Remarque X
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J ’Avoue que peut-être on pourroit voir une Nation vertueuſe ; mais il faudroit néceſſairement que les Individus ſe contentâſſent d’être pauvres, & endurcis au travail : Car s’ils vouloient vivre à leur aiſe ; jouir des plaiſirs de la Vie, & former une Nation opulente, puiſſante, floriſſante, & guerrière, la choſe eſt abſolument impoſſible.
J’ai bien ouï parler de la grande figure que les Lacédémontens : vertueux ont fait autrefois par deſſus toutes les Républiques de la Grèce. Mais on doit convenir qu’il n’y eut jamais de Nation : dont la Grandeur fut plus creuſe. Leur Grandeur étoit au deſſus de celle du Théatre ; & l’unique choſe dont ils pouvoient ſe glorifier, c’est qu’ils ne jouiſſoient de rien. Ils étoient à la vérité craints & eſtimés au dehors. Leur valeur & leur habileté dans la Guerre étoit ſi célèbre, que leurs Voiſins ne recherchoient pas ſeulement leur amitié ; mais qu’ils ſe croïoient ſurs de la victoire s’ils avoient à la tête de leur Armée un Général Lacédémonien. Mais qu’est-ce qui les rendoit tels ? N’étoit-ce pas une diſcipline ſi ſévère une vie ſi auſtère, & ſi deſtituée des agrémens de la Vie, que l’Homme le plus tempérant parmi nous ne pourroit ſe réſoudre à s’y ſoumettre. Il y avoit une parfaite égalité entr’eux. L’or & l’argent monnoïés étoient décriés. Leur monnoie courante étoit de fer, on vouloit qu’elle fût peſante, & de peu de prix. Pour ſerrer la valeur de vingt ou trente livres ſterling, il falloit une chambre d’une grandeur conſidérable ; & pour tranſporter cette ſomme, on auroit eu beſoin d’une bonne paire de Bœufs. Ce n’eſt pas le ſeul moïen qu’ils eûſſent pour prévenir le luxe. Ils obligeoient encore tous les Citoïens à manger en commun de la même viande, ſans qu’ils en diſpenſaſſent qui que ce fût. L’Hiſtoire nous apprend même qu’Agis, un de leurs Rois, revenant victorieux des Athéniens, demanda à manger en particulier avec la Reine, mais que les Polémarques lui refuſèrent cette grace. Leur principal ſoin en élevant la Jeuneſſe, dit Plutarque dans la Vie de Lycurgue, étoit de les rendre bons Citoïens, de les mettre en état de ſouffrir les fatigues de la guerre, & les longues marches, & par conséquent de ne jamais revenir ſans être victorieux. Dès-qu’ils avoient atteint l’âge de douze ans, on les faiſoit coucher par bandes ſur des lits faits de joncs, qui croiſſoient ſur la Rivière d’Eurotas. Mais comme ces joncs avoient des pointes aigues, ils devoient les rompre avec quelque instrument. Pendant les froids de l’Hiver ils mêloient parmi ces joncs du coton de Chardon pour se tenir au chaud.
Par toutes ces circonstances on voit évidemment qu’il ne fut jamais ſur la Terre de Peuple moins efféminé. Ils ne jouiſſoient d’aucun des plaiſirs de la Vie, & n’avoient pour prix de leur vertu, que la gloire d’être un Peuple belliqueux & endurci au travail ; avantage dont peu de perſonnes voudroient à ce prix. Lors même qu’ils ont été les Maîtres du Monde, cependant ils ont refusé de s’en ſervir. Je doute que les Anglois leur envient jamais cette Grandeur. J’ai ſuffisamment détaillé, dans la Remarque (O), en parlant des Plaiſirs réels, les objets dont les Hommes ont beſoin aujourd’hui.