Remarque Y
Page 25. Lignes 6, 7.
J ’Ai déjà eu occaſion de remarquer, que les termes de décence, de convenance, ſont ſi ambigus & ſi équivoques, qu’on ne ſauroit les comprendre, ſi l’on ne connoit la qualité & les circonſtances où se trouvent les perſonnes qui s’en ſervent. Il convient que l’Orfèvre, & le Marchand détailleur qui a trois ou quatre mille livres ſterling de fond, ait ſur ſa table deux ſervices à l’ordinaire, & un petit extra les Dimanches. Sa Femme doit avoir un lit de damas, lorsque ſes couches approchent, & deux ou trois chambres proprement meublées. Le Printems ſuivant il convient qu’elle ait une Campagne, ou tout au moins un Appartement commode hors de la Ville. Dès qu’un Marchand a une Campagne, il doit avoir un Cheval pour lui, & un pour ſon Valet. Si ſon Commerce eſt un peu en train, il compte de pouvoir tenir dans huit ou dix ans un Caroſſe ; cependant il appelle tout cela esclavage, & il eſpère qu’après avoir été eſclave vingt-deux ou vingt trois ans, il poſſèdera un revenu de mille livres ſterling qu’il laiſſera à ſon Aîné, outre deux, ou trois mille livres ſterling qu’il donnera à ſes autres Enfans pour leur établiſſement. Lors même que des Perſonnes qui ſont dans cette paſſe, en priant pour leur pain quotidien, ſe bornent à ces articles, elles ſont réputées très-modeſtes.
Appellez cela Vanité, Luxe, Depenſes ſuperflues, ou donnez-lui tel nom injurieux qu’il vous plaîra, cela eſt inſéparable de l’état floriſſant d’une Nation. Ceux d’une condition inférieure devront à la vérité ſe contenter de Convenances moins chères ; mais auſſi il eſt certain que ceux d’un rang plus élevé voudront jouïr de Convenances plus diſpendieuſes. On en voit qui donnent le ſimple nom de décence à la Vaiſſelle d’or & d’argent dont ils ſe ſervent, & qui comptent un Caroſſe à ſix Chevaux au rang des plaſirs néceſſaires de la Vie. Si un Pair du Roïaume n’a pas au-delà de trois ou quatre mille livres ſterling de revenu, il eſt compté pour un Seigneur pauvre.
Depuis la prémière Édition de cet Ouvrage, pluſieurs Perſonnes ſe ſont élevées contre moi, & ſe ſont efforcées de démontrer que le Luxe porté à l’excès eſt la ruïne infaillible d’un Peuple. On ſe ſeroit aiſément épargné cette peine, ſi l’on, avoit daigné faire attention aux bornes dans lesquelles j’ai renfermé mon opinion. Afin donc qu’à l’avenir il ſoit impoſſible à un Lecteur depréoccupé de donner un mauvais ſens à mon Livre, je vai raſſembler ici les limitations que j’avois marquées dès le commencement, & les nouvelles précautions que j’ai priſes dans cette Édition. J’eſpère que ſi on veut bien prendre la peine de lire cet article, on ſentira que je préviens toutes les objections que l’on pourroit faire contre mon Syſtème.
J’ai poſé comme des Principes dont il n’eſt jamais permis de s’écarter, que le Pauvre doit être occupé, qu’il eſt de la prudence de les ſecourir dans leurs beſoins, mais que l’on risqueroit de faire ceſſer tous leurs beſoins.
La Pêche, ſuivant moi, doit être cultivée & encouragée à tous égards. Par-là on rendra les Denrées, & par conſéquent les Ouvriers à bon marché.
Deplus j’ai aſſuré que l’ignorance étoit un ingrédient néceſſaire dans la Société. De tout cela il paroît manifeſtement que mon Syſtême ne ſuppoſe point que le Luxe ſoit général dans tous les rangs.
On doit avoir un ſoin particulier pour conſerver & mettre en ſureté la propriété, pour adminiſtrer impartialement la juſtice, & pour faire tout ſervir au bonheur & à l’intérêt de la Nation. J’ai ſurtout extrêmement inſiſté ſur l’attention que les Chefs du Roïaume doivent avoir pour maintenir la balance du Commerce, de manière que les entrées annuelles n’excèdent jamais les ſorties. J’ai ſoutenu, & je ſoutiens encore que les païs où l’on obſerve, & cette précaution, & les autres dont j’ai parlé, ne ſauroient être ruïnés par les marchandiſes qu’on tire du dehors pour ſatisfaire le Luxe. Ce n’eſt que dans les païs extrêmement peuplés que ſe voit tout l’excès du Luxe : Mais il eſt principalement le partage de ceux qui ſont dans le rang le plus élevé. Comme donc la baſe doit être proportionnée au ſommet, il eſt évident que plus grand eſt le nombre de ceux qui placés au ſommet donnent dans le Luxe, plus auſſi doit être conſidérable le nombre de ceux qui ſont placés au bas, je veux parler du Pauvre qui travaille.
Ceux qui ſont aſſez foux pour vouloir imiter ceux qui ſont plus riches qu’eux, ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils ſe ruïnent. Je ſoutiens même que c’eſt les traiter trop doucement, que de dire qu’ils donnent dans le Luxe ; puisque quiconque peut se réſoudre à dépenſer au-delà de ſon revenu, eſt un vrai inſenſé. Quelques Perſonnes de qualité peuvent avoir trois ou quatre Caroſſes à ſix Chevaux, & être encore en état malgré cette dépenſe de donner à leurs Enfans une éducation convenable ; tandis qu’un Jeune Marchand ſe ruïneroit de fond en comble, s’il tenoit ſeulement un miſérable Cheval. La prémière de ces perſonnes donne dans le Luxe, mais la ſeconde donne dans la Prodigalité. J’avoue qu’il n’est pas poſſible qu’une Nation riche ne renferme point de Prodigues, mais il n’y en eut jamais qui n’eut aſſez d’Avares pour contrebalancer les Prodigues. Si un Vieux Marchand fait faillite, pour avoir fait des dépenses exceſſives, ou pour avoir été négligent dans ſes Affaires pendant bien des années : D’un autre côté on voit s’élever un Jeune Commerçant, qui plus aſſidu, ou plus économe que le prémier, ſe trouve riche avant qu’il ait atteint l’âge de quarante ans. N’a-t-on pas ſouvent éprouvé que les foibleſſes des Hommes produiſent des effets qui leur paroiſſent contraires ? Ainfi il y a des Ames ſi baſſes, qui ne peuvent amaſſer des richeſſes, parce qu’elles ſont trop intéreſſées ; pendant que des Perſonnes d’un génie plus relevé amaſſent de grands biens en faiſant belle dépense, & en paroiſſant mépriſer l’argent. D’ailleurs les viciſſitudes de la Fortune ſont néceſſaires dans la Société. Les chutes les plus terribles ne font pas plus de mal à un Roïaume, qu’il n’en reçoit de la mort d’un de ſes individus. Les Barêmes contrebalancent exactement les Enterremens. Ceux qui ſe trouvent enveloppés à quelques égards dans la chute d’un Autre ſont triſtes, pestent, & enragent de leur infortune : mais ceux qui y gagnent, & il y en a toujours quelques-uns, ſe taiſent ; parce qu’il ſeroit odieux d’entendre quelqu’un dire qu’il tire parti des pertes & des malheurs de ſon Voiſin. Les hauts & les bas de la Fortune reſſemblent à une roue, qui en tournant met en mouvement toute la machine. Les Philoſophes qui ſavent pénétrer dans la nature des choſes, conſidèrent les viciſſitudes qu’on remarque dans la Société Civile, du même œil qu’ils enviſagent l’élèvement & l’abaiſſement des Poûmons. Ils remarquent que ce dernier état fait tout auſſi-bien partie de la reſpiration que le prémier, & qu’ainſi le ſouffle inconſtant de la Fortune qu’on ne ſauroit fixer, eſt au Corps politique, ce que l’Air ſi facile à être mis en mouvement eſt à une Créature vivante.
L’Avarice & la Prodigalité ſont donc également néceſſaires à la Société. Il eſt des païs où l’on eſt en général plus prodigue que dans d’autres. Cette différence naît des diverſes circonſtances qui diſpoſent au vice, de la conſtitution de l’État, & du tempéramment des Particuliers.
Je prie le Lecteur attentif de vouloir me pardonner, ſi je répète ici pluſieurs choſes que j’ai expoſées dans la Remarque (Q). Il y a des Perſonnes dont la mémoire eſt courte, que je dois tâcher de ſoulager. Pluſieurs choſes diſpoſent à l’avarice. L’abondance d’argent, & la rareté des terres ; les impôts conſidérables ; la rareté des denrées ; l’industrie ; l’amour pour le travail ; un eſprit actif & intrigant ; un mauvais naturel qui manque d’humanité & de compaſſion ; la vieilleſſe ; la prudence ; le commerce ; les richeſſes, lors ſurtout qu’on les a acquiſes par ſon travail ; la liberté ; le ſoin de maintenir la propriété. L’indolence, au contraire ; le contentement d’eſprit ; la jeuneſſe ; l’imprudence ; le pouvoir arbitraire ; les richeſſes acquiſes avec facilité ; l’abondance de proviſions ; & l’inſtabilité des poſſeſſions ſont des circonstances qui font pancher les Hommes du côté de la prodigalité. Dans tous les païs où les prémières circonstances prédominent, le vice dominant ſera l’Avarice. Dans ceux où les ſecondes prévalent, la Prodigalité ſera le vice national. Mais ſoïez ſûr que jamais il n’y eut de frugalité nationale, ſans une néceſſitě nationale. Les Loix Somptuaires peuvent être de quelque uſage dans un païs indigent, lorsqu’épuiſé par la guerre, par la peſte, ou par la famine, l’ouvrage a été interrompu, & le Pauvre n’a pas eu d’occupation. Mais ce ſeroit la plus mauvaiſe de toutes les Politiques, ſi l’on faiſoit des Loix contre le Luxe dans un Roïaume opulent.
Je finis mes Remarques ſur la Ruche Murmurante, en aſſurant ceux qui prêchent avec tant de chaleur la Frugalité nationale, qu’il ſeroit impoſſible que les Perſans, & les autres Peuples de l’Orient, tiraſſent la même quantité de draps fins d’Angleterre qu’ils en conſument au-jourd’hui, ſi nos Femmes faiſant moins uſage d’étoffes de ſoie, nous diminuyions la quantité de cette marchandiſe que nous apportons d’Aſie.
Fin du Tome I.