Remarque R
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L ’Honneur dans ſon ſens figuré eſt une chimère ſans réalité, qui doit ſa naiſſance aux Moraliſtes & aux Politiques. Il ſignifie un certain principe de Vertu indépendant de la Religion, qui retient certaines perſonnes, ou qui les lie dans leurs devoirs, & dans leurs engagemens. Un Sujet, par exemple, conſpire avec d’autres de faire mourir le Roi. S’il eſt Homme d’honneur, il eſt obligé d’achever ce qu’il a commencé. Si ébranlé par ſes remords, ou par ſon bon caractère, il tremble de l’énormité de ſon projet, & que découvrant le complot il accuſe ſes complices, alors il perd ſon honneur, au moins dans l’eſprit de ceux du parti qu’il a quité.
L’excellence de ce principe conſiſte en ce que le Vulgaire, en eſt peu ſuſceptible, & qu’il se trouve uniquement dans les Perſonnes de la plus haute diſtinction. C’eſt à peu près comme l’on trouve quelques Oranges qui ont des pepins, & d’autres qui en manquent, quoiqu’extérieurement ces fruits ſoient les mêmes. Dans les Familles de la prémière diſtinction, l’Honneur ſemblable à la Goute eſt généralement regardé comme héréditaire. Tous les Enfans des Grands Seigneurs naiſſent auſſi avec ce principe. Certaines Perſonnes, qui n’ont jamais éprouvé ce ſentiment, peuvent l’acquérir par la converſation du Beau Monde, & par la Lecture, ſurtout par celle des Romans. D’autres le ſentent naître à l’idée d’un avancement. Mais rien n’eſt plus propre à le faire croître qu’une Épée. On a vu des perſonnes métamorphoſées dans l’espace de vingt-quatre heures, pour avoir porté la prémière fois cette arme ſi honorable.
Tour Homme d’honneur ne doit rien négliger pour conſerver & pour augmenter ce principe. Il y doit tout ſubordonner, ſes emplois, les biens. Que dis-je ? Il ne doit même faire aucun cas de la vie, quand il s’agit de ſon honneur. Auſſi quelque humilité que lui aura inſpiré une bonne éducation il peut s’eſtimer infiniment, comme poſſeſſeur de cet inviſible ornement.
L’unique moïen de conſerver ce principe, c’eſt de vivre conformément aux règles de l’Honneur : loix reſpectables, & qu’on doit ſuivre inviolablement. L’Homme d’honneur est toujours obligé d’êtré fidèle à ſa parole, de préférer l’intérêt public au ſien propre. Il ne doit jamais ni mentir, ni frauder, ni tromper. Il ne lui eſt pas permis d’endurer aucun Affront : terme d’art, qui déſigne toute action faite à deſſein d’avilir celui qui en eſt l’objet.
Les Anciens Chevaliers, ſectateurs de ce ſacré principe, dont je compte que Don Quichotte a été le dernier dans l’Hiſtoire, obſervoient très ſcrupuleuſement toutes ces loix, & un beaucoup plus grand nombre encore. Les Modernes paroiſſent être plus relâchés. Ils ont à la vérité une profonde vénération pour les articles dont je viens de parler, mais ils négligent les autres. Aujourd’hui, ſi l’on ſe conforme ſeulement au petit nombre de maximes d’Honneur que j’al indiqué, il eſt certain qu’on paſſera par deſſus toutes les fautes qu’on pourroit faire ſur d’autres ſujets.
Un Homme d’honneur eſt toujours regardé comme une Perſonne diſtinguée par ſon impartialité, par ſon bon-ſens, & par ſa bonne conduite. Jamais on n’entendit dire d’un Homme d’honneur, qu’il fut un fou. C’eſt auſſi pour cette raiſon qu’il n’a que faire des loix qui le lient. Toujours on lui permet d’être juge dans ſa propre cauſe. Si on lui fait le moindre tort, ou à ſes Amis, à ſes Parens, à ſes Domestiques, à ſon Chien, ou à quelque autre choſe qu’il ait trouvé bon de prendre ſous ſon honorable protection ; d’abord il doit demander ſatisfaction. Si le tort eſt mis au rang des Affronts, & que celui qui l’a fait, ſoit auſſi un Homme d’honneur, il faut néceſſairement ſe battre. If eſt donc évident que l’Homme d’honneur doit être courageux, ſans quoi ſon honneur ſeroit une épée ſans pointe. Examinons donc en quoi le courage conſiſte. Voïons si c’eſt, comme bien des gens le prétendent, quelque qualité réelle & diſtincte de toute autre, que les perſonnes valeureuſes ont dans leur nature ; ou ſi ce n’est rien de ſemblable.
Il n’est rien ſur la Terre de ſi généralement ſincère que l’Amour que toutes les Créatures qui ſont capables de ce ſentiment, ſe portent à elles-mêmes. Comme tout Amour renferme néceſſairement de tendres ſoins pour la conſervation de ce qui en eſt l’objet, ainſi rien n’eſt plus ſincère dans toutes les Créatures que la volonté, le déſir, & les efforts qu’elles font pour leur propre conſervation. C’eſt une foi de la Nature, qui oblige les Créatures à n’avoir d’autres appétits, ou d’autres paſſions, que celles qui tendent, ſoit directement, ſoit indirectement, à la conſervation d’elles-mêmes, ou de leur espèce.
Les moïens que la Nature emploie pour obliger les Créatures à agir vigoureuſement pour leur propre conſervation, ſont entés ſur elles-mêmes. Dans l’Homme on appelle ces moïens déſirs. Ce ſont eux qui le pouſſent à demander ce qu’il croit qui le conſervera, ou qui lui fera plaiſir. Ce font ſes déſirs qui lui commandent d’éviter ce qu’il s’imagine pouvoir lui faire de la peine, ou du mal, ou le détruire. Ces déſirs, ou ces paſſions, ont toutes des ſymptômes différens, par où elles ſe manifeſtent à ceux qu’elles troublent. Suivant la diverſité des émotions que ces paſſions cauſent au dedans de nous, elles ont reçu différentes dénominations. J’ai eu occaſion de faire ſentir cette vérité à l’égard de la Vanité & de la Honte.
La paſſion qui s’élève chez nous, lorsque nous appréhendons qu’il ne nous ſurvienne quelque malheur, s’appelle Crainte. Le trouble que cette paſſion excite eſt plus ou moins violent, non pas toujours à proportion du danger que nous courons, mais à proportion de l’appréhenſion que nous avons, ſoit que le malheur ſoit réel, ſoit qu’il ſoit imaginaire. Notre crainte étant donc toujours proportionnée à l’appréhenſion que nous avons du danger, il s’enſuit qu’auſſi longtems que cette appréhension dure, on ne peut non plus ſe défaire de ſa crainte, que l’on ne pourroit s’arracher une jambe ou un bras. Nous ſommes quelque-fois ſaiſis d’une fraïeur ſi ſubite & ſi grande, qu’elle nous prive de l’uſage de la raiſon, & de tout ſentiment. Le danger fini, il ne nous reſte aucune idée de l’appréhenſion que nous avons reſſentie. Le ſeul évènement peut nous en convaincre : puisqu’il auroit été abſolument impoſſible que nous eûſſions été épouvantés, ſi nous n’avions pas craint qu’il ne nous arrivât quelque mal.
On croit aſſez communément qu’on peut vaincre cette appréhenſion par le ſecours de la Raiſon. J’avoue que je ne ſuis point de ce ſentiment. Les perſonnes qui ont été épouvantées vous diront, qu’elles ſe ſont rendues maîtreſſes de leur appréhenſion, auſſi tôt qu’elles ſont rentrées en elles-mêmes c’eſt-à-dire dès-qu’elles ont fait uſage de leur raiſon. Mais ce n’eſt point-là une victoire car dans l’épouvante qu’ils ont eu, le danger étoit ou entièrement imaginaire, ou il étoit paſſé dans le tems qu’ils ont pu faire uſage de leur raiſon. Si donc après l’examen & la réflexion, ils ont découvert qu’ils ne couroient aucun risque, il n’eſt pas étonnant qu’ils aïent quité leur prémière crainte. Mais quand le danger ſubſiſte, que l’on eſſaïe ſeulement de faire uſage de ſa raiſon, & l’on trouvera qu’elle peut ſervir tout au plus à examiner la grandeur & la réalité du péril. Si l’on trouve par la réflexion qu’il eſt moindre que l’on ne l’avoit d’abord cru, l’appréhenſion diminuéra à proportion : mais ſi le danger ſe trouvoit réel, & tel dans toutes ſes circonstances qu’on l’a cru avant la réflexion, alors la Raiſon, bien loin de diminuer cette appréhenſion, l’augmentera plutôt.
Pendant que cette crainte dure, aucune Créature n’eſt capable d’attaquer un Ennemi. Cependant nous voïons tous les jours les Brutes ſe battre avec obſtination, & ſe déchirer l’une l’autre jusques à la mort. Il faut donc que quelqu’autre paſſion plus violente s’élève. Il n’y a que ce moïen qui ſoit capable de ſurmonter cette crainte. La Colère oppoſée à la crainte eſt la plus propre à cet effet. Afin de remonter jusques à ſa ſource, je demande permiſſion au Lecteur pour une nouvelle digreſſion.
Nulle Créature, je parle des Animaux les plus parfaits, ne peut ſubſiſter ſans nourriture. Aucune de leur eſpèce ne peut ſe perpétuer pendant longtems, ſi les jeunes ne viennent prendre la place des vieux, que la mort enlève. Auſſi le premier & le plus violent appétit que la Nature leur ait donné, eſt celui de la faim, le ſecond eſt celui de la concupiſcence. Celui-ci les porte à procréer, comme l’autre leur ordonne de manger.
Remarquons maintenant que la Colère eſt cette paſſion qui s’élève dans notre cœur, quand nos déſirs ſont troublés ou traverſés. Cette paſſion anime le corps, & raſſemble les forces des Créatures : ainſi elle leur a été donnée, afin qu’animées, & devenues plus vigoureuſes par ce moïen, elles faſſent de plus grands efforts pour éloigner, pour ſurmonter, ou pour détruire tout ce qui pourroit les empêcher de ſe conſerver elles-mêmes. Rien ne met plus aisément en colère les Brutes, que la faim & la concupiſcence ; à moins qu’elles-mêmes, ou ce qu’elles aiment, ou leur liberté, ne ſoient menacés ou attaqués. C’eſt ce qui les rend encore plus féroces. Les Appétits des Animaux ſont actuellement traverſés, dès-qu’ils n’ont pas ce qu’ils déſirent, quoiqu’avec moins de violence que ſi on les empêchoit de jouïr de ce qu’ils voient. Une réflexion fort connue, mettra ce que j’ai dit dans un plus grand jour.
Toutes les Créatures qui habitent la Terre vivent de ſes fruits, ou de ſon produit, ou de la chair des autres Animaux, qui ſont ſes camarades. Auſſi la Nature a-t-elle armé les Animaux de Proie de griffes & de forces, pour vaincre & déchirer en pièces ceux qu’elle a deſtinés à leur nourriture. Elle leur a donné encore un appétit plus vif, qu’à ceux qui ſe nourriſſent d’herbes, ou des autres productions de la Terre. Si la Vache aimoit la chair du Mouton autant qu’elle aime aujourdhui l’herbe, privée comme elle eſt de griffes & de ſerres, n’aïant qu’un rang de dents ſur le devant d’une égale longueur, bientôt, quoiqu’au milieu d’un troupeau de Brebis, elle ſeroit morte de faim.
J’ai dit en ſecond lieu que les Animaux de Proie avoient un appétit plus violent. Si l’expérience ne nous l’aprenoit pas, un raiſonnement fort ſimple pourroit nous en convaincre. Il est très-probable en prémier lieu que la faim, qui engage une Créature à ſe fatiguer, à ſe haraſſer, & à courir de grands dangers pour chaque morceau qu’elle mange, doit être plus vive, que celle qui ordonne aux autres de manger ce qu’elles ont devant elles, & qu’elles peuvent ſe procurer en ſe baiſſant. On doit conſidérer en ſecond lieu, que la même Nature, qui par un instinct admirable aprend à ces Animaux voraces à demander, à ſuivre à la piſte, à découvrir les autres qui ſont pour eux une bonne nourriture, a auſſi donné à ces derniers un inſtinct qui les inſtruit à éviter, ſe cacher & à s’enfuir de celles qui vont à leur chaſſe. Par conſéquent les Animaux de Proie, quoiqu’ils puiſſent manger pour long-tems à la fois, ont cependant plus ſouvent le ventre vuide, que ceux dont la nourriture ne s’envole jamais, & ne peut pas leur réſiſter. C’est ainſi que l’appétit des prémiers ſe perpétue & s’augmente, & que comme un feu permanent il les entretient toujours en colère.
Les Taureaux, & les Coqs ne ſont, ni des Animaux de Proie, ni extrêmement voraces. On me demandera donc qu’eſt-ce qui peut enflammer leur courroux, qui eſt aſſez violent pour les porter quelque-fois à ſe battre jusqu’à la mort. La réponſe eſt facile ce ſont les déſirs de la concupiſcence, qui produiſent cette fureur. Ces Animaux, dont la rage procède de la faim, mâles ou femelles, attaquent tout ce dont ils peuvent ſe rendre maîtres, & ſe battent contre tout avec le même acharnement. Les Animaux, dont la fureur eſt provoquée par la Chaleur Vénérienne, étant généralement des mâles, ils s’animent principalement contre les mâles de leur eſpèce. Ces Animaux peuvent faire du mal aux autres par hazard, ou par quelqu’autre cauſe ; mais les principaux objets de leur haine ſont leurs rivaux. C’eſt contr’eux ſeulement qu’ils exercent leurs forces, & qu’ils font remarquer leurs proueſſes. Nous volons encore dans toutes ces Créatures, dont le mâle eſt capable de ſatisfaire pluſieurs femelles, une ſupériorité exprimée par la Nature, dans ſa figure, dans ſes traits, de même que dans ſa férocité : marques que nous n’appercevons point dans d’autres eſpèces, où le male ſe contente d’une ou de deux femelles.
Les Chiens, quoique devenus Animaux Domeſtiques, ſont naturellement rapaces ; & ceux qui ſe battent, carnaſſiers comme ils sont deviendroient bientôt Animaux de Proie, s’ils n’étoient nourris auprès de nous. Les obſervations qu’on peut faire là-deſſus, ſont des preuves ſuffiſantes de tout ce que j’ai avancé juſqu’ici. Si un Animal d’une eſpèce portée à ſe battre, & par conſéquent vorace, tant mâles que femelles, eſt attaché à quelque choſe, il ſouffrira plutôt qu’on le tue que de lâcher priſe. Comme la femelle eſt communément la plus chaude, auſſi n’y a-t-il d’autre différence dans leur figure, que celle qui diſtingue les Sexes, & la fémelle eſt plus féroce. Le Taureau, animal terrible lorsqu’on conſerve ſes forces, deviendra en peu auſſi doux qu’une Vache, ſi on le laiſſe roder parmi un troupeau d’une vingtaine de femelles. Une douzaine de Poules gâteront bientôt le meilleur Coq de combat de toute l’Angleterre. Les Cerfs de cinq ans, & les Bêtes Fauves, ſont regardés comme des créatures chaſtes & timides. Ils le ſont en effet presque toute l’année, excepté dans le tems qu’ils ſont en rut. Alors, devenus ſubitement hardis jusques à l’admiration, ils portent ſouvent des coups à ceux qui les gardent.
Par ce qui ſe paſſe en nous-mêmes, on peut presque démontrer que l’influence de ces deux principaux appétits, je veux dire la faim & la concupiſcence, ſur le tempéramment des Animaux, n’eſt pas si biſarre que quelques perſonnes peuvent ſe l’imaginer. Quoique notre faim ſoit infiniment moins violente que celle des Loups & des autres Animaux rapaces, nous voïons cependant que les Perſonnes en ſanté, & qui ont bon appétit, ſe mettent très-facilement en colère & de mauvaiſe humeur pour des bagatelles, lors ſeulement qu’on les fait attendre pour manger au-delà de l’heure ordinaire. De même la concupiscence n’eſt pas à beaucoup près auſſi véhémente dans l’Homme, que dans les Taureaux, & en d’autres Animaux plus robuſtes. Cependant rien ne provoque davantage la colère des Hommes & des Femmes, que ce qui traverſe leur amour. Les plus timides, & les plus délicatement élevés de l’un & l’autre Sexe, ont ſouvent mépriſé les plus grands dangers, & ont foulé aux pieds les plus puiſſantes conſidérations pour détruire un Rival.
Jusques-ici j’ai tâché de démontre qu’aucun Animal ne peut, ni attaquer, ſe défendre, pendant que ſa peur dure que cette crainte ne peut être ſurmonté que par une autre paſſion, & qu’il n’y a point de paſſion plus contraire à la peur & plus propre à la vaincre, que la colère. J’ai fait voir qu’en s’oppoſant à la faim à la concupiſcence, on doit exciter la colère. J’ai prouvé enfin que le panchant de toutes les Brutes à la colère & à ſe battre opiniâtrément, dépend en général de la violence de l’un ou l’autre de ces appétits, ou de tous les deux enſemble. D’où il ſuit que ce que nous appellons valeur ou courage naturel, n’eſt autre choſe que l’effet de la colère ; & que tous les Animaux féroces doivent être, ou fort rapaces, ou fort lascifs, s’ils ne ſont pas tous les deux enſemble.
Appliquons préſentement cette règle à notre Espèce. On peut conclure de la délicateſſe de la peau de l’Homme, & du grand ſoin qu’il faut pendant pluſieurs années pour l’élever, de la figure de ſes machoires, de l’égalité de ſes dents, de la largeur de ſes ongles, & du peu d’épaiſſeur de l’un & de l’autre, qu’il n’eſt pas probable que la Nature l’ait deſtiné pour vivre de rapine. Auſſi voïons-nous que ſa faim n’eſt pas ſi vorace que celle des Bêtes Féroces ; & que les mouvemens de ſa concupiscence ne ſont pas auſſi violens que ceux qu’on remarque dans les autres Animaux. Induſtrieux comme il eſt pour ſuppléer à ſes beſoins, il ne peut avoir des appétits perpétuels qui ſoient capables de fomenter continuellement ſa colère. D’où il ſuit que l’Homme doit être un Animal timide.
Ce que je dis de cette timidité de l’Homme, doit être uniquement entendu dans le ſimple état de Nature ; car ſi nous le conſidérons comme Membre de la Société, & comme un Animal à qui on a donné de l’éducation, nous le trouverons une autre Créature. Alors la Vanité, l’Envie, l’Avarice & l’Ambition venant à ſe développer, il eſt comme réveillé de ſon indolence & de ſa ſtupidité naturelle. À meſure qu’il avance en connoiſſances, ſes déſirs augmentent, & par-là même ſes beſoins & ſes appétits ſe multiplient. D’où il ſuit néceſſairement qu’il ſera ſouvent traverſé dans ſes poursuites, & qu’il doit rencontrer un beaucoup plus grand nombre d’obſtacles, qu’il n’en auroit trouvé ſans cela ; obſtacles qui doivent néceſſairement exciter ſa colère. Auſſi l’Homme deviendroit-il en peu de tems, ſi on le laiſſoit faire, l’Animal le plus méchant & le plus malfaiſant de toutes les Créatures. Dès-que ſe ſentant le plus fort, il n’auroit rien à craindre de la part de ſon Adverſaire qui l’auroit irrité, rien ne ſeroit capable de le retenir dans les règles de la modération.
C’eſt auſſi pour cette raiſon que dans tous les Gouvernemens on s’eſt principalement appliqué à reprimer par différentes punitions la colère de l’Homme, lors du-moins que se manifeſtant au dehors elle faiſoit du mal au Prochain. C’eſt en augmentant ſes craintes, que les habiles Politiques ont prévenu le mal que ſa colère pourroit produire. On n’a donc qu’à exécuter ponctuellement les diverſes loix qui ont été faites pour empêcher l’Homme de ſe ſervir de tout ſon pouvoir. La conſervation de ſoi-même lui apprendra néceſſairement à être paiſible. Et comme chacun doit faire en ſorte qu’il ſoit auſſi peu troublé qu’il eſt poſſible, on aura ſoin d’augmenter & d’accroître continuellement ſes craintes, à mesure qu’il avance en expérience, en connoiſſance & en pénétration. Concluons de ce que je viens de dire, que la colère ne pouvant étre que très-ordinaire dans la Société, il eſt à propos de s’appliquer à en prévenir les mauvaiſes ſuites, en augmentant dans la même proportion les craintes des Hommes. C’est ainſi qu’on leur apprendra en peu de tems à détruire une paſſion moins dangereuse, & à faire ſervir à la conſervation de ſoi-même, un principe oppoſé à la colère, qui lui avoit été donné dans ce même deſſein, auſſi bien que ſes autres paſſions.
La crainte eſt de toutes les paſſions des Hommes, celle qui contribue le plus à la tranquilité de la Société. Plus vous augmenterez cette paſſion, plus ils ſeront aiſés à gouverner. Quelque utile que puiſſe être la colère à l’Homme dans l’état de ſimple Nature, il n’en a cependant plus beſoin dès-qu’il vit en Société. Mais la Nature, qui eſt uniforme dans la formation des Animaux, produit toutes les Créatures ſemblables à celles qui les engendrent & qui les portent, proportionnées à la place où elle les forme, & aux diverſes influences du dehors. De-là vient que tous les Hommes ſont ſuſceptibles de colère, ſoit qu’ils ſoient nés à la Cour ou dans les Forêts. Quand cette paſſion ſurmonte toute crainte, comme l’on en voit des exemples parmi les Perſonnes de tout ordre, c’eſt alors ſeulement que l’on a véritablement du courage, & que l’on ſe battra auſſi hardiment qu’un Lion, ou qu’un Tigre. Je tâcherai donc de prouver, que tout ce qu’on appelle courage dans l’Homme lorsqu’il n’eſt pas en colère, eſt dû à l’art, & qu’il ne mérite pas le nom de courage.
Un bon Gouvernement peut toujours tenir l’intérieur de la Société tranquile, mais perſonne ne peut ſe promettre de maintenir au dehors une paix qui ne ſoit jamais interrompue. Les circonstances peuvent ſe préſenter, qu’il ſera utile d’étendre plus loin ſes limites, & d’augmenter ſon territoire. Des Ennemis peuvent envahir nos poſſeſſions, lorsqu’on s’y attend le moins. Il peut arriver en un mot des choſes, qui engageront l’État à entreprendre une guerre. Quelque civiliſés que les Hommes puiſſent être, ils n’oublient jamais que la force doit l’emporter ſur le droit. Les Politiques doivent donc pour cette raiſon modérer les ſoins qu’ils doivent prendre pour détruire la colère, & pour diminuer la force de quelques-unes des craintes dont l’Homme eſt ſuſceptible. Ils ne doivent rien négliger pour lui perſuader que tout ce qu’on lui dit de la barbarie qu’il y a à tuer ſes Semblables, ceſſe dès-que ſes ſemblables ſont Ennemis du Public, & que ſes Adverſaires ne ſont ni ſi bons, ni ſi puiſſans que lui. Toutes ces idées bien ménagées engageront le plus ſouvent au combat les plus hardis, les plus querelleux, & les plus méchans. Si cependant ces Perſonnes n’étoient pas ornées de meilleures qualités, je ne voudrois pas répondre de la manière dont elles ſe conduiroient dans une bataille. Mais ſi une fois vous pouvez leur faire mépriſer leurs Ennemis, & exciter leur colère, j’ôſe bien promettre que pendant qu’elle durera, ils ſe battront avec plus d’opiniâtreté qu’aucunes Troupes diſciplinées. Mais s’il arrivoit quelque choſe d’imprévu, comme un grand bruit, une tempête, ou quel qu’accident étrange, qui parut les menacer, la peur les ſaiſiroit, la colère les abandonneroit, & ils prendroient infailliblement la fuite.
Le Courage naturel, ſuite de la colère, doit donc perdre beaucoup ſon crédit auprès des gens qui ne s’en laiſſent pas impoſer ſi aiſément. En prémier lieu, ceux qui ont ſenti les prémiers efforts de l’Ennemi, ne veulent pas toujours croire ce qu’on leur dit pour le ravilir, & ſouvent on ne peut pas les mettre aiſément en colère. En ſecond lieu, la Colère, qui conſiſte dans une ébullition des eſprits animaux, n’eſt pas une paſſion de longue durée, Ira furor brevis eſt. Si donc les Ennemis ſoutiennent le prémier choc de ces Soldats furieux, ils remportent ordinairement la victoire. En troiſième lieu, auſſi long-tems que les gens ſont en colère, tout conſeil & toute diſcipline leur deviennent inutiles. On ne peut jamais les engager à uſer d’art & de conduite dans la manière dont ils livrent le combat. La colère, ſans laquelle nul Animal n’a de courage naturel, eſt donc abſolument inutile dans la Guerre, où l’on doit emploïer les ſtratagèmes & les règles de l’art. Auſſi les Politiques ont-ils été obligés de chercher quelque choſe, qui a ſon défaut puiſſe porter les Hommes à ſe battre.
Quiconque a deſſein de civiliſer les Hommes, & d’en former un Corps Politique, doit parfaitement connoître toutes leurs paſſions & tous leurs déſirs, auſſi bien que la force & la foibleſſe de leur constitution. Il doit auſſi ſavoir, comment il s’y faut prendre pour tourner leurs plus grandes foibleſſes à l’avantage du Public. Dans les Recherches que j’ai faites ſur l’Origine de la Vertu Morale verra avec quelle facilité les Hommes ſont portés à croire ce qu’on dit à leur louange. Si donc un Législateur, ou un Politique, pour qui ils ont une grande vénération, leur diſoit.
Les Hommes ont pour l’ordinaire un principe intérieur de valeur, diſtinct de la colère, ou de quelque autre paffion, qui leur fait mépriſer le péril & enviſager la mort, même avec intrépidité. S’il ajoutoit, que ceux qui ont une plus forte doſe de valeur, ſont conſidérés comme les plus eſtimables de leur Eſpèce » ; il eſt très-probable, vu ce qui a été dit, que la plupart des Hommes le croiroient, quoi-qu’ils ne ſentiſſent rien de ce principe. Les plus vains, ſenſibles à cette flatterie, & peu accoutumés d’ailleurs à diſtinguer les paſſions, pourroient s’imaginer qu’ils ſe ſentent enflammés par ce principe, en confondant les mouvemens de leur vanité avec le vrai courage. Si ſeulement de dix Perfonnes il y en a une à qui l’on puiſſe perſuader de déclarer ouvertement qu’elle eſt ornée de ce principe, & de le défendre contre tous les Contrediſans, bien-tôt on verra la moitié du Genre Humain aſſurer la même choſe. Quiconque a une fois fait cet aveu, eſt comme lié. Le Politique n’a qu’à prendre tous les ſoins imaginables pour flatter la vanité de Ces Braves, qui ſe vantent de leur valeur, & qui offrent de la défendre contre tout venant. La même vanité qui les a porté à eſtimer la réalité de ce principe, les obligera à l’avenir de défendre ce qu’ils ont avancé, jusques à ce que la crainte de découvrir ce qui ſe paſſe véritablement dans leur cœur, vienne enfin à être ſi grande, qu’elle ſurpaſſe même la crainte de la mort. Travaillez ſeulement à augmenter la vanité de l’Homme, & vous verrez conſtamment la crainte de la honte croître à proportion. La raifon en eſt évidente. Plus le cas que l’Homme fait de lui-même eſt grand, plus auſſi il prendra de peine, & ſe donnera de mouvement pour éviter la honte.
Le grand art donc pour rendre l’Homme courageux, c’eſt de le perſuader qu’il poſſède ce principe d’intérieure valeur, & de lui inſpirer enſuite autant d’horreur pour la honte, que la Nature lui en a donné pour la mort. Ce que je dis ici n’eſt point un paradoxe, puiſque l’Homicide de ſoi-même démontre évidemment qu’il y a certaines choſes pour lesquelles l’Homme a, ou peut avoir une averſion plus forte qu’il n’en reſſent pour la mort. Car celui qui ſe donne volontairement la mort, doit l’enviſager comme moins terrible que ce qu’il ſe propoſe d’éviter par là. Il n’importe que le mal ſoit préſent ou avenir, qu’il ſoit réel ou imaginaire. Toujours il eſt vrai de dire, que perſonne ne ſe fera mourir de propos délibéré, que pour éviter quelque malheur qu’il croit plus grand que la mort.
Lucrèce ſoutint vigoureuſement toutes les attaques de ſon Raviſſeur, lors même qu’il ôſoit menacer ſes jours : preuve évidente qu’elle préféroit ſa vertu à la vie. Mais lorsqu’il la menace de couvrir ſa réputation d’une infamie éternelie, elle ſe rendit de bonne foi, & ſe fit enſuite mourir elle-même : marque certaine qu’elle eſtimoit ſa vertu moins que ſa gloire, & ſa vie moins que l’un & l’autre. La crainte de la mort ne la fit point ſuccomber, puiſqu’elle avoit déjà pris auparavant la réſolution de ſe faire mourir. On doit uniquement conſidérer ſa condeſcendance, comme un préſent qu’elle faiſoit à Tarquin pour le gagner, & pour l’empêcher de la perdre de réputation. Concluons donc que la vie ne tenoit ni la prémière, ni la ſeconde place dans l’eſtime de Lucrèce, Le Courage donc, ſeul utile au Corps Politique, appellé généralement véritable Valeur, eſt artificiel, & conſiſte dans une horreur extraordinaire pour la honte, qu’on a inſpiré aux Hommes extrêmement vains par le moïen de la flatterie.
Dès que les notions d’Honneur & de Honte ſont une fois reçues dans une Société, il n’eſt pas difficile d’engager les Hommes à se battre. Pour cela, vous n’avez prémièrement qu’à tâcher de les perſuader de la juſtice de la cauſe commune ; puiſque celui qui ſe croit dans le mauvais parti, ne ſe bat jamais avec ardeur. Faites-leur ſentir enſuite que leurs Autels, leurs Biens, leurs Femmes, leurs Enfans, & que tout ce qu’ils ont de plus cher, eſt intéreſſé dans la préſente Guerre, ou du moins qu’elle peut influer dans la ſuite ſur tout ce qui leur appartient. Mettez auſſi des plumes à leur bonnet, diſtinguez-les des autres, ne parlez plus que du Bien Public, de l’amour pour la Patrie, de l’intrépidité avec laquelle il faut faire face à l’Ennemi, du mépris qu’il faut avoir pour la mort, du lit d’Honneur où ils repoſeront. Si vous vous ſervez continuellement de ces expreſſions ronflantes, & d’autres ſemblables, ſoïez alors ſûr qu’il n’y aura aucun Homme vain qui ne prenne les armes, & qui ne ſe batte juſques à la mort, plutôt que de prendre la fuite, du moins de jour. Car dans une Armée, l’un ſert de bride à l’autre ; & tels qui, s’ils avoient été ſeuls & ſans témoins, auroient été des Poltrons, ſe ſont conduits en Hommes vaillans, lorſqu’ils ont été expoſés aux yeux de leurs Camarades, tant ils craignent d’encourir le mépris les uns des autres. Pour entretenir & augmenter ce courage artificiel, il faut punir d’une manière flétriſſante tous ceux qui prennent la fuite. Mais pour ceux qui ont donné des marques de valeur dans le combat, ſoit qu’ils aïent été victorieux, ſoit qu’ils aïent été vaincus, il faut les flatter & les louer d’une manière ſolemnelle. On doit récompenſer les Perſonnes qui perdent quelques membres dans une bataille. Et ſur-tout les tués doivent être l’objet de l’attention des Chefs il faut les pleurer, & leur faire de beaux panégiriques. C’eſt en rendant de grands honneurs aux Morts, qu’on peut infailliblement duper les Vivans.
Lorſque j’aſſure que le courage dont on donne des preuves à la Guerre eſt dû à l’art, je ne prétends point dire qu’on puiſſe rendre par ce moïen tous les Hommes également courageux. Tous n’ont pas une égale portion de vanité, ils diffèrent les uns des autres dans la forme extérieure & intérieure. Il eſt donc impoſſible qu’ils ſoient tous également propres aux mêmes choſes. Tel qui ne ſera jamais capable d’apprendre la Muſique, pourra quelquefois devenir un excellent Mathématicien. Un autre né avec des diſpoſitions peu communes pour jouer du Violon, reſtera cependant un ſot toute ſa vie. Ce ſeroit en vain qu’il fréquenteroit des Gens d’eſprit, il n’en ſera pas moins ſtupide.
Montrons que ce n’eſt point ici une mauvaiſe défaite. Suppoſons que tout ce que j’ai dit du courage artificiel n’eſt pas fondé ; & prouvons que ce qui conſtitue la différence qu’il y a entre les Héros du prémier ordre, & les plus grands Poltrons, eſt quelque choſe qui eſt entièrement corporelle, & qui dépend de la ſtructure intérieure de l’Homme.
Il donne le nom de conſtitution à la cauſe de cette différence. On entend par-là le mélange règlé ou dérèglé des Fluïdes qui entrent dans la compoſition de notre Corps. Or la Conſtitution, qui eſt la plus favorable pour le courage, conſiſte dans les forces naturelles, dans l’élaſticité des parties, & dans l’aſſemblage des eſprits animaux les plus ſubtils. C’eſt de-là que dépend uniquement ce que nous appellons Conſtance, Réſolution, & Obſtination : Qualités qui étant communes à la bravoure naturelle, & à la bravoure artificielle, ſont à l’une & à l’autre ce que la cole eſt aux murailles qu’on blanchit : elle empêche le plâtre de tomber, & le fait durer plus long-tems. Si l’on voit des Perſonnes extrêmement effraïées à la vue d’objets extraordinaires, qui leur apparoiſſent ſubitement, tandis-que d’autres en ſont peu émues, il faut auſſi en chercher la cauſe dans la différence des esprits animaux. La vanité ne ſauroit être d’uſage pendant qu’on eſt effraïé, parce qu’alors nous ſommes incapables de réflexion. Cette incapacité, qui nous paroît un malheur, ne peut que nous faire de la peine. C’eſt ce qui fait qu’auſſi-tôt que la ſurpriſe eſt finie, nous nous mettons en colère contre ce qui nous avoit d’abord épouvanté. Lors donc que dans un jour de bataille les Victorieux ne donnent aucun quartier, c’eſt une preuve que leurs Ennemis ſe ſont bien défendus & qu’ils les ont mis dans de terribles allarmes.
Les effets que produisent les Boiſſons Fortes, confirment parfaitement ce que j’avance ; ſavoir que le plus ou le moins de fermeté dépend de l’état des eſprits animaux. Les particules ignées dont les boiſſons fortes ſont compoſées montent au cerveau, elles fortifient les eſprits, & les mettent en mouvement. De-là réſulte la colère, qui comme je l’ai dit ci-devant n’eſt autre choſe qu’une ébullition des eſprits. C’eſt auſſi pour cette raiſon que la plupart des perſonnes qui ſont ivres, ſont d’abord émues, & qu’on les voit beaucoup plus portées à ſe mettre en colère qu’en d’autres tems. Il s’en trouve même qui entrent en fureur ſans qu’on leur en donne aucun ſujet. Chacun peut obſerver qu’un Homme qui s’eſt énivré d’Eau-de-vie eſt plus querelleux, que s’il s’étoit enivré au même point de Vin. D’où vient cette différence ? C’eſt que les eſprits des eaux diſtillées renferment une grande quantité de particules ignées que le vin n’a pas.
Il ſe trouve cependant des Perſonnes dont les eſprits animaux ſont ſi tranquiles, que malgré toute la vanité qu’on pourroit leur inſpirer, & tout l’art qu’on pourroit emploïer pour les porter au combat, ſeroient cependant incapables de ſurmonter leurs craintes. C’eſt-là un défaut qui naît de la nature des Fluïdes qui entrent dans la compoſition du Corps, comme les difformités extérieures viennent de la mauvaiſe conſtitution des Solides. Quoi qu’on faſſe, on ne ſauroit jamais provoquer à la colère ces Lâches, lors du moins qu’il y a quelque danger. Une forte doſe de liqueur forte les rend un peu plus hardis, qu’ils ne le font naturellement. Mais il ſeroit bien difficile de les engager à attaquer d’autres Perſonnes que des Femmes, ou des Enfans, ou en général des Gens qui n’ôſeront pas leur réſiſter. La ſanté, ou la maladie, & en particulier des pertes de ſang conſidérables, altèrent ſouvent la conſtitution ; mais on peut quelquefois la corriger par la diète. C’eſt ce que le Duc de la Rochefoucault entend, quand il dit : La vanité, la honte, & ſurtout le tempéramment, ſont ſouvent la valeur des Hommes & la vertu des Femmes.
Rien ne perfectionne davantage le courage martial dont je parle, que la pratique : preuve certaine que cette qualité ſi utile eſt due à l’art. Dès-que les Hommes ſont diſciplinés, & qu’ils ſe ſont vu quelque tems au milieu des inſtrumens mortels, & des machines deſtructives ; dès-que les acclamations, les cris, le feu & la fumée, les gémiſſemens des Bleſſés, les regards enflammés des Mourans, & toutes les différentes ſcènes qu’offrent à la vue les corps eſtropiés, les membres enſanglantés & mis en pièces ; dès-que tous ces objets affreux, dis-je, commencent à leur devenir familiers, on voit diminuer leur crainte. Ce n’eſt pas qu’ils aïent moins peur de mourir qu’auparavant : mais accoutumés à voir les mêmes dangers, ils appréhendent moins que ci-devant d’en être les objets. D’ailleurs l’eſtime & les louanges qu’ils ont acquis par les différens ſièges & par les différentes batailles où ils ſe ſont trouvés, & par les diverſes actions où ils ont eu part, doivent néceſſairement augmenter à l’excès leur vanité, & par conſéquent leur inſpirer toujours plus d’horreur pour la honte, qui, comme je l’ai montré ci-deſſus, eſt toujours proportionnée à la vanité. Cette horreur pour la honte croiſſant ainsi à meſure que la crainte du danger diminue, il n’eſt pas étonnant qu’il ſe trouve tant de perſonnes qui apprennent à déguiſer la frayeur dont ils ſont remplis. C’eſt par-là qu’on peut expliquer la préſence d’eſprit, le ſens froid que fait paroître un grand Général, au milieu de tout le fracas de l’horreur & de la confuſion qui accompagnent une bataille.
L’Homme eſt ſi ridicule qu’il peut, dès-qu’une fois il eſt étourdi par les fumées de la Vanité, penſer aux louanges que les ſiècles à venir donneront à ſa mémoire avec de ſi vifs tranſports de joie, que cette idée l’engagera à négliger ſa conſervation. Que dis-je ! on le verra même, rempli de cette idée chimérique, affronter la mort & la rechercher, ſi ſeulement il ſe met dans l’efprit que ſa mort contribuera à confirmer la gloire qu’il a déjà acquiſe. Non : il n’eſt point d’acte de renoncement à ſoi-même qu’on ne puiſſe attendre d’un Hommes rempli de vanité, qui a outre cela une bonne conſtitution. Il peut toujours ſacrifier une paſſion très-violente à une autre, pourvu cependant que celle-ci ſoit plus forte que la prémière. Auſſi ne puis-je m’empêcher d’être étonné de la ſimplicité de quelques bonnes gens, qui s’imaginent que cette joie, cette allegreſſe, cette conſtance que les Saints Hommes ont fait paroître au milieu des plus rudes perſécutions, ſoit au deſſus de toutes les forces humaines ; & qui de ce faux principe concluent, que les Saints Martyrs ont été ſoutenus par une puiſſance ſupérieure.
Il eft des gens qui ne veulent pas reconnoître toutes les foibleſſes de l’Homme, & qui cependant refuſent de faire attention aux forces réelles dont notre Nature eſt revétue. Ils s’imaginent que quelques Perſonnes douées d’une ferme conſtitution ne peuvent pas devenir Enthouſiaſtes, par la force & par la violence de leurs paſſions. Vérité que l’expérience aprend ; puisqu’il eſt certain qu’il y a eu des Hommes, qui uniquement ſoutenus par leur tempéramment ont ſouffert, pour défendre les plus mauvaiſes cauſes, la mort & les tourmens les plus affreux avec autant de courage & d’allegreſſe, que les Hommes les plus religieux en ont pu témoigner au milieu des perſécutions qu’ils ont enduré pour la défenſe de la Vérité.
Je pourrois alléguer bien des exemples de ce que j’avance, mais je me borne à deux ou trois. On ſait que Jordanus Bruno de Nola, Auteur d’un Ouvrage tout rempli de Blasphêmes, intitulé Spaccio della Bestia triumphante, & l’infame Vanini, furent l’un & l’autre exécutés pour avoir profeſſé & enſeigné l’Athéiſme. Le dernier put cependant obtenir ſon pardon, au moment même de ſon exécution. Il n’avoit pour cela qu’à ſe retracter de ce qu’il avoit avancé. Mais il aima mieux périr dans les flammes que de ſe dédire. Arrivé vers le poteau au-quel il devoit être enchaîné, il étoit ſi peu ému, que tendant la main à un Médecin de ſa connoiſſance qui ſe trouva-là par hazard, il le pria de juger du calme qui règnoit dans fon eſprit, par la régularité de ſon poulx. Il prit même occaſion de-là, de faire une comparaiſon qui eſt trop exécrable pour être rapportée !
Nous pouvons joindre à ces deux exemples celui de Mahomet Eſſendi, qui, comme Paul Ricaut le rapporte, fut condamné à Conſtantinople, pour avoir avancé quelques principes contraires à l’existence de Dieu. Il put auſſi conſerver ſa vie, en avouant ſon erreur, & en y renonçant. Peu touché de cet avantage, il perſiſta dans ſon Blasphême, & mourut, en aſſurant que quoiqu’il n’y eût point de récompenses à attendre après la mort, cependant l’amour de la Vérité l’obligeoit de ſouffrir le martyre pour en défendre les droits.
En faiſant cette digreſſion, j’ai eu principalement deſſein de faire connoître les forces de la Nature Humaine, & les grandes choses que l’Homme dans l’état de Nature eſt capable d’exécuter, pourvu qu’il ſoit ſoutenu par la vanité & par le tempéramment. La colère n’excite pas le Lion avec plus de violence, que la vanité n’excite l’Homme. Que dis-je ! L’avarice, la vengeance, l’ambition, & presque toutes les paſſions, ſans en excepter même la pitié, peuvent, lorsqu’elles ſont violentes, diſſiper toute eſpèce de crainte, & imiter ſi bien la valeur, qu’on pourra aiſément s’y tromper. C’eſt-là ce que l’expérience de tous les jours enſeignera à tout Homme qui prendra la peine de réfléchir, & d’examiner les motifs qui font agir certaines perſonnes.
Conſidérons en particulier les Affaires Militaires, & nous ſerons obligés de convenir qu’il n’eſt aucune occaſion où la vanité ſoit ſi ouvertement encouragée. Voïez les habits des plus bas Officiers de l’Armée, ils ſont plus riches ou du moins plus beaux & plus magnifiques que ne le ſont pour l’ordinaire ceux des Officiers qui ont au moins quatre ou cinq fois plus de païe. Ceux qui ont famille ſeroient bien aiſes de faire moins de dépenſe de ce côté là ; mais on les force d’entretenir leur vanité, par une dépenſe dont ils ſe paſſeroient très-bien.
Mais de tous les moïens qu’on emploie pour entretenir & pour augmenter la vanité des Hommes, il n’en eſt point de plus groſſiers que ceux qu’on met en uſage avec les ſimples Soldats, dont la vanité, à cauſe de leur grand nombre, doit être excitée au meilleur marché poſſible. Nous ne faiſons point attention à tout cela, parce que nous y ſommes accoutumés. Si cela n’étoit, comment pourroit-on s’empêcher d’éclater de rire, en voïant des gens ornés avec tant de pompe & de ridicule affectation ? On les habille des plus groſſières étoffes de laine, qu’on a la précaution de teindre de couleur de tuile pilée, afin qu’elles reſſemblent à des draps ou cramoiſis, ou écarlates. On veut faire croire au Soldat qu’il reſſemble à ſes Officiers, ſans cependant qu’il en coute beaucoup. Pour cet effet, au lieu d’un galon d’or ou d’argent, on borde ſon chapeau d’un galon de ſoie, ou blanc, ou jaune. Peut-on nier que dans toute autre occaſion il n’en faudroit pas davantage pour condamner quelqu’un aux petites-maiſons ? Cependant ces ridicules amorces, jointes au bruit qui ſe fait ſur une peau de veau, ont ſéduit & ont été réellement cauſe de la perte de plus d’Hommes que jamais les yeux meurtriers, & les voix enchantereſſes des Femmes n’en ont fait mourir, quand même tous les badinages qui ſe font là-deſſus ſeroient fondés en raiſon. Aujourd’hui le Porcher du Village endoſſe ſon juſte-au-corps rouge. D’abord il croit bonnement qu’il eſt Homme de conſéquence depuis qu’on l’appelle Monſieur, & deux jours après un Sergeant brutal lui ſangle un grand coup de canne, pour rendre plus ſenſible l’avertiſſement qu’il lui donne de tenir ſon fuſil un pouce plus haut qu’il ne faiſoit. Pour ce qui eſt de l’eſtime que l’on a pour les Soldats, on en peut juger par la permiſſion que l’on accorda aux Officiers dans les deux dernières Guerres, d’enrôler des Coquins convaincus de vol accompagné de fraction, ou d’autres crimes capitaux. Or n’eſt-ce point-là une preuve certaine qu’on regarde un Soldat comme allant de pair avec les plus grands Scélérats ?
Les Cavaliers ſont encore plus à plaindre que les Fantaſſins. Car lorſqu’ils n’ont rien à faire, ils ont la mortification d’être Palefreniers, & de panſer des chevaux, qui leur coutent davantage d’entretenir qu’eux-mêmes. Si réfléchiſſant ſur tout cela, on fait de plus attention au peu d’avantages qu’ils retirent pour l’ordinaire de leurs Officiers, à leur ſolde, aux ſoins qu’on a d’eux quand on n’en a plus beſoin pourroit on s’empêcher d’être étonné comment il eſt poſſible qu’il ſe trouve encore des Miſérables aſſez inſenſés pour être ſenſibles à la vanité ridicule d’être appellés Meſſieurs les Soldats ? Mais cette paſſion eſt ſi forte, que ſans elle il n’y a ní diſcipline, ni art, ni récompenfe, qui fùſſent capables de leur inſpirer cette bravoure qui ſe trouve communément parmi eux.
Quelque utile cependant que ſoit le courage dans les Armées, quels pernicieux effets ne produiroit-il pas pendant la Paix, ſi l’on n’avoit pas trouvé moïen de l’adoucir ? Suppoſons en effet que l’Homme ſe fût rendu maître de toutes ſes craintes, il eſt évident que l’on n’entendroit plus parler que de vols, de rapts, de meurtres & de violences. Les Gens vaillans jouéroient dans la Société Civile le rôle que les Géans jouent dans les Romans. Les Pohtiques ont rémédié à un inconvénient ſi conſidérable, en inſpirant à leur Peuple un principe qu’ils appellèrent Honneur.
Le Courage prédominoit dans l’Honneur, mais il y entroit de la Justice, de l’Honnêteté, & quelque peu de toutes les autres vertus morales. Ceux qui étoient remplis de cette grande qualité, devenoient Chevaliers Errans de profeſſion. Ces Perſonnages ont fait de grands biens par tout le Monde : ils ont domté les Monſtres, délivré les Opprimés, & tué les Oppreſſeurs. Mais dès que, par la force invincible de ces valeureux Champions, les aîles de tous les Dragons ont été rognées, que les Géans ont été détruits, & que les jeunes Dames ont été partout miſes en pleine liberté, excepté un petit nombre, qui en Espagne & en Italie ſont encore tenues en captivité par leurs Monſtres cet Ordre de Chevalerie, qui autrefois étoit dépoſitaire de l’Honneur, a été négligé pendant quelque tems. Il est arrivé aux règles que cet Ordre preſcrivoit ſur l’Honneur, ce qui eſt arrivé aux armes maſſives & peſantes. Le grand nombre de qualités qu’il falloit poſſéder pour être reçus Chevaliers, rendirent l’Ordre ſi incommode & ſi embarraſſant qu’on s’en dégouta. Dans la ſuite, je veux dire au commencement du ſiècle dernier, on tira ſagement de la pouſſière les principes d’Honneur. On en fit fondre les règles, & on en forma de nouvelles, dont l’uſage étoit plus facile. Ces règles de l’Honneur à la moderne, ſuppoſent la même doze de courage ; mais elles ne demandent que la moitié de l’honnêteté, il y entre même fort peu de justice. Pour d’autres vertus, il n’en est nullement queſtion. Auſſi étoit-il très-commode, & portatif.
Malgré ces imperfections, l’Honneur qui règne aujourd’hui eſt ſi utile, que s’il étoit banni du milieu des Hommes, il n’y auroit plus de Nations nombreuſes, ni même de Société puisqu’il en eſt le lien. Ce Principe eſt fondé ſur nos paſſions, & ſur nos foibleſſes ; cependant il n’eſt aucune vertu, que je ſache, qui ait autant contribué à civiliſer les Hommes. Sans l’Honneur les Hommes ne ſeroient plus que des Scélérats, des Cruels, des Eſclaves ou des Traîtres.
Pour ce qui eſt des Duels dont je dois parler ici, je plains véritablement ceux qui en ſont les infortunés objets. Mais il eſt ridicule d’avancer que ceux qui donnent le défi, ou que ceux qui l’acceptent, ſuivent de fauſſes règles ſur le Point d’Honneur, ou qu’ils ſe trompent dans les notions qu’ils ont de ce grand principe. Car ou l’Honneur n’eſt qu’une chimère, ou il doit apprendre à reſſentir les injures, & à accepter le combat. Vous pourriez tout auſſi bien nier que les ajuſtemens que vous voïez porter à tout le monde ne ſont point à la mode, que de ſoutenir qu’il eſt contraire aux loix du véritable Honneur de demander & de donner ſatisfaction.
Ceux qui condamnent les Duels, ne font pas attention aux avantages conſidérables que la Société retire de la mode qui les autoriſe. Si une fois cette mode ceſſoit, il n’y auroit point de perſonne mal élevée qui ne pût ſe ſervir de quelque terme, & de quelque expreſſion que ſon impoliteſſe pourroit lui ſuggérer. Il ne ſeroit plus retenu par l’idée qu’il y a des gens tout prêts à lui faire rendre raiſon des phraſes incongrues qui pourroient lui échapper. Les converſations polies ſeront abſolument gâtées par les diſcours de gens ſi groſſiers.
Il ſe trouve des Perſonnes graves, qui nous diſent que les Grecs & les Romains, peuples diſtingués par leur valeur, ignoroient entièrement l’art d’appeller en duel, pour tirer vengeance de quelque injure particulière. Ils ne ſe ſervoient de ces combats, que pour terminer quelque différend qui s’étoit élevé entre deux Nations. Auſſi est-il certain que les Rois & les Princes dans Homère ſe diſent des injures ſi groſſières, que nos Crocheteurs & nos Fiacres ne ſeroient pas capables de les endurer. Je crois cependant qu’il est à propos d’empêcher les Duels, de les défendre, & de punir ſévèrement & ſans remiſſion tous ceux qui enfraindront ces loix : mais il faut bien ſe garder de faire ceſſer tout-à-fait cet uſage. Par cette méthode on préviendra la trop grande fréquence des Duels, & en même tems on polira, on civiliſera, & on adoucira les Membres de la Société, en obligeant les plus courageux & les plus puiſſans de ſe conduire toujours avec toute la prudence & toute la circonſpection poſſible. Rien en effet ne civiliſe davantage les Hommes, & n’adoucit plus leur caractère que la crainte : &, comme Mylord Comte de Rocheſter le dit, tous les Hommes, ou du moins la plus grande partie, ſeroient des laches, s’ils ôſoient. Cependant, d’une autre côté, la crainte qu’on ne leur demande raiſon de quelque discours, ou de quelque démarche, rend pluſieurs perſonnes attentives. Sans cette crainte mille Gentilshommes, qui au-jourd’hui ſont civils & honnêtes, auroient été des Fats inſolens & inſupportables. Enfin, ſuppoſé que la mode n’autoriſat pas les perſonnes qui ont reçu un affront, à en demander ſatisfaction, il ſe feroit dans la Société vingt fois plus de mal qu’il ne s’en fait actuellement ; parce que les Loix ne ſauroient prendre connoiſſance de ces injures ; ou ſi elles vouloient entreprendre d’y rémédier, il faudroit pour maintenir la tranquilité vingt fois plus de Commiſſaires de quartiers, & d’autres Officiers, qu’il n’y en a aujourd’hui.
J’avoue que quelque rares que ſoient les Duels, c’eſt toujours un malheur réel pour ceux qui y ſont exposés, & pour leur famille ; mais il n’y a point de parfait bonheur dans ce Monde. Telle eſt la nature des affaires humaines. Le mal eſt toujours à côté du bien.
L’acte que renferment les Duels n’eſt rien moins que charitable, j’en conviens. Mais je demande ſi l’on doit aimer ſon prochain plus que l’on ne s’aime ſoi-même, & ſi l’on pèche contre la charité en faiſant aux autres ce qu’on ſe fait à ſoi-même ? Or qui ignore que trente perſonnes au moins ſe tuent eux-mêmes par année, & que cependant il n’y en a pas la moitié tant qui ſoient tués en duel ? D’ailleurs ne ſeroit-il pas étrange qu’une Société ſe plaignît de la perte d’une demi-douzaine d’Hommes, lorsque leur mort procure à ſes Membres des biens d’un auſſi grand prix, que le ſont la politeſſe, les douceurs de la Converſation, & le bonheur des Aſſemblées en général ; tandis que l’on verroit cette même Société expoſer ſi volontiers, & quelquefois ſacrifier pluſieurs milliers d’Hommes, ſans ſavoir bien ſurement ſi un ſacrifice ſi conſidérable lui ſera avantageux ?
Il ſeroit à ſouhaiter qu’aucun de ceux qui réfléchiſſent ſur le frivole principe d’Honneur, ne ſe plaignît d’être la dupe & le jouet des ruſés Politiques ; mais je voudrois que tout le monde fût ſatisfait de voir que les Chefs des Sociétés, & que les prémiers Magiſtrats ſont encore plus dupes de la Vanité que tous les autres. Si en effet ces Grands Hommes n’avoient pas une vanité extraordinaire, comment pourroient-ils ſe réſoudre à ſacrifier toutes les douceurs de la vie, en acceptant l’Emploi de Grand Chancelier d’Angleterre, de Prémier Miniſtre-d’État en France, ou celui de Grand-Penſionnaire de Hollande, Emploi qui, accompagné de plus de peines que les deux prémiers, ne donne pas la ſixième partie du revenu. Les ſervices réciproques que les Hommes ſe rendent, ſont le fondement de la Société. Ce n’est pas pour rien que l’on flatte les Grands, & qu’on célèbre leur haute naiſſance. Si nous louons leur noble extraction, c’eſt pour réveiller leur vanité, qui doit les porter aux actions les plus glorieuſes. Souvent les éloges que l’on donne à la famille de quelqu’un, & à ſes ancêtres, ſont ſi peu fondés, que peut-être dans toute cette famille, & parmi tous ces ancêtres, il n’y a pas deux perſonnes qui n’aïent été, ou de lâches complaiſans pour les folles imaginations des Femmes, ou des ignorans ſuperſtitieux, ou d’inſignes poltrons, ou d’infames débauchés. Mais qu’importe ! pourvu que la vanité naturelle à ceux qui poſſèdent de grands titres, ſoit encore augmentée par ces éloges, & qu’on les engage ainſi à faire tous leurs efforts pour ne pas paroître indignes des tîtres & des louanges qu’on leur prodigue. Ceux qui n’ont pas de tîtres par leur naiſſance, ſenſibles à ces honneurs, ambitionnent de mériter ces tîtres, & ne négligent rien pour cela. Lorsqu’un ſimple Gentilhomme eſt créé Comte, ou Baron, ce nouveau tître eſt pour lui un auſſi grand frein, que la Soutane & la Robe peuvent l’être à un jeune Étudiant qui vient de recevoir les Ordres.
La ſeule objection importante qu’on puiſſe faire contre l’Honneur moderne, c’eſt qu’il eſt directement opposé à la Religion. Celle-ci ordonne de ſupporter les injures avec patience, & celui-là dit que l’on eſt indigne de vivre ſi on les endure. La Religion veut que vous laiſſiez la vengeance à Dieu, l’Honneur au contraire vous défend de confier votre vengeance à perſonne qu’à vous-mêmes, & de ne recourir jamais aux Loix. La Religion vous défend abſolument le meurtre, l’Honneur le juſtifie pleinement. La Religion vous défend de répandre jamais le ſang de vos Frères, l’Honneur vous ordonne de vous battre pour la moindre bagatelle. Le Principe fondamental que la Religion recommande, c’eſt l’Humilité au lieu que l’Honneur est uniquement fondé ſur la Vanité. Comment conciliérons-nous ces deux chofes ? Cela eſt au-deſſus de mes forces. J’en abandonne le ſoin à des gens plus habiles que je ne le ſuis.
On eſt ſurpris de voir ſi peu de Vertu réelle ſur la Terre, tandis qu’il y a partout tant d’Honneur réel. La caufe en eſt toute naturelle. C’eſt que le plaiſir de faire une action vertueuſe eſt tout ce que l’on en retire, & que cette récompenſe eſt très-chetive au gré de bien des gens. Mais toutes les fois que l’Homme d’Honneur renonce à ſoi-même en impoſant ſilence à un appétit, il eſt immédiatement récompenſé par le plaiſir qu’il reçoit d’une autre paſſion qu’il ſatisfait. Le plaiſir qu’il perd en ſacrifiant ſon avarice, ou quelqu’autre appétit, eſt doublement repaïé à ſa vanité. D’ailleurs l’Honneur qui n’examine pas tout à la dernière rigueur, ſe permet pluſieurs choſes que la Vertu ſe refuſe ſcrupuleuſerment.
Ainſi un Homme d’Honneur, qui ne doit jamais jamais ni tromper, ni mentir, ni renvoïer de païer un dette de Jeu, quoique ſon Créditeur ne pût faire valoir aucun droit contre lui, peut très-bien s’enivrer, jurer, & retenir l’argent des Marchands qu’il ne païe pas, ſans s’embarraſſer de leurs ſollicitations. Un Homme d’Honneur doit être fidèle à ſon Prince, & à ſa Patrie, pendant qu’il eſt à leur ſervice : mais ſe croit-il lèzé de leur part, il peut les abandonner, & leur faire tout le mal qui dépendra de lui. S’il ne lui eſt pas permis de changer de Religion par intérêt, il peut ſans ſcrupule être auſſi libertin qu’il le voudray & ne jamais en pratiquer aucune. Il pourroit bien ſe faire quelque peine de ſéduire la Femme, la Fille, ou la Sœur d’un de ſes Amis, ou une Perſonne qui lui a été confiée : hors delà il peut coucher avec tout le monde.