‹ La Fable des abeillesChapitre 3 sur 37 · Remarque A

Remarque A

Page 4. Lignes 4…7.

L A plupart de ceux qui ont des Enfans, tâchent de leur donner quelque occupation convenable, afin que parvenus à l’âge de maturité, ils puiſſent gagner leur vie. Il n’y a point de Société conſidérable qui n’ait des Corps entiers, ou des Compagnies de Gens qui s’attachent à ces différens emplois. C’eſt ainſi que les Arts & les Sciences, de même que les Métiers & le Commerce, en paſſant d’une main à l’autre, continuent de fleurir dans une République, auſſi long-tems qu’on les trouve utiles. Les Jeunes-Gens qui entrent chaque jour dans le Monde, relèvent, pour ainſi dire, les Vieillards, & en prennent la place. Il y a des occupations infiniment plus honorables que d’autres, ſuivant la différence des frais néceſſaires pour y réuſſir. Mais des Parens ſages, dans le choix qu’ils en font pour leurs Enfans, doivent principalement conſulter leurs biens, & les circonſtances dans lesquelles ils ſe rencontrent. Un Homme qui donne pour ſon Fils trois ou quatre cens livres ſterling à un gros Marchand, eſt très-blamable, s’il ne peut enfuite fournir à ce Fils, lorsqu’il a fini ſon tems, deux ou trois mille livres ſterling pour travailler avec ce fond pour fon compte. Ce Père, s’il eût été prudent, auroit dû vouër ſon Fils à quelque choſe qui eût exigé des frais moins cónſidérables.

On voit ſouvent des Gens bien élevés qui n’ont que de petites rentes, obligés cependant, à cauſe des Emplois honorables dont ils ſont révétus, à faire plus de figure qu’un ſimple Particulier qui auroit le double de revenu. S’ils ont avec cela des Enfans, comme cela arrive ſouvent, l’indigence où ils ſe trouvent ne leur permet pas de les appliquer à des Fonctions réputées honorables, & leur orgueil ne leur permet pas même de leur faire apprendre quelque Métier médiocrement pénible. Dans ce fâcheux état, tantôt ils ſe flattent de quelque changement dans leur Fortune, d’autresfois ils eſpèrent qu’il ſe préſentera quelque Ami, ou quelque occaſion plus favorable. Toujours indigens, & toujours incertains, ils renvoient de tems à autre à diſpoſer de leurs Enfans. Les années s’écoulent inſenſiblement ; & ces jeunes-Gens font déjà avancés en âge, qu’on ne les a encore voué à quoi que ce ſoit. Je ne déciderai pas ſi cette négligence eſt plus barbare à l’égard des Enfans, que préjudiciable à la Société. Tous les Enfans à Athènes étoient tenus d’aſſiſter leurs Parens, s’ils venoient à tomber dans l’indigence. Mais Solon fit une loi, qui dispenſoit un Fils de ſecourir ſon Père, ſi celui-ci ne lui avoit donné aucune Vocation.

Quelques Parens plus raiſonnables font apprendre à leurs Enfans un bon Métier, convenable à leur état préſent. Mais ſouvent ces Pères meurent, ou font faillite avant que leurs Enfans aïent fini leur Apprentiſſage, ou qu’ils ſoient rompus dans les Affaires qu’ils avoient entrepris. Pluſieurs Jeunes-Gens, richement pourvus par les mains qui les ont établis, ne laiſſent pas quelquefois d’être réduits à la pauvreté ; plus ſouvent encore on en voit, qui ſont entièrement incapables de ſe maintenir dans les Affaires qu’on leur avoit fait entreprendre ; pluſieurs manquent d’induſtrie, ou ne connoiſſent pas comme il faut leur Vocation ; d’autres aiment trop leurs plaiſirs ; quelques-uns, par quelque accident imprévu, font mal leurs affaires. Il eſt impoſſible que cette Négligence dans l’Éducation, cette mauvaiſe Conduite, & les Maux qui en réſultent, n’aïent très-fréquemment lieu dans les grandes Villes. C’eſt-là où l’on voit tous les jours quantité des Perſonnes entrer dans le monde fans être pourvus, & ſans s’être voués à quoi que ce ſoit.

Quelque riche & puiſſante que puiſſe être une République, quelques ſoins qu’un Gouvernement ſage puiſſe prendre, il n’eſt pas poſſible de prévenir ou d’empêcher toujours ces inconvéniens. Qu’est-ce donc que deviendront cette foule de Perſonnes qui ſont ſans Vocation ? Le Monde, il eſt vrai, eſt rarement ſans Guerre. C’eſt une reſſource. Il y en aura quelques-uns qui ſeront occupés à ce Métier ſur terre, & d’autres ſur mer. Ceux qui par leur tempéramment laborieux ſont propres à être d’Honnêtes Eſclaves, travailleront à la journée chez les Maîtres qui exercent des Métiers, ou ils entreront au ſervice de quelques autres Perſonnes. Ceux qui auront étudié, & qui auront hanté l’Univerſité, pouront exercer les pénibles fonctions de Régens d’Écoles & de Gouverneurs. Il y en aura un petit nombre qui attraperont quelque emploi. Mais que deviendra ce Pareſſeux, qui ne s’embaraſſe en aucune manière de travailler ? Que deviendra ce Volage, qui ne fait ſe fixer à quoi que ce ſoit ?

Ceux qui auront toujours fait leurs délices des Pièces de Théatre, & de la lecture des Romans, & qui avec cela auront la moindre teinture de Politeſſe, tourneront leurs vuës du côté du Théatre. Si leur mine eſt ſupportable, s’ils s’expriment bien, nous les verrons bientôt Acteurs. Ceux qui aiment leur ventre au-deſſus de tout, s’ils ont le goût fin, & un peu d’habileté dans ce qui regarde la Cuiſine, ils tâcheront de gagner l’amitié des Gloutons & des Épicuriens. Ils apprendront à ramper, & ils mettront tout en uſage pour devenir Paraſites. Toujours occupés à flatter les Maîtres de la maiſon aux dépens du reſte de la Famille, non contens d’entretenir le Chef dans tous ſes défauts, ils gâtent encore les Enfans, en leur inſpirant de l’orgueil par de baſſes adulations.

D’autres jugeant de l’incontinence des autres par leur propre libertinage, & par celui de leurs Compagnons de débauche, ſeront naturellement portés à donner dans les intrigues amoureuſes. Bientôt ils tâcheront de gagner leur vie, par le métier le plus vil. Ils fourniront à ceux qui manquent de loiſir ou d’adreſſe pour parler en leur faveur, des objets pour aſſouvir leur brutale paſſion.

Ceux qui ont abandonné tout principe d’Honneur & d’Équité deviendront, s’ils ont aſſés d’adreſſe & de dextérité, Chevaliers d’Induſtrie ; ou, ſi leur habileté & leur capacité le leur permet, ils ſe mettront Filoux & Faux-Monnoïeurs.

Ceux qui ont eu occaſion de remarquer la crédulité de Femmelettes, & d’autres Perſonnes qui n’ont pas plus de ſens, s’érigeront en Docteurs, & ils feront les Empiriques. Une grande impudence & peu d’habileté leur ſuffit. D’autres ſe vanteront de pouvoir dire la bonne fortune. C’eſt ainſi que chacun tourne à ſon propre avantage les vices & les foibleſſes d’autrui. C’eſt ainſi que les Hommes mettent en œuvre leurs talens & leur habileté, pour tâcher d’amalier de quoi vivre par le chemin le plus aiſé & le plus court.

Ces Gens-là ſont ſans-contredit la Peſte de la Société Civile. Mais il n’y a que des Foux, qui ſans faire attention à ce que j’ai dit, puiſſent s’emporter contre le relâchement des Loix, qui laiſſent vivre de telles Gens. Les Perſonnes ſages, contentes de prendre des précautions pour n’être point la dupe de ces Fourbes, ne ſe plaignent jamais de ce que la Prudence Humaine ne ſauroit prévenir.

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