‹ La Fable des abeillesChapitre 17 sur 37 · Remarque P

Remarque P

Page 12. Lignes 12-14.

S I nous remontons juſqu’à l’origine des Nations les plus floriſſantes, nous trouverons que dans les prémiers commencemens de chaque Société, les Perſonnes les plus riches & les plus conſidérables ont été pendant très-long-tems destituées d’un très grand nombre de douceurs de la vie, dont les plus vils & les plus miſérables ſont aujourd’hui en poſſeſſion. Pluſieurs choſes qu’on conſidéroit autrefois comme luxe, ſont préſentement accordées à ceux même qui ſont ſi miſérables & ſi pauvres, qu’ils ſont les objets de la charité publique. Que dis-je ! On les regarde comme ſi néceſſaires, que nous ne croïons pas qu’aucune Créature Humaine pût vivre, ſi elle en étoit privée.

Dans les prémiers Siècles, l’Homme ſe nourriſſoit ſans-doute des fruits de la Terre, ſans aucune préparation. Fatigué, il ſe repoſoit nud, comme les autres Animaux, ſur le giron de ſes Parens. Dans la ſuite, la réflexion & l’expérience ont fait trouver pluſieurs choſes qui contribuent à rendre la vie plus agréable. J’apelle tout cela du luxe ; mais il mérite plus ou moins ce nom, ſuivant le plus ou moins de peines qu’il a fallu pour l’inventer, & ſuivant qu’il eſt plus ou moins éloigné de la primitive ſimplicité. Que de luxe ne trouverons-nous pas, ſi nous ſuivons cette règle !

Nous n’admirons les choſes que tandis qu’elles ſont nouvelles. On ne fait aucune attention à l’excellence des choses qui nous ſont familières. La coutume empêche que nous ne les jugions dignes de notre curioſité. On ſe moqueroit d’une perſonne, qui trouveroit du luxe dans l’habit d’une pauvre miſérable qui n’a qu’une robe de groſſe étoffe que ſa Paroiſſe lui a donné, & une chemiſe groſſière. Cependant examinons la choſe de près.

Quel nombre de gens, quelle quantité de différens métiers, quelle adreſſe, & quelle variété d’inſtrumens ne faut-il pas emploïer, pour finir le drap le plus commun de la Province d’York ! Que de réflexions & d’induſtrie, quelle peine, quel travail, & quel tems doit-il avoir couté avant qu’on ait appris à tirer d’une ſemence, & à préparer une production auſſi utile que l’eſt le Linge ?

N’eſt-ce point une vanité trop curieuſe, qui nous engage à regarder la toile, cette admirable invention, comme quelque choſe de trop commun, pour être emploïée même par les plus pauvres, avant que d’avoir été portée à une parfaite blancheur : œil qu’on ne peut lui donner qu’avec l’aſſiſtance de tous les Elémens, & d’une patience fort induſtrieuſe.

Ce n’eſt pas encore tout. On a fait des fraix immenſes, pour inventer ce ſeul objet du luxe. La blancheur du linge, qui en fait la beauté, dure peu ; enſorte que tous les ſept ou huit jours au plus, on a beſoin de le blanchir. C’eſt donc une charge continuelle pour celui qui le porte. Pouvons-nous réfléchir ſur tout cela, & ne pas ſentir que cette partie de notre habillement eſt due à un étrange raffinement de délicateſſe ? Quoi ! Ceux même qui ſont à la charge de la Paroiſſe, n’ont pas ſeulement du linge fait dans ces Manufactures, qui exige tant de travaux ; mais encore, dès-que ce linge eſt ſale, on lui redonne ſa prémière pureté. Pour cela, on ſe ſert de l’une des plus ingénieuſes, & des plus difficiles compoſitions, dont la Chimie puiſſe ſe vanter. Cette matière étant diſſoute dans l’eau par le moïen du feu, on en prépare la leſſive la plus déterſive, & la plus douce, que l’induſtrie humaine ait été jusques-ici capable d’inventer.

Il eſt certain qu’il fut un tems, où l’on ſe ſeroit ſervi de ces ſublimes expreſſions, pour déſigner les choſes dont je parle. II n’y auroit eu perſonne qui n’en eût parlé ſur le même ton. Mais dans le ſiècle où nous vivons, on donneroit le nom de Fou à une Homme, qui après avoir vu une pauvre Femme avec un morceau de ſavon puant, qui coute quatre ſoux la livre, laver ſa chemiſe d’un écu, qu’elle a porté toute la ſemaine, en parleroit comme d’un raffinement de délicateſſe.

L’Art de braſſer la bière, & celui de faîre le pain, ont été portés par d’inſenſibles degrés au point de perfection où ils ſont maintenant. Pour inventer ces deux Arts tout d’un coup, & à priori, il auroit aſſurément fallu une plus grande connoiſſance de la Nature, & de la Fermentation, que les plus célèbres Philoſophes n’en ont acquis jusques à aujourd’hui. Cependant, les plus vils de notre Eſpèce jouiſſent maintenant des fruits de ces deux inventions. Un Miſérable qui meurt de faim ne fait pas faire une demande plus humble & plus modeſte, que celle d’un morceau de pain, ou celle d’un verre de petite bière.

Les Hommes ont apris par expérience, qu’il n’y avoit rien de plus mollet que les petites plumes & le duvet des Oiſeaux. Ils ont trouvé que mêlées enſemble, elles réſiſteroient mollement par leur douce élaſticité à quelque poids que ce fût, & qu’elles ſe relèveroient d’elles mêmes auſſi-tôt qu’il n’y auroit plus de preſſion, en ſorte qu’on pourroit voluptueuſement dormir deſſus. Il ne faut pas douter que cela n’ait d’abord été inventé pour ſatisfaire la vanité des Grands, & la délicateſſe des Riches. Mais les lits de plumes ſont devenus ſi communs, que l’on conſidère la bourre comme la miſérable reſſource du plus Néceſſiteux. À quel point le luxe n’a-t-il pas été porté ? puisqu’on regarde la douce laine des Animaux, comme trop dure pour y pouvoir prendre ſon repos.

Àla place des Antres, des Huttes, des Chaumières, des Tentes & des Baraques, nous ſommes parvenus à avoir des Maiſons chaudes & bien travaillées. Les plus médiocres Habitations qu’on voit dans les Villes, ſont des Bâtimens réguliers, conſtruits par des Perſonnes habiles dans toutes les proportions de l’Architecture.

Si les anciens Bretons & les Gaulois ſortoient de leurs tombeaux, avec quel étonnément & avec quelle attention ne regarderoient-ils pas, ces vaſtes Bâtimens élevés par-tout pour les Pauvres ? Avec quelle ſurpriſe ne contempleroient-ils pas la magnificence des Hôpitaux Roïaux de Chelsey & de Greenwich, ou de celui des Invalides à Paris, qui les ſurpaſſe tous ? Quand ils verroient le ſoin, l’abondance, le ſuperflu & la pompe avec lesquels ſont traitées dans ces Palais ſuperbes les Perſonnes qui n’ont point de biens, ne diroient-ils pas que ceux qui étoient autrefois les plus Grands & les plus Riches, pourroient avec raiſon envier l’état de ceux de notre tems qui ſont les plus Pauvres ?

Le Pauvre jouït d’un autre luxe réel, quoiqu’il ne ſoit point regardé comme tel ; car il eſt incontestable que les plus Riches dans le Siècle d’Or s’en abſtenoient, je veux parler de l’usage qu’on fait de la chair des Animaux.

Lorsqu’il s’agit d’examiner les coutumes & les mœurs de ſon Siècle, on ne juge jamais du prix ou du mérite réel des choſes. L’Habitude, & non pas la Raiſon, dirige les jugemens des Hommes. Il fut un tems où les Obsèques ſe faiſoient par le feu. Les Cadavres des plus grands Empereurs étoient réduits en cendres. Dans ce tems la Terre étoit le lieu de la ſépulture des Eſclaves, & des plus inſignes Malfaiteurs. Aujourd’hui, l’honneur & la décence demandent qu’on mette en terre les Corps. On ne brûle que ceux qui de leur vivant ſe ſont rendus coupables des crimes les plus atroces. Quelquefois nous regardons des bagatelles avec horreur, & d’autres fois nous pouvons conſidérer des énormités ſans peine. Si nous voïons quelqu’un dans l’Églife ſe promener le chapeau ſur la tête, nous en ſommes ſcandaliſés, quand même ce n’eſt pas dans le tems du Service. Mais ſi dans la rue nous rencontrons le Dimanche au ſoir une demi-douzaine d’Ivrognes, cette vue ne fait que peu ou point d’impreſſion ſur nous. Si une Femme naturellement gaïe s’habille en Homme, ſes Amies diſent qu’elle eſt de bonne humeur. On regarderoit comme un Cenſeur incommode, celui qui y trouveroit beaucoup de mal. Mais perſonne ne s’aviſa jamais de blâmer un pareil déguiſement ſur le Théatre. Les Dames mêmes les plus vertueuſes le permettront ſans peine à une Actrice, encore que dans cet habillement tout le monde voie à plein ſes jambes & ſes cuiſſes. Mais ſi la même Femme, après avoir remis ſes habits ordinaires, laiſſoit voir ſa jambe juſques au haut du genou, elle paſſeroit pour une Actrice très-immodeste, il n’y a perſonne qui ne la regardât comme une impudente. Appliquons au cas préſent ces obſervations.

J’ai ſouvent pensé que ſans cette tirannie que la coutume uſurpe ſur nous, les perſonnes d’un naturel bon & débonnaire ne ſe réſoudroient jamais à tuer autant d’Animaux pour leur nourriture journalière, tandis que la Terre fertile prendra ſoin de fournir abondamment à ſes Enfans une variété de productions exquiſes, propres à les entretenir. Je ſai que la Raiſon n’excite la compaſſion que bien foiblement. Auſſi ne ſuis-je point ſurpris que les Hommes aïent ſi peu de pitié de Créatures auſſi imparfaites que les Écreviſſes, les Huitres, & les Pétoncles. Les Poiſſons ſont muets ; leur formation intérieure, ainſi que leur figure extérieure, different de la nôtre ; ils n’expriment pas la douleur que nous leur faiſons reſſentir, d’une manière qui frappe nos organes : ils n’eſt donc pas ſurprenant, ſi leur affliction ne nous touche pas. Pour être ému par la pitié, il faut que les ſymptômes de la miſère frappent immédiatement nos ſens. J’ai vu des perſonnes qui auroient tué avec plaiſir pluſieurs Oiseaux, émues au bruit que faiſoit à la broche une Écreviſſe de Mer encore vivante. Mais il y a des Animaux plus parfaits, tels que ſont la Brebis & le Rœuf, dont le cœur, le cerveau & les nerfs different très peu des nôtres. La ſéparation des eſprits avec le ſang, les organes des ſens, & par conſéquent l’attouchement ſont les mêmes que dans les Créatures Humaines. Il m’eſt impoſſible de concevoir comment un Homme, qui n’eſt pas endurci dans le ſang & dans le carnage, peut voir ſans peine la mort violente & les longues angoiſſes de ces innocens Animaux.

Pour répondre à ce reproche, on croit qu’il ſuffit de dire que tout étant donné pour le ſervice de l’Homme, il ne ſauroit y avoir de cruauté à faire ſervir les Créatures Animées à l’uſage pour lequel elles ſont deſtinées. J’ai entendu bien des perſonnes faire cette réponſe, qui cependant étoient forcées de convenir intérieurement qu’elle n’étoit pas ſolide. Prenez dix perſonnes dans la multitude, vous n’en trouverez pas une, à moins qu’elle n’ait été élevée dans la tuérie, qui voulût être Boucher. Je doute même, ſi jamais il y a eu perſonne qui ait pu pour la prémière fois tuer un Poulet, ſans reſſentir quelque répugnance. On ne peut déterminer certaines perſonnes à goûter de quelques Animaux qu’elles ont vu tous les jours, & qu’elles ont connu tandis qu’ils étoient encore en vie. D’autres bornent leur ſcrupule à leurs propres Volailles, & ils refuſent de manger des Animaux qu’ils ont nourri, & dont ils ont eu ſoin. Cependant ces mêmes perſonnes mangeront de bon cœur & ſans remords du Bœuf, du Mouton, & de la Volaille, qu’on aura acheté au Marché ou à la Boucherie. Il paroît, ce me ſemble, dans cette conduite, quelque choſe de ſemblable au ſentiment intérieur que l’on reſſent à l’idée de quelque faute. Il ſemble qu’on veuille par-là ſe délivrer de l’imputation du crime qu’on croit attaché à l’action commiſe, en éloignant de ſoi l’objet du crime. Je découvre dans cette manière d’agir, des reſtes ſenſibles de la pitié & de l’innocence primitive : reſtes précieux, que tout le pouvoir arbitraire de la coutume, & la violence du luxe, n’ont pas encore été capables d’étouffer. On me dira que le fondement ſur lequel je bâtıs eſt une folie, puisque les personnes ſenſées ne ſont point coupables de ces foibleſſes. Je l’avoue : mais puiſque ce ſentiment procède d’un ſentiment réel & inhérent à notre nature, cela ſuffit pour démontrer que nous ſommes nés avec une répugnance à tuer, & par conſéquent à manger les Animaux. Il ſeroit impoſſible qu’un appétit naturel nous portât conſtamment à faire nous-mêmes, ou à déſirer que les autres fiſſent des actions que nous avons naturellement en aversion. Il faudroit ſans-doute qu’un appétit ſi contradictoire fût inſenſé.

Chacun fait que les Chirurgiens ſont ſouvent contraints de faire ſouffrir cruellement leurs Patiens, pour guérir leurs plaies & leurs fractures dangereuſes, pour couper des membres, & pour faire d’autres opérations terribles. Plus les cas qu’ils rencontrent ſont deseſpérés & fâcheux, moins les cris & les ſouffrances de leurs Patiens les touchent.

C’eſt auſſi pour cette raiſon que les Loix d’Angleterre, attentives à la vie des Sujets, ne permettent point aux Chirurgiens d’être un des Jurés pour juger quelqu’un à mort. Elles ſuppoſent que l’occupation de ces gens-là eſt propre à les endurcir, & à éteindre en eux cette tendreſſe, ſans laquelle perſonne n’eſt capable de mettre un juſte prix à la vie de ſes Citoïens. Si nous ne devons point nous embarraſſer de tout ce que nous pouvons faire aux Brutes, & ſi l’on s’imagine qu’il n’y a point de cruauté à les tuer, pourquoi de toutes les Vocations n’y a-t-il que les Bouchers & les Chirurgiens qui ſoient exclus du nombre des Jurés ?

Je ne preſſerai aucune des raiſons que Pythagore & pluſieurs Sages ont alléguées contre la barbarie qu’il y a à manger de la viande, je me ſuis peut-être déjà trop écarté de mon ſujet. Si le Lecteur encore peu ſatisfait en veut davantage ſur cet article, je le prie de lire avec attention la Fable ſuivante, Mais ſi déjà ennuïé de cette matière, il la mépriſe, il peut la laiſſer, & être perſuadé qu’il m’obligera également, quelque parti qu’il prenne.

Le Marcband & le Lion.

FABLE.

Un MARCHAND Romain, durant la prémière Guerre Punique avoit fait naufrage ſur la Côte d’Afrique. Ce malheureux Maître, accompagné d’un ſeul Eſclave, prit terre avec beaucoup de peine. Occupés l’un & l’autre à chercher du ſecours, ils furent rencontrés par un Lion d’une grandeur énorme. Ce Lion, iſſu de la race de ceux que l’illuſtre Eſope a célébrés, ſavoit non ſeulement diverſes langues, mais il paroiſſoit de plus parfaitement instruit des affaires humaines. L’Eſclave eſfraïé monta promtement ſur un arbre ; mais ſon Maître, qui ne s’y crut point en ſureté, s’étant rappellé tout ce qu’il avoit entendu dire de la généroſité du Lion, vint ſe proſterner devant lui, avec toutes les marques de la ſoumiſſion la plus reſpectueuſe.

Le Lion, qui avoit depuis peu appaiſé ſa faim, lui ordonna de ſe lever. Cependant, en le laiſſant dans la crainte d’être dévoré, il l’aſſura qu’il ne le toucheroit pas, s’il lui alléguoit quelques raiſons paſſables, pour prouver qu’il ne devoit pas être déchiré. Le Marchand obéit. Raſſuré par ces lueurs d’eſpérance, il fit un récit pathétique du naufrage qu’il avoit eſſuïé. Il crut exciter par-là la pitié du Lion généreux, qu’il louoit en même tems avec beaucoup d’éloquence. Mais jugeant par la contenance de l’orgueilleux Animal, que la flatterie & les beaux mots feroient peu d’impreſſion ſur lui, il s’attacha à des argumens d’une plus grande ſolidité. Étalant donc avec art l’excellence de la Nature Humaine & de ſa capacité, il repréſenta qu’il n’étoit pas vraiſemblable que les Dieux ne l’eûſſent pas deſtiné pour un meilleur uſage, que pour être dévoré par les Bêtes féroces. Le Lion, à ces mots devenu plus attentif daigna de tems en tems répondre à l’Orateur, jusqu’à ce qu’enfin, ennuïé de ces longs diſcours, il l’interrompit, & ils eurent entr’eux le Dialogue ſuivant.

Le Lion.

Oh Animal également vain & avide ! Toi qui, conduit par la vanité & par ton avarice, as quité ton païs natal où tu pouvois trouver abondamment de quoi ſatisfaire tes beſoins naturels, tu parcours les Mers orageuſes, tu grimpes ſur les Montagnes dangereuſes pour te procurer le ſuperflu. Quelle eſt donc l’excellence que ton Eſpèce a par-deſſus la nôtre ? Si les Dieux t’ont donné une ſupériorité ſur toutes les Créatures, pourquoi timide & rampant ſupplies-tu aujourd’hui un Inférieur ?

Le Marchand.

Notre ſupériorité ne conſiſte pas dans les forces corporelles, mais dans celles de l’entendement. Les Dieux nous ont doné d’une ame raisonnable, qui quoiqu’inviſible eſt ce que nous avons de meilleur.

Le Lion.

Je ne veux rien toucher de ta perſonne, que ce qui eſt bon à manger. Mais pourquoi l’eſtimes-tu tant à cauſe de cette partie qui eſt inviſible ?

Le Marchand.

Parce qu’elle eſt immortelle, & qu’elle ſera récompenſée après la mort pour les actions de cette vie ; & parce que le Juſte jouïra dans les Champs Élisées, avec les Héros & les Demi-Dieux, d’une félicité & d’une tranquilité éternelle.

Le Lion.

Quelle vie as-tu donc menée ?

Le Marchand.

J’ai honoré les Dieux, & j’ai tâché d’être utile aux Hommes.

Le Lion.

Pourquoi donc crains-tu la mort, ſi tu crois les Dieux auſſi juſtes que tu l’as été ?

Le Marchand.

J’ai une Femme & cinq petits Enfans, qui tomberont dans la miſère s’ils me perdent.

Le Lion.

J’ai deux Lionceaux, qui ſont encore trop jeunes pour trouver le moïen de vivre par eux-mêmes. Preſſés maintenant de la faim, ils doivent actuellement mourrir de miſère, ſi je ne leur apporte rien pour les ſoulager. Tes Enfans ſe tireront bien d’affaire ſans toi ; du-moins ils ne ſeront pas plus malheureux à cet égard quand je t’aurai mangé, qu’ils l’auroient été ſi tu étois péri dans le naufrage.

Quant à l’excellence des Eſpèces, la rareté en a toujours hauſſé le prix : ce ſont-là vos principes. Or pour un million d’Hommes, il y a à peine un Lion. D’ailleurs, il y a peu de ſincérité dans la grande vénération que l’Homme affecte d’avoir pour ſon Eſpèce. Chacun, il est vrai, prévenu d’un amour-propre inſenſé, a pour ſoi-même beaucoup de conſidération, mais il n’en a que fort peu pour ſes ſemblables. C’eſt une folie que de ſe glorifier de la tendreſſe que vous avez pour vos jeunes Enfans, du ſecours que vous leur donnez, & de la peine longue & exceſſive que vous prenez pour les élever. C’eſt une ſuite de l’inſtinct que la Nature vous a imprimé. Or l’expérience apprend que la Nature prévoïante a toujours proportionné la force de cet instinct à l’imbécillité des Petits de chaque Eſpèce. L’Homme né ſujet à un grand nombre de beſoins, deſtitué de tout ſecours, devoit être plus ſoigné. Si l’Homme eſtimoit réellement ſon Eſpèce, comment ſeroit-il poſſible que ſouvent dix mille Hommes, & quelquefois cent mille fuſſent détruits, pour ſatisfaire le caprice de deux ſeuls Mortels ? Tous les Hommes de chaque claſſe mépriſent ceux qui leur ſont inférieurs. Si vous pouviez pénétrer dans le cœur des Rois & des Princes, vous en trouveriez à peine quelques-uns, qui eſtimaſſent autant la plus grande partie de la Multitude qu’ils gouvernent, que la Multitude eſtime le Bétail qui lui appartient. Sans ce mépris réel que les Monarques ont pour leurs semblables, pourquoi tâcheroient-ils de ſe faire deſcendre des Dieux immortels, quoique ſeulement d’une manière illégitime ? Pourquoi tous les Princes permettroient-ils qu’on s’agenouillat devant eux ? Pourquoi prendroient-ils tant de plaisir à ſe voir rendre des Honneurs Divins ? Ne veulent-ils pas inſinuer par tout cela, qu’ils ſont d’une nature plus ſublime & plus relevée que leurs Sujets ?

Je ſuis une Bête féroce, je l’avoue ; mais je ſoutiens qu’on ne doit donner l’épithète de cruelle qu’aux Créatures qui, par malice ou par inſenſibilité, éteignent la pitié naturelle qui leur avoit été imprimée. Le Lion né ſans compaſſion ſuit l’inſtinct de ſa nature. Les Dieux nous ont ordonné de vivre de notre proie, & de la chair des autres Animaux ; & tandis que nous en pouvons trouver de morts, nous n’allons jamais à la chaſſe des vivans. L’Homme eſt le ſeul qui ſoit aſſez méchant, pour ſe faire de la mort des autres un divertiſſement barbare. La Nature avoit appris à votre eſtomac à ne demander que des Végétaux. Mais votre paſſion violente pour la Variété, & votre fureur inſenſée pour la Nouveauté, vous ont pouſſé à détruire les Animaux ſans raiſon & ſans néceſſité. Vous avez perverti votre nature ; & vos appétits ſe ſont tournés, ſuivant que votre vanité, votre luxe & vos plaiſirs inſenſés l’ont voulu. Les eſprits animaux, & la chaleur intérieure du Lion ſont tels, que la fermentation qu’ils cauſent dans ſon eſtomac, eſt capable de conſumer & de diſſoudre la peau la plus coriace, les os les plus durs, & par conſéquent la chair de tous les Animaux ſans exception. Au contraire, votre eſtomac eſt ſi délicat, que ſa chaleur foible, & peu agiſſante, ne peut digérer que les parties les plus tendres des Animaux ; encore faut-il qu’elles aïent été auparavant plus de la moitié digérées par le feu artificiel. Malgré tout cela, quel Animal avez-vous épargné pour ſatisfaire les caprices d’un appétit languiſſant ? Je l’appelle languiſſant : Car qu’est-ce que la faim de l’Homme, ſi on la compare avec celle du Lion ? Votre appétit, lors même qu’il eſt le plus grand, vous affoiblit ; le mien me rend furieux. Souvent j’ai eſſaïé de modérer la violence de ma faim avec des racines & des herbes, mais en vain. Rien ne peut abſolument l’appaiſer que beaucoup de viandes.

Cependant, malgré la violence de notre faim, les Lions ont ſouvent reconnu des bienfaits qu’ils avoient reçu ; mais l’Homme ingrat & perfide ſe nourrit de la Brebis, qui l’habille. Que dis-je ! Il n’épargne pas même ſes Petits, qu’il a ſous ſes foins & en ſa garde. Vous dites que les Dieux ont fait l’Homme Maître de toutes les autres Créatures. Quelle n’eſt donc pas ſa tirannie de les détruire cruellement par ſimple délicateſſe ? Dites plutôt, Animal volage & timide, que les Dieux vous ont faits pour la Société, & qu’ils ont voulu que des millions d’Hommes, bien unis enſemble, compoſâſſent le fort Léviathan. Le Lion, quoique ſeul, a quelque domination ſur les œuvres de la Création. Mais qu’est-ce qu’un Homme ? Ce n’eſt qu’une très-petite particule, qu’un petit atôme d’une grande Bête ?

La Nature exécute conſtamment tout ce qu’elle s’eſt propoſée. Ainſi on ne court aucun risque de ſe tromper, en jugeant de ce que la Nature s’eſt proposé par les effets qu’elle produit. Si la Nature avoit eu intention que l’Homme entant qu’Homme, & enſuite de la ſupériorité de ſon Eſpèce, dominât ſur tous les autres Animaux, le Tigre, que dis-je ! la Baleine & l’Aigle obéiroient même à ſa voix.

Mais ſi vous nous ſurpaſez par rapport à l’eſprit & à l’entendement, le Lion ne doit-il pas, par déférence pour cette ſupériorité, ſuivre les maximes établies parmi les Hommes ? Or rien n’est plus ſacré parmi-eux que cette règle, la Raison du plus fort est toujours la meilleure. Des multitudes entières ont conſpiré & ſont venues à bout de détruire un ſeul Homme, que les Dieux, à ce qu’elles diſoient, leur avoient donné pour Supérieur. Souvent on a vu un ſeul ruïner & faire périr toute une multitude, qu’il avoit juré ſur les Autels de défendre & de protéger. L’Homme n’a jamais reconnu la ſupériorité d’un Être qui n’avoit pas en partage la puiſſance. Pourquoi en agirois-je donc autrement ? L’excellence dont je me vante, eſt viſible. Tous les Animaux effraïés tremblent à la vue du Lion, & ce n’est point par une terreur panique. Les Dieux m’ont donné de la célérité pour atteindre ma proie & des forces pour vaincre tout ce que j’attrappe. Où eſt la Créature qui ait des dents & des griffes, comme moi ? Conſidérez l’épaiſſeur de ces ſolides machoires, regardez-en la largeur, & ſentez la fermeté de ce cou charnu & robuſte. La Bête Fauve la plus légère, le Sanglier le plus féroce, le Cheval le plus vigoureux, & le Taureau le plus furieux, ſont ma proie. Le Lion parla ainſi, & le Marchand s’évanouït.

Le Lion, à mon avis, a pouſſé trop loin ſes conſéquences. J’avoue cependant qu’on peut nous reprocher notre cruauté. Pour amollir la chair des Animaux mâles, nous prévenons par une opération fort commune, mais fort barbare, la fermeté que leurs tendons & leurs fibres auroient ſans cela. Je crois que toute Créature Humaine doit être émue, en réfléchiſſant ſur les ſoins cruels avec lesquels on engraiſſe ces Bêtes pour la tuérie. Peut-on, ſans être touché de compaſſion, ſe repréſenter un Bœuf déjà grand, quoiqu’encore jeune, renverſé & tout étourdi d’une dizaine de grands coups qu’il a reçu de ſon Bourreau ? Sa tête armée eſt liée avec des cordes contre la terre. On lui fait au goſier une plaie large & profonde. Quel Mortel peut entendre ſans compaſſion ſes douloureux mugiſſemens, interrompus par le ſang qui coule à grands flots ? Qui peut ouïr les ſoupirs amers qui marquent la violence de ſes angoiſſes, & les gémiſſemens profonds qu’il pouſſe ? Voïez ſon cœur encore vif palpiter. Jettez les yeux ſur ces membres, qui par de violentes convulſions tremblent & s’agitent. Son ſang fumant ruiſſèle, ſes yeux deviennent obſcurs & languiſſans. Contemplez ſes débattemens, ſes abbois, & les derniers efforts qu’il fait pour s’arracher à une mort qu’il ne peut éviter ; mouvemens qui ſont des marques aſſurées de la fatalité de ſa deſtinée qui approche. Quand une Créature donne des preuves auſſi convaincantes, & auſſi inconteſtables des terreurs qu’elle éprouve, des douleurs & des tourmens qu’elle reſſent, peut-il y avoir de Sectateur de Descartes ſi endurci au ſang, qui ſaiſi de compaſſion n’abandonne la ridicule Philoſophie de ce vain Raiſonneur.

Page 1