Remarque B
Page 4. Lignes 17-22.
C ’Est-là un trait qu’on lance très-communément contre toute cette partie du monde occupée dans le Commerce. Mais ſi l’on prend le terme de Fripon dans toute ſon étendue, & qu’on s’en ſerve pour déſigner toute Perſonne qui n’eſt pas ſincèrement vertueuſe, & qui fait à autrui ce qu’il ne voudroit pas qui lui fût fait, j’ôſe promettre d’établir ce que j’avance dans la Ruche Murmurante.
Dans ce deſſein, je ne parlerai point d’une infinité de ruſes & d’artifices dont ſe fervent le Vendeur & Acheteur pour ſe tromper mutuellement : artifices que les Négocians approuvent, & que mettent tous les jours en uſage ceux mêmes qui paſſent pour être de meilleure foi. Où eſt le Marchand, par exemple, qui ait jamais déclaré les défauts de ſa marchandiſe à ceux qui avoient deſſein de l’acheter ?
Que dis-je ! Montrez-m’en un, qui dans un tems ou dans un autre n’ait pas ſçu cacher adroitement ces défauts, à la perte de l’Acheteur ? J’ôſe encore le demander avec confiance. Où eſt le Commerçant qui n’ait jamais priſé contre ſa conſcience ſes marchandiſes au-delà de leur juſte valeur, afin de les mieux débiter ?
Décio étoit un Marchand qui faiſoit belle figure. Chargé de diverſes commiſſions de Sucre pour différens endroits au-delà de la mer, il s’adreſſa à Alcandre, qui étoit toujours richement pourvu de toutes les Marchandiſes qui viennent des Indes Occidentales. Il entra en marché pour une partie conſidérable de cette denrée. Tous deux fort entendus dans le Commerce, ils ne pouvoient s’accorder. Décio, homme riche, ſe flattoit que perſonne ne devoit acheter à meilleur marché que lui. Alcandre, ſemblable à cet égard à Décio, ferme d’ailleurs, ne vouloit rien rabattre du prix qu’il avoit demandé. Perſuadés que le vin eſt très-propre à terminer les différends, ils entrèrent dans un Cabaret vis-à-vis de la Bourſe. Occupés-là à conclure leur marché, le Garçon d’Alcandre apporte une Lettre à ſon Maître. On lui donnoit avis des Indes Occidentales, qu’il étoit parti une grande quantité de Sucre pour l’Angleterre. Dès-lors, charmé de vendre ſa marchandiſe au prix que lui en avoit offert Décio, il réſolut de conclure avant que les nouvelles en fûſſent publiques. Mais pour ne point perdre un Chaland avantageux par une précipitation trop marquée, il interrompt le diſcours. Prenant une humeur plus gaïe, il parla des agrémens de la Saiſon, des délices de la Campagne, & il invita Décio à venir les partager avec lui dans une Campagne qu’il avoit à douze milles de la Ville. On étoit dans l’agréable ſaiſon du mois de Mai, c’étoit un Samedi après midi. Décio qui vivoit encore dans le célibat, débarraſſé de toute affaire juſques au Mardi ſuivant, profita de la politeſſe du Marchand. Ils, partent enſemble le jour même, & ils paſſèrent agréablement le reſte de la journée. Décio pour gagner de l’appétit, le Dimanche matin alla prendre l’air, monté ſur un des chevaux d’Alcandre. Prêt à retourner joindre ſon Ami, il fit rencontre d’un Monſieur de ſa connoiſſance, qui lui apprit que la Flotte Marchande des Barbades avoit fait naufrage. Il ajouta que la nouvelle en avoit été confirmée au Caffé de Lloyd avant ſon départ, & qu’on y croïoit que le prix du Sucre hauſſeroit de vingt cinq par cent, à caufe de cet accident. Décio de retour de ſa promenade alla rejoindre ſon Ami, & reprit auſſitôt le diſcours interrompu au Cabaret. Alcandre ſe croïant ſür de ſon coup, charmé de ſe voir ſi heureuſement prévenu, ne crut pas devoir renvoïer l’accord à l’après-diné. Quelqu’envie qu’il eut de vendre, l’autre ſans le paroître n’étoit pas moins diſpofé à acheter. Cependant ces deux Ruſés ne laiſſèrent pas de témoigner beaucoup d’indifférence. Décio cependant, frappé de ce qu’il venoit d’apprendre, penſa que les délais pouvoient devenir dangereux ; & jettant une Guinée ſur la table, il conclut le marché ſur le pied qu’Alcandre l’avoit propoſé. Arrivé le lendemain à Londres la nouvelle ſe trouva véritable, & Décio eut cinq cens livres ſterlings de profit ſur ce Sucre. C’eſt ainſi qu’Alcandre cherchant à duper ſon Correſpondant, fut païé de la même monnoie. On ne regarde point une telle conduite comme contraire à la probité, quoiqu’aucun d’eux n’eut ſouhaitė qu’on lui fit ce qu’il avoit fait à autrui.