‹ La Fable des abeillesChapitre 20 sur 37 · Remarque S

Remarque S

Page 21. Lignes 2. 6.

I L est inconteſtable que dans une Nation qui ſeroit également vertueuse & frugale, on ne rebâtiroit plus que les vieilles maisons, qu’on reſerreroit ſes appartemens, & que l’on n’emploîroit jamais de matériaux neufs, tandis que les vieux pourroient ſervir. Dès-lors les trois quarts des Maçons, des Charpentiers, des Menuiſiers, &c. manqueroient d’occupation. Mais ſurtout que deviendroit l’Art de peindre en détrempe, ou en mignature, auſſi bien que celui de cizeler, de graver, ou de découper ? Reſteroit-il quelqu’un de ces Métiers, qui ont été ſoigneusement défendus par les Légiſlateurs qui préfèrent la justice & l’honnêteté aux richeſſes & à l’opulence, & qui ont plutôt cherché à rendre leurs Sujets vertueux que riches. C’est ainſi que Lycurgue ſtatua que les planchers des maiſons de Lacédémone ſeroient faits avec la hache ſeule, & que l’on ne poliroit les portes grandes & petites qu’avec la ſimple ſcie. Ces règlemens, comme dit Plutarque, n’étoient pas deſtitués de fondement. Puisque ſi Epaminondas pouvoit dire à quelques amis qu’il invitoit à diner, Venez, Meſſieurs ; ſoyez ſurs que la trahiſon ne ſera point tentée, de vouloir partager un auſſi chetif repas que celui que je vous offre. Pourquoi ce grand Légiſlateur n’auroit-il pas penſé, que des maiſons bâties avec tant de ſimplicité, devoient néceſſairement exclure le luxe & le ſuperflu ?

On diſoit, comme le même Plutarque nous l’apprend, que le Roi Léotichidas, prémier de ce nom, étoit ſi peu accoutumé de voir des ouvrages de Sculpture, qu’introduit à Corinthe dans une ſale magnifique, il demanda à ſon Hôte, ſi les arbres des forêts de ſon païs étoient tels que ceux qu’il montroit au plancher.

Mais ce ne ſeroient pas-là les ſeuls Artiſans qui manqueroient d’occupation. Il y en auroit un nombre infini d’autres, qui auroient tout lieu de gémir du changement, & entr’autres tous les Ouvriers, comme dit la Fable, Page 22. Lignes 8… 11. qui travailloient les riches étoffes de ſoie & d’argent, & tous les Artiſans qui en dépendoient, ſeroient obligés de ſe retirer. Puiſque d’un côté, après la grande quantité d’Habitans qui ont déjà abandonné la Ruche, il ne ſe peut que les Terres & les Maiſons n’aïent extraordinairement baiſſé : & de l’autre, toutes ces Abeilles aïant en horreur toute eſpèce de gain illégitime, auſſi bien que la vanité & la prodigalité, il eſt naturel de conclure qu’il n’y aura plus perſonne dans la Ruche, qui porte des draps d’or, ou d’argent, ou riches brocards. Que ſeront alors tous les Ouvriers ſubalternes, les Fileurs d’or & d’argent, les Tireurs, les Affineurs &c. Ne ſouffriront-ils pas cruellement de la frugalité qui s’y eſt introduite ?

Page 1