Remarque Q
Page 18. Lignes 15.
L Orsque les Hommes n’ont pas de grands revenus, & qu’ils ſont en même tems honnêtes, c’eſt alors ſeulement qu’ils ſont œconomes & tempérans. La rance dans la Morale, eſt cette Vertu qui porte les Hommes à s’abſtenir du ſuperflu. Mépriſant les moïens pénibles que l’Art a inventé pour procurer l’aiſe & le plaiſir, ils ſe contentent de la ſimplicité naturelle des choſes. Modérés dans la jouïſſance de ces mêmes objets, leur cœur n’eſt point agité par la convoitiſe. La Tempérance ainſi limitée eſt peut être plus rare que pluſieurs ne ſe l’imaginent. Mais on entend généralement par cette Vertu, une qualité plus commune, & qui conſiſte à tenir un certain milieu entre la Prodigalité & l’Avarice, en panchant plutôt vers le dernier vice.
Cette prudente œconomie, que quelques-uns appellent ménage, eſt la méthode la plus certaine que les Particuliers ſuivent pour augmenter les richeſſes de leur Famille. D’où quelques-uns concluent que dans tout païs, ſoit qu’il ſoit ſtérile ou fécond, la même méthode doit toujours produire le même effet ſur la Nation en général. On croit, par exemple, que l’Anglois pourroit être beaucoup plus riche qu’il n’eſt, s’il étoit auſſi frugal que quelques-uns de ſes Voiſins. Je ſuis perſuadé que c’eſt une erreur. Pour le prouver, je renverrai le Lecteur à ce que j’ai dit ſur ce ſujet, dans une des Remarques précédentes. J’ajouterai cependant encore ici quelques réflexions.
L’Expérience nous aprend prémièrement, que les Hommes diffèrent autant dans leurs inclinations, qu’ils varient dans leurs vues, & dans la manière dont ils apperçoivent les choses. L’un eſt porté à l’amour des richeſſes, l’autre à la prodigalité, & un troiſième au ménage. Je remarque en ſecond lieu que les Hommes ne ſe corrigent jamais, ou du moins qu’ils ſe corrigent très-rarement de leurs paſſions favorites. Si quelque choſe produit du changement dans leurs inclinations naturelles, ce n’eſt ni la Raiſon, ni les Préceptes ; mais c’eſt toujours quelque révolution dans leur état, ou dans leur fortune. Si nous réfléchiſſons ſur ces obſervations, nous trouverons que pour rendre le général d’une Nation prodigue, il faut que le produit du Païs ſoit conſidérable à proportion de ſes Habitans ; puiſque les choſes dont ils ſont prodigues, doivent être à bon marché. Rien au contraire n’eſt plus propre à rendre le général d’une Nation frugal, que ſi le néceſſaire de la vie étoit rare, & par conſéquent cher. Que les habiles Politiques faſſent donc ce qu’ils trouveront à propos, la prodigalité & la frugalité d’un Peuple en général dépendront, & ſeront toujours proportionnées, malgré leurs ſpéculations & leurs ſoins, à la fertilité & au produit du Païs, au nombre des Habitans, & aux taxes qu’ils doivent païer. Si quelqu’un vouloit réfuter ce que j’ai dit, ils n’a qu’à prouver par l’Hiſtoire, qu’il y a eu dans le Monde quelque Nation frugale, qui n’étoit pas en même tems pauvre.
Examinons auſſi qu’eſt-ce qui peut aggrandir & enrichir une Nation. Les prémiers biens que chaque Société déſire, ſont un Terroir fertile, un Climat heureux, un Gouvernement doux, & à proportion plus de terrain qu’il n’y a d’Habitans. Ces avantages ſont propres à rendre les Citoïens ſociables, bons, aimables, honnêtes & ſincères. Dans cet état ils peuvent être auſſi vertueux que leur nature le permet. Leurs vertus ne feront pas le moindre tort au Public ; ils peuvent donc être auſſi heureux qu’il leur plaît. Mais privés des Arts & des Sciences, ils ne peuvent être tranquiles qu’auſſi longtems que leurs Voiſins les laiſſeront jouir de leur innocent repos. Ils doivent néceſſairement être pauvres, ignorans, & preſqu’entièrement deſtitués de ce que nous apellons les douceurs de la vie. Un juſte-au-corps ſimple, une nourriture paſſable, voilà tout ce que leurs Vertus Cardinales les engageront à ſe procurer. Des plaiſirs indolens, une ſtupide innocence, voilà ce que vous trouverez parmi eux. Comme vous n’aurez pas à craindre des vices éclatans, auſſi ne devez vous pas y chercher des vertus brillantes. Jamais l’Homme ne s’anime avec tant de vigueur, que lorſqu’il eſt excité par des déſirs. Tandis que ſes déſirs ſeront tranquiles, & qu’il n’y aura pas quelque objet conſidérable qui les excite, l’excellence de l’Homme, & ſa capacité, demeureront cachées. Sans l’influence des paſſions cette lourde Machine eſt ſemblable à un vaſte Moulin dans un moment de calme.
Voulez-vous rendre une Société conſidérable & puiſſante ? mettez en jeu les paſſions de ceux qui la compoſent. Partagez le terrain, quand même avec leur portion ils n’auroient pas aſſez pour faire des épargnes ; la poſſeſſion de ces biens les rendra avides. Réveillez-les de leur oiſiveté, ſeulement en les raillant, ou par des louanges ; leur vanité les fera bientôt travailler avec ardeur. Inſtruits dans le Commerce & dans les Arts, vous leur donnez en même tems de l’envie, de la jalouſie, & de l’émulation. Pour augmenter le nombre des Habitans, érigez diverſes Manufactures, & ne laiſſez aucun terrain en friche. Que tous les Peuples, tranquiles poſſeſſeurs de leurs biens, ſoient inviolablement défendus contre d’injuſtes Agreſſeurs, que les privilèges ſoient égaux pour tous les Particuliers. Ne ſouffrez pas que perſonne faſſe que ce qui eſt légitime, mais ſurtout qu’il ſoit permis à chacun de penſer comme il veut. Un Païs où ceux qui travaillent ſont protégés, où toutes ces maximes ſont obſervées, toujours ſuffisamment peuplé, ne peut manquer d’Habitans auſſi longtems qu’il y en aura ſur la Terre.
Si vous voulez avoir des Peuples Guerriers & courageux, tournez leur eſprit & leurs exercices du côté de la Diſcipline Militaire ; profitez avec adreſſe de leurs allarmes ; flattez leur vanité avec art, & ſans vous relâcher jamais.
Voudriez-vous de plus rendre la Nation opulente, ſavante, & polie ? Aprenez-lui d’abord à commercer avec les Peuples Étrangers, & s’il eſt poſſible à aller ſur Mer. Pour en venir à bout, n’épargnez ni travail, ni induſtrie ; qu’aucune difficulté ne vous rebute. Avancer la Navigation, chérir le Marchand, encourager le Négoce dans toutes ses branches, voilà les moïens de rendre une Nation opulente. Là où les Richeſſes abondent, bientôt les Arts ingénieux & les Sciences y fleuriſſent. Par le ſecours de ces maximes emploïées avec adreſſe, un Politique habile rendra bientôt une Nation puiſſante, fameuſe, & floriſſante.
Mais ſouhaitteriez-vous d’avoir une Société où les règles de la frugalité & de l’honnêteté fuſſent généralement obſervées ? le meilleur moïen que la Politique puiſſe emploïer pour y réuſſir, eſt d’entretenir les Hommes dans leur ſimplicité naturelle. Ne faites aucun effort pour augmenter le nombre des Habitans. Reſſerrez-les dans leur Païs, ne ſouffrez pas qu’ils aïent quelque communication avec les Étrangers, crainte qu’ils ne connoiſſent le ſuperflu qui y règne. Éloignez-les de tout, ce qui pourroit exciter leurs déſirs, empêchez-les de perfectionner leur entendement. L’avarice & le luxe ainſi bannis, les richeſſes étrangères & les tréſors dédaigneront d’aborder dans une terre où l’on ne connoîtra pas leur prix, & d’où leurs fidèles adorateurs ſont exclus. Là où le Commerce fleurit, la fraude s’y fourre avec ſes perfides compagnes. Être élevé avec art, & être ſincère, ſont deux choſes incompatibles. À meſure que l’Homme avance en connoiſſances, & que ſes manières ſe poliſſent, ſes déſirs augmentent à proportion, les vices ſe multiplient de même. Devenu plus ingénieux, l’on apprend le dangereux art de raffiner ſes appétits.
Que le Hollandois attribue, tant qu’il voudra, ſon état préſent à la frugalité de ſes Ancêtres. La ſage politique des prémiers Pères de cette puiſſante République les porta à négliger tout pour avancer le Commerce & faire fleurir la Navigation. Avec une application infatigable ils ont toujours emploïé les moïens les plus efficaces pour accroître le Négoce en général. Chez eux les Hommes jouïſſent de la liberté de conſcience, privilège le plus ſacré que la Raiſon poſſède. Voilà les vraies cauſes de leur grandeur. Ce morceau de terre, jadis ſi mépriſable, eſt devenu par cette habile politique une République conſidérée par les principales Puiſſances de l’Europe.
Ils n’avoient point été díſtingués par leur frugalité, avant que Philippe II Roi d’Espagne commençat à exercer contr’eux les fureurs d’une tyrannie inouïe. Leurs loix furent foulées aux pieds. Les droits les plus autentiques, & les privilèges de la Nation lui furent enlevés. La conſtitution du Gouvernement fut renverſée. D’illuſtres Victimes furent condamnées & ſacrifiées, ſans forme juridique de procès, à la haine d’un Prince vindicatif. Les plaintes légitimes & les remontrances reſpectueuſes étoient punies auſſi ſévèrement qu’une injuſte réſiſtance. On maſſacroit ceux qui par une fuite prudente abandonnoient une Patrie déſolée. Des Soldats avides de proie pilloient leurs biens. Un Peuple accoutumé pendant une longue ſuite de ſiècles à un Gouvernement fort doux, ne pouvoit longtems ſupporter de telles violences. De tout tems ils avoient jouï de privilèges plus conſidérables qu’aucune Nation voiſine : comment auroient-ils pu porter un joug ſi peu accoutumé ? Ils préférèrent donc de périr plutôt les armes à la main, que par celles des cruels Exécuteurs d’un Conſeil ſanguinaire.
Conſidérons d’un côté les forces puiſſantes de l’Espagne, & de l’autre les circonſtances fâcheuſes dans leſquelles les États réduits à la miſère ſe trouvoient. Spectacle étonnant ! Jamais on ne viţ deux Puiſſances combattre à armes plus inégales. Cependant telle fut la réſolution & le courage de ces généreux Républicains, que ſept petites Provinces réunies ſe défendirent contre la Nation la plus grande & la mieux diſciplinée de l'Europe. Plutôt que de devenir les innocentes victimes de la fureur Eſpagnole, ils ſoutinrent la guerre la plus longue & la plus ſanglante dont il ſoit fait mention dans l’Hiſtoire ancienne & moderne. Contens de vivre avec la plus petite partie de leur revenu, ils emploïèrent le reſte à se défendre contre ces impitoïables Ennemis. Vivement touchés de ces malheurs, déterminés par les duretés d’une guerre qui déchiroit le ſein de la Patrie, on les voit d’abord ſe retrancher, & vivre avec une frugalité extraordinaire. Quatre vingts ans s’écoulèrent avant qu’ils vîſſent finir leurs allarmes ; & pendant ce long intervalle ils ne purent que contracter l’habitude de la frugalité. Mais tout leur art d’économiſer, & leurs manières frugales de vivre, ne les auroient jamais mis en état de tenir tête à un Ennemi ſi puiſſant, ſi en même tems ils n’avoient ſçu par leur induſtrie faire fleurir la Navigation en général, & la Pêche en particulier. Par-là ils ſuppléèrent aux beſoins & aux deſavantages naturels qu’ils avoient à ſurmonter.
Le Païs eſt ſi petit & eſt ſi peuplé, que les terres ne peuvent pas nourrir la dixième partie des Habitans. À peine trouveriez-vous un pouce de terrain qui ne ſoit cultivé. La Hollande eſt remplie de grandes Rivières ; elle eſt plus baſſe que la Mer, qui l’inonderoit à chaque marée, ou la ſubmergeroit durant l’hiver, ſi cet Élément furieux n’étoit retenu dans ſes bornes par de vaſtes Dunes, ou par de puiſſantes Digues. L’entretien des Dunes, & la réparation des Digues, des Écluſes, des Quais, des Ponts, des Moulins, & des autres choſes dont ils ſont obligés de ſe ſervir pour garantir leur Païs d’une inondation générale, leur coute des ſommes très-conſidérables. Si l’on mettoit un impôt général de quatre ſchellings par livre ſur tous les biens de terre, cela ne ſuffiroit point pour ſubvenir à toutes ces dépenses.
Eſt-il étonnant qu’un Peuple dans de telles circonstances, chargé outre cela de plus grandes taxes qu’aucune autre Nation, fut obligé d’être économe ? Pourquoi donc ſerviroient-ils de modèle aux autres Peuples beaucoup plus riches en eux-mêmes, plus heureuſement ſitués, & qui outre cela ont, proportion gardée au même nombre d’Habitans, un terrain dix fois plus étendu ? Nous achetons & nous vendons aux mêmes Lieux, mais on ne peut pas dire que les vues des Hollandois & de l’Anglois ſoient les mêmes. Auſſi l’intérêt & les vues politiques des deux Nations par rapport à l’économie particulière ſont fort différentes. Il eſt de leur intérêt d’être frugaux, & de dépenſer peu ; parce que tout leur vient du dehors, excepté le Beurre, le Fromage & le Poiſſon, dont ils mangent, ſurtout du poiſſon, trois fois autant que le même nombre de perſonnes le fait en Angleterre. Il eſt de notre intérêt de manger beaucoup de Bœuf & de Mouton, afin de foutenir le Fermier, & d’améliorer davantage notre terrain, qui fournit aſſez pour notre entretien, & qui produiroit la moitié plus s’il étoit bien cultivé.
Le Hollandois a peut-être plus d’argent comptant, & d’embarquemens que nous ; mais il faut conſidérer tout cela, comme les outils avec lesquels ils travaillent. C’eſt ainſi qu’un Voiturier peut avoir plus de Chevaux, qu’un Homme qui a dix fois plus de bien que lui. Un Banquier riche ſeulement de quinze à ſeize cens livres ſterling, peut avoir en caiſſe à l’ordinaire plus d’argent, qu’un Gentilhomme qui a deux mille livres ſterling de revenu annuel. Celui qui tient trois ou quatre Voitures de louage eſt à un Seigneur qui tient un Caroſſe, ce que le Hollandois eſt à l’Anglois. Les prémiers n’aïant rien chez eux que le Poiſſon, ſont comme les Voituriers, ou ceux qui tranſportent les Marchandises ſur mer pour le reſte du Monde, tandis que la baſe du Commerce des Anglois dépend principalement de leur produit.
Ce qui rend ſurtout les Hollandois ménagers, c’eſt la force & la quantité des impôts qu’ils doivent païer, la rareté du terrain, & les autres circonstances qui occaſionnent la cherté, des vivres. Une comparaiſon établira cette remarque. Il y a dans la Province de Hollande des tréſors immenſes, le Commerce y fleurit. La terre y eſt presque d’un auſſi grand prix que le fumier, & elle y eſt généralement très-cultivée. Dans la Gueldre & dans l’Overyſſel il y a à peine quelque commerce, & l’argent y eſt rare. Le terroir y eſt médiocre, & de vaſtes bruïères demeurent incultes. Les Habitans de ces Provinces, quoique plus pauvres, ſont cependant moins avares & plus hoſpitaliers que ceux de la Hollande. Quelle est la raison de ce phénomène ſingulier ? Elle est toute ſimple. Les taxes ſur la plupart des choſes ſont moins exorbitantes, & il y a plus de terrain à proportion des Habitans. Les plus grands impôts étant en Hollande ſur le Manger, le Boire & le Chauffage, c’eſt auſſi ſur la bouche que le Hollandois épargne. Mais les meubles dans cette même Province ſont plus riches, les habits plus propres que dans les autres.
Ceux qui ſont frugaux par principe, le ſont également en tout mais le Hollandois économiſe uniquement ſur les choſes qui étant d’un uſage journalier ſe conſument d’abord. Ils agiſſent tout autrement par rapport aux choſes qui durent long-tems. Prodigues en Peintures & en Marbres, ils ſont extravagans jusques à la folie en Bâtimens & en Jardins. Vous trouverez dans les autres Païs des Palais vaſtes & ſuperbes, qui appartiennent à des Princes : on ne doit pas les chercher dans une République, où l’égalité eſt auſſi exactement obſervée que dans celle-ci. Mais dans toute l’Europe vous ne trouverez pas des maiſons particulières auſſi ſomptueuſes ni auſſi magnifiques que le ſont une grande quantité des maiſons des Marchands, & des autres Habitans d’Amsterdam, & de quelques autres grandes Villes de la Province de Hollande. Aucun Peuple de la Terre ne dépenſe pour ſe loger, une auſſi grande partie de ſon bien que les Hollandois.
L’année 1671. & le commencement de 1672. furent des tems critiques pour cette Province. Jamais depuis que la République étoit établie, elle ne s’étoit vüe dans une plus grande extrémité, ni ſes affaires dans un état plus affreux. Les Obſervations du Chevalier Guillaume Temple ſur les Mœurs & ſur le Gouvernement de ces Peuples, ont été faites environ ce tems-là, comme il paroît par différens paſſages de ſes Mémoires. C’eſt à cet Auteur qu’on doit ce qu’on ſait avec quelque certitude de leur économie & de leur conſtitution dans ce tems-là. Alors le Hollandois étoit encore frugal : mais depuis ce tems de calamité il eſt arrivé de grands changemens, ſurtout parmi les Perſonnes de la prémière claſſe, dans leurs équipages, dans leurs repas, & dans toute leur manière de vivre. Le Peuple ſur qui le principal fardeau des impôts tombe, eſt peut-être encore auſſi frugal qu’il ait jamais été.
Il y a des perſonnes qui prétendent que la frugalité de cette Nation ne vient point de la néceſſité, mais d’une averſion générale pour le luxe & les vices. Pour prouver ce qu’ils avancent, ils nous repréſentent leur adminiſtration publique, la petiteſſe des apointemens qu’il donnent à ceux qui ſervent l’État, la prudence avec laquelle ils marchandent & achettent les proviſions de bouche, & les autres choſes néceſſaires à la vie. Ils n’oublient pas de faire mention des grands ſoins qu’ils ſe donnent pour ne s’en pas laiſſer impoſer par ceux qui les ſervent, & la ſévérité dont ils uſent envers ceux qui rompent un contract.
Ce qu’on attribue à la vertu & à la probité des Magiſtrats, eſt une ſuite des règlemens étroits concernant l’adminiſtratión du Tréſor Public, & dont la forme admirable de leur Gouvernement ne leur permet pas de s’écarter. La précaution eſt très-à-propos. Un Honnête Homme peut bien ſe fier à un autre, s’ils conviennent de quelque choſe mais une Nation entière ne doit jamais ſe repoſer entièrement ſur la probité de qui que ce ſoit ; elle ne doit ſe fier qu’à une obligation néceſſaire. Malheureux eſt le Peuple dont la proſpérité dépend de la vertu & de la conſcience des Miniſtres & des Politiques ! La ſureté de leur conſtitution ſera toujours précaire.
L’État en Hollande tâche de rendre ſes Sujets frugaux, non parce que la frugalité eſt une vertu, mais parce qu’il eſt de leur intérêt, comme je l’ai fait voir. La vertu eſt immuable, mais l’intérêt varie. Auſſi changent-ils de maximes ſuivant les occurrences, l’exemple ſuivant le prouvera clairement.
Dès-que les Vaiſſeaux de la Compagnie des Indes Orientales ſont arrivés, elle païe ceux qui la ſervent. La plupart de ces gens reçoivent la plus grande partie de ce qu’ils ont gagné durant ſept ou huit ans, & quelques-uns dans quinze ou ſeize années. Ces miſérables ſe trouvent par-là encouragés à dépenſer leur argent avec une profuſion extraordinaire. La plupart étoient des garnemens quand ils ſe font embarqués : ſous la garde étroite d’une diſcipline ſévère ils ont été occupés longtems à un travail pénible, ſans argent, & parmi des dangers éminens. Si nous conſidérons tout cela, nous apercevrons ſans peine qu’il n’est pas difficile de les rendre prodigues, en les plaçant ainſi tout d’un coup dans l’abondance.
Ils diſſipent en peu de tems en Vin, au milieu des Femmes & de la Muſique, tous les fruits de leurs travaux, & cela avec autant de goût, que des gens auſſi groſſiers en ſont capables. On tolère ces réjouiſſances & ces excès de débauche, on leur accorde plus de liberté qu’aux autres, pourvu ſeulement qu’ils s’abſtiennent de faire du mal. Vous les verrez dans quelques Villes la plupart ivres, & accompagnés de trois ou quatre Nymphes courir les rues en plein jour, précédés d’un violon, dont le ſon aigre ſe fait entendre malgré les mugiſſemens de cette troupe effrenée. Si même l’argent ne ſe dépenſe pas aſſez vite par ce moïen, ils en trouveront d’autres : ils le jettent quel-quefois par poignées à la Canaille. Toujours également extravagans, tandis qu’ils ont quelque choſe de reſte, leur folie ceſſe avec leur argent. C’eſt pour cela qu’on les appelle les Seigneurs de ſix ſemaines. Au bout de ce tems la Compagnie a de nouveaux Vaiſſeaux prêts à partir. Ces miſérables inſenſés, réduits à la pauvreté, ſont obligés de s’engager de nouveau ; & pendant un voïage de long cours, ils ont tout le tems de ſe repentir à loiſir de leur folie.
Tous ces desordres naiſſent de ce qu’on donne à ces gens, peu accoutumés à avoir de l’argent, leur païe tout à la fois. Stratagême ingénieux, qu’on pratique pour deux raiſons. Examinons cette double politique. Si ces Mariniers, déjà endurcis à la température des Climats Chauds, accoutumés à l’air & à une nourriture malſaine, étoient frugaux, ils demeureroient dans leur propre Païs. La Compagnie, toujours obligée d’emploïer des hommes frais peu propres à leurs affaires, perdroit beaucoup par la mort fréquente de ces nouveaux Matelots. À peine en échappe-t-il la moitié dans quelque place des Indes Orientales qu’ils abordent. Outre les grands frais que cela occaſionneroit, ces pertes mettroient le desordre dans les affaires.
En ſecond lieu, ces grandes ſommes, ſi ſouvent diſtribuées à ces Mariniers, dépenſées avec tant de promtitude dans le Païs, y font circuler l’argent. Par les impôts, & par les exciſes, la plus grande partie revient dans le Tréſor Public.
J’ai deſſein de convaincre les zèlés Défenſeurs de la Frugalité Nationale. Je me propoſe de prouver par un autre argument, que ce qu’ils recommandent eſt impraticable. Supposons d’abord pour cet effet, que ce que j’ai avancé dans la Remarque (L), au ſujet du Luxe & de ſa néceſſité pour ſoutenir le Négoce, ſoit peu fondé. Après cette ſuppoſition, examinons ce que produiroit une frugalité générale ſur une Nation telle que l’Angloise, ſi le Peuple y étoit obligé, par art & par un ménagement habile, d’être frugal dans toutes les occaſions. Accordons donc que toutes les Perſonnes de la Grande-Bretagne ne conſumeront que quatre cinquièmes de ce qu’ils conſument à préſent, & qu’ils conſerveront par cette économie un cinquième de leur revenu. Je ne parlerai point à préſent de l’influence que cette épargne auroit ſur le Fermier, ſur celui qui trafique en Bétail, & ſur les Propriétaires des Terres. Il eſt impoſſible que le même ouvrage ſe faſſe, que le même nombre de métiers fleuriſſent comme à préſent. Suppoſons le cependant. Il faudra conclure que tous ceux qui travaillent, & que le plus pauvre des Artiſans auroient au bout de cinq ans en argent comptant, tout ce qu’ils dépenſent à préſent dans un an ; à moins que la valeur de l’argent ne tombât prodigieuſement, ou que les vivres ne devînſſent fort chers. Remarquons en paſſant que cette épargne ſeroit, plus conſidérable, que ce qu’il y a jamais eu d’argent dans le même tems dans la Nation.
Avant que de nous réjouïr de cette augmentation conſidérable de richeſſes, conſidérons l’état où ſeroient toutes ces perſonnes qui travaillent. En raiſonnant par l’expérience, & par ce que nous obſervons tous les jours, jugeons quelle ſeroit la conduite de ces gens dans un tel cas. Chacun ſait qu’il y a un grand nombre de Garçons Tiſſerans, Tailleurs, Ouvriers en Draps, & vingt autres eſpèces d’Artiſans, qui auroient bien de la peine à travailler le cinquième jour, s’ils pouvoient s’entretenir une ſemaine entière de ce qu’ils gagnent en quatre jours. Perſonne n’ignore qu’il y a des milliers d’Ouvriers qui s’expoſeront à cinquante inconvéniens, déſobligeront leurs Maîtres, épargneront ſur leur bouche s’endetteront pour avoir le plaiſir de ſe diſſiper les jours de Fêtes. Lors donc que les Hommes font voir un panchant ſi extraordinaire pour la pareſſe & pour le plaiſir, pouvons-nous nous perſuader qu’ils travailleront, lorsqu’ils n’y ſeront pas obligés par une néceſſité abſolue & preſſante ? Nous voïons un Artiſan, qui refuſe d’aller à l’ouvrage le Lundi, parce qu’il lui reſte encore deux ſhellings de ſes gages de la ſemaine dernière. N’est-il donc pas naturel de penſer qu’il n’y iroit jamais, s’il avoit quinze ou vingt guinées dans ſa poche ?
Que deviendront à ce compte nos Manufactures ? Si le Marchand a, un envoi de Drap à faire, il doit le faire lui-même. Il ne pourroit pas ſeulement avoir pour lui aider un ſeul homme, de douze qui avoient accoutumé de travailler pour lui. Quand même l’inconvénient dont je parle n’auroit lieu que par rapport aux Garçons Cordonniers, je ſoutiens que dans moins d’un an la moitié des Habitans de Londres ſeroient obligés d’aller ſans ſouliers. Si les Particuliers dépenſent un cinquième moins que les années précédentes, il y aura un cinquième moins d’argent dans le Commerce ordinaire. Dès-lors il ſera plus difficile de païer le travail du Pauvre. Ceux qui ont une grande quantité d’Ouvriers à païer, s’appercevront bientôt de cette diminution d’argent. Le nombre des Pauvres diminuéra, dira-t-on ; mais qui fera l’ouvrage ? Ne ſait-on pas que dans un Païs où l’on a introduit la propriété, il ſeroit auſſi difficile de vivre ſans Pauvres que ſans Argent ? La quantité de monnoie qui circule dans un Païs, doit toujours être proportionnée au nombre des mains qui y ſont emploïées, & les gages des Ouvriers doivent être proportionnés au prix des denrées. D’où l’on peut conclure que tout ce qui procure l’abondance rend les Ouvriers, à bon marché, ſi du moins le Pauvre eſt bien ménagé. Comme on doit ſimplement les empêcher de mourir de faim, auſſi l’on ne doit leur donner que ce qu’il faut pour leur entretien, ou au moins rien qui méritât d’être épargné. Si par une induſtrie extraordinaire, & en épargnant ſur leur bouche, quelques-uns d’entre ceux de la plus baſſe claſſe s’élèvent eux-mêmes au-deſſus de leur condition, perſonne ne doit les en empêcher. Que dis-je ? Il eſt meme inconteſtable que la frugalité eſt la voie la plus ſage que puiſſe ſuivre chaque Particulier & chaque Famille. Il ſeroit auſſi de l’intérêt de toutes les riches Nations, que la plus grande partie des Pauvres fûſſent presque toujours actifs, & qu’ils dépenſaſſent, encore continuellement ce qu’ils gagnent.
Tous les Hommes, comme le remarque fort bien le Chevalier Guillaume Temple, ſont plus portés à l’aiſe & au plaiſir, qu’au travail. Il faut pour leur donner de l’activité, qu’ils ſoient mis en mouvement par la vanité, ou par l’avarice vices qui pour l’ordinaire n’ont que très-peu d’influence ſur ceux qui gagnent leur vie par leur travail journalier. Rien ne peut ainſi les éguillonner à travailler pour les autres, que leurs beſoins. Il eſt donc de la prudence de les ſoulager ; mais ce ſeroit une folie que de les guérir. Faire en forte que l’Ouvrier n’ait jamais qu’une médiocre quantité d’argent, c’eſt l’unique moïen de le rendre induſtrieux. Trop peu d’argent pourroit décourager certains tempérammens, & en deſeſpérer d’autres ; mais trop rendroit les Ouvriers pareſſeux & inſolens.
L’on ſe moqueroit d’une perſonne, qui ſoutiendroit que trop de richeſſes peuvent ruïner une Nation. Tel a cependant été le deſtin de l’Eſpagne. C’eſt à cette cauſe que le ſavant Don Diégo Savédra attribue la ruïne de ſa Patrie. Dans les ſiècles précédens, les Fruits de la terre avoient rendu l’Espagne un Païs ſi riche, que Louis XI. Roi de France, étonné de la ſplendeur qui règnoit à la Cour de Tolède, dit qu’il n’avoit jamais rien vu dans ſes voïages, ni en Europe, ni en Aſie, qui fût comparable à cette magnificence. Ce Prince avoit cependant parcouru toutes les Provinces de la Terre Sainte. Dans le Roïaume de Caſtille, ſi nous en croïons quelques Auteurs, on vit ſe rendre de toutes les parties du Monde cent mille Fantaſſins, dix mille Cavaliers, & ſoixante mille Chariots de bagage, qui étoient deſtinés pour la Guerre Sainte. Alphonse III entretenoit tout cela à ſes propres frais, païant chaque jour les Soldats, les Officiers, & les Princes, chacun ſuivant ſon rang & ſa dignité. Si nous deſcendons à des Siècles moins éloignés du nôtre, nous trouverons que ſous le règne de Ferdinand & d’Iſabelle, qui fournirent aux frais des voïages de Colomb & même quelque tems après l’Espagne étoit encore un Païs fertile. Le Commerce & les Manufactures y fleuriſſoient. Ce Roïaume étoit célèbre par les Savans & par les Gens induſtrieux qu’il produiſoit. Auſſitôt que ces immenſes tréſors acquis par un bonheur & par une cruauté qui jusques-alors n’avoient point eu d’exemple, puisque par la propre confeſſion des Espagnols, cette proſpérité avoit couté la vie de vingt millions d’Indiens ; auſſitôt, dis-je, que cet Océan de tréſors vint à rouler ſur ce Peuple, il renverſa leur jugement, & diſſipa leur induſtrie. Le Fermier abandonna ſa charrue, l’Artiſan ſes outils, le Marchand ſon comptoir. Chacun mépriſant le travail, ne penſoit qu’à ſe divertir, & à vivre en Gentilhomme. Perſuadés qu’ils pouvoient avec raiſon s’eſtimer plus que tous leurs Voiſins, rien ne pouvoit remplir leurs déſirs que la conquête du Monde entier. De-là il eſt arrivé que d’autres Nations leur ont fourni ce que leur pareſſe & leur vanité ne leur permettoient pas de fabriquer. Des-qu’on vit que malgré toutes les défenſes que le Gouvernement faisoit contre le tranſport de l’Or & de l’Argent en lingots, l’Espagnol ſe défaiſoit volontiers de ſon argent, & qu’il l’apportoit lui-même à bord des Navires au risque de la vie ; dès-lors, dis-je, tout le monde à l’envi travailla pour l’Eſpagne. Chaque année l’argent fut diviſé & disperſé dans les Païs de Commerce. Par-là tout devint plus cher, toutes les Nations ſe rendirent induſtrieuſes. L’Eſpagnol ſeul, depuis ſes puiſſantes acquiſitions, attendoit mollement aſſis, & les bras croiſés, avec une impatiente inquiétude l’arrivée des denrées & des marchandises étrangères, & de l’argent pour païer aux autres Peuples ce qu’il avoit déjà conſommé. L’abondance d’argent, les Colonies fréquentes envoïées dehors, & d’autres pratiques tout auſſi mauvaiſes, ont ainſi été la cauſe de la décadence de ce Royaume. L’Eſpagne, Païs fertile & bien peuplé, avec tous ſes titres pompeux & ſes riches poſſeſſions, eſt devenue un ſimple paſſage ſtérile & dépeuplé de l’or & de l’argent, qui venant d’Amérique va s’arrêter dans les autres parties du Monde. La Nation jadis riche, induſtrieuſe, diligente & active, eſt devenue lâche, pareſſeuſe, vaine & pauvre. Je n’en dirai pas davantage ſur l’Eſpagne.
L’argent peut être appellé le produit dų Portugal. Cependant la figure que fait ce Roïaume avec tout ſon or, n’est pas extrêmement digne d’envie. Le grand art donc de rendre une Nation heureuſe & floriſſante, c’eſt de faire en ſorte que tout le monde puiſſe étre emploïé à quelque travail. Pour y réuſſir, le prémier ſoin du Gouvernement doit être d’avancer toutes ſortes de Sciences, d’Arts, de Manufactures & de Métiers. Le ſecond ſoin doit être d’avancer la Pêche & l’Agriculture dans toutes ſes branches, en ſorte que la Terre ſoit forcée à produire. Par la prémière maxime on attirera une grande multitude d’Habitans, par la ſeconde on trouvera moïen de les entretenir.
C’eſt de cette ſage politique qu’on doit attendre la grandeur & la félicité d’une Nation, & non pas des règlemens contre la Prodigalité, ou contre l’Avarice : paſſions qui auront toujours lieu, ſuivant les circonſtances où se trouveront les Hommes. Que la valeur de l’Or ou de l’Argent hauſſe ou baiſſe, toujours l’agrément, le bonheur de toutes les Sociétés dépendront de l’abondance des productions de la Terre, & du travail du Peuple. Ces deux choses jointes enſemble ſont un tréſor plus aſſuré, plus réel & plus inépuiſable, que tout l’Or du Bréſil, ou l’Argent du Potoſi.