Remarque T
Page 21. Lignes 25--27.
O N remarque que les Criminels qu’on conduit au ſuplice, ſe reprochent ordinairement, comme la cauſe de leur malheureuſe fin, la négligence du Jour du Repos, & le commerce qu’ils ont eu avec des Femmes de mauvaiſe vie. Je crois auſſi qu’effectivement il ſe peut trouver, même parmi les perſonnes qui n’ont pas renoncé à toute vertu, bien des gens qui riſquent leur vie pour ſatisfaire & aſſouvir leurs ſales amours. Les deux lignes de la Fable que j’ai citées au commencement de cette Remarque, peuvent même nous rappeller qu’il y a dans le Monde des Femmes, qui ont engagé de Grands Hommes dans des projets auſſi dangereux, & dans des meſures auſſi pernicieuſes que jamais les plus ſubtiles Maîtreſſes leur aïent pu inſpirer.
J’ai déjà eu occaſion de montrer que les Femmes les plus abandonnées contribuant à la conſommation du ſuperflu & du néceſſaire de la vie ſont très-utiles dans la Société. Elles aident par leur luxe à entretenir le laborieux Ouvrier, qui chargé d’une famille nombreuſe cherche à lui procurer le néceſſaire par des moïens honnêtes. Il faut malgré cette utilité bannir toutes les Débauchées, dit cependant un Grand Homme, & lorſque les Proſtituées ne fouilleront plus cette Terre, le Tout-puiſſant verſera ſur nous des bienfaits infiniment plus conſidérables, que les avantages que nous retirons aujourd’hui de ces indignes Créatures. »
Je ne nie point le fait, peut-être cet Auteur a-t-il raiſon ; mais je puis démontrer que, ſoit qu’il y ait des Débauchées, ſoit qu’il n’y en ait point, il ſeroit impoſſible de rémédier à la perte que le Commerce ſouffriroit, ſi toutes les Femmes qui vivent dans l’heureux état du mariage, ſe conduiſoient comme les Gens ſages le ſouhaiteroient.
La variété des Ouvrages qu’on fait, & le nombre de Mains qu’on emploie aujourd’hui pour ſatisfaire l’inconſtance & le luxe des Femmes eſt prodigieux. Mais tout cela ſeroit aſſurément diminué au moins d’une quatrième partie, ſi écoutant ſeulement les juſtes remontrances de leurs Maris, elles n’inſiſtoient pas après qu’elles ont été une fois refuſées, qu’elles ne dépenſaſſent que les ſommes que leurs Maris leur accordent ſans peine. Examinons toutes les maisons, conſidérons l’intérieur des familles du rang médiocre ; les honnêtes Marchands, par exemple, qui ont deux ou trois cens Pièces à dépenser par an, & nous verrons que leurs Femmes se croiront en droit de demander de nouveaux habits, quand même elles en auroient déjà une douzaine qui ſeroient très-portables, ſi ſeulement elles peuvent dire qu’elles n’ont aucune robe, ni aucune jupe qui n’ait paru très-ſouvent, & ſurtout à l’Églife. Remarquez encore, s’il vous plaît, que je ne parle point ici de Femmes qui donnent dans une profuſion extravagante. Il ne s’agit que des Femmes qui miſes dans le rang des modeſtes, ſont regardées comme très modérées dans leurs déſirs.
Si par cet exemple nous jugeons des Femmes d’un rang plus élevé, dont les habillemens les plus riches ne ſont rien au prix de leurs autres dépenſes, de quelle conſéquence ne fera pas pour le Commerce la quatrième partie dont je parle. Quelle diminution la réforme ne produira-t-elle pas par rapport aux ameublemens de toutes les ſortes, aux joïaux, & aux bâtimens des Perſonnes de qualité ? Peut-on concevoir un malheur plus grand pour une Nation comme la nôtre ? Non, il eſt plus terrible que la peſte même. La mort d’un demi-million d’Habitans ne cauſeroit pas la dixième partie des maux dans le Roïaume, que le même nombre de Pauvres desœuvrés en produiroit. Une triſte expérience nous apprend de quel fardeau ils ſont à la Société. Mais que ſeroit-ce, ſi outre les Pauvres que nous avons déjà, il y en avoit cinq cens mille autres ?
Il y a des Maris qui aiment véritablement leurs Femmes, & qui même en ſont paſſionnés. On en voit d’autres qui n’aïant pour elles que de l’indifférence, ont à leur égard de la complaiſance, & qui les aiment par vanité. Ils trouvent le même plaisir à poſſéder une belle Femme, qu’un Sot en trouve à avoir un beau Cheval. Ce n’eſt pas qu’il s’en ſerve, mais il a la douce ſatisfaction de pouvoir dire qu’il eſt ſien. L’idée qu’on ne ſauroit lui diſputer la paſſion de cet objet, & qu’on le croit très heureux, fait tout ſon bonheur. Ces deux eſpèces de Maris peuvent être fort prodigues pour les Femmes, & leur donner de nouveaux habits, & quantité d’ornemens précieux, avant même qu’elles aïent paru les ſouhaiter. Il faut cependant convenir que la plupart des Maris ſont des gens plus ſenſés, qui bien loin de prévenir les déſirs de leurs Femmes, ſe gardent bien de leur accorder incontinent toutes les extravagances qu’il leur plaît d’aimer. Nos Marchands ſeroient fort à plaindre, ſi toutes les Femmes étoient entre des mains ſi économes.
Il eſt incroïable quelle quantité de colifichets & d’ajuſtemens ſont achetés & emploïés par des Femmes qui n’auroient jamais pu ſe les procurer, ſi elles n’eûffent fait de honteux trafics, ou qu’elles n’eûſſent trompé leurs Maris par d’autres moïens. D’autres ne ceſſent de harſeler leurs Maris pour en arracher de l’argent, afin de ſatisfaire le goût qu’elles ont pour les babioles & pour la parure. Il arrive même ſouvent que par leur perſévérance, par leur aſſiduïté à demander, & par leur complaiſance, elles gagnent les Avares les plus obſtinés. Une troiſième ſorte de Femmes entrent en fureur à l’ouïe d’un refus. Et par un vacarme affreux, & par leurs criailleries, ces Fourbes font condescendre leurs Benets de Maris à toutes leurs fantaiſies. Enfin il y en a une infinité, qui déploïant tout ce que l’art à pu inventer de plus propre à parvenir à leurs fins, ſurmontent les raiſons les plus légitimes, & les refus les plus poſitifs. Celles en particulier qui ont de la beauté & de la jeuneſſe, ſe moquent de toutes les remontrances & de tous les refus. On en voit même très-peu d’entre ces dernières, qui ſe faſſent ſcrupule d’emploïer les plus tendres momens du mariage pour avancer un intérêt bas & ſordide.
Si le tems me le permettoit, je déclamerois icı avec chaleur contre ces indignes Femmes, qui emploient leur adreſſe & leurs charmes trompeurs pour ſéduire notre prudence, & pour vaincre nos justes refus ; & qui ont aſſez peu d’honneur pour ſe conduire avec leurs Maris, comme d’infames Débauchées agiſſent avec ceux qui les fréquentent. Que dis-je ! Ne ſont-elles pas pires que ces Impudiques, puisqu’elles profanent & proſtituent honteuſement les ſacrées cérémonies de l’Amour aux fins les plus indignes. D’abord elles nous excitent à la paſſion, & nous invitent au plaiſir avec une ardeur apparente ; mais enſuite ces inſignes Séductrices ſe refuſent à des déſirs qu’elles ont fait naître, afin qu’au milieu des doux tranſports qui nous mettent hors d’état de rien refuſer, elles nous extorquent des préſens qui les mettent en état de ſatisfaire à leurs folles dépenſes.
Je prie le Lecteur de me pardonner cette petite digreſſion, de bien peſer ce que j’ai dit juſques-ici ſur le ſujet principal que je m’étois propoſé. Qu’on réfléchiſſe auſſi avec attention aux biens temporels qu’on entend tous les jours ſouhaiter. Mais ce ne ſont pas ſeulement des Perſonnes du commun qui forment ces terreſtres déſirs : les Eccléſiaſtiques de tout ordre & de tout rang, en ſont le grave ſujet des prières ſolemnelles qu’ils adreſſent à Dieu dans les Égliſes, & dans les autres Aſſemblées Religieuſes. Qu’on raſſemble toutes ces idées, qu’on tire ſans préjugé les conſéquences qui découlent naturellement de ce qui ſe voit dans les affaires ordinaires de la vie ; & j’oſe me flatter que l’on conviendra qu’une des principales cauſes de la proſpérité du Commerce de Londres, doit être cherchée dans les fourberies & dans les vils ſtratagèmes des Femmes. D’où l’on devra certainement conclure que ſi le Beau Sexe poſſédoit l’humilité, la modeſtie, le contentement, douceur, l’obéiſſance à un Mari raiſonnable en un mot toutes les vertus, il ne contribuéroit pas la millième partie autant à rendre un Roïaume opulent, puiſſant & floriſſant, qu’il y contribue aujourd’hui par les haïſſables qualités qui le deshonorent.
Je ne doute pas qu’il ne ſe trouve bien des perſonnes, qui ſcandaliſées des conſéquences qu’on peut tirer de ce paradoxe, ne me demandent, ſi des Peuples riches ne peuvent pas être auſſi bien vertueux dans un Roïaume vaſte & étendu, que les Habitans pauvres d’un État petit & indigent. On me demandera même, ſi en ſuppoſant la vérité de cette étrange opinion, il n’est pas du devoir de chaque Souverain de diminuer le nombre de leurs Sujets, & de les appauvrir. Si je réponds affirmativement ſur le prémier article, on croira que je me contredis ; & ſi je nie le ſecond, on regardera ma doctrine comme impie, moins comme très dangereuſe pour toutes les grandes Sociétés. Tout cela mérite d’être éclairci. Ce n’eſt pas le ſeul endroit de mon Livre qui puiſſe produire de tels ſcrupules dans l’eſprit des Perſonnes les mieux intentionnées. Il eſt donc à propos que m’expliquant ici, je réſolve des difficultés ſi graves, & que je démontre l’accord parfait qu’il y a entre mes ſentimens, & les déciſions de la Raiſon & de la Morale la plus rigide.
Dans ce but je poſe pour prémier principe, qu’il eſt du devoir de tous les Individus des Sociétés, grandes ou petites, d’être gens de bien. La vertu doit y être conſtamment encouragée, & le vice défendu. Il eſt à propos que les Loix ſoient exécutées dans toute leur rigueur, & que tous les Transgreſſeurs ſoient punis.
Je ſoutiens en ſecond lieu, que ſi nous conſultons l’Histoire ancienne & moderne, nous trouverons que depuis la chute d’Adam jusques à notre ſiècle la Nature Humaine a toujours été la même. Indépendemment des tems, des climats & de la Religion, les forces & les foibleſſes de l’Homme ſe ſont toujours fait voir dans toutes les parties du Monde terrestre habité.
En troiſième lieu, je n’ai jamais ni avancé ni cru que l’on ne pût tout auſſi bien être vertueux dans un Roïaume riche & puiſſant, que dans la plus pauvre de toutes les Républiques. Je crois ſimplement qu’il eſt impoſſible qu’aucune Société s’enrichiſſe, & ſe conſerve pendant un tems conſidérable dans cet état floriſſant, ſans les vices des Hommes. C’eſt-là ce que j’ai ſuffisamment prouvé dans pluſieurs endroits de ce Livre. La Nature Humaine eſt toujours ce qu’elle a été pendant pluſieurs milliers d’années, & par conſéquent il ſeroit ridicule d’attendre quelque changement à l’avenir, tant que le Monde ſubſiſtera.
Après ces éclairciſſemens, je ne m’apperçois pas quelle immoralité il peut y avoir à developper l’origine & le pouvoir tyrannique des paſſions qui offusquent la Raiſon, ſans même que l’Homme s’en apperçoive. Quelle impiété y auroit-il à le mettre en garde contre ſon propre cœur, & contre les ruſés ſtratagèmes de ſon amour-propre ? Puis-je être blamé de ce que je lui apprends la différence qu’il y a entre les actions qui découlent de la victoire que la Raiſon a remportée ſur ſes paſſions, & celles qui partent de la conquête qu’une paſſion a obtenu ſur une autre ? Quel est mon crime en un mot, ſi je montre la grande différence qu’il y a entre une Vertu réelle, & une Vertu qui eſt contrefaite ? Un Grand Homme a dit avec beaucoup de raiſon, que quelque découverte que l’on ait faite dans le païs de l’amour-propre il y reste encore bien des terres inconnues. Quel mal fais-je donc à l’Homme, ſi je lui donne de ſoi-même une connoiſſance plus étendue qu’il n’en avoit auparavant ? Aſſurément je n’en fais aucun. Tout mon crime eſt d’avoir avancé une vérité que l’amour que l’on a pour la flatterie rend mortifiante. Ce goût pour les doctrines qui donnent une grande idée de nous a tant de force, que l’Immortalité de l’Ame, qui a été généralement reçue avant la prédication de l’Évangile, n’auroit aſſurément pas trouvé une créance ſi univerſelle, ſi elle n’eût flatté agréablement les Hommes. Une vérité qui donnoit des plus vils & des plus abjets de l’Eſpèce Humaine une idée ſi fublime, ne pouvoit que leur faire plaiſir, & les déterminer en ſa faveur. On aime à entendre louer les choſes où l’on a quelque part. Il n’y a pas jusques aux Sergeans, aux Guichetiers & aux Bourreaux, qui ne ſouhaitaſſent que vous eûſſiez de grandes idées de leurs fonctions. Que dis-je ! Les Filoux & les Voleurs même, qui percent les maiſons, ont plus de conſidération pour un membre de la confraire que pour les honnêtes gens. Auſſi je ne doute point que ce ne ſoit l’amour-propre qui a engagé tant de perſonnes à ſe soulever contre ce petit Traité, avant la dernière édition. On a regardé ce Livre, qui faiſoit naître des doutes ſur les idées brillantes que l’on avoit conçu de la Nature Humaine, comme rempli d’injures contre chacun des Individus de l’Eſpèce. De-là les fâcheuſes conſéquences que l’on a tiré de mes principes. Mais j’en appelle à toute perſonne raiſonnable. Quand je dis que les Sociétés ne peuvent pas être tout-à-la fois exemtes de vices & riches, ordonnai-je aux Hommes d’être vicieux ? Non ſans-doute. Tout comme je n’ordonne pas qu’on ſoit avare & querelleux, lorsque je ſoutiens que les Gens de Loix ne ſeroient pas ſi à leur aiſe, s’il n’y avoit pas beaucoup de perſonnes trop intéreſſées, & portées à la chicane.
Mais je ne m’embarraſſe point, ſi je trouve des contrediſans. Je ſuis même dans l’idée que rien ne ſeroit plus propre à démontrer la fauſſeté de mes príncipes, que de les voir reçus par le plus grand nombre : malheur qui ne ſauroit m’arriver. Je n’écris point pour la multitude, je ne me ménage point de Protecteurs parmi les Chefs. Je m’adreſſe uniquement à ce petit nombre de Gens choiſis qui ſavent réfléchir & s’élever au-deſſus du Vulgaire. Quoique j’aïe indiqué la route qui conduiſoit à la Grandeur Mondaine, j’ai toujours donné ſans héſiter la préférence à la route qui mène à la Vertu.
Voulez-vous bannir la Fraude & le Luxe, prévenir l’Impiété & l’Irreligion ? Vous propoſez-vous de rendre les Hommes généralement charitables, bons & vertueux ? Renverſez les preſſes ; fondez les caractères ; aboliſſez les imprimeries ; brûlez tous les Livres qui ont inondé notre Ile, n’épargnez que ceux qui ſont dans nos Univerſités, & ne permettez aux Particuliers la lecture d’aucun autre Livre que celle de la Bible. Défendez tout commerce étranger ; ne permettez pas qu’aucun Citoïen ait aucune fréquentation avec les autres Nations ; qu’il n’y ait ſur nos mers aucun Vaiſſeau qui ſoit plus grand que les Barques de Pêcheurs ; rendez au Clergé, au Roi & aux Barons leurs anciens privilèges, prérogatives & fonctions ; conſtruiſez de nouvelles Égliſes ; convertiſſez en vaſes & en utenſiles ſacrés tout l’argent que vous pourrez vous procurer ; fondez des Monastères & des Maiſons de Charité dans toutes les Paroiſſes ; faites des Loix Somptuaires ; endurciſſez votre Jeuneſſe à la fatigue ; inspirez-lui les idées les plus rafinées de l’Honneur & de la Honte, de l’Amitié & de l’Héroïſme ; introduiſez dans la Nation une grande variété de récompenſes imaginaires. Que le Clergé prêche l’abſtinence, & le renoncement à ſoi-même, tandis qu’il ſe donne toutes les libertés qu’il voudra ; qu’il ait la plus grande part dans l’adminiſtration des Affaires d’État, & qu’on ſtatue que la Charge de Grand Trésorier ſoit toujours entre les mains d’un Évêque.
Bientôt de ſi pieux efforts & de ſi ſains règlemens changeront la ſcène. La plus grande partie des Avares, des Mécontens des Eſprits remuans, des Ambitieux cruels, quiteront la Ville pour ſe retirer à la Campagne ; les Artiſans aprendront à tenir les cornes de la charrue ; les Marchands deviendront Fermiers ; & ainſi la Jérusalem, qui dans ſon état floriſant étoit corrompue, ſera dépeuplée, ſans qu’il y ait eu ni famine, ni guerre, ni peſte, ſans même qu’on y ait emploïé la violence. Après une ſi grande réforme, cette Capitale ne ſauroit plus être redoutable à ſes Souverains. Aucun Membre du Roïaume ne ſera plus aſſiégé de maux. Tout ce qui eſt néceſſaire pour la ſubſiſtance de l’Homme, ſera à bon marché & abondant. L’argent au-contraire cette racine de tous les maux y ſera fort rare ; auſſi n’en aura-t-on pas beſoin dans un Païs où chaqu’un jouira du fruit de ſes mains. Le Seigneur & le Païſan ne porteront plus que les étoffes les plus ſimples de nos Manufactures.
Une ſi grande révolution apporteroit de grands changemens dans nos mœurs. La génération préſente devenant tempérante, honnête & ſincère, nous pourrions espérer de voir nos deſcendans plus robustes, plus ſains, plus simples, plus fidèles, plus vertueux, que nous ne le ſommes actuellement. Jamais à l’avenir on ne conteſteroit plus la doctrine de l’Obéïſſance Paſſive, ni d’autres principes orthodoxes. On ſeroit ſoumis à ſes Supérieurs, & unanimes dans le Culte.
Je crains d’être ici arrêté par un Épicurien, qui pour ne jamais manquer de mêts ſucculens, a toujours des Ortolans dans la volière. Peut-être cet homme me dira-t-il, que l’on peut acquérir la vertu & la probité à meilleur marché que par la ruïne de la Nation & la privation de tous les Plaiſirs de la vie. Suivant lui, il n’eſt point beſoin de la fraude, ni de l’impiété, pour maintenir la liberté & la propriété. On peut être de bons & de fidèles Sujets, ſans être des Eſclaves ; on peut avoir de la probité, ſans cependant vouloir ſe laiffer gouverner par des Prêtres. Il avouéra que la frugalité & l’économie ſont des devoirs, mais qu’ils regardent uniquement ceux qui y ſont obligés par les circonſtances où ils ſe rencontrent. Pour un Homme riche, il rend ſervice à ſa patrie en dépenſant ſes revenus. Il aſſurera que pour ce qui le regarde en particulier, il eſt ſi bien maître de ſes appétits, qu’il peut dans l’occaſion ſe paſſer de tout. Lorsqu’il ne peut pas avoir du véritable Hermitage, il ſe contente fort bien du ſimple Vin de Bourdeaux, pourvu qu’il ait du corps. Il ajoutera qu’au lieu du Vin de St. Laurent dont il prend tous les matins un grand verre, il a très-ſouvent uſé de celui de Frontignac ; qu’après dîner il a préſenté du Vin de Cypre, & même de celui de Madère, lorsque la Compagnie étoit trop nombreuſe ; & enfin qu’il regarde comme des extravagans, ceux qui lorsqu’ils donnent à manger n’offrent que du Tockay. Mais pour toutes les mortifications volontaires, elles ſont à ſon avis des pratiques ſuperſtitieuſes, qui ne ſont bonnes que pour des Enthouſiaſtes, dont le zèle eſt aveugle & ſans connoiſſance.
Conſultez, me dira cet Epicurien, MyLord Shaftsbury, & vous aprendrez que l’on peut être vertueux & bon Membre de la Société, ſans renoncer à ſoi-même ; & que c’eſt faire injure à la vertu, que de la ſuppoſer inacceſſible, & que d’en faire un fantôme capable d’épouvanter les plus réſolus. On peut ſervir Dieu & en même tems jouir ſans ſcrupule de ſes Créatures. Là-deſſus il rappellera tout ce que j’ai dit dans la Remarque M. Il me demandera encore ſi nos Magiſtrats, lorsqu’ils font des établiſſemens propres à abolır l’irreligion, à ramener la vertu, & à avancer la gloire de Dieu, ne profeſſent pas ouvertement, qu’ils n’ont rien tant à cœur que, la proſpérité de l’État, l’honneur, les forces, les richeſſes, &, pour dire tout en un mot, le véritable intérêt de la Patrie ? Il formera à peu près la même queſtion ſur nos Eccléſiaſtiques, en me demandant ſi les plus pieux & les plus ſavans d’entre nos Prélats, dans le tems que paroiſſant tout occupés de la converſion du Troupeau, ils prient Dieu de détacher les cœurs de tous les Chrétiens du Monde, & de tous les Plaiſirs terreſtres ; ſi, dis-je, ces Prélats n’implorent pas la protection céleſte ſur les biens & les félicités terreſtres du Roïaume dont ils font partie. Preuve certaine que la vertu n’eſt point incompatible avec les commodités de la vie. Ce ſont-là les apologies, les excuſes & les prétextes que font & qu’allèguent communément, je ne dis pas les Gens perdus d’honneur, mais les Hommes en général, dès-que vous ôſez toucher à leurs inclinations, & à quoi que ce ſoit qui en dépende. Mais s’agit-il d’examiner le cas réel qu’ils font des choſes ſpirituelles, ils parlent comme ſi leurs eſprits, abſolumens paſſifs, n’avoient aucune pente. Confus de tant de fragilités que les Hommes apperçoivent chez eux, ils cherchent à ſe cacher l’un à l’autre leur nudité ; & enveloppant les véritables motifs de leur cœur tous le ſpécieux manteau d’amour pour la Société, & d’intérêt pour le Bien Public, ils eſpèrent de dérober aux yeux des autres leurs appétits abominables, & leurs vices groſſiers. Cependant, n’en doutons point, ils ſont convaincus de l’inclination violente qu’ils ont pour leurs convoitiſes & de l’incapacité où ils ſe trouvent de ſuivre le ſentier rabotteux & difficile de la vertu.
Pour ce qui eſt des deux queſtions que me fait mon Epicurien ſur la fin de ſon objection, j’avoue ingénument qu’elles ſont embarraſſantes. Je ſuis obligé d’y répondre affirmativement, & d’avouer que c’eſt la conduite & les diſcours que tiennent nos Supérieurs tant Civils qu’Eccléſiaſtiques. Je reconnois même que l’objection eſt inſoluble, à moins que je ne revoquâſſe en doute, (ce qu’à Dieu ne plaîſe ! la ſincérité des Rois, des Évêques, & de tous ceux qui ont part au Gouvernement.
Je me contenterai donc de répondre pour affoiblir la force de l’objection, qu’il y a dans tous ces faits un myſtère qui ſurpaſſe l’Entendement Humain. Qu’on ne diſe point que cette réflexion eſt un vain ſubterfuge. Je vai éclaircir cette incompréhenſibilité dans la Parabole ſuivante.