‹ La Fable des abeillesChapitre 25 sur 37 · Recherches sur l’origine de la vertu morale

Recherches sur l’origine de la vertu morale

TOUS les Animaux qui n’ont point reçu d’éducation, uniquement attentifs à ſe procurer des plaiſirs, ſuivent naturellement la pente de leurs inclinations, ſans s’embarraſſer ſi ce qui les accommode fait du bien ou du mal aux autres. De-là vient que dans l’état de Nature, les Créatures qui raiſonnent le moins, & qui ont le moins de déſirs, ſont les plus propres à vivre paiſiblement enſemble. Il ſembleroit donc que naturellement il n’y auroit point de Créature qui fût moins capable de vivre longtems en ſociété que l’Homme. Cependant les qualités bonnes ou mauvaiſes ſont de telle nature, qu’il eſt le ſeul Etre que l’on puiſſe jamais civiliſer. Mais il faut pour cela le gêner par un certain Gouvernement, & le règler par des Loix. On peut encore, il eſt vrai, le dompter par un pouvoir ſupérieur. Mais il s’aime trop, il a trop de fierté, il est trop rempli de ruſes, pour être rendu traitable, & pour être perfectionné autant qu’il peut l’être par la force ſeule. Pour en venir à bout, il faut le prendre par ſon foible.

C’eſt ce qui engagea les Législateurs, & en général tous les ſages Fondateurs des Sociétés, à s’attacher principalement à perſuader ceux qu’ils avoient à gouverner, qu’il étoit plus avantageux à chacun d’eux de dompter leurs appétits que de les ſatisfaire. Ils se ſont efforcés de leur montrer qu’il convenoit mieux d’avoir égard à l’Intérêt Public, que de ſe borner à celui qui leur paroiſſoit être leur intérêt particulier. La choſe n’étoit pas facile à perſuader : Auſſi, tous les Beaux Eſprits, tous les Philoſophes, tous les Orateurs réunirent-ils leurs puiſſans eſſorts pour inſpirer au Genre Humain des ſentimens ſi utiles. Ils emploïèrent tous les argumens imaginables pour en convaincre leurs Peuples.

Je ne déciderai point s’ils ont été effectivement convaincus ; mais il eſt certain qu’il n’étoit pas poſſible de les déterminer à desaprouver leurs inclinations naturelles, & à préférer le bien d’Autrui vu leur propre, ſi on ne leur avoit offert un équivalent pour le ſacrifice qu'on exigeoit d'eux, & un dédommagement qui ſervît de récompenſe à la violence qu'ils devoient néceſſairement ſe faire pour agir ainſi.

Ceux qui entreprirent de civiliſer les Hommes, ne l'ignoroient point. Mais bientôt ils s'apperçurent qu'ils ne pouvoient pas ſuffire à donner une ſi grande quantité de récompenſes réelles, pour dédommager les Hommes dans chaque action particulière faite pour le Bien Public. Ils furent donc obligés d'imaginer une récompenſe générale, qui, dans toutes les occaſions, ſervit comme d'équivalent aux eſſorts pénibles que les Hommes feroient pour renoncer à eux-mêmes. Récompenſe, qui, ſans rien couter aux Légiſlateurs, ni aux autres, fut cependant un agréable dédommagement pour ceux qui la recevroient.

Inſtruits à fond de la force & de la foibleſſe de notre nature, ces Hommes ſages remarquant qu'il n'y avoit perſonné d'aſſez ſauvage pour n'être point enchanté des louanges, ni perſonne dont le cœur fût aſſez bas pour ſouffrir patiemment le mépris, ils ont conclu que la Flatterie étoit le plus puiſſant motif qu'on pût préſenter à la Créature Humaine.

Pour faire donc uſage de cette charmante ruſe, ils ont commencé par exalter l’excellence de notre nature par-deſſus celle des autres Animaux. Les merveilles de notre ſagacité, la vaſte étendue de notre entendement, tels ſurent d’abord les objets de leurs louanges exceſſives. Cette faculté de notre ame qu’on nomme la Raison, faculté qui nous met en état d’exécuter les plus nobles actions, mérita de même mille éloges pompeux.

C’eſt par l’artificieux moïen de la flatterie, qu’ils s’inſinuèrent d’abord agréablement dans le cœur des Humains. Dès-lors ils commencèrent à les inſtruire des Notions de l’Honneur & de la Honte. Le prémier fut repréſenté, comme le plus grand de tous les Biens auxquels les Mortels pûſſent aſpirer ; celle-ci comme le plus grand des Maux qu’ils eûſſent à craindre. Après cela ils leur mirent devant les yeux, combien il ſeroit peu convenable à la dignité de Créatures auſſi ſublimes, de ſatisfaire ces appétits qui leur ſont communs avec les Brutes, tandis qu’ils négligeroient ces éminentes qualités qui les diſtinguent ſi glorieuſement de tous les Etres viſibles.

Ces Légiſlateurs avouèrent que ces mouvemens de la Nature qu’ils condamnoient, étoient eſſectivement très-vifs ; qu’il falloit beaucoup de peine pour y réſiſter, & beaucoup plus encore pour les vaincre. Mais ils ſe ſont tous adroitement ſervi de cet aveu, comme d’un motif à faire voir que d’un côté la victoire ſeroit plus glorieuſe, & que de l’autre l’eſclavage ſeroit plus infamant.

Pour donner encore plus d’émulation aux Hommes, ils en diviſèrent l’eſpèce en deux Claſſes très-diſſérentes. L’une eſt compoſée de Gens abjects, qui ont le cœur rampant. Ceux-ci courant toujours après la jouïſſance actuelle, ne ſont point capables d’un glorieux renoncement à eux-mémes. Incapables de faire attention au bien d’Autrui, leurs vues les plus relevées ſe bornent à leurs propres avantages, Vils eſclaves de la Volupté, ils s’abandonnent à leurs déſirs groſſiers, & ne font uſage de leurs facultés intelligentes, que pour ſatisfaire leurs appétits ſenſuels. Ces Hommes mépriſables, dit-on, ſont la partie la plus infame de leur eſpèce, ils ne diſſèrent des Brutes que par leur figure humaine.

L’autre Claſſe renferme ces Créatures nobles qui ont les ſentimens élevés. Libres d’un intérêt ſordide, ils eſtiment les perfections de leur Eſprit, comme ce qu’ils poſſèdent de plus ſublime. Connoiſſant la juſte valeur de ce dont ils jouïſſent, ils ne trouvent du plaisir qu’à orner cette partie diſtinguée, dans laquelle conſiſte leur excellence. Pleins d’un juſte mépris pour ce qu’ils ont de commun avec les Bêtes deſtituées de Raiſon, ils oppoſent toujours l’idée qu’ils ont de leur prééminence à la violence de leurs inclinations. Ils ſe font une guerre continuelle à eux-mêmes, pour procurer la paix aux autres. Remplis d’une noble ambition, ils ne cherchent pas avec moins d’empreſſement le Bien Public, que l’aſſujettiſſement de leurs paſſions. Ils ſavent qu’il y a plus de grandeur & de courage à ſubjuguer ſes paſſions, qu’à emporter d’aſſaut les Places les plus fortes. Ces derniers ont été appellés les vrais modèles de leur ſublime eſpèce. Ils ſurpaſſent beaucoup plus ceux de la prémière Claſſe, que ceux-ci ne ſont au-deſſus des Bêtes des Champs.

Les plus grandes, les plus excellentes des Creatures, dans leurs eſpèces, ſont celles qui ont le plus de Presomption. Je parle du-moins des Animaux qui ne ſont pas trop imparfaits, pour ignorer ce que c’eſt que Vanité. C’eſt ainsi que dans l’Homme, le plus parfait de tous, la préſomption eſt ſi inſéparable de ſon eſſence, que, quelque ſoin qu’il prenne de la cacher ou de la pallier, ſans elle il manqueroit de l’une des principales choſes qui doivent entrer dans la compoſition de ſa Nature. Les leçons & les remontrances des Politiques, dont j’ai parlé, accommodées avec tant d’art à la bonne opinion que l’Homme a de ſoi-même, ne purent donc que faire impreſſion ſur lui. Il ſe laiſſa entêter de ces brillantes maximes.

Ces idées répandues enſuite peu à peu parmi la Multitude, ont dû non ſeulement être approuvées dans la ſpéculation par la plupart ; mais elles ont engagé effectivement les plus fiers, les plus grands, les plus courageux, & les meilleurs d’entr’eux à s’expoſer à mille inconvéniens, & à ſouffrir divers maux, afin d’avoir le plaiſir de pouvoir ſe compter au nombre de ces Hommes diſtingués de la ſeconde Claſſe. Glorieux alors ils peuvent s’appliquer tous les éloges excellens qu’ils leur ont entendu donner. Ce fut ainſi que ſe formèrent les Héros, & ce qui les fit admirer des Perſonnes mêmes qui ne purent se réſoudre à les imiter.

De Tout ce que nous avons dit je conclus prémièrement, que les Héros n’abandonneront jamais les belles notions qu’ils ont ſur la dignité des Créatures Raiſonnables. Ils ſe ſont donné beaucoup de peine pour ſe rendre maîtres de quelques-uns de leurs appétits naturels, ils ont préféré le bien d’Autrui à leur avantage propre, il eſt donc naturel qu’ils entretiennent l’orgueil qui les flatte. Comme ils ſont toujours à la tête du Gouvernement, ils ſoutiendront, de toutes leurs forces, l’eſtime due à ceux de la ſeconde Claſſe, qu’ils ont eux-mêmes imités ; ils s’eſſorceront à ſoutenir la ſupériorité de ceux-ci ſur le reſte de l’eſpèce.

Je dis, en ſecond lieu, que ceux qui n’auront pas eu aſſez de préſomption, ou de courage pour s’exciter, & pour mortifier ce qu’ils avoient de plus cher, auront honte de leur état. Ils ont ſuivi les mouvemens ſenſuels de la Nature ; ils ſentiront qu’ils ſont du nombre de ces miſérables de la prémière Claſſe, qu’on regarde généralement comme peu diſſérens des Brutes ; ils le ſentiront, mais ils ne pourront l’avouer ſans confuſion. À l’exemple des autres, ils cacheront donc leurs imperfections ; ils exalteront le renoncement à ſoi-même, ils paroîtront, autant que les autres, faire cas du Bien Public. Il eſt fort probable que quelques-uns d’entr’eux admireront même chez les autres, ce qu’ils ne trouvent point chez eux. Convaincus, par leur propre expérience, de la force qu’il a fallu pour remporter une glorieuse victoire ſur ſoi-même, ils ne pourront refuſer leur admiration aux Vainqueurs. Les autres enfin, intimidés lés par la fermeté & par la valeur de ces Hommes illuſtres de la ſeconde Claſſe ſeront portés à craindre la puiſſance de leurs Conducteurs. De tout cela on peut raiſonnablement conclure que, quelles que ſoient leurs penſées ſur les notions établies, perſonne n’oſera contredire ouvertement ce dont on n’oſeroit pas même douter ſans paſſer pour criminel.

Ce ſont là, ou du moins ce peuvent avoir été les moïens dont on s’eſt ſervi pour civiliſer les Hommes, & les rendre ſociables. Il ſuit de-là que les prémiers Rudimens de la Morale inventés par d’habiles Politiques à deſſein de rendre les Hommes dociles, de même qu’utiles les uns aux autres, ſervirent principalement à favoriſer l’Ambition de certaines Gens, qui en tirèrent pour eux-mêmes le prémier bénéfice. Ils furent ſurtout deſtinés à leur procurer l’avantage de gouverner un grand nombre de perſonnes avec plus de facilité & de ſureté.

Ces Principes de Politique une fois établis, il étoit impoſſible que l’Homme reſtât long-tems ſans être civiliſé. Ceux-là même qui étoient uniquement occupés à ſatisfaire leurs appétits, remarquèrent bientôt que leur conduite mépriſée ne tournoit pas à leur avantage. Continuellement traverſés dans leurs deſſeins par les autres perſonnes, ils ne purent que s’appercevoir qu’en ſe gênant tant ſoit peu, ou qu’en apportant plus de circonſpection, ils s’épargneroient bien des chagrins, & quantité de malheurs, qui arrivent ordinairement à ceux qui recherchent la Volupté avec trop d’avidité.

Prémièrement, les Gens de ce caractère mépriſable retirérent, auſſi bien que les autres, leur part du profit, des actions généreuſes qui ſe firent pour le bien de la Société ; & par conſéquent ils ne purent qu’en ſavoir bon gré à ceux qui en étoient les auteurs. En ſecond lieu, ils remarquèrent que dans les occaſions où ils s’attachoient le plus ardemment à chercher leur avantage, ſans avoir égard à celui des autres, ils n’avoient point de plus grandes difficultés à combattre, que de la part de ceux qui leur reſſembloient le plus.

Ils trouvèrent donc qu’il étoit de l’intérêt des plus Méchans, de recommander avec plus de force & de donner le plus de louanges à ceux qui travailloient au Bien Général, indépendamment de leur avantage propre ; puiſque, ſans ſe gêner le moins du monde, ils profitoient des travaux & des victoires des autres. Par conséquent ils ont dû s’accorder avec le reſte du Genre Humain, à donner le nom de Vice, à toute action que l’Homme commettroit pour ſatisfaire quelques-uns de ſes appétits, ſans égard à l’Intérét Public. On a donné ce nom odieux à une action, dès qu’on y obſervoit la moindre intention de faire du mal à quelqu’un ; ou même lorſqu’on voïoit qu’elle tendoit à rendre celui qui la faiſoit moins utile aux autres. On s’eſt de même accordé à donner le nom de Vertu à toutes les actions qui étant contraires aux mouvemens de la Nature, tendroient à procurer des avantages au Prochain, & à vaincre toutes ses paſſions, ſi l’on en excepte l’Ambition raisonnable d’être bon.

On m’objectera, peut-être qu’il n’y eut jamais de Société qui ait été policée, avant que la plus grande partie des Individus y ait admis quelque culte d’un Être puiſſant, Dominateur ſur toutes choses. D’où l’on conclura que les Notions du Bien & du Mal Moral, & la diſtinction que l’on fait entre le Vice & la Vertu ne ſurent jamais l’ouvrage des Politiques, mais le pur eſſet de la Religion.

Avant que de répondre à cette Objection, je dois répéter, en faveur de ceux qui ne liſent pas les Avant-propos, ou les Introductions, ce que j’y ai dit, ſavoir, que dans ces Recherches sur l’Origine de la Vertu Morale, je ne veux parler ni des Juifs, ni des Chrétiens, mais uniquement de l’Homme, dans l’état de la ſimple Nature, & d’ignorance du vrai Dieu.

Après cet avertiſſement, je dis que les Superſtitions Idolâtres de toutes les Nations, & les Notions pitoïables qu’ils avoient ſur la Nature Divine, étoient incapables de les porter à la Vertu. J’ôſe aſſirmer qu’elles ne pouvoient ſervir tout au plus qu’à tenir en reſpect, & qu’à amuſer le Vulgaire ſot & groſſier. Il conſte cependant par l’Hiſtoire, que dans les États où la Religion Populaire a été la plus ridicule, ou la moins ſenſée la Nature Humaine n’a pas laiſſé de s’y developper à tous ces égards ; & que même il n’y a ni Sageſſe Mondaine, ni Vertu Morale, où les Hommes n’aïent, en diſſérens tems, excellé dans les Monarchies & dans les Républiques qui ſe ſont tant ſoit peu rendues célèbres par leurs Richeſſes ou par leur Pouvoir.

Les Égyptiens, peu contens d’avoir déïfié les Monſtres les plus aſſreux, portèrent la bêtiſe juſqu’à rendre un honneur divin aux Oignons, que leurs mains avoient plantés. Cependant on vit leur païs devenir la plus fameuſe École de l’Univers pour les Arts & pour les Sciences. Jamais Nation, ſans en excepter celles qui les ont ſuivi, ne pénétra plus avant dans les profonds myſtères de la Nature.

Quel État, ou quel Roïaume ſous le Ciel, a jamais produit de plus grands Modèles dans toutes ſortes de Vertus Morales, que les Empires Grecs & Romains ? Surtout combien de Perſonnages illuſtres ne nous a pas fourni celui-ci ? Cependant, combien grande n’étoit pas l’abſurdité & la folie de leurs ſentimens ſur des matières ſi ſacrées ? Je paſſe ſous ſilence le nombre extravagant de leurs Dieux. Conſidérons ſeulement les Hiſtoires & les Anecdotes infames qu’ils mettoient ſur le compte de ces Objets de leur culte, & nous ſerons obligés, après cet examen, de convenir que bien loin que leur Religion fût propre à apprendre aux Mortels le chemin de la VERTU, & à dompter leurs paſſions, elle paroiſſoit plutôt inventée pour fournir des excuſes à ceux qui ſe livroient à leurs appétits, & pour les encourager dans le VICE. Si donc nous voulons ſavoir ce qui leur donnoit cette force, ce courage, & cette magnanimité, vertus dans lesquelles ils ont excellé, ne jettons point les yeux ſur leurs Autels. Portons plutôt nos regards ſur ces diſtinctions accordées à ceux qui brilloient par quelques-unes de ces qualités, & nous découvrirons les motifs qui les excitoient. Ici nos yeux ſont éblouis par la pompe d’un Triomphe éclatant ; là nous découvrons la magnificence des Monumens & des Arcs ; les Trophées, les Statues, les Inſcriptions ſe préſentent partout à nos yeux. Ailleurs je découvre une variété infinie de Couronnes Militaires, & des Marques d’honneur différentes accordées aux Morts ; les Places & les Tribunes retentiſſent des éloges des Vivans. Ce ſont ces récompenſes imaginaires qui ont été la ſource & l’origine de ces VERTUS. Une ſage Politique ſavoit faire un uſage adroit de ces moïens eſſicaces, qui flattent l’orgueil des Hommes, & qui engagent le plus plus grand nombre à renoncer entièrement à eux-mêmes. La Religion Païenne, & les Superftitions Idolâtres, n’avoient rien qui pût engager l’Homme à combattre ſes déſirs, & à vaincre ſes plus doux panchans. C’étoit donc l’eſſet de la conduite habile des ruſés Politiques. Plus nous examinerons de près la nature de l’Homme, plus nous nous convaincrons que les VERTUS MORALES ſont des productions politiques, que la flatterie engendra de l’Orgueil.

Il n’est point d’Homme, quelque eſprit ou quelque lumière que vous lui donniez, qui ſoit entièrement à l’épreuve des enchantemens d’une flatterie adroite & bien ménagée. Les louanges perſonnelles & directes peuvent toucher des Enfans & des Sots ; mais un Homme plus habile veut être traité avec plus de circonſpection. Plus la flatterie eſt générale, moins elle eſt ſuſpecte à ceux qui en ſont les objets. Faites-vous l’éloge d’une Ville ? Tous ſes Habitans vous écouteront avec plaiſir. Chaque Savant en particulier croira vous avoir de l’obligation, ſi vous parlez avantageuſement & avec révérence des Hommes de Lettres en général. Sans crainte vous pouvez louer l’emploi dont un Homme eſt revétu, ou le païs qui lui a donné naiſſance ; parce que vous lui fournirez une occaſion de cacher la joie que lui cauſent vos éloges, ſous l’eſtime qu’il doit avoir pour ſes Collègues ou pour ſes Compatriotes.

Il eſt bien des Gens ruſés, qui connoiſſant combien la flatterie a d’inſſuence ſur l’amour-propre, ſavent ſe ſervir adroitement de cette connoiſſance. Ont-ils peur d’être trompés ? Il leur eſt ordinaire de s’étendre, quoique contre leur confcience, ſur l’honneur, l’intégrité, & la bonne foi de la famille, ſur le païs, ou quelquefois ſur la profeſſion de la perſonne qui leur eſt ſuſpecte. Ils ſavent que les Hommes changent ſouvent de réſolution & agiſſent contre leurs inclinations afin d’avoir le plaiſir de continuer à paſſer dans l’esprit de quelques perſonnes pour ce qu’ils ne ſont pas. C’eſt ainſi que les habiles Moraliſtes font les Hommes ſemblables aux Anges, dans l’eſpérance que la vanité engagera quelques Ambitieux à imiter ces beaux Originaux, dont ils ſont les Copies.

Quand le Chevalier Richard Steele, cet Ecrivain incomparable, inſiſte, avec ſon ſtile aiſé, & ſon élégance ordinaire, ſur les éloges de la ſublime eſpèce des H-mains ; lorſqu’il relève l’excellence de la Nature Humaine avec tous les ornemens de la Rhétorique ; il eſt impoſſible de n’être pas charmé de l’heureux tour de ſes pensées, & de la politeſſe de ſes expreſſions. Souvent ému par la force de ſon éloquence, prêt à me laiſſer ſéduire par ſon ingénieuſe ſophiſtiquerie, ce Panégiriſte artificieux a excité en moi les idées les plus ſérieuſes. Je penfois à ces tours groſſiers dont les Femmes ſe ſervent pour porter leurs Enfans à être polis. Une Fille encore mal adroite, avant que de ſavoir parler ou marcher, commence enfin groſſièrement à faire une révérence, qu’on lui a pluſieurs fois demandée. Sa Nourrice auſſi-tốt lui donne mille fades louanges. Que cette révérençe eſt jolie ! s’écrie-t-elle. Oh la charmante Fille ! Voilà aſſurément une aimable Demoiselle ! Elle s’adreſſe enſuite à la Mère. Maman ! Cette jeune Demoiselle fait faire la révérence de meilleure grace que ſa ſœur Marion. La même choſe eſt répétée plus haut par les Servantes, tandis que Maman charmée, prenant l’enfant entre ſes bras, le ſerre juſqu’à l’étouſſer. Marion ſeule, plus âgée de quatre ans, qui fait ce que c’eſt qu’une belle révérence, s’étonne de la perverſité de leur jugement. Saiſie d’indignation prête à crier à l’injuſtice. On lui dit auſſitôt tout bas à l’oreille qu’elle eſt une Fille faite, mais que ce qu’on en dit n’eſt que pour plaîre à ſa petite ſœur. Elle s’enorgueillit de ce qu’on l’a mife dans le ſecret. Charmée de la ſupériorité de ſon génie, elle répète, avec complaiſance & avec d’amples additions, qu’on lui a dit elle inſulte même à la foibleſſe de ſa ſœur, qu’elle croit être la ſeule dupe. Ces éloges extravagans ſeront appellés, par toute perſonne qui ſera au-deſſus de la capacité d’un enfant, des flatteries dégoutantes, & ſi vous voulez d’abominables menſonges. Cependant l’expérience nous apprend qu’on engage, par ces louanges groſſières, les jeunes Demoiselles à faire la révérence, & à ſe comporter, plus promptement & avec moins de répugnance, comme des Filles déjà faites.

On agit de la même manière avec les Garçons. On tâchera de leur perſuader qu’un joli Monfieur fait tout ce qu’on exige de lui, & qu’il n’y a que les Gueux qui ſoient groſſiers, ou qui ſaliſſent leurs habits. Que dis-je ! Dès-que ce petit mal-propre commence à porter à ſon chapeau ſa main mal appriſe, ſa Mère, pour l’engager à le tirer, lors même qu’il n’a pas deux ans, l’aſſure qu’il eſt déjà un grand Garçon. Si dans la fuite, excité par ces louanges, il le tire régulièrement, auſſi-tôt on lui dit qu’il eſt un Capitaine, un Lord-Maire, un Roi, ou même quelque choſe choſe de plus. C’eſt ainſi qu’on lui parle, juſqu’à ce qu’à force de louanges, ait engagé cette petite Créature à repréſenter de ſon mieux un Homme fait, & à faire tous ſes eſſorts pour paroître ce que ſa petite cervelle lui perſuade qu’il eſt.

Les plus grands Miſérables s’eſtiment infiniment ; & le plus grand fouhait qu’un Ambitieux puiſſe former, c’eſt de voir que tout l’Univers témoigne avoir de lui les mêmes idées ſur ſon compte, que celles qu’il en a. De ſorte que a que le plus vain des Héros n’a jamais pouſſé l’amour pour la renommée, plus loin que de ſouhaiter de s’attirer l’eſtime & l’admiration des ſiècles futurs, de même que de ce-lui où il vit. Ce que je dis, doit ſans-doute mortifier les Admirateurs & les Imitateurs des Alexandres & des Céſars. Cependant j’ofe ſoutenir que le déſir d’être loué, a été la grande récompenſe que ces Génies ſupérieurs ſe ſont propoſé, ou ſe propoſent, en facrifiant avec tant de joie leur repos, leur ſanté, leurs plaiſirs, & tout ce qui les concerne. L’efpérance frivole des louanges a toujours déterminé les Grands Hommes à ces actions d’éclat que nous admirons. Qui peut s’empêcher

« Mais, dira-t-on, outre les fatigues brulantes de la Guerre, & le fracas public d’un Ambitieux, il y a des actions nobles & généreuses faites dans le ſilence, dont la vertu eſt afſurément la ſeule récompenſe. Ceux qui ſont réellement bons, ſont tels parce qu’ils ont la douce ſatisfaction de ſentir dans leur conſcience qu’ils ſont vertueux. Ce témoignage, ſecret & intérieur eſt toute la récompenſe qu’ils attendent de leurs actions, les plus glorieuſes. On ajoutera qu’il y a eu, parmi les Païens, des Hommes qui, après avoir fait du bien, loin d’en exiger des remercimens, & de rechercher les applaudiſſemens, ont au contraire pris tous les ſoins imaginables, , pour n’être jamais connus de ceux qu’ils erre avoient comblé de bienfaits. D’où l’on conclura que la Vanité n’a point porté, ces Grands Hommes au plus haut point, du renoncement à ſoi-méme. »

Je dis, pour répondre à cette Objection, qu’il eſt impoſſible de juger de l’action d’une perſonne, à moins que d’être parfaitement au fait des principes & des motifs qui l’ont fait agir.

La Pitié, quoiqu’elle ſoit la plus belle & la moins dangereuſe de nos paſſions, ne laiſſe pas d’être une foibleſſe de notre nature, de même que la Colère, l’Orgueil, ou la Crainte. Les Eſprits les plus foibles, ſont les plus ſuſceptibles de ſentimens de pitié. C’est ainſi que perſonne n’eſt plus porté à la compaſſion que les Femmes & les Enfans. Il faut cependant avouer que de toutes nos foibleſſes, la Pitié eſt la plus aimable, & qu’elle approche le plus de la Vertu. Que dis-je ! ſi cette paſſion n’étoit pas extrêmement commune, la Société pourroit à peine ſubſiſter. Mais comme c’eſt un mouvement de la Nature, qui ne conſulte, ni l’Intérêt Public, ni notre Raiſon, elle peut produire le mal tout comme le bien. On s’en eſt ſervi pour attaquer l’honneur des Filles, & pour corrompre l’intégrité des Juges, Quiconque en ſuivant cette paſſion procure quelque bien à la Société, ne peut pas en tirer vanité ; puisqu’il a fuivi une paſſion naturelle, qui, ſans qu’il y ait penſé, eſt devenue utile au Public. Ainſi il n’y a point de mérite à retenir un pauvre Enfant que l’on voit prêt à tomber dans le feu. L’action n’eſt ni bonne, ni mauvaiſe ; & quelque avantage qu’il en revienne à cette innocente Créature, nous n’avons deſſein en le ſecourant, que de nous ſatisfaire nous-mêmes. Si ce malheur lui étoit arrivé, ſans que nous eûſſions tâché de le prévenir, cela auroit cauſé chez nous un malaiſe que l’amour-propre nous a fait éviter. Un Riche prodigue, porté par ſon tempéramment à la pitié, & à ſatisfaire toutes ſes paſſions, n’a aucun mérite pour avoir ſecouru un Objet digne de compaſſion, avec ſon bien qu’il enviſage comme une bagatelle.

« Si l’on inſiſtoit, & toit, & que l’on dit qu’il ſe trouve des perſonnes, qui, ſans condeſcendre à quelques-unes de leurs faibleſſes, ſans faire attention à ce qu’ils, vallent, peuvent, dans le ſilence, faire une belle action, où il n’entre aucun motif de vaine gloire ni de compasſion ; le plaiſir ſeul qu’ils trouvent à faire du bien, les détermine à ces actions généreuſes. »

PEUT-ETRE un Lecteur trop ſcrupuleux condamnera-t-il, à la prémière vue, les idées que je propoſe ſur l’Origine de la Vertu morale. Il croira qu’elles ſont contraitraires au Chriſtianifme. J’eſpère cependant qu’il reprimera ſes cenſures, s’il fait attention que ces notions ſervent à relever la gloire de la Sageſſe Eternelle. Rien en effet ne peut faire briller à nos yeux, avec plus d’éclat, la profondeur impénétrable de la Sageſſe Divine, que la conſidération de cet Homme destiné par la Providence à vivre en Société. Cette Créature peut, non ſeulement être miſe dans le chemin du Bonheur Temporel, par le moïen de ſes foibleſſes & de ſes imperfections ; mais encore elle peut recevoir, de la confidération du défaut apparent des cauſes Secondes, une teinture de cette connoiſſance que la vraie Religion doit perfectionner dans la ſuite pour ſon Bonheur Eternel.

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