui, nous trouvons de la ſatisfaction à partager ſes afflictions auſſi-bien que ſa joie. Ce que je dis ici n’eſt point romanesque. Lorsque nous prenons ſincèrement part aux malheurs d’autrui, l’amour-propre nous perſuade que le chagrin que nous éprouvons, doit adoucir & diminuer les ſouffrances de notre Ami. Tandis que cette tendre réflexion flatte notre douleur, il s’élève chez nous un plaiſir ſecret, en conſidérant que ſi nous-nous chagrinons, c’eſt pour une Perſonne que nous aimons.

L’Amour déſigne en ſecond lieu, quelque choſe de différent de tout ce dont nous avons parlé. Ce n’eſt ni amitié, ni ſentiment de gratitude, ni l’affection qui naît des liaiſons de parentage. Deux Perſonnes de différent Sexe ſe trouvent à leur gré, ce ſentiment qu’ils ont l’un pour l’autre ſe nomme Amour. C’eſt dans ce dermier ſens que j’ai dit que l’Amour entroit dans le ſingulier compoſé de la Jalouſie. C’eſt encore cet amour, & une heureux déguisement de cette paſſion, qui nous porte à la conſervation de notre Eſpèce. Ce dernier appétit eſt naturel & commun aux Hommes & aux Femmes qui n’ont rien de défectueux dans la formation de leurs organes. Ce ſentiment eſt auſſi naturel que celui de la faim, ou de la ſoif, quoiqu’on l’éprouve rarement avant l’âge de puberté. Si nous pouvions deshabiller la Nature, & ſonder ſes replis les plus ſecrets, nous découvririons les principes de cette paſſion, avant qu’elle ſe faſſe ſentir ; nous appercevrions ces ſemences imperceptibles auſſi diſtinctement que nous voïons les dents dans un Fœtus, quoique les gencives ne ſoient pas encore formées. Il y a peu des perſonnes ſaines, ſur qui cet appétit n’ait fait quelque impreſſion avant l’âge de vingt ans.

La tranquilité & le bonheur de la Société demandoient que cet appétit fût caché avec ſoin, & qu’il n’en fût jamais parlé en public. Auſſi regarde-t-on, parmi les perſonnes bien élevées, comme très-criminel de parler en termes clairs, & devant le monde, de ce qui a quelque rapport au myſtère de la propagation. De-là vient que le véritable nom de cet appétit, ſi néceſſaire pour la conſervation du Genre Humain, eſt devenu honteux, & que les épithètes propres qu’on joint ordinairement à la Concupiſcence ſont ſales & abominables.

Ces mouvemens de la Nature troublent & agitent ſouvent le corps de ceux qui veulent ſuivre les règles d’une Morale ſévère, & d’une Modeſtie rigide, longtems avant qu’ils comprennent ce que c’eſt. Les Perſonnes mêmes, & c’eſt une choſe à remarquer, qui ſont les mieux élevées & les mieux inſtruites, ſont généralement les plus ignorantes ſur cette matière.

Je dois obſerver ici la différence qu’il y a à cet égard, entre l’Homme dans le ſimple état de Nature, & la même Créature placée dans la Société Civile. Prémièrement, les Hommes & les Femmes, ſi on les laiſſoit dans la ſimplicité groſſière de la Nature, ſans les inſtruire des Sciences, des Modes & des règles de la Politeſſe, ils trouveroient d’abord la çauſe de ce trouble. Semblables aux autres Animaux, ils ne manqueroient point d’uſer d’un remède toujours préſent. D’ailleurs il n’eſt pas probable qu’ils manquâſſent de trouver des préceptes, ou des exemples, chez les plus expérimentés. En ſecond lieu, comme on doit ſuivre & obéir aux règles de la Décence, & à celles que les Loix & la Religion nous preſcrivent, plutôt qu’à aucun de ces mouvemens de la Nature, les Jeunes Gens des deux Sexes ſont armés & fortifiés contre ces mouvemens dès leur plus tendre enfance. On emploie la crainte pour les éloigner, autant qu’il eſt poſſible, de cet appétit. On l’étouffe même avec ſoin & ſévérité, auſſi-bien que tous ſes ſymptômes, lorsqu’il ôſe ſe montrer tant ſoit peu.

Les Femmes ſur-tout doivent conſtamment desavouer ces ſentimens. Si même l’occaſion s’en préſentoit, elles doivent opiniâtrement nier qu’elles les eûſſent jamais reſſenti, quand même elles auroient tous les ſymptômes qui les font découvrir. Si cette passion les jette dans des maladies, contentes de chercher leur guériſon dans la Médecine, elles doivent ſupporter en ſilence leurs maux. Il eſt de l’intérêt de la Société que l’on conſerve la décence & la politeſſe, que les Femmes languiſſent, dépériſſent & meurent, plutôt que de ſe ſoulager elles-mêmes d’une manière illégitime. Auſſi la partie du Genre Humain qui ſuit le plus exactement la mode, je veux parler des Gens de naîſſance & de fortune, ne doivent jamais contracter de mariage, ſans faire une attention particulière à la famille, aux richeſſes, & à la réputation de la Perſonne dont ils ont deſſein de faire leurs Épouſes. L’invitation de la Nature doit être la dernière conſidération qui les détermine à conclure leur mariage.

Ceux donc qui regardent les termes de Concupiſcence & d’Amour comme ſynonimes, confondent l’effet avec la cauſe. Cependant, telle eſt la force de l’éducation & de l’habitude, que nous penſons toujours comme on nous a enſeigné. Auſſi arrive-t-il quelquefois que des Perſonnes de l’un & de l’autre Sexe aiment actuellement, ſans reſſentir aucun déſir charnel, ou ſans pénétrer dans les intentions de la Nature, & ſans réfléchir à la fin qu’elle s’eſt propoſée, en rendant la Créature Humaine ſuſceptible d’une paſſion ſi vive.

Il eſt certain qu’il y a encore des Perſonnes de ce caractère, Mais le plus grand nombre de ceux qui défendent ces notions épurées, cachent leur véritable ſentiment par l’art & par la diſſimulation. Ceux qui ſont véritablement de ces Amans a la Platonicienne, ont pour l’ordinaire un viſage pâle, un air caduque, qui n’annonce rien de fort vigoureux. Ce ſont de ces tempérammens froids & phlegmatiques, qui ne ſont point nés pour l’Amour. Le tempéramment fort & robuſte du Bilieux & du Sanguin eſt incompatible avec des ſentimens ſi ſpirituels. Les Perſonnes de cette conſtitution ne ſauroient exclure de l’amour toutes les penſées & tous les déſirs charnels.

Faiſons connoître aux Amans les plus Séraphiques l’origine de leurs inclinations. Pour cet effet, ſuppoſons ſeulement qu’un autre ait la jouiſſance corporelle de la Perſonne qu’ils aiment. Quels tourmens ne ſouffriront-ils pas de cette idée ? Cependant les Parens & les Amis goûtent une ſatisfaction, réelle, en réfléchiſſant ſur les joies & ſur les plaiſirs qu’un heureux mariage procurera à ceux auxquels ils ſouhaitent du bien.

Le Curieux, qui eſt habile à anatomiſer l’intérieur de l’Homme, peut obſerver que plus cet amour eſt ſublime & exempt de toutes penſées ſenſuelles, plus il eſt corrompu, & plus il dégénère de ſa pureté originelle & de ſa primitive ſimplícité. Les Politiques n’ont jamais mieux fait connoître leur ſagacité, leur pouvoir, de-même que leur travail & les ſoins qu’ils ont pris pour civiliſer la Société, que dans l’heureuſe invention de mettre nos paſſions en jeu les unes contre les autres. D’un côté les Moraliſtes habiles, en flattant notre vanité, augmentent continuellement la bonne opinion que nous avons déjà de nous-mêmes ; & de l’autre en nous inſpirant une grande averſion, pour la honte, ils nous ont apris avec grand ſoin à nous livrer la guerre à nous mêmes, ou du-moins à bien cacher & à bien déguiſer notre paſſion favorite, ſi nous ne la ſoumettons pas. C’est ainſi qu’ils nous ont apris à ſi bien cacher la concupiſcence, que nous la connoiſſions à peine quand nous la rencontrons dans notre ſein. Tromperie, diſſimulation, nous mettons tout en uſage pour nous en impoſer à nous-mêmes, & pour ſurprendre les autres ſur cet article.

Mais pour quel prix, dans quelle vue ſacrifions-nous ainſi nos plaiſirs & nos inclinations ? Peut-il y avoir quelqu’un d’aſſez ſérieux pour s’empêcher de rire, en conſidérant que pour tous ces ſoins hypocrites nous ne remportons d’autre récompenſe, que la vaine ſatisfaction de faire paroître notre eſpèce plus ſublime, & plus ſupérieure à celle des autres Animaux, qu’elle ne l’eſt réellement, & que nous ne ſavons l’être dans nos conſciences ? Cependant rien n’eſt plus vrai. Par-là nous appercevons clairement, pourquoi il étoit néceſſaire de rendre odieuſe chaque parole, ou chaque action, par la-quelle nous pouvions manifeſter le déſir naturel que nous ſentons de perpétuer notre eſpèce. C’eſt pour cela encore qu’on deshonore par le nom ignominieux de Brutal la Perſonne qui ſuccombe & qui s’abandonne à la violence d’un appétit furieux, auquel il eſt difficile de réſiſter. On donne ce nom infame à celui qui, comme les autres Animaux, obéit ſans fourberie & ſans hypocriſie à la demande la plus preſſante que la Nature puiſſe lui faire.

Ce que nous appellons donc Amour n’eſt pas un appétit naturel, mais un ſentiment corrompu, ou plutôt un compoſé, un amas de différentes paſſions contradictoires confondues dans une ſeule. C’eſt bien une production de la Nature, mais elle eſt pliée & changée par la coutume & par l’éducation. Ainſi la véritable origine, & le prémier motif de cette paſſion, comme je l’ai déjà inſinué, ſont ſi bien étouffés dans les Perſonnes bien élevées, qu’ils ont peine à les connoître eux-mêmes. C’eſt pour cela que les effets de cette paſſion ſont ſi différens, ſi bizarres, ſi furprenans, & ſi inexplicables. Ces ſymptômes varient ſuivant l’âge, les forces, la réſolution, le tempéramment, les circonstances, & le plus ou moins de politeſſe qu’a celui qui en eſt affecté.

C’est cette paſſion qui rend la Jalousie ſi incommode, & cette eſpèce d’Envie ſouvent ſi fatale. Ceux qui croient qu’on peut être jaloux ſans aimer, ne connoîſſent pas cette paſſion. Il peut arriver, il eſt vrai que des Maris qui n’ont pas la moindre affection pour leurs Femmes, ſoient cependant en colère contr’elles pour leur mauvaiſe conduite. Quoique fort indifférens pour leurs Épouſes, ils peuvent être ſoupçonneux à leur égard avec raiſon, & même ſans raiſon. Ce qui les affecte dans de tels cas, ce n’eſt point la Jalousie, mais leur vanité & l’intérêt qu’ils prennent à leur propre réputation. Ils reſſentent des mouvemens de haine contr’elles, & ils ſont bien aiſe de pouvoir les manifeſter ſans en ſentir de remords. Lorsqu’ils ſont colères, ils peuvent ſe porter jusques à les battre, & aller coucher après cet exploit fort ſatisfaits. De tels Maris veillent quelquefois ſur leurs Femmes, & les font épier par d’autres ; mais leur vigilance n’eſt jamais auſſi grande, que ſi l’amour étoit de la partie. Leurs recherches ne ſont accompagnées, ni de tant de ſoins, ni de tant d’adreſſe ; ils ne ſentent point cette crainte de faire quelque ſiniſtre découverte, comme lorsque l’amour eſt mêlé avec les autres paſſions.

Ce qui me confirme dans cette opinion, c’eſt que nous n’obſervons jamais une pareille conduite entre un Amant & une Maîtreſſe. Lorsque ſon amour est éteint, s’il la ſoupçonne d’être infidèle, il la laiſſe, & il ne ſe rompt plus la tête ſur ſon ſujet. Au lieu qu’il eſt très difficile, même pour un Homme de bon ſens, d’abandonner une Maîtreſſe bien aimée, quelles que ſoient les fautes dont elle puiſſe être coupable. Si dans ſa colère il la frappe, il eſt fâché de s’être laiſſé aller à cet excès. Son amour le fait réfléchir ſur la manière dont il l’a traitée, & ſur la néceſſité où il eſt de ſe réconcilier avec elle. Il peut parler de la haïr, & ſouhaiter pluſieurs fois dans ſon cœur qu’elle ſoit pendue ; mais s’il ne peut venir à bout de ſe défaire entièrement de ſa foibleſſe, il ne pourra jamais ſe débaraſſer de cette Fille importune, quand même ſon imagination la lui repréſenteroit comme coupable du plus monstrueux des crimes. En un mot, quoiqu’il ait réſolu & juré mille fois de ne plus la revoir, ne vous fiez pas à ces ſermens, quand même il ſeroit pleinement convaincu de ſon infidélité. Tandis que ſon amour ſubſiſte, ſon deſeſpoir n’eſt jamais de ſi longue durée. Au milieu des plus vifs tranſports de ſon affreux deſespoir, il s’attendrit, & il aperçoit de tems en tems des lueurs d’eſpérance. Son eſprit lui fournit des excuſes pour ſa Maîtreſſe ; & dès-qu’il penſe à lui pardonner, il ſe donne la torture pour trouver des poſſibilités, qui puiſſent la faire paroître moins criminelle à ſes yeux.

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