Remarque U
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J Ai ouï dire à bien des gens que ce n’étoit pas le Contentement qui étoit la peste de l’Induſtrie, mais que c’étoit la Pareſſe qui produiſoit ce mauvais effet. Il eſt donc à propos que je m’arrête à établir le paradoxe que j’avance dans la Fable des Abeilles, & que je rapporte au commencement de cette Remarque. Dans ce but, je parlerai ſéparément de la Paresse, du Contentement, & de l’Industrie, afin que le Lecteur puiſſe juger, ſi c’eſt la Pareſſe, ou si c’eſt le Contentement qui anéantit le plus naturellement l’Induſtrie.
La Paresse eſt un éloignement, & une averſion pour le travail. D’ordinaire même cette averſion pour les affaires eſt ſuivie du déſir déraiſonnable de reſter oiſif. On donne le nom de Pareſſeux à toute perſonne qui, ſans être empêchée par aucune occupation tant ſoit peu conſidérable, refuſe de faire quelque choſe, ou qui traîne en longueur quelques affaires qu’il doit exécuter, ou pour lui-même, ou pour les autres.
Remarquez cependant que l’on appelle rarement pareſſeux ſes Égaux, ou ſes Supérieurs. On réſerve pour l’ordinaire cette épithète pour ceux que nous regardons comme nos Inférieurs, & de qui nous attendons quelque ſervice. Les Enfans ne croient pas que leurs Parens ſoient pareſſeux. Les Domeſtiques n’ont jamais cette idée de leurs Maîtres. Si un Homme qui vit de ſes rentes ſe dodine, & qu’il pouſſe la pareſſe jusques à ne vouloir pas ſe chauffer, quoiqu’il ſoit jeune & peu embarraſſé de graiſſe, il n’y a perſonne qui penſera à l’appeller pareſſeux, ſi ſeulement il peut tenir un Valet, ou quelqu’autre Domeſtique pour faire cet ouvrage.
Mr. Dryden nous a donné, dans la Perſonne d’un Roi d’Égypte, un exemple d’une fainéantiſe bien extraordinaire. Sa Majeſté voulant faire des préſens conſidérables à pluſieurs de ſes Favoris, ſe fait ſuivre par les principaux Miniftres, qui portent un parchemin que le Monarque doit ſigner pour confirmer ces dons. D’abord il fait quelques cours, comme un Homme qui eſt inquiet & mal à ſon aiſe. Bientôt il ſe jette ſur un ſopha, comme un Homme extrêmement fatigué. Enfin prenant une plume avec une répugnance ſans égale, il commence à ſe plaindre fort ſérieuſement de la longueur du nom Ptolomée qu’il devoit écrire ; & témoigne beaucoup de chagrin de ce qu’il n’a pas pour nom quelque court monoſyllabe, qui lui épargneroit une peine conſidérable.
Nous accuſons ſouvent les autres d’être pareſſeux, parce que nous le ſommes nous-mêmes. Il y a quelques jours que deux jeunes filles faiſoient des nœuds enſemble. Elles étoient Sœurs. L’aînée, incommodée d’un vent coulis qui venoit d’une porte entr’ouverte, pria ſa Sœur cadette, qui à ſon avis étoit la plus à portée, de vouloir fermer cette porte. Celle-ci daigna effectivement jetter les yeux de ce côté, mais elle ne ſe remua point, & ne répondit quoi que ce ſoit. Sa Sœur réitéra la demande encore deux ou trois fois ; mais enfin, indignée & du ſilence & du peu de complaiſance de ſa cadette, elle ſe leva brusquement pour aller fermer la porte. En revenant prendre ſa place, elle jetta ſur cette jeune Fille un regard foudroïant, qu’elle accompagna de cette phrase, Seigneur, Babeau, que vous êtes pareſſeuſe ! je ne voudrois pas l’être autant que vous pour tout au monde. Phraſe qui fut prononcée avec tant de vivacité, qu’une rougeur enflammée lui couvrit le viſage.
La plus jeune devoit s’être levée, j’en conviens : cependant ſi l’aînée n’avoit pas trop voulu ménager ſa peine, elle ſe ſeroit aſſurément levée ſans rien dire, dès-que ce vent l’incommodoit. Elle étoit tout auſſi près de la porte que ſa Sœur. Il n’y avoit pas onze mois de différence dans leur âge, & elles étoient toutes deux au-deſſous de vingt ans. Je crois qu’il eſt difficile de déterminer quelle étoit la plus pareſſeuſe de ces deux Filles.
Il y a des milliers de Miſérables, qui ſuent ſang & eau pour la plus légère récompenſe. Ces gens-là ne réfléchiſſent pas, ou peut-être même ignorent tout ce que vaut la peine qu’ils ſe donnent. Tous les Ouvriers ne ſont pas ſi modeſtes. On en voit ſouvent de ruſés, qui refuſeront d’être emploïés, lorsqu’on ne leur donnera pas un prix proportionné à leur peine. Ils ſont naturellement actifs ; mais ils aimeront mieux ne rien faire, que de permettre qu’on apprécie trop bas leur travail.
Un Gentilhomme de Campagne rencontra derrière la Bourſe un Crocheteur, qui alloit & venoit les mains dans ſes poches, comme un Homme qui attend de l’occupation : s’approchant de lui, il lui de manda s’il vouloit lui faire le plaiſir de porter une Lettre à Bow-Church, qu’il lui donneroit un ſou pour ſa peine. Le Crocheteur exigea deux ſoux pour faire ce meſſage aſſurant qu’il aimoit mieux reſter les bras croisés pour rien, que de travailler pour rien. Le Campagnard, qui ne voulut pas lui donner deux ſoux, le quita, pleinement perſuadé que ce Crocheteur étoit extrêmement pareſſeux ; puisqu’il aimoit mieux battre inutilement le pavé, que de gagner un ſou avec ſi peu de peine.
Quelques heures après ce même Gentilhomme ſe trouvant avec quelques Amis, dans une Taverne ſituée dans Toread Needleſtreet, un d’eux ſe rappella qu’il avoit oublié d’envoier à la poſte une Lettre de change, qui devoit abſolument partir cette même nuit. Inquiet ſur cet oubli, il dit qu’il lui falloit inceſſamment un Homme qui allât en toute diligence à Hackney. Dix heures étoit déjà ſonnées, on étoit au milieu de l’hiver, il pleuvoit à verſe, & tous les Crocheteurs devoient naturellement être au lit. Il lui en falloit cependant un, quoiqu’il coutât. Le Sommelier le voïant ſi fort en peine, l’aſſura qu’il connoiſſoit un Homme qui ſeroit infailliblement ſon affaire, & qui ſortiroit même du lit, ſi la récompense étoit digne de ſon tems. Comment digne de ſon tems, répondit le Gentilhomme ! n’en doutez point, mon Ami : ſi vous connoiſſez quelque Homme expéditif, allez lui dire qu’il ſe depéche, & qu’il y a un écu pour lui, s’il eſt de retour avant minuit.
Le Garçon ſorti, il va réveiller ſon Homme, qu’il inſtruiſit de ce qu’on exigeoit de lui ; & il revint au bout d’un quart-d’heure, avec l’agréable nouvelle que la commiſſion ſeroit exécutée dans le tems marqué. Cependant ces Amis ſe divertiſſoient, & lorsqu’ils s’aperçurent que minuit approchoit, ils ſortirent leurs montres, & ne parlèrent plus que du retour du Meſſager. Les uns aſſuroient qu’il pouvoit encore être de retour au tems marqué, les autres croïoient la choſe impoſſible. Enfin ceux-ci triomphoient, il ne s’en falloit plus que de trois minutes qu’il ne fût minuit, lorsque le diligent Meſſager entra. Ses habits étoient tout mouillés, & lui-même étoit tout fumant de chaleur, & tout en ſueur. Il n’avoit rien de ſec ſur lui excepté ſon porte-feuille, d’où il tira la réponſe au Billet qui lui avoit été remis par le Garçon ſommelier. Le Gentil homme, charmé du promt retour du Meſſager, lui donne l’écu qu’il lui avoit promis ; un de la Compagnie lui verſe raſade ; tous enſemble le louent de ſa diligence. Mais quelle ne fut pas la ſurpriſe du Gentilhomme Campagnard dont nous avons parlé au commencement de cette Hiſtoire, lorsque ce Crocheteur s’aprochant de la lumière pour recevoir le verre qu’on lui tendoit, il le reconnut pour être le même Homme qu’il avoit jugé être le plus pareſſeux de tous les Mortels, parce qu’il avoit refuſé de gagner un ſou.
Tirons de cette Hiſtoire cette conſéquence ; & apprenons à ne pas confondre des Gens qui demeurent oiſifs, parce qu’ils ne trouvent pas des occaſions d’être ſuffiſamment dédommagés de leurs peines, avec ces Stupides qui s’applaudiſſent dans leur inaction, & qui mourroient plutôt de faim, que de ſe remuer pour ſe procurer de la nourriture. Si nous ne diſtinguons pas ces deux eſpèces de Gens, nous ſerons obligés de convenir que tous les Hommes ſont plus ou moins pareſſeux, & que même ceux qui mettent à plus haut prix leur travail, je veux dire les plus Induſtrieux, ſont les plus entichés de ce défaut.
Je passe à l’article du Contentement. Je donne ce nom à cette calme ſérénité d’eſprit dont jouït un Homme qui ſe croit heureux, & qui eſt ſatisfait de la ſituation où il ſe trouve. Un Homme qui poſſède ce contentement, ſentant le bonheur de ſon état préſent, eſt dans une tranquilité que ne connut jamais un Homme qui penſe à améliorer ſa fortune. Les applaudiſſemens que l’on donne à cette vertu, ſont peu durables. Suivant les circonstances où se trouvent les Hommes, on les loue, ou on les blâme de la poſſéder.
Un Artiſan pauvre qui travailloit ſans relâche pour vivre, hérite un revenu de cent livres ſterling d’un Parent qui vient de mourir. D’abord il quite le métier pénible qu’il avoit. Cependant n’aïant pas aſſez de talens pour le pouſſer dans les Affaires, il ſe réſout à vivre tranquillement de ſes revenus. Cet Homme ne fait de mal à perſonne, il païe exactement ce qu’il doit, on l’appellera un Honnête Homme qui n’aime pas le bruit. Son Boucher, ſon Boulanger, ſon Hôteſſe, ſon Tailleur, & toutes les Perſonnes qui partagent entr’eux ſes revenus, la Société même, en profitent. Perſonne ne ſouffre de ſon oiſiveté ; & s’il eût continué de travailler de ſon métier, tout ce qu’il y auroit gagné, auroit été tout autant de retranché ſur le gain de ſes confrères. Il eſt vrai qu’il eſt l’Homme le plus pareſſeux qu’on puiſſe imaginer. Il paſſe au lit quinze heures des vingt-quatre, ſon unique occupation eſt d’uſer le pavé. Cependant perſonne ne le blâme. Que dis-je ! ſon eſprit inactif eſt même honoré du nom de Contentement.
Suppoſons à préfent que ce même Home s’étant marié continue à vivre du même train, après qu’il a trois ou quatre Enfans ; & qu’ainſi parfaitement ſatisfait de ce qu’il poſſède, il ne cherche pas à gagner la moindre choſe. D’abord ſes Parens, & enſuite toutes ſes Connoiſſances, alarmés de cet excès de pareſſe, réfléchiront que ces Enfans ne pouvant recevoir de bonne éducation, leur feront honte un jour, & que peut-être même ils en ſeront chargés, ſi leur Père n’abandonne ſa honteuſe indolence.
On ſe dira tout cela à l’oreille ; mais bientôt Harpagon ſon Oncle venant le trouver, lui tiendra le diſcours ſuivant. Quoi, Neveu, vous ne faites encore rien ? Si, n’avez-vous point de honte ? Comment peut-on vivre ſi desœuvré ? Si vous ne voulez pas reprendre votre ancien métier, il y a cinquante autres moïens de gagner quelques ſoux. Je ſai que vous avez un revenu de cent Pièces ; mais ne vous apercevez-vous pas que vos dépenſes augmentent chaque jour ? que ferez-vous quand vos Enfans ſeront grands ? J’ai bien plus de bien que vous, & je ſuis ſeul ; cependant je ne ſuis pas aſſez fou pour abandonner mes affaires. Que dis-je ! Je proteſte que quand même j’aurois les richeſſes de Creſus, je ne voudrois pas mener la vie fainéante que vous menez. Ce ne ſont pas-là mes affaires, je l’avoue ; mais chacun crie, qu’il est honteux à un Jeune Homme qui eſt en bonne ſanté & vigoureux, de ne pas s’occuper à quelque chose. Si, inſenſible à tous ces avertiſſemens, il reste encore ſix mois dans cette indolence, tout le Voiſinage le blâme. C’eſt ainſi que les mêmes qualités qui lui ont autrefois attiré le nom d’Homme content & paiſible, lui font donner le nom du plus méchant des Maris, & du plus pareſſeux des Mortels. De tout cela il réſulte évidemment qu’en jugeant de la bonté ou de la malice des actions, on fait uniquement attention au bien ou au mal que la Société en reſſent, ſans faire aucune réflexion ſur l’effet que ces mêmes actions produiſent ſur celui qui en eſt l’auteur. C’eſt-là une penſée que je developperai dans mes Recherches ſur l’origine de la Vertu Morale.
Les Termes, de Diligence & d’Industrie ſe confondent très-ſouvent. Cependant il y a une grande différence entre les choſes qu’ils déſignent. Un Pauvre miſérable peut ne manquer ni de diligence, ni d’adreſſe, être un Homme économe & laborieux, & cependant être ſi bien content de ſa ſituation, qu’il ne ſe donnera aucun mouvement pour l’améliorer. Un tel Homme n’eſt pas induſtrieux : l’Induſtrie, entr’autres qualités, renferme une ſoif pour le gain, & un déſir ardent de rendre ſon état meilleur.
Lorsqu’un Homme croit que les profits qu’il retire de ſa vocation ſont trop petits, ou que la part qui lui revient de quelque occupation est trop chetive, il peut mériter le nom d’induſtrieux en deux manières. Prémièrement on lui donnera ce titre, s’il découvre des moïens extraordinaires, & praticables, pour augmenter ſes affaires & ſes profits. Il l’obtiendra auſſi, s’il étend davantage ſes occupations, & ſon commerce. Si un Marchand a ſoin de bien aſſortir ſa boutique, & qu’il ſerve comme if faut ceux qui achettent chez lui, on dira que cet Homme eſt diligent. Mais ſi outre cela il ſe met à même par ſes ſoins de vendre au même prix des Marchandiſes meilleures que celles qu’on trouve chez ſes Voiſins ſi par ſa complaiſance, ou par quelque autre bonne qualité, il fait des Connoiſſances, & qu’il augmente ſes Pratiques, il mérite dès, lors le nom d’Induſtrieux. Un Savetier qui ne ſeroit occupé que la moitié de ſon tems pourroit être appellé diligent, s’il ne négligeoit pas ſes affaires, & qu’il les expédiât quand il en a. Mais ſi outre cela il faiſoit des meſſages lorsqu’il n’a point d’ouvrage, ou que seulement il fit des chevilles, ou enfin qu’il fit le guet pendant la nuit, on devroit le nommer Induſtrieux.
Qu’on pèſe exactement ce que j’ai avancé dans cette Remarque, & l’on ſera obligé de convenir ; ou que la Pareſſe & le Contentement ſont fort proches parens ; ou que s’il y a quelque différence entre ces deux choſes, la dernière eſt plus contraire à l’induſtrie que la prémière.