‹ La Fable des abeillesChapitre 16 sur 37 · Remarque O

Remarque O

Page 12. Lignes 9. &c.

L E Souverain-bien conſiſte dans le plaifir, ſuivant la doctrine d’Épicure. Ce Philoſophe fut cependant toute ſa vie un modèle de continence, de ſobriété, & des autres vertus. Cette apparence de contradiction a fait naître, dans les ſiècles ſuivans, des diſputes ſur le fens que ce Grand Homme attachoit au mot de plaiſir. Ceux qui ont fait attention uniquement à la tempérance de ce Philoſophe, ont dit que les plaiſirs dont il avoit voulu parler, conſiſtoient à être vertueux. C’est ainſi qu’Érasme, dans ſes ' Colloques, nous dit, qu’il n’y a point de plus grands Épicuriens que les Chrétiens pieux. D’autres, qui ont fait attention aux mœurs diſſolues de la plus grande partie de ſes Sectateurs, ont voulu qu’Épicure n’a pu entendre par les plaiſirs qu’il recommandoit, que ceux des ſens, & l’aſſouviſſement de nos paſſions. Je ne déciderai point la diſpute : mais je crois que le plaiſir d’un Homme, ſoit qu’il ſoit bon, ou méchant, conſiſte dans les choſes dont il fait ſes délices. Ainſi, ſans chercher plus loin dans le langage ſavant une étymologie, je crois qu’un Anglois peut appeller avec juſtice plaiſir, toutes les choſes qui lui plaîſent. Suivant cette définition, il ſeroit tout auſſi abſurde de diſputer des plaiſirs des Hommes que de leur goût, : Trabit ſua quemque voluptas..

L’Homme mondain, voluptueux, bien-qu’il ſoit ſans mérite, ambitionne la préſéance par-tout, & il ſouhaite d’être honoré plus que ſes Supérieurs. Il aſpire à poſſéder des Palais ſuperbes, & des Jardins délicieux. Son plaiſir principal eſt de ſurpaſſer les autres Hommes par le nombre & par la beauté de ſes chevaux, par la magnificence de ſes caroſſes, par une nombreuſe ſuite, & par des meubles d’un grand prix. Pour ſatisfaire ſes déſirs, il doit avoir des Maîtreſſes aimables, qui ſoient jeunes & belles. Elles doivent être de différent tempéramment, & avoir des attraits différens, pour faire ſes plaiſirs. Il faut de-plus qu’elles adorent ſa Grandeur, & qu’elles aiment réellement ſa Perſonne. Il faudroit auſſi que ſes Caves fûſſent fournies de ce que chaque Païs produit de plus excellent en vin. Sa Table devroit être décorée de pluſieurs ſervices, dont chacun ſeroit composé d’une variété choiſie de mêts les plus exquis & les plus difficiles à trouver. Le bon goût doit y règner, & donner des preuves ſenſibles d’une Cuiſine achevée. Pendant le repas, une Muſique harmonieuſe, & des flatteries bien tournées entretiennent ſucceſſivement les oreilles des Convives. Il n’emploie jamais, fût-ce même pour les moindres bagatelles, que les Ouvriers les plus capables, les plus expérimentés, & les plus ingénieux ; afin que ſon jugement & ſon goût paroîſſent auſſi évidemment dans les moindres choſes qui le regardent, que ſes richeſſes & ſa qualité ſe manifestent dans les choſes plus conſidérables.

Il ſouhaiteroit d’avoir diverſes Perſonnes d’eſprit, également facétieuſes & polies, avec lesquelles il pût converſer. Il voudroit avoir à ſa diſpoſition quelqu’un qui fût fameux par ſa ſcience, & par une connoiſſance univerſelle. Pour ſes affaires ſérieuſes, il demanderoit de trouver des Perſonnes habiles & expérimentées, qui fûſſent en même tems diſtinguées par leur diligence & par leur fidélité. Il exige de ceux qui doivent l’accompagner, qu’ils ſoient du bel air, & qu’ils aïent bonne mine, Il demande d’eux des ſoins reſpectueux pour ce qui lui appartient, de l’activité ſans précipitation, de la promptitude ſans fracas, & une obéïſſance ſans bornes à tous ſes ordres. Rien ne lui paroît plus incommode, que d’être obligé de parler à ſes Domeſtiques. Il voudroit qu’en faiſant attention à ſes coups d’œil, ils aprîſſent tous à connoître ſa volonté par ſes mouvemens les plus légers. La délicateſſe lui plaît dans tout ce qui l’aproche, & dans tout ce qui eſt emploïé autour de ſa perſonne. Il exige qu’on y obſerve religieuſement une propreté extraordinaire. Les principaux Officiers de ſa Maiſon, doivent être des perſonnes de naîſſance, d’honneur & de diſtinction. Il aime qu’ils aïent de l’ordre, de l’œconomie & de l’invention. Quoiqu’il aime à être honoré de tout le monde, & qu’il reçoive avec joie les reſpects du Commun Peuple, cependant l’hommage qui lui eſt rendu par des Perſonnes de qualité, lui fait infiniment plus de plaiſir.

Pendant qu’il nage ainſi dans une mer de délices & de vanité, il s’occupe tout entier à exciter & à ſatisfaire ſes appétits. Dans cet état, il ôſe encore déſirer que le monde le croie tout-à-fait exempt de vanité & de ſenſualité, & qu’il donne un favorable tour à ſes vices les plus éclatans. Que dis-je ! S’il pouvoit, il voudroit paſſer pour brave, pour généreux, pour être d’un bon caractère, & doué de toutes les autres vertus qu’il croit être d’un certain prix. Il voudroit même nous faire croire que la pompe & le luxe qui l’accompagnent, ne lui cauſent que de l’embarras ; & que la grandeur avec laquelle il paroît, lui eſt un pesant fardeau : Grandeur cependant qui malgré ſes desagrémens eſt inſéparable de la haute ſphère où il doit ſe mouvoir. Il tâche de nous perſuader que ſon noble eſprit, ſi fort élevé au deſſus des capacités vulgaires, bute à des fins beaucoup plus ſublimes, & qu’il ne ſauroit ſe plaîre dans la jouïſſance incommode de choſes ſi inutiles. Il oſe nous aſſurer que le plus haut point de ſon ambition eſt d’avancer le Bien Public ; & que ſon plus grand plaiſir eſt de voir ſon Païs floriſſant, & de rendre chacun de ſes Concitoïens heureux. Telles ſont les choſes que les Vicieux & le Mondain honorent du nom de plaiſir. Quiconque eſt capable par son adreſſe, ou par ſa fortune, de jouïr avec tous ces rafinemens du Monde ſans rien perdre de ſa bonne opinion, est regardé comme un Homme extrêmement heureux par cette partie du Genre Humain qui ſe pique d’être le plus à la mode.

D’un autre côté, la plupart des anciens Philoſophes, & des graves Moraliſtes, ſurtout les Stoïciens, ne regardoient comme un Bien Réel aucune des choses qui pouvoient leur être enlevées. Ils ont ſagement conſidéré l’inſtabilité de l’honneur & des aplaudiſſemens du Peuple, le peu de ſolidité des richeſſes, & de tous les objets dont on peut jouir ici-bas. D’où ils ont conclu que le véritable bonheur devoit être place dans la tranquile ſévérité d’un Eſprit content, & exempt de faute & d’ambition ; dans un Eſprit ſublime, qui aïant ſoumis tous les appétits ſenſuels mépriſe également & les faveurs & les revers de la Fortune. Suivant eux, perſonne ne peut être mis au rang des Mortels fortunés, que ceux qui faiſant conſiſter tous leurs plaiſirs dans la contemplation, ne déſirent rien que ce que chaque perſonne eſt capable de ſe procurer par ſoi-même. Un Homme grand & élevé, qui armé de force & de réſolution a appris à ſoutenir les plus grandes pertes ſans peine, à endurer les ſouffrances ſans affliction, & à ſupporter les injures ſans reſſentiment, eſt le ſeul qui ſuivant eux puiſſe prétendre au bonheur.

Il y en a pluſieurs qui ſe ſont vantés d’être arrivés à ce haut point de renoncement à ſoi-même, & qui, ſi nous les en croïons, ſont élevés au-deſſus des Mortels ordinaires, & ont étendu leurs forces beaucoup plus loin que la Nature ne les leur avoit accordé. Capables de conſidérer ſans terreur la colère des Tirans menaçans, & ſans effroi les plus éminens dangers, ils ont pu conſerver leur tranquilité au milieu des tourmens. Prêts d’aller à la mort avec intrépidité, ils ont quité ce Monde avec tout auſſi peu de répugnance, qu’ils avoient témoigné de joie en y entrant.

Cette eſpèce de Philoſophie a été la Secte dominante parmi les Anciens. Cependant d’autres qui n’étoient point Foux, ont rejetté ces préceptes comme impraticables ; ils ont appellé ces notions des principes romanesques, & ont tâché de prouver que cette ſublimité, que Les Stoïciens aſſuroient d’eux-mêmes, excédoit toutes les forces humaines. D’où ils ont conclu que les éclatantes vertus dont les Stoïciens ſe glorifioient, n’étoient fondées que ſur les idées pleines d’orgueil, d’arrogance & d’hypocriſie, qu’ils avoient conçues d’eux-mêmes.

Cependant, malgré ces Critiques, la partie du Genre Humain la plus grave, & la plupart des Hommes ſages qui ont vécu même depuis ce tems-là juſques à ce jour, ſe ſont accordés avec les Stoïciens dans les points eſſentiels. On dit communément, qu’on ne peut trouver de véritable félicité dans ce qui dépend des choſes périſſables ; que la paix intérieure eſt le plus grand de tous les biens ; & qu’il n’y a point de victoire auſſi glorieuſe que celle que nous remportons ſur nos paſſions ; que la Science, la Tempérance, la Force, l’Humilité, & les autres Ornemens de l’Esprit & du Cœur, ſont les meilleures acquiſitions ; que nul ne peut être heureux, excepté celui qui eſt bon ; & que l’Homme Vertueux eſt le ſeul qui puiſſe jouïr des vrais & ſolides plaiſirs.

On me demandera ſans-doute, pourquoi j’appelle dans la Fable plaisirs réels, ceux qui ſont directement oppoſés aux plaiſirs que j’avoue avoir été mis au plus haut rang par les Sages de tous les ſiècles. Je réponds que je n’appelle point Plaiſirs, les choſes que les Hommes trouvent les meilleures, mais ſeulement celles qui leur plaîſent le plus. Comment puis-je croire que le principal plaiſir d’un Homme eſt d’orner ſon eſprit, lorsque je le vois toujours occupé à pourſuivre les plaiſirs qui ſont contraires à ce but ? Jean ne coupe jamais du Boudin que ce qu’il en faut, pour que vous ne puiſſiez pas dire qu’il n’en a point pris. Après l’avoir mâché fort long-tems, vous le lui voïez avaler auſſi difficilement que si c’étoit du foin haché. Bien-tôt il tombe sur le Bœuf avec un appétit vorace, & ſe farcit jusques au goſier. N’eſt-il pas inſupportable d’entendre Jean crier tous les jours que le Boudin fait toutes ses délices, & qu’il ne donneroit pas un liard pour du Bœuf ?

Je pourrois me vanter de témoigner autant de desintéreſſement & de mépris pour les richeſſes que Senèque. Je voudrois même entreprendre d’écrire en faveur de la pauvreté deux fois plus de volumes, que ce Philoſophe n’en a jamais écrit, pourvu ſeulement que j’eûſſe la dixième partie de ſes revenus. Je pourrois dans cet état enſeigner le chemin à ce Summum Bonum, à ce Souverain Bien, auſſi exactement que j’enſeignerois celui qui conduit à ma maison. Je dirois aux Hommes, que pour ſe dégager de tout attachement mondain, & pour purifier ſon eſprit, il faut se dépouiller de ſes paſſions, comme on ôte les meubles d’une chambre qu’on veut nettoïer parfaitement. Je ſuis très-perſuadé, dirois-je, que les plus rudes coups de la Fortune ennemie, ne peuvent non plus faire de mal à un Eſprit ainſi vuide de toutes craintes, de tous déſirs & de toutes inclinations, qu’un Cheval aveugle ne pourroit en faire, s’il étoit dans un grand eſpace où il n’y eut rien contre quoi il pût heurter. J’ai une idée fort nette de la théorie de toutes ces belles maximes, mais la pratique en est très-difficile. Si vous vous aviſez de venir vuider mes poches, ou d’enlever le manger devant moi lorsque j’ai faim, ou que vous fiſſiez ſeulement le moindre mouvement pour me cracher au viſage, je n’oſerois promettre de me conduire en Philoſophe.

Mais de ce que je ſuis forcé à me ſoumettre à chaque caprice de ma nature déréglée, vous ne devez pas, dira-t-on, en conclure que les autres ſoient auſſi peu maîtres de leurs paſſions. Auſſi eſt-ce pour cela que vous devez être diſpoſés à rendre hommage à la Vertu par-tout où vous pourrez la rencontrer à condition cependant que vous ne ſerez obligés de recevoir comme vertueuſes, que ces actions où vous pourrez appercevoir du renoncement à ſoi-même, & qu’il vous ſera permis de ne pas juger des Hommes par leurs paroles, lorsque vous aurez devant les yeux toute la ſuite de leurs actions.

Après avoir examiné tous les états & toutes les conditions des Hommes, j’avoue qu’il n’en eſt aucune où j’aïe trouvé plus d’austérité dans les mœurs, ou plus de mépris pour les plaiſirs terreſtres, que dans certaines Maiſons Religieuſes. J’y ai vu des Perſonnes qui quitent & abandonnent volontiers le Monde pour ſe faire la guerre à eux-mêmes. Dans leur ſolitude, ils s’occupent tout entiers à ſubjuguer leurs appétits. Quelle plus grande preuve les Hommes & les Femmes peuvent-ils donner d’une parfaite chaſteté, & d’un amour extraordinaire pour une pureté accomplie, que de s’exclure eux-mêmes de la compagnie les uns des autres dans la fleur de l’âge, lorsque les paſſions ſont les plus violentes ? Quel plus grand effort que de ſe priver pour toute la vie, par un renoncement volontaire, je ne dirai pas ſeulement de l’impureté, mais même des témoignages d’amitié les plus légitimes ? Qui croiroit que ceux qui s’abſtiennent de viandes, ſouvent même de toutes ſortes de nourriture, ne ſont pas dans le vrai chemin qu’il faut tenir pour ſubjuguer tous ces déſirs charnels ? Je jurerois presque que cette Perſonne ne conſulte point ſes ailes, qui étrille tous les jours ſon dos & ſes épaules nues à grands coups de diſcipline, qui s’éveille conſtamment à minuit & quite ſon lit pour faire ſa dévotion. Quel plus grand mépris peut-on témoigner pour les richeſſes, qu’en ſe faiſant ſcrupule de toucher de l’or ou de l’argent, fût-ce même avec les pieds ? Quel Mortel peut montrer moins de luxe ou plus d’humilité, que celui qui faiſant vœu de pauvreté ſe contente des reſtes des autres, & des morceaux de pain qu’en a la charité de lui donner ?

De ſi beaux exemples de renoncement à ſoi-même me forceroient à m’aller jetter aux pieds d’une Vertu ſi fublime ; ſi je n’en étois détourné par les jugemens d’une grande quantité de Perſonnes ſavantes & d’un rang diſtingué. Ils diſent unanimement que je me fuis trompé, & que tout ce que j’admire-là n’eſt que farce & qu’hypocriſie. J’entends dire que, malgré l’amour Séraphique auquel d’auſtères Religieux prétendent, on ne voit parmi eux que diſcorde. L’on m’aſſure que de tant de Nones & de Moines qui me paroîſſoient de ſi bons Pénitens dans leurs Cloîtres, il n’y en a aucun qui ſacrifie ſes paſſions favorites. On me dit que parmi ces Femmes, celles-là qui paſſent pour Vierges ne le ſont pas toutes ; que ſi j’étois initié dans leurs myſtères, & que j’examinaſſe quelques-unes de leurs retraites ſouterraines, je ſerois bientôt convaincu par des ſcènes d’horreur, que quelques-unes de ces Religieuſes ont été certainement Mères. Parmi les Moines, je verrois règner la calomnie, l’envie, la malice, la gloutonnerie, l’ivrognerie, & des impuretés d’une eſpèce plus exécrable que l’adultère même. On me dit que les Religieux Mendians ne diffèrent des autres Gueux que par leurs habits. Les uns & les autres trompent également les Gens par le ton pitoïable qu’ils prennent, & par une apparence extérieure de miſère. Mais que ces Gueux aïent perdu de vue les perſonnes qui les ont ſecouru, ils quitent bientôt leur langage hypocrite, & courent ſatisfaire leurs appétits.

Si les étroites règles qu’on ſuit dans les Cloîtres, ſi le grand nombre de marques extérieures de dévotion qu’on obſerve dans les Ordres Religieux, méritent de telles cenſures, où pouvons-nous eſpérer de trouver cette Vertu ſévère ? En effet, ſi nous examinons les actions des zèlés Antagoniſtes, & des rigides Accuſateurs de ces dévots Religieux, nous ne trouverons pas même chez eux l’apparence du renoncement à ſoi-même. Dans tous les Païs, les vénérables Théologiens de toutes les Sectes, même des Égliſes qui ſuivent la réforme la plus exacte, prennent ſoin avec le Cyclops Evangeliphorus, prémièrement ut ventri bene fit, & enſuite ne quid deſit iis quæ ſub ventre ſunt. Ils aiment outre cela à avoir des maiſons convenables, de beaux meubles, de bons feux en hiver, des jardins agréables pour l’été, des habits propres, & aſſez d’argent pour élever leur famille. Ils ambitionnent la préſéance dans toutes les Compagnies, ils exigent d’un chacun du reſpect & des égards. Moins inquiets pour ce qui regarde la Religion, ils laiſſent aller les choſes comme il leur plaît.

Ces douceurs que je viens de nommer, ſont miſes au rang des plaiſirs les plus néceſſaires de la Vie : les plus modeſtes n’ont pas honte de les reclamer, & ſans eux ils ſont mal à leur aiſe. Rien n’eſt plus certain que & les Eccléſiaſtiques & les Laïques ſont tous faits au même moule, & qu’ils ont tous la même nature corrompue. Nés avec les mêmes infirmités, on leur voit les mêmes paſſions, les mêmes tentations les font ſuccomber. C’eſt pourquoi, ſi les Eccléſiaſtiques appliqués à leur vocation peuvent ſeulement s’abſtenir du meurtre, de l’adultère, du jurement, de l’ivrognerie, & d’autres vices odieux, on regarde leur vie comme exemplaire, & leur réputation comme ſans tache. Leur Emploi les rend ſaints ; en ſorte qu’ils peuvent ſe mettre à tel prix que leur vanité & leurs talens le leur permettront, nonobſtant le grand nombre d’appétits charnels qu’ils aſſouviſſent, & les plaiſirs les plus délicats dont ils jouïſſent.

Je n’ai rien à dire contre tout çela ; mais je n’aperçois point de renoncement à ſoi-même dans la conduite de ces Perſonnes. Cependant ſans ce renoncement, il ne ſauroit y avoir de vertu. Eſt-ce mortifier ſa chair, que de ne point déſirer une plus grande portion des biens terreſtres, que celle qui doit ſatisfaire toute Perſonne raiſonnable ? Y a-t-il beaucoup de mérite à n’être pas vicieux, & à éviter les indécences qui ſont contraires aux bonnes mœurs, dont aucun Homme prudent ne voudroit même être coupable, quoiqu’il n’eût point de Religion ?

Le Clergé, dira-t-on, eſt extrêmement violent dans ſes reſſentimens. Il ſuffit ſeulement de faire à un Eccléſiaſtique quelque léger affront, pour lui faire perdre toute patience. Dès qu’on attaque leurs droits, ils ſont tout feu pour les conſerver. Rien ne leur coute pour empêcher que leur Vocation ne ſoit expoſée au mépris. Mais ce n’eſt point pour l’amour d’eux-mêmes qu’ils prennent ſi fort à cœur la perte ou la diminution de leurs privilèges, mais afin d’être plus utiles aux autres. C’eſt pour la même raiſon qu’on les voit ſi attentifs à ſe procurer les plaiſirs & les commodités de la vie. S’ils ſouffroient qu’on les inſultât, ſi contens d’une nourriture groſſière, ils ne portoient que les habits les plus ſimples, la Multitude qui juge ſur les apparences extérieures, ſeroit portée à penſer que les Prêtres ne ſeroient pas plus les objets immédiats de la Providence que les autres Hommes. Ainſi-le Vulgaire ne mépriſeroit pas ſeulement leurs personnes, mais ce mépris s’étendroit jusques ſur leurs cenſures, ſur leurs instructions & ſur leurs exhortations. C’eſt-là une excuſe admirable ; & comme on l’allègue ſouvent, j’en examinerai la ſolidité.

Je ne ſuis point de l’opinion du ſavant Docteur Echard, qui croïoit que la pauvreté étoit une de ces choses qui expoſent le Clergé au mépris. Tout ce que la pauvreté peut faire, c’eſt de découvrir leur côté foible. Lors en effet que les Hommes ſont toujours à luter contre leur baſſe condition, & qu’on aperçoit par leurs plaintes qu’ils ſont incapables de ſupporter tout le poids de leur mauvaiſe fortune, ne font-ils pas voir combien la pauvreté les tourmente ? On découvre par leurs inquiétudes, combien ils ſeroient aiſes de voir leur état amélioré, & quel cas ils font des choſes de ce Monde. Celui qui harangue ſur le mépris des richeſſes & ſur la vanité des biens de la Terre, avec une robe craſſeufe & toute uſée, parce qu’il n’en a point d’autre : celui qui quiteroit pour toujours ſon vieux chapeau plein de graiſſe, ſi quelqu’un lui en donnoit un meilleur : celui qui boit de la petite Bière chez lui d’un air triſte, mais qui ſaute ſur un verre de Vin lorsqu’il en peut atrapper hors de chez lui : celui qui mange ſes mêts groſſiers avec peu d’appétit, mais qui tombe avidement ſur ce qui plaît à ſon palais : celui qui témoigne une ſoif extraordinaire, lorsqu’il eſt invité à un ſplendide dîner : c’eſt un tel Homme qui eſt mépriſé, non parce qu’il eſt pauvre, mais parce qu’il ne ſait pas profiter de ce contentement & de cette réſignation qu’il prêche aux autres. Par ſa conduite, il fait voir que ſes inclinations ſont oppoſées à ſa Doctrine. Mais lorsqu’un Homme par grandeur d’ame, ou ſi vous voulez par une vanité obſtinée, (car ces deux principes produisent le même effet dans le cas que j’examine) forme la réſolution de ſoumettre ſincèrement ſes appétits à la Raiſon, & qu’en conſéquence il refuſe toutes les offres qu’on peut lui faire pour le mettre à ſon aiſe : lorsqu’embraſſant avec gaïeté une pauvreté volontaire, il rejette tout ce qui peut ſatisfaire ſes ſens, & qu’il ſacrifie actuellement toutes ſes paſſions à ſa vanité : le Vulgaire bien loin de mépriſer un tel Homme, ſera prêt à le déifier & à l’adorer. Combien les Philoſophes Cyniques ne ſe ſont-ils pas rendų fameux, uniquement en refuſant de diſſimuler & de ſe ſervir du ſuperflu ? Eſt-ce que le plus ambitieux Monarque qu’il y ait jamais eu au Monde, n’a pas eu la condeſcendance d’aller faire une viſite à Diogène dans ſon Tonneau ? & ne rendit-il pas à une incivilité préméditée, le compliment le plus ſuperbe qu’un Homme de la vanité fût capable de faire ?

Les Hommes veulent bien ajouter foi aux diſcours les uns des autres, lorsqu’ils voient quelques circonſtances, & quelques faits qui apuïent ce qu’on leur dit. Mais lorsque nos actions contrediſent directement ce que nous diſons, il y a de l’impudence d’exiger qu’on nous croie. Si dans un tems de gelée, nous voïons un Homme robuſte avec des joues toutes en feu & les mains chaudes revenir de quelque violent exercice, & qu’il nous diſe qu’il ne ſe ſoucie point du feu, nous ſommes portés facilement à le croire, ſur-tout s’il s’en détourne actuellement, & que nous fachions d’ailleurs qu’il ne manque ni de chauffage ni d’habits. Mais ſi nous entendions dire la même choſe à un pauvre Miſérable, qui auroit les mains enflées & le teint livide, dont l’habit ſeroit des plus minces & tomberoit par lambeaux, nous ne croirions pas un mot de ce qu’il nous diroit : nous le regarderions même comme un fieffé menteur, ſi nous le voïions tremblant & friſſonnant ſe traîner vers une colline expoſée au Soleil. Malgré ce qu’il nous diroit, nous concluérions que des habits épais & un bon feu lui feroient un ſenſible plaiſir.

L’aplication de cette comparaiſon eſt facile. S’il y a ſur la Terre un Eccléſiaſtique qui veuille nous faire croire qu’il ne ſe ſoucie point du Monde, & qu’il priſe l’Ame au-deſſus du Corps, il n’a ſeulement qu’à ne pas témoigner par ſa conduite, qu’il prend plus à cœur les plaiſirs ſenſuels que les ſpirituels. Alors il peut s’aſſurer que la pauvreté, qu’il fait ſupporter avec tant de courage, ne l’expoſera jamais au mépris.

Suppoſons un Pasteur, qui chargé d’un petit Troupeau, en a beaucoup de ſoin. Il prêche, il viſite ſes Paroiſſiens, il les exhorte, il reprend ſon Peuple avec prudence & avec zèle, il travaille de tout ſon pouvoir à le rendre heureux. Il eſt incontestable que le Troupeau commis à ſes ſoins, lui a déjà de grandes obligations. Mais pouſſons encore plus loin notre ſuppoſition. Suppoſons que ce bon Pasteur renonçant à ſoi-même, content de vivre avec la moitié de ſon revenu, n’accepte que vingt livres ſterling par an, au lieu de quarante qu’il pouvoit prétendre. Je ſuppoſe enfin qu’il aime si fort ſes Paroiſſiens, qu’il ne veuille jamais les quiter, pour quelque avancement que ce ſoit, pas même quand on lui offriroit un Évêché. Tout cela eſt brillant, j’en conviens ; mais je ne vois point que ce ſacrifice doive être une tâche fort difficile à remplir. C’eſt même le moins qu’on puiſſe attendre d’une Perſonne qui profeſſe la mortification, & qui ne fait aucun cas des plaiſirs mondains. Cependant j’ôſe promettre qu’un Théologien ſi desintéreſſé ſera aimé, eſtimé & loué par tout le monde, malgré la grande corruption du Genre Humain. Que dis-je ! Je jurerois que s’il s’animoit davantage, qu’il donnât plus de la moitié de ſon petit revenu aux Pauvres, qu’il ne vécût que de gruau d’avoine & d’eau, qu’il couchât ſur la paille, & qu’il portât les habits les plus groſſiers ; je jurerois, dis-je, qu’on ne lui reprocheroit jamais ſa manière ſimple de vivre. Sa pauvreté ne ſeroit deshonneur, ni à lui, ni au Caractère dont il ſeroit revétu. Jamais on ne feroit mention de ſa miſère, que pour le louer. Sa mémoire ſeroit à jamais en bénédiction.

Ne vous fâchez point, Fille Charitable. J’ai trop d’égards pour votre aimable Sexe, pour preſcrire un régime de vie ſi maigre à des Hommes mariés. Dans mes ſuppoſitions j’avois oublié, je l’avoue, les Femmes & les Enfans. La principale raiſon de cet oubli, c’eſt que j’ai cru que les pauvres Prêtres n’en avoient pas beſoin. Qui en effet s’imagineroit que le Curé, qui doit enſeigner les autres par ſon exemple auſſi-bien que par ſes préceptes, ne fût pas capable d’impoſer ſilence à ces déſirs, que le Monde corrompu appelle même déraisonnables ? D’où vient, je vous prie, que ſi un Aprenti ſe marie avant que d’avoir fini ſon tems, à moins que ce ne ſoit pour faire une fortune, tous ſes parens ſont en colère contre lui & qu’il n’y a perſonne qui ne le blâme ? C’eſt uniquement, parce que cet Homme n’a point d’argent dans ce tems-là à ſa diſpoſition, & qu’actuellement engagé au ſervice de ſon Maître, il n’a pas le loiſir, peut-être même peu de capacité pour pourvoir aux beſoins d’une famille. Que devons-nous donc dire d’un Pasteur qui n’a que vingt livres ſterling, ou, ſi vous-voulez, que quarante par an, & qui lié plus étroitement par tous les ſoins que ſa Paröiſſe exige, n’a que peu de tems dont il puiſſe diſpoſer, & qui même pour l’ordinaire a moins d’habileté pour gagner quelque choſe d’ailleurs ?

Mais, dira-t-on, n’eſt-il pas raiſonnable qu’il se marie ? Pourquoi un jeune Homme tempérant, qui n’eſt coupable d’aucun vice, ſeroit-il privé des douceurs que l’on goûte dans les embraſſemens légitimes d’une aimable Épouſe ? » Fort bien. Le Mariage eſt légitime ; & un caroſſe ne l’eſt-il pas auſſi ? Il lui eſt par conſéquent tout auſſi permis d’acheter un Caroſſe, que de ſe procurer une Femme. Mais à quoi ſerviroit cette permiſſion à un Homme qui n’auroit pas de quoi l’entretenir ? Si donc l’Eccléſiaſtique veut avoir une Femme, qu’il en cherche une qui ait de l’argent, ou du-moins qu’il attende qu’un plus grand Bénéfice, ou quelqu’autre bonne fortune le mette en état de la bien entretenir, & de ſubvenir à toutes les dépenſes inſéparables du mariage.

Quelle eſpèce de renoncement à ſoi-même eſt-ce donc que ceci ? Le jeune Eccléſiastique eſt modéré, & il ſouhaiteroit ſincèrement d’être vertueux ; mais c’eſt à condition que vous ne traverſerez point ſes inclinations. Il promet de ne point aller dans le nid d’autrui, pourvu que le ſien ſoit bien fourni. Perſonne ne doit douter, diſons-le, que ſi ce reſpectable Eccléſiaſtique fût venu dans un tems de perſécution, il n’eût été très-propre à ſouffrir le martyre, quoiqu’aujourd’hui il n’ait pas même aſſez de forces pour ſouffrir patiemment la plus légère égratignure au doigt.

Que devons-nous penſer, lorsque nous voïons un ſi grand nombre d’Eccléſiaſtiques ſatisfaire leur concupiſcence & leur appétit brutal ? Lorsque par cette conduite nous les voïons courir à une pauvreté inévitable, qui doit les expoſer néceſſairement au mépris de tout le monde, à moins qu’ils ne la ſupportent avec plus de fermeté & de courage qu’ils n’en font paroître dans toutes les autres occaſions. Quel fond pouvons-nous faire ſur ce qu’ils nous diſent, lorsqu’ils proteſtent qu’ils ſe conforment au Monde, non parce qu’ils prennent plaifir dans ces décences, dans ces convenances, & dans les agrémens de la Vie, mais uniquement pour empêcher que leur Emploi ne tombe dans le mépris, & pour être ainſi plus utiles aux autres ? N’avons-nous pas raiſon de croire que ce qu’ils diſent, n’eſt que fauſſeté & qu’hypocriſie ? Ne devons-nous pas juger que la concupiscence n’eſt pas le ſeul appétit qu’ils ont à ſatisfaire ? N’avons-nous pas lieu de croire que les airs hautains, que ce reſſentiment vif & prompt qu’ils témoignent en recevant des injures, que la grande propreté avec laquelle ils s’habillent, & que la délicateſſe de palais qu’on obſerve dans la plupart de ceux qui ſont en ſituation de faire quelque dépenſe, ſont des indices de vanité & de luxe auſſi bien dans le Clergé que dans le Séculier ? Ne pouvons nous pas décider qu’il n’y a pas plus de vertu parmi eux, que dans toute autre Profeſſion ?

Je crains d’avoir fait quelque peine à pluſieurs de mes Lecteurs, en inſiſtant ſi long-tems ſur ce que j’entends par les plaisirs réels. Cependant, je ne puis m’empêcher d’ajouter ici une choſe qui me vient dans l’eſprit. Elle ſervira à confirmer ce que j’ai déjà avancé.

Ceux qui gouvernent les autres ſont du-moins tout auſſi ſages, généralement parlant, que ceux qui ſont gouvernés. Prenons donc modèle ſur nos Supérieurs. Jettons les yeux ſur toutes les Cours, & ſur tous les Gouvernemens de l’Univers. C’eſt en examinant les actions des Grands que nous pouvons ſurement connoître quelles ſont les opinions, & les plaiſirs qui ſont les plus ſenſibles à ceux qui ſont dans les plus hauts poſtes. Puisque s’il eſt toujours permis de juger des inclinations des Hommes par leur manière de vivre, il eſt évident que ceux qui peuvent faire ce qu’ils veulent ſont moins expoſés à faire porter un jugement faux, ils ne courent pas risque qu’on leur faſſe tort, dès-qu’on juge d’eux par leurs actions.

Si dans quelque Païs que ce ſoit les Grands d’entre le Clergé, auſſi bien que d’entre les Laïques, ne faiſoient point de cas des plaiſirs terreſtres, & s’ils ne tâchoient pas de ſatisfaire leurs appétits, pourquoi l’envie & la vengeance ſeroient-elles ſi violentes parmi eux ? Pourquoi toutes les autres paſſions ſeroient-elles entretenues, & rafinées dans les Cours des Princes, plus que partout ailleurs ? Pourquoi encore leurs repas, leurs recréations, & toute leur manière de vivre eſt-elle toujours ſi fort approuvée, enviée, & imitée même par les plus ſenſuels du même païs ? Si mépriſant tous les ornemens extérieurs, ils aimoient uniquement à embellir leur eſprit, pourquoi ſe procureroient-ils un ſi grand nombre d’ameublemens ? Pourquoi feroient-ils uſage de la plupart des amuſemens les plus favoris de ceux qui ſont adonnés au luxe ? Pourquoi notre Grand-Tréſorier, ou un Évêque, le Grand-Seigneur, ou le Pape de Rome, s’ils n’ambitionnoient qu’à être bons & vertueux, s’ils ne travailloient qu’à ſubjuguer leurs paſſions ; pourquoi, dis-je, auroient-ils beſoin pour leur uſage d’un plus grand revenu, d’un plus riche équipage, d’un train plus magnifique, que non pas un ſimple Particulier ? Quelle eſt donc la vertu dont l’exercice demande autant de pompe & de ſuperflu, qu’on en voit chez tous les Grands ? Un Homme qui n’a qu’un plat ſur la table, n’a-t-il pas autant d’occaſions de pratiquer la tempérance, que celui qui a conſtamment une table de trois ſervices, qui ſont chacun de douze plats ? On peut auſſi-bien exercer la patience, & être auſſi diſpoſé à renoncer à ſoi-même, étant couché ſur un matelas, ſans rideaux ni ciel de lit, que ſi l’on étoit mollement étendu ſur un lit de velours, placé ſur une eſtrade de ſeize pieds de haut. Les vertus & les qualités de l’ame ne ſont, ni une charge, ni un fardeau. Un Homme peut ſupporter les malheurs avec courage dans un grenier ; il peut oublier les injures qu’on lui fait, quoiqu’il aille à pied ; il peut être chaſte, quoiqu’il n’ait pas de chemiſe ſur les dos. Je crois qu’un petit Bateau peut auſſi bien porter un Homme avec tout ſon ſavoir & toute ſa religion, qu’une Berge à ſix rames ; ſur-tout, ſi c’étoit ſeulement pour aller de Lambeth à Weſtminster  : ou peut-être l’humilité ſeroit-elle une vertu ſi peſante, qu’il fallut ſix chevaux pour la traîner ?

Diroit-on que les Hommes ne ſe laiſſant pas facilement gouverner, par ceux qu’ils enviſagent comme leurs égaux, il eſt néceſſaire que les perſonnes qui ſont à la tête des Affaires, ſurpaſſent les autres par la pompe & le faſte qui ſeul peut tenir la Multitude en crainte ; & que par conſéquent, il eſt néceſſaire que tous ceux qui occupent de grands Poſtes, aïent des caractères extérieurs d’Honneur, & des marques éclatantes de Pouvoir, qui les diſtinguent du Vulgaire.

Objection frivole, s’il en fut jamais. Ce pompeux éclat peut uniquement être utile aux pauvres Princes, & aux Gouvernemens foibles & précaires, qui incapables par eux-mêmes de conſerver la tranquilité publique, doivent ſupléer par cet extérieur éblouiſſant au pouvoir réel qui leur manque. Ainsi, le Général des Indes Orientales à Batavia est obligé de trancher du Grand, & de vivre dans une magnificence infiniment au-deſſus de ſa qualité, pour imprimer de la terreur aux habitans de l’Île de Java ; qui, s’ils avoient de l’adreſſe & de la conduite, ſeroient aſſez puiſſans pour accabler leurs Maîtres, quand même leur nombre ſeroit dix fois plus grand qu’il n’eſt en effet. Mais les grands Princes, & les États qui ont de puiſſantes Flottes en mer, & de nombreuſes Armées en campagne, n’ont pas beſoin de pareils ſtratagèmes. Ce qui les rend formidables dans les Païs étrangers, ne manque jamais d’être leur ſureté dans leur propre Païs. C’eſt-là ma prémière réponſe.

En ſecond lieu, dans toutes les Sociétés il n’y a que la ſévérité des Loix, l’impartialité, & l’exactitude dans l’administration de la Juſtice, qui puiſſent défendre les vies & les biens des Citoïens contre les entrepriſes des Scélérats. Les robes d’écarlate des Échevins, les chaînes d’or des Shérifs, les magnifiques harnois de leurs chevaux, & tout ce vain éclat d’une grandeur affectée, peuvent donner du ridicule ; mais jamais ils n’empêchent les Filoux de voler, de percer les maiſons, & d’aſſaſſiner : tout au plus ſi ces ornemens pompeux font quelque impreſſion ſur les perſonnes qui ne ſont pas encore familiariſées avec le vice. Ces gens-là peuvent être animés par cette pompe à la vertu, mais ils ne ſauroient être arrachés du crime par ſon moïen. Pour ceux qui ſont des ſcélérats achevés, ils ne peuvent être retenus que par la crainte des Sergeans ſévères, par de fortes Priſons, par des Géoliers vigilans, par l’Exécuteur & par le Gibet. Si Londres étoit ſeulement une ſemaine ſans Commiſſaires de quartier, & ſans Guet de nuit, la moitié des Banquiers ſeroient ruïnés dans ce court eſpace de tems. Si le Lord-Maire n’avoit rien pour ſe défendre que ſa grande Épée à deux mains, ſon grand Bonnet de protection qu’il met lorsqu’il fait ſon emploi, & ſa Maſſe dorée, il ſeroit bientôt dépouillé dans les rues de la Ville, de tous les ornemens qui ſont ſur ſon ſuperbe caroſſe.

Mais ſuppoſons que les yeux de la Populace fûſſent effectivement éblouis par un extérieur affecté. Je vous demande ſi les Grands faiſoient leurs prémières délices de la vertu, pourquoi étendroient-ils leurs extravagances ſur ce dont le Menu-Peuple ne connoit point le prix, & ſur ce qu’il ne voit jamais ? Je veux parler de leurs plaiſirs particuliers, du luxe & de la pompe, des ſales à manger, des chambres à coucher, & des curioſités qui ſont renfermées dans le Cabinet. Il n’y a qu’un, petit nombre parmi le Vulgaire qui ſache qu’il y ait du Vin qui coute une Guinée, la bouteille, que des Oiſeaux pas plus gros que des Alouettes ſe vendent ſouvent demi Guinée la pièce, ou qu’une ſimple Peinture peut valoir pluſieurs milles livres ſterling.

Pouſſons plus loin nos réflexions. Comment s’imaginera-t-on que des Hommes qui n’auroient point deſſein de complaîre à leurs appétits, s’engageâffent dans de ſi grandes dépenses par des vues politiques, & uniquement pour gagner l’eſtime de gens qu’ils mépriſent fi fort dans toute autre occaſion ? Si nous ôſons dire que la ſplendeur & la délicateſſe d’une Cour eſt inſipide & ennuïante au Prince, & qu’on n’a d’autre deſſein par tout ce fracas que d’empêcher la Majeſté Roïale de tomber dans le mépris, pouvons-nous dire la même choſe d’une demi-douzaine d’Enfans naturels du Roi, dont la plupart nés en adultère ſont ſplendidement élevés, & créés Princes aux dépens même de la Nation ? Il eſt donc évident que ce moïen faſtueux de tenir la Multitude dans le reſpect, n’eſt autre choſe qu’un manteau & un prétexte dont les Grands voudroient ſe ſervir pour couvrir leur vanité, & pour aſſouvir tous leurs appétits, ſans s’expoſer à aucun reproche.

Un Bourguemaître d’Amſterdam dans ſon habit noir & uni, ſuivi peut-être d’un ſeul laquais, eſt tout autant reſpecté, & beaucoup mieux obéi qu’un Lord-Maire de Londres avec toute ſa ſplendeur, & avec toute ſa ſuite. Lorsqu’on jouït d’une autorité réelle, il eſt ridicule de croire que la tempérance & l’austérité d’une vie ſimple rendîſſent mépriſable la Perſonne qui a le pouvoir en main. Depuis l’Empereur jusques au Sergent d’une Paroiſſe, jamais cette ſimplicité & cette modération ne les expoſera au mépris. Caton dans ſon Gouvernement d’Eſpagne, dont il s’acquita avec tant de gloire, n’avoit que trois domeſtiques pour le ſervir. Avons-nous jamais ouï dire qu’aucune Perſonne de ce rang ait jamais été mépriſée pour cette ſimplicité, quand même il aimeroit tendrement la bouteille ? Lorsque ce Grand-Homme marchoit à pied au travers des ſables brûlans de la Libie, prêt à mourir de ſoif, il refuſa de toucher l’eau qu’on lui avoit apportée, avant que tous ſes Soldats en eûſſent bu. Avons-nous jamais lu que cette patience héroïque eut affoibli ſon autorité, ou diminué l’eſtime que ſon Armée avoit conçu pour lui ? Mais pourquoi chercher des exemples ſi éloignés ? Y a-t-il eu depuis pluſieurs Siècles un Prince moins porté à la pompe & au luxe que le Roi de Suède, qui règne aujourd’hui. Entêté du titre de Héros, il a non ſeulement ſacrifié la vie de ſes Sujets, & le bien de ſes États ; mais ce qui eſt plus extraordinaire dans un Souverain, il a renoncé à ſes propres aiſes, & à tous les plaiſirs de la vie, pour ſatisfaire ſon eſprit implacable de vengeance. Cependant, il a été obéi pour la ruïne & pour le malheur de ſon Peuple. Les guerres que ſon autorité deſpotique trop reſpectée entretient, ont presque totalement détruit ſon Roïaume.

Jusques à préſent j’ai prouvé que les plaiſirs réels de tous les Hommes conſidérés dans l’état de Nature, ſont les plaisirs mondains & ſenſuels ; du-moins ſi nous en jugeons par leur conduite. Je dis de tous les Hommes dans l’état de Nature ; parce que les Chrétiens pieux, qui ſont ici les ſeuls exceptés, ne peuvent pas être dits dans l’état de Nature. Ils ſont en effet régénérés, & aſſiſtés d’une manière ſurnaturelle par la Grace Divine. Qu’il eſt étrange de voir tous les Hommes nier ſi unanimement cette vérité ! Demandez, je ne dis pas ſeulement aux Théologiens & aux Moraliſtes de chaque Nation, mais encore à tous les Riches & à tous les Grands, ce qu’ils entendent par plaisirs réels. Tous vous diront avec les Stoïciens, qu’il ne peut y avoir de vrai bonheur dans les objets mondains & corruptibles. Examinez cependant leur conduite, & vous, trouverez qu’ils ne prennent de plaiſir en aucune autre choſe.

Que devons-nous penſer de ce Dilemme ? Aurons-nous ſi peu de charité que de les juger par leurs actions, & de dire que tout l’Univers uſe de colluſion, & que ce n’eſt point leurs ſentimens qu’ils nous rapportent ? Ou, fondés ſur ce qu’ils nous diſent, ſerons-nous aſſez ſots pour les croire ſincères, quoique nos yeux nous apprennent le contraire ? Ou enfin aſſociant ces témoignages contradictoires, ajouterons-nous foi & à nos yeux, & à leurs déclarations, en diſant avec Montaigne qu’ils s’imaginent, & que cependant ils ſont pleinement perſuadés, qu’ils croient fermement ce qu’ils ne croient point encore ? Quelques-uns en impoſent au monde, & ſouhaiteroient qu’on s’imaginat qu’ils croient ce qu’ils ne croient point en effet. Mais le plus grand nombre s’en impoſent à eux-mêmes. Ils ne font pas attention, ou ils ne ſavent pas parfaitement ce que c’eſt que croire. Mais n’eſt-ce point-là faire de tous les Hommes tout autant de Foux, ou d’Impoſteurs ? Pour éviter ce reproche, il nous ſuffira d’indiquer ce que Monſieur Bayle a tâché de prouver au long dans ſes Pensées diverses ſur la Comète. Il y a fait voir que l’Homme eſt une Créature ſi étrange, qu’il agit le plus ſouvent contre ſes principes. Ce que je dis, loin d’être injurieux à la Nature Humaine, eſt tout ce que je puis avancer de plus favorable. On eſt obligé, ou de convenir de ce que j’avance, ou de recourir à une ſolution beaucoup plus injurieuſe à l’Homme.

Cette contradiction qu’on remarque dans la condition de l’Homme, eſt cauſe que la vertu, qui eſt ſi bien connue théorétiquement, eſt ſi rarement pratiquée.

Si enfin l’on me demandoit, où il faut donc chercher ces belles & brillantes qualités des prémiers Miniſtres, & des grands Favoris des Princes, qui ſont ſi magnifiquement décrites dans les Dédicaces, dans les Adreſſes, dans les Épitaphes, dans les Oraiſons Funèbres, & dans les Inſcriptions. Je répondrois que c’eſt dans leur extérieur qu’il faut les chercher, & pas ailleurs. Où chercheriez-vous, je vous prie, l’excellence d’une Statue, que dans cette partie qui ſe préſente à votre vue ? C’eſt ſur cet extérieur travaillé avec art, que le Sculpteur a déploïé toute ſon habileté. C’eſt là ce qu’il a fini & exécuté, ſans qu’il alt touché à ce qui eſt hors de notre vue. Voudriez-vous caſſer la tête de cette Statue, ou lui ouvrir le ſein, pour y chercher le cerveau & le cœur, on vous prendroit pour un vrai ignorant, & vous détruiriez l’Ouvrage. J’ai ſouvent comparé les Vertus des Grands avec de grands Vaſes de Porcelaine, Ils ſe préſentent avec éclat, & ſervent même d’ornement à la cheminée. On croiroit, à en juger par leur groſſeur & par leur valeur, qu’ils peuvent être fort utiles ; mais regardez dans mille, vous n’y trouverez que de la pouſſière, & des toiles d’Araignée.

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