Dialogue I
DIALOGUE I.
HORACE, CLEOMENE, & FULVIE
CLEOMENE.
QUOI HORACE ? Toujours ſi preſſé ?
Hor. Je vous prie de m’excufer, je ſuis obligé de vous quiter.
CLEO. Je ne fai ſi vous avez d’autres habitudes que celles que vous aviez au-trefois, ou ſi vous avez changé d’humeur ; mais il eſt certain qu’il eſt arrivé quelque changement chez vous, dont je ne puis concevoir la cauſe. Il n’y a point d’amitié, dont je faſſe plus de cas que de la vôtre. Il ne fut jamais perſonne, dont la compagnie me plût davantage ; cependant je ne puis jamais en profiter. Je vous proteſte qu’il m’eſt quelquefois ve-nu dans l’Eſprit, que vous m’évitiez à desHOR. Je fuis fâché, CLEOMENE, d’avoir manqué à mon devoir. Cependant je ne laiſſe point paſſer de ſemaine, ſans venir vous aſſurer de mes reſpects ; & ſi j’y manque quelquefois, j’envoie toujours m’informer de l’état de votre ſanté.
CLEO. Je n’ignore pas que perſonne n’eſt plus poli que vous ; mais j’ai cru que notre amitié, & notre longue connoiſſance, exigeoient quelque choſe de plus que de ſimples complimens & des cérémonies. Depuis quelque tems je ne vai jamais vous faire viſite, que je ne vous trouve ſorti, ou engagé ailleurs. Toutes les fois même que j’ai le bonheur de vous voir ici, vous n’y demeurez qu’un inſtant. Pardonnez-moi, je vous prie, mon impoliteſſe pour cette fois, Qu’est-ce qui vous empêche à-préſent de me tenir compagnie une heure ou deux ? Ma Couſine parle de ſortir, ainſi je reſterai ici tout ſeul.
HOR. Je ſuis trop diſcret pour vous dérober, en reſtant ici, un tems ſi propre à la ſpéculation.
CLEO. A quelle ſpéculation, je vous prie ?
HOR. A ces méditations ſublimes ſur la nouvelle manière de penſer par rapport à notre Etre, en cherchant à l’avilir ; opinion dont vous avez paru juſques-ici ſi infatué. J’appelle ce nouveau Syſtême, le Syſtème de Difformité. Ses Partisans, uniquement occupés à repréſenter, ſous la forme la plus laide & la plus mépriſable, toutes les qualités dont la Nature, nous a doués, paroiſſent faire d’étranges eſſorts pour perſuader aux Hommes qu’ils ſont tous autant de Diables.
CLEO. S’il ne s’agit que de cela, je vous aurai bientôt convaincu.
HOR. Point de conviction pour moi, je vous en conjure. J’ai déjà pris mon parti ; & je fuis pleinement perſuadé qu’il y a dans le Monde du Bien, & du Mal ; & que les mots d’Honneur, de Bienveillance, d’Humanité, & même de Charité, ne ſont pas de ſimples ſons, vuides de ſens ; mais que ces Vertus ſont très-réelles, malgré ce qu’en dit la FABLE DES ABEILLES. Je ſuis Réſolu de croire que la dégénération des Hommes, & la corruption du Siècle, n’empêchent pas qu’il n’y ait encore aujourd’hui des perſonnes qui poſſedent actuellement ces Vertus.
CLEO. Mais vous ne ſavez pas ce que j’ai à vous dire. Je ſuis ————
HOR. Cela peut être, mais je ne veux pas en écouter un mot. Tout ce que vous pourriez me dire là-deſſus ſeroit inutile. Je vous déclare même que ſi vous ne me donnez la permiſſion de parler à mon aiſe, je ſors dans le moment. Ce maudit Livre vous a faſciné les yeux, & vous fait nier l’existence de ces mêmes Vertus qui vous ont attiré l’eſtime de vos Amis. Vous ſavez que ce n’eſt point ma manière ordinaire de parler. Je hais d’emploïer des expreſſions dures. Mais quelles meſures peut-on, ou doit-on garder avec un Auteur qui traite tout le monde de haut en bas, qui fait un jeu de la Vertu & de l’Honneur, qui appelle Alexandre le Grand un Enragé, & qui n’épargne pas plus les Rois & les Princes, qu’on ne ſeroit les gens de la condition la plus abjecte ? Le but de ſa Philoſophie eſt juſtement le contraire de celui du Collège des. Hérauts d’Armes. Votre Auteur s’occupe uniquement à chercher, & à déterrer des origines baſſes & mépriſables, aux actions les plus belles & les plus honorables ; tandis que les Hérauts d’Armes s’attachent continuellement à découvrir de hautes & d’illuſtres généalogies pour les gens d’obſcure & de baſſe extraction. Je fuis votre très-humble Serviteur.
CLEO. Arrêtez, je ſuis de votre ſentiment. Ce dont je voulois vous convaincre tout à l’heure, c’étoit comment j’étois revenu de la folie que vous venez d’expoſer avec tant de juſtice. J’ai abandonné cette erreur.
HOR. Parlez-vous ſérieuſement ?
CLEO. Rien n’eſt plus certain. Il n’y a pas de plus zèlé Partiſan des Vertus Sociales, que je le ſuis. Je doute même beaucoup qu’il y ait de plus grand Admirateur de Milord Schaftsbury que moi.
HOR. Je ſerois charmé de vous voir dans ces idées, j’aurois une grande ſatisfaction d’éprouver ſi vous me devancez. Vous ne ſauriez concevoir, CLEOMENE, combien j’ai été affligé de voir le grand nombre d’ennemis que vous vous êtes attiré par cette extravagante manière de raiſonner. Si vous parlez ſérieuſement, aprenez-moi d’où eſt venu ce changement.
CLEO. Prémièrement, je me fuis laſſé de voir tout le monde déchaîné contre moi. En ſecond lieu, le Syſtême que je combattois, donne plus lieu à l’invention. Les Poëtes, & les Orateurs ſurtout, trouvent dans le Syſtême de la Sociabilité un plus vaſte champ à faire valoir leurs talens.
HOR. J’ai de violens ſoupçons contre le changement d’opinion dont vous vous glorifiez. Etes-vous convaincu que l’autre Syſtême ſoit faux ? Comment avez-vous pu découvrir votre erreur, en voïant que tout le monde étoit contre vous ?
CLEO. Je le crois faux aſſurément, mais ce n’eſt pas ſur le fondement dont vous parlez. Car ſi le plus grand nombre n’étoit pas contre le Syſteme de Difformité, nom que vous lui donnez avec justice, il n’y auroit pas dans le monde autant de mauvaiſe foi & d’hypocriſie, que le Syſtême même le ſuppoſe. Mais depuis que le bandeau a été levé de deſſus mes yeux, j’ai découvert qu’il n’eſt rien de plus ridicule que la Vérité & la Probabilité ; & que ces choſes ne ſont d’aucun uſage, ſurtout parmi les Perſonnes de bon goût.
HOR. Je penſois que vous étiez converti ; mais quelle nouvelle phrénéfie vient encore de vous ſaiſir ?
CLEO. Point de phrénéſie du tout. Je dis, & je le ſoutiendrai devant tout le monde, que la Vérité dans le Syſtême ſublime que vous profeſſez, & où je ſuis à-préſent, eſt tres ridicule. Un Maître qui, en enſeignant les Arts & les Sciences deſtinées pour les Perſonnes de goût, s’attacheroit à la Vérité, & en écouteroit les déciſions, ne ſauroit commettre de faute moins pardonnable & plus groſſière. Il doit uniquement s’embarraſſer de ce qui eſt agréable.
HOR. Auſſi les Vérités enſeignées crûment, & ſans ornemens ————
CLEO. Jettez les yeux ſur ce Tableau de la Nativité fait par un Hollandois. Que le coloris en eſt charmant ! Quelle fineſſe de pinceau ! Quelle juſteſſe dans les traits extérieurs d’une Pièce finie avec tant de delicateſſe ! Mais quelle a été la folie du Peintre, de repréſenter le ſoin, la paille, le bétail, un ratelier, & une crèche ? Il eſt étonnant qu’il n’ait pas encore mis le Bambino dans la crèche. στέκιίοη
FULV. Le Bambino ? Vous voulez apparemment parler de l’Enfant ? Pourquoi le Peintre ne l’auroit-il pas mis dans la crèche ? N’y a-t-il pas été en effet ? L’Hiſtoire ne nous dit-elle pas que l’Enfant fut couché dans la crèche ? Je ne m’entends pas beaucoup en Peinture, mais je puis bien voir ſi les choſes ſont tirées d’après le naturel, ou non. Il eſt certain que rien ne reſſemble mieux à la tête d’un Bœuf que cela. Une Peinture me plaît davantage, lorsque l’Art trompe ſi bien mes yeux, que je crois réellement voir les objets que le Peintre a voulu repréſenter. J’ai toujours envisagé cette Pièce comme un Chef-d’œuvre, perſuadée qu’on ne peut rien voir de plus ſemblable à la Nature.
CLEO. Semblable à la Nature ? Et moi je dis, MADAME, qu’elle en eſt d’autant plus mauvaiſe. On peut aisément voir, ma chère Couſine, que vous ne vous entendez point en Peinture. Ce n’eſt pas la Nature, mais l’agréble Nature, la belle Nature, qu’on doit repréſenter. On doit cacher, & éloigner de la vue tous les objets bas, abjects, mépriſables & vils ; parce qu’ils choquent autant les Perſonnes de bon goût, que le ſont les objets réellement laids & dégoutans.
FULV. A ce compte il ne faudroit jamais peindre, ni la condition de la Vierge Marie, ni la naiſſance de notre Sauveur.
CLEO. Vous vous trompez. Le ſujet en lui-même eſt noble. Allons ſeulement dans la chambre voiſine, & je vous montrerai la manière différente dont un Peintre habile peut exécuter le même trait d’Hiſtoire ———— Jettez les yeux ſur cette Peinture. Voïez la ſuperbe architecture. Voïez cette colonnade. Peut-on rien imaginer de plus magnifique ? Avec quelle dextérité n’a-t-on pas placé cet Ane dans l’éloignement ? Vous voïez qu’il n’y a qu’une très-petite partie du Bœuf qui paroiſſe. Faites attention, je vous prie, à l’obſcurité dans laquelle ces deux Animaux ſont placés. Le Tableau eſt expoſé au grand jour ; cependant on pourroit y jetter dix fois les yeux, ſans remarquer ces Animaux. Conſidérez ces colonnes, elles ſont de l’Ordre Corinthien. Voïez-en la grandeur. Admirez le bel effet qu’elles produiſent. Quelle vaſte étendue, & quel eſpace ne renferment-elles pas ! Tous ces nobles objets concourent à exprimer la majestueuſe grandeur du ſujet. Ils rempliſſent en même tems l’Eſprit de crainte & d’admiration.
FULV. Vous n’y penſez pas, mon Couſin. Eſt-ce donc que le bon ſens entre toujours dans le jugement que vos perſonnes de bon goût portent ſur les Peintures ?
HOR. Madame ?
FULV. Je vous demande pardon, MONSIEUR, ſi je vous ai oſſenſé par cette question. Mais pour moi, il me paroît étrange d’entendre louer un Peintre, pour avoir changé l’étable d’une Hôtellerie en un Palais magnifique. C’eſt mille fois pire que la Métamorphoſe de Philémon & de Baucis du Docteur Swift ; car encore y a-t-il quelque eſpèce de reſſemblance dans ces changemens.
HOR. Il n’y a, MADAME, dans une Etable que de l’ordure & des vilenies, ou des objets vils & abjects, qui ne doivent point être expoſés à la vue des Perſonnes de qualité.
FULV. La Pièce Flamande qui eſt dans l’autre chambre, n’a rien de choquant. Mais j’aimerois mieux voir l’Etable d’Augias, avant même qu’elle eût été nettoïée par Hercule, que toutes ces Colonnes canelées. Rien de tout ce qui choque mon entendement, ne peut plaîre à mes yeux. Quand je demande qu’on me peigne une Hiſtoire remarquable, qui au ſu de tout le monde s’eſt paſſée dans une Hôtellerie publique, le Peintre ne me trompe-t-il pas étrangement, s’il repréſente une Chambre faite ſuivant toutes les règles de l’Architecture ; & qu’au lieu d’un Cabaret, il m’élève un Palais, ou une Sale de feſtin, qui puiſſe ſervir à y recevoir un Empereur Romain ? D’ailleurs l’état pauvre & abject que notre Sauveur choiſit en venant au monde, eſt une circonſtance eſſentielle de ſon Hiſtoire. Elle renferme une excellente moralité contre la vaine pompe du Siècle : on y trouve un’motif très-puiſſant pour nous porter à l’humilité. Bien loin que la Pièce Italienne pût produire cet effet, elle pourroit plutôt ſervir à inſpirer de la vanité, du faſte.
HOR. En vérité, MADAME, l’expérience eſt contre vous. Il eſt certain que, même parmi le Vulgaire, les repréſentations d’objets vils, abjects & communs, ne produiſent point l’eſſet dont vous parlez : elles excitent le mépris, ou tout au moins elles ne font aucune impreſſion. Au lieu que de vaſtes & de ſuperbes Bâtimens, des Cintres hardis, des Ornemens extraordinaires, & un étalage pompeux de cette. Architecture d’un grand goût, excitent la dévotion, & inſpirent aux Hommes de la vénération, & une crainte religieuſe pour les lieux où brillent ces grands Objets. Y a-t-il jamais eu d’Egliſe de Non-Conformiſtes, ou quelqu’un de leurs Greniers, qui ait pu entrer en comparaiſon à cet égard avec une belle Cathédrale ?
FULV. Je crois que c’eſt-là un moïen méchanique d’exciter la dévotion des Idiots & des Superſtitieux ; mais je ſuis perſuadée qu’une contemplation attentive des Ouvrages de Dieu————
CLEO. Je vous prie, ma Couſine, finiſſez de défendre votre mauvais goût. Le Peintre n’a que faire de la vérité de l’Hiſtoire. Il doit uniquement ſe mêler d’exprimer la dignité de ſon ſujet. Plein d’égard pour ces Juges du haut rang, il ne doit jamais perdre de de vue l’excellence de notre eſpèce. Tout ſon art & ſon bon ſens doivent tendre à élever l’Homme au plus haut degré de perfection. Les grands Maîtres ne travaillent point pour le Commun Peuple ; ils travaillent pour les perſonnes qui ont l’entendement rafiné. Les prétendus défauts dont vous vous plaignez, ſont l’eſſet de la politeſſe & de la complaiſance du Peintre. Dès-qu’il a eu repréſenté l’Enfant & la Madona, il a cru qu’il ſuſſiſoit, pour vous mettre au fait de l’Hiſtoire qu’il vouloit exprimer, de vous faire entrevoir le Bœuf & l’Ane. Il ne veut point qu’on faſſe voir ſon élégant Tableau à ces Stupides & à ces Ignorans qui, pour reconnoître JESUS CHRIST naiſſant, auroient beſoin d’une plus ample explication, Du reſte, il ne vous met devant les yeux que des objets nobles, & dignes de votre attention. Vous connoiſſez qu’il eſt Architecte, & qu’il entend très-bien la Perſpective. Il vous montre avec quel art il fait arrondir une colonne, & comment ſur un plan on peut repréſenter la hauteur, la profondeur d’un terrain, & toutes les autres merveilles formées par ce myſtère incompréhenſible de lumières & d’ombres.
FULV. Pourquoi donc prétend-on que la Peinture eſt une imitation de la Nature ?
CLEO. On loue, il est vrai, un Ecolier qui copie exactement les objets comme il les voit ; mais on attend d’un grand Maître, que s’abandonnant à ſon génie, il ne prendra que les perfections de la Nature, & qu’il la repréſentera non point telle qu’elle eſt, mais telle que nous ſouhaitterions qu’elle fût. C’eſt ainſi que Zeuxis, pour faire le Portrait d’une Déeſſe, prit cinq belles Femmes, dont il choiſit ce que chacune avoit de plus charmant.
FULV. Encore chaque Grace qu’il peignit, étoit-elle tirée d’après Nature.
CLEO. Cela eſt vrai ; mais il laiſſa à la Nature ce qu’elle avoit de rebut, & n’imita que ce qu’elle avoit d’exceilent ; ainſi il fit un Aſſemblage ſupérieur à tout ce qui exiſtoit dans la Nature. Démétrius a été blâmé de tirer les objets trop au naturel. On a auſſi critiqué Denis, pour avoir tiré les portraits des Hommes trop ſemblables à nous. Pous nous approcher davantage de notre tems, on a dit que Michel Ange étoit trop naturel ; & Lyſippe autrefois a reproché aux Sulpteurs ordinaires, de faire des Statues trop reſſemblantes aux Hommes qui existoient dans la Nature.
FULV. Cela eſt-il bien vrai ?
CLEO. Vous pouvez le voir dans la Préface de L’Art de peindre par Graham. Ce Livre eſt là-haut dans ma Bibliothèque.
HOR. Ces règles vous paroiſſent étranges, MADAME, mais elles ſont d’un uſage infini au Public. Plus nous relevons l’excellence de notre eſpèce, plus ces belles images exciteront dans les Ames nobles des idées dignes, & conformes à leur dignité : Idées qui manqueront rarement de pouſſer les Hommes à la Vertu, & aux Actions Héroïques. Il y a dans les Objets une grandeur qui ſurpaſſe les beautés de la ſimple Nature ; c’eſt ce qu’on doit exprimer. Je ne doute pas, MADAME, que vous n’ayez beaucoup de plaiſir à l’Opéra. Souvenez-vous donc de la manière noble, & de la magnificence plus que naturelle avec laquelle tout y eſt exécuté. Quel charmans traits, quels délicats, & en même tems quels majestueux mouvemens n’entrent pas dans ces Pièces, lorsqu’il s’agit d’exprimer les plus impétueuſes paſſions. Le ſujet doit toujours en être grand, & encore ne doit-on prendre que les côtés beaux & agréables, graves & ſignificatifs. Si l’on s’aviſoit d’y repréſenter les actions telles qu’elles ſe paſſent dans l’uſage ordinaire de la vie, on détruiroit le ſublime en même tems qu’on vous ôteroit tout le plaiſir.
FULV. Je ne me fuis jamais attendue à trouver du naturel dans un Opéra ; mais comme les Perſonnes de diſtinction s’y rendent, & que chacun y vient bien paré, c’eſt une ſorte d’occupation ; & je manque rarement de m’y rendre tous les ſoirs, parce que c’eſt la coutume d’y aller. D’ailleurs la Famille Roïale, & le Roi même, honorant ordinairement de leur préſence les Opéras, il eſt preſque devenu auſſi néceſſaire de les y accompagner, que d’aller en Cour. Ce qui m’y divertit, c’eſt la Compagnie, l’Illumination, la Muſique, les Scènes, & les autres Décorations. Mais comme je n’entends que très-peu l’Italien, ce qu’on admire le plus dans le récitatif, eſt perdu par rapport à moi, qui enviſage la partie active plutôt comme ridicule que —————
HOR. Ridicule, MADAME ? Juſte Ciel !
FULV. Je vous demande pardon, MONSIEUR, de l’expreſſion. Jamais il ne m’eſt arrivé de me moquer de l’Opéra. Mais par rapport à l’amusement en lui-même, j’avoue qu’une bonne Pièce de Théatre me divertit infiniment plus, & que je préfère tout ce qui éclaire mon entendement, à toutes les recréations qui charment uniquement les yeux & les oreilles.
HOR. eſt-il poſſible qu’une Dame d’auſſi bon ſens ſoit capable d’un tel choix ? N’avez-vous point, MADAME, de goût pour la Muſique ?
FULV. Je l’ai nommée comme un de mes amuſemens.
CLEO. Ma Coufine joue même fort bien du Claveſſin.
FULV. J’aime à entendre une bonne Muſique ; mais elle ne me jette point dans ces extaſes, dont j’entends parler à quelques perſonnes.
HOR. Il n’y a rien aſſurément qui ſoit plus capable d’élever l’eſprit qu’un beau Concert. Il dégage, ce ſemble, l’ame d’avec le corps, & il nous ravit en admiration. Dans cette ſituation charmante, nous ſommes plus capables de recevoir des impreſſions extraordinaires. Nos paſſions ſe taiſent, & notre cœur eſt tranquile, quand les Inſtrumens ceſſent. Une belle Action, accompagnée d’une voix bien ménagée, nous force d’admirer les travaux héroïques qui entrent dans la compoſition d’un Opéra. La grande harmonie qu’il y a entre les ſons engageans & les geſtes expreſſifs, s’empare du cœur, & nous inſpire invinciblement ces nobles ſentimens que les termes les plus forts peuvent ſeuls produire. Il y a très-peu de Comédies qui ſoient ſupportables ; & quand même elles ſeroient beaucoup meilleures, la légèreté du ſtile ne pourroit que nous gåter le goût, & la petiteſſe du ſujet ne pourroit qu’abaiſſer les nobles ſentimens des perſonnes de qualité. Dans les Tragédies le ſtile eſt plus ſublime, & le ſujet en doit être plus grand : mais toutes les violentes paſſions, & même les repréſentations qu’on en fait, troublent l’Eſprit, & y cauſent du deſordre. D’ailleurs, quand les Hommes tâchent d’exprimer les choſes avec force, & de les repréſenter au naturel, il arrive ſouvent que ces images inquiètent, parce qu’elles ſont trop touchantes. L’action eſt défectueuse, pour être trop naturelle. L’expérience nous aprend auſſi, que tout ce pathétique excite ſouvent dans les Eſprits qui ne ſont pas ſur leurs gardes, des flammes très-nuiſibles à la Vertu. Il s’en faut bien que les Théatres n’aïent quelque choſe d’attraïant. La Compagnie l’eſt encore moins ; puisque la plus grande partie de ceux qui les fréquentent, ſont de la lie du Peuple. Ces gens cauſent aux Perſonnes qui ont la moindre délicateſſe, du dégoût par plus d’un endroit. Outre les mauvaiſes odeurs, & les ſpectacles deshonnêtes qu’y donnent les Gens de néant qui ne prennent garde à rien, & les Filles effrontées, qui, après avoir païé, ſe mettent de niveau avec les Perſonnes de la plus haute distinction ; on y entend les fermens les plus groſſiers, & les plaiſanteries les plus dégoutantes, ſans oſer même faire paroître qu’on en eſt choqué. Tout y eſt confondu, les Gens de la plus haute naiſſance ſont mêlés avec la plus vile Canaille, ils participent pêle-mêle au même Divertiſſement. On n’a aucun égard, ni à l’habillement, ni au rang, ni à la qualité. Ce font-là tout autant de choſes très-choquantes ; & il ne peut être que très-desagréable au Monde poli, de ſe voir confondu avec une foule de Gens qui, pour la plupart au deſſous de la médiocre condition, ignorent abſolument les égards qu’ils doivent aux autres. A l’Opéra, au contraire, tout concourt à rendre le plaiſir parfait. La douceur de la voix, en prémier lieu, & l’action compoſée avec tant d’art & de ſolemnité, ſervent à adoucir & à calmer toutes les paſſions. Or c’eſt la tranquile ſérénité du cœur & de l’Eſprit, qui nous rend ſurtout aimables, & qui nous fait le plus aprocher de la perfection Angélique. Au lieu que le tumulte qui accompagne les paſſions, eſt une des principales cauſes de la corruption du cœur, dégrade notre Raiſon, & nous rend ſemblables aux Sauvages mémes. Il eſt incroïable combien nous ſommes portés à l’imitation, & de quelle étrange manière nous nous formons, ſans nous en appercevoir, ſuivant les modèles & les exemples qu’on nous met ſouvent devant les yeux. On ne voit jamais à l’Opéra ni colère ni jalouſie qui donnent des contorſions au viſage, ni flammes qui ſoient dangereuſes. On n’y repréſente jamais d’amour qui ne ſoit pur, & aprochant du Séraphique. Il n’y paroît jamais rien, dont le ſouvenir ſoit capable de falir le moins du monde l’imagination. En ſecond lieu, la Compagnie qu’on trouve à l’Opéra, eſt tout-à-fait différente de celle qui ſe rend à la Comédie. Chacun y eſt pleinement en ſureté, & par rapport à ſa tranquilité, & par rapport à ſon honneur. On ne ſauroit nommer tin autre endroit, où l’innocence, les graces, les charmes & la beauté aïent moins beſoin de gardiens. Nous y ſommes à couvert des manières groſſières & impolies. On n’y entend jamais, ni diſcours ſales & immodeſtés, ni plaiſanteries qui tiennent du libertinage, ni de déteſtable ſatire. Faites attention d’un côté à la richeſſe & à la magnificence des habillemens qui y brillent, à la qualité des perſonnes qui s’y trouvent, à la variété des couleurs, & au coup d’œil charmant que fait le Beau Sexe placé ſur un Théatre ſi ſpacieux, ſi bien illuminé, & ſi bien décoré. conſidérez d’un autre côté la contenance grave de l’Aſſemblée, & l’air des Aſſiſtans, qui montre qu’ils ſont tous perſuadés qu’ils ſe doivent l’un à l’autre des égards, même du reſpect ; & vous ſerez obligée d’avouer qu’il ne peut pas y avoir ſur la Terre d’amusement plus agréable. Croïez-moi, MADAME, il n’y a pas d’endroit où les deux Sexes aïent une auſſi belle occaſion qu’à l’Opéra, d’acquérir de ſublimes ſentimens, & de s’élèver au deſſus du Vulgaire. Il n’y a point de Divertiſſemens ou d’Aſſemblées, où les Jeunes Gens de qualité puiſſent autant ſe former les manières, & contracter une habitude forte & durable de la Vertu.
FULV. Jamais je n’avois entendu autant louer l’Opéra, que vous venez de le faire. Je vous aſſure même, HORACE, que je ne croïois pas qu’on en pût autant dire. Tous ceux donc qui aiment ce Divertiſſement, vous ont beaucoup d’obligation. Il faut avouer que le Grand Goût eſt d’un merveilleux ſecours dans les Panégiriques, ſurtout dans les cas où il y auroit de l’impoliteſſe à les examiner à la rigueur, & à être trop ſcrupuleux ſur les éloges.
CLEO. Que penſez-vous à-préſent, FULVIE, de la Nature & du Bon Sens ? Ne doivent-ils pas être entièrement chaſſés de partout ?
FULV. Jusques-à-préſent vous n’avez rien dit qui doive me dégoûter du Bon Sens. Si ce que vous venez d’inſinuer touchant la Nature, qu’on ne doit point l’imiter dans la Peint Peinture, eſt votre opinion, je dois l’avouer, ces idées m’ont frappé ; mais je ne puis les aprouver.
HOR. Je n’ai garde, MADAME, de rien avancer qui ſoit contraire au Bon Sens. Mais CLEOMENE doit avoir quelque deſſein, en outrant le perſonnage qu’il prétend jouer. Tout ce qu’il a dit ſur la Peinture est très-vrai, ſoit qu’il badine, ou qu’il parle ſérieuſement. Cependant il parle d’une manière ſi oppoſée à l’opinion qu’on fait qu’il défend partout depuis peu, que je ne ſai que penſer de lui.
FULV. Convaincue des bornes étroites de mon entendement, je vai rendre viſite à quelques perſonnes avec qui je ferai plus de niveau. HOR. Vous me permettrez, MADAME, de vous conduire à votre caroſſe————— Je vous prie, CLEOMENE, dites-moi, que vous eſt-il venu en tête ?
CLEO. Rien du tout. Je vous ai déjà dit que j’étois parfaitement revenu de ma folie. Je ne ſai quels ſoupçons vous formez ſur mon compte. Pour moi, je trouve que j’ait fait beaucoup de progrès dans le Syſtème de la Sociabilité. Ci-devant je croïois que l’Avarice & l’Ambition étoient les principes qui faiſoient agir les Prémiers Miniſtres, de même que tous ceux qui ſe trouvent au timon des Aſſaires. Je m’imaginois qu’ils avoient leurs vues particulières dans toutes les peines qu’ils ſe donnoient, & dans la ſervitude où ils ſe réduiſoient pour le Bien Public, & qu’ils étoient ſoutenus dans leurs travaux par de ſecrets plaiſirs, qu’il ne vouloient point déclarer. Il n’y a pas encore un mois que j’étois perſuadé que tous les ſoucis, & toutes les inquiétudes des Grands Hommes ſe terminoient uniquement à eux-mêmes. Je croïois que tous ceux que je voïois briguer de grands Emplois, ſe propoſoient prémièrement de s’enrichir, d’obtenir des Titres d’Honneur, & d’élever leur Famille ; en ſecond lieu, d’avoir occaſion de déploïer leur jugement & leur imagination, pour ſe procurer les plaiſirs délicats de la vie, & pour acquérir, ſans renoncer le moins du monde à eux-mêmes, la réputation d’Homme ſage, humain & libéral. Enfin, je préfumois qu’ils ſe propoſoient, en recherchant ces grands Poſtes, de ſe procurer la douce ſatisfaction qu’il y a de ſe voir élevé au-deſſus des autres, & les plaiſirs ſenſibles que produit l’autorité. J’avois l’entendement ſi borné, que je ne pouvois concevoir, comment il étoit poſſible qu’un Homme ſe réſolût volontairement à être eſclave, s’il n’y trouvoit ſon propre avantage. Mais j’ai abandonné ces jugemens téméraires. J’apperçois viſiblement aujourd’hui que tous les deſſeins des grands Politiques tendent uniquement au Bien Public. Je vois les Vertus Sociales briller dans toutes leurs actions. C’eſt le bonheur de la Nation, qui eſt le principe de toutes les démarches des Miniſtres d’Etat.
HOR. Vous en dites trop ; mais cependant il eſt incontestable qu’il y a eu des Perſonnes qui ont pouſſé la vertu juſqu’à ce ſublime degré de desintéreſſement. On a vu des Pères de la Patrie prendre des peines incroïables pour le bien de leur Nation, ſans aucune vue d’intérêt : Que dis-je ! Il y a encore aujourd’hui d’il, luſtres Perſonnages qui en feroient autant, ſi on les emploïoit. Nous avons eu des Princes, qui négligeant l’aiſe & les plaiſirs, & ſacrifiant leur repos pour avancer la prospérité, & augmenter l’opulence & la gloire du Roïaume, n’ont rien eu tant à cœur que le bonheur de leurs Sujets.
CLEO. Point de diſputes, je vous en prie : la différence qu’il y a entre le tems paſſé & le tems préſent entre les Perſonnes qui ſont dans les Emplois, & celles qui n’y ſont point, vous eſt peut-être plus connue qu’à moi mais vous ſavez que nous ſommes convenus, depuis pluſieurs années, de ne jamais entrer dans des diſputes de Parti. Si je demande votre attention, c’eſt afin que vous vous aſſuriez de mon amendement, & du changement conſidérable qui s’eſt fait en moi ; converſion dont vous paroiſſez douter. Je n’avois auparavant qu’une très-mince opinion de la Religion de la plupart des Rois, & de celle des autres grands Potentats ; mais pour à-préſent je juge de leur piété, par ce qu’ils en diſent eux-mêmes à leurs Sujets.
HOR. C’est très bien fait.
CLEO. Dans le tems que je n’avois que des idées baſſes, & que je portois les jugemens les plus étranges & les plus abſurdes ſur les Guerres étrangères, j’étois aſſez ridicule pour me perſuader que les cauſes de pluſieurs de ces diſſenfions n’étoient que des bagatelles groſſies par les Politiques, pour parvenir à leurs fins. Je croïois que les plus fatales mesintelligences entre les Etats & les Roïaumes, pouvoient venir de la malice cachée, de la folie, ou du caprice d’un ſeul Homme. J’attribuois plufieurs des malheurs & des guerres qui aſſoibliſſoient des Roïaumes & des Nations entières, à des querelles particulières, à des piques, à des reſſentimens, & à la fierté des Prémiers Miniſtres. Ce qu’on appelle une haine perſonnelle entre les Princes, ne me paroiſſoit être, au moins dans les commencemens, qu’une animoſité, ou publique, ou ſecrète, que les deux grands Favoris de ces Cours avoient l’un contre l’autre. Mais à-préſent j’ai apris à attribuer ces actions à des cauſes plus relevées. Je puis même dire que le luxe du Voluptueux, qui m’avoit toujours offenſé, m’eſt devenu ſupportable ; parce que je ſuis préſentement convaincu que les plus Riches dépenſent leur argent dans le but, ſi utile à la Société, d’avancer les Arts & les Sciences ; & que dans leurs entrepriſes les plus diſpendieuſes, ils ſe propoſent principalement de donner de l’occupation aux Pauvres.
HOR. C’eſt-là certainement avoir fait de grands progrès.
CLEO. J’ai en horreur la ſatire, & je la déteſte à tous égards autant que vous pouvez la déteſter. Les Ouvrages les plus utiles pour connoître le Monde, & pour pénétrer dans le Cœur Humain, ſont, ce me ſemble, les Adreſſes, les Epitaphes, les Epîtres Dédicatoires, & ſurtout les Préambules des Lettres Patentes, dont je fais une ample collection.
HOR. L’entrepriſe eſt fort utile aſſurément.
CLEO. Mais pour faire ceſſer tous les doutes que vous pourriez encore avoir ſur ma converſion, je vous ferai voir quelques règles faciles, que j’ai faites pour les jeunes Commençans.
HOR. A quel but ?
CLEO. Pour juger des Actions des Hommes, ſuivant les beaux principes de l’aimable Syſtême de Milord Schaftsbury. Ces règles ſont diamétralement oppoſées à celles qui ſont propoſées dans la FABLE DES ABEILLES.
HOR. Je ne vous comprends pas.
CLEO. Vous concevrez d’abord ce que je veux dire. Je leur ai donné le nom de règles, quoique ce ſoient plutôt des exemples dont on doit tirer les règles. Suppoſons par exemple, qu’une Femme pauvre & induſtrieuſe ait épargné quarante Shellings, en ſe refusant la nourriture néceſſaire, & en ne portant que de vieux haillons pendant un long eſpace de tems ; qu’elle donne cette fomme pour placer ſon Fils, âgé de ſix ans, auprès d’un Ramonneur de cheminées. Pour juger charitablement de l’action de cette Femme, en ſuivant le Syſtême des Vertus Sociales de Milord, il faut vous imaginer, qu’encore qu’elle n’ait jamais donné le ſou pour faire ramonner ſa cheminée, elle fait cependant par expérience que ſon bouillon a été ſouvent fali, & que pluſieurs cheminées ont été miſes en feu faute d’avoir été nettoïées. C’eſt donc pour faire du bien à ſa Génération, autant qu’elle en eſt capable, que cette Femme cède tout ce qu’elle poſſede, qu’elle donne ſon Fils & ſes biens. Elle a deſſein de contribuer de ſon côté à prévenir les différens malheurs qui ont été ſouvent occaſionnés par de la fuie qu’on a imprudemment laiſſé amaſſer dans les cheminées. Sans aucun principe d’intérêt particulier, elle ſacrifie ſon Fils unique à l’occupation la plus vile pour le ſervice du Public. HOR. A ce que je vois, vous ne vous embarraſſez pas beaucoup, ſi les ſujets ſont grands & ſublimes. En cela vous vous écartez de Milord Schaftsbury.
CLEO. Lorsque frappés d’étonnement nous contemplons dans une nuit étoilée la gloire du Firmament, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnoître que ce Total, ce beau Tout, doit être l’ouvrage d’un grand Architecte, revêtu d’un pouvoir & d’une ſageſſe admirable : mais il n’eſt pas moins évident que chacun des objets qui compoſent l’Univers, fait partie d’un d’un Ouvrage complet & entier.
HOR. Sans-doute vous avez deſſein de badiner ?
CLEO. Bien Join de-là. Ce font-là des vérités reſpectables, dont je ſuis auſſi convaincu, que je puis l’être de ma propre exiſtence. Mais je vai indiquer les conſéquences que Milord Schaſtsbury tire de ces principes. Par-là vous pourrez juger ſi je ſuis un proſélyte ſincère, & un exact obſervateur des inſtructions de ce Seigneur. Par cette réflexion que j’ai faite ſur les Objets qui brillent dans le Firmament, je voulois vous prouver que le jugement que j’ai porté ſur la conduite de la pauvre Femme, ne diffère en rien de la manière généreuse de penser que Milord Schaftsbury établit & recommande dans ces Caractéristiques.
HOR. Eſt-il poſſible qu’on puiſſe lire un tel Livre, ſans en faire un meilleur uſage ! Dites-moi, je vous prie, quelles ſont les conféquences dont vous parlez ?
CLEO. Comme cette infinité de Corps lumineux, quoique différens par leur grandeur, par la viteſſe de leurs mouvemens, & par les lignes qu’ils décrivent dans leur cours, concourent cependant tous à former l’Univers ; ainſi cette petite partie que nous habitons, eſt pareillement compoſée d’Air, d’Eau, de Minéraux, de Végétaux, & de Créatures animées, qui, malgré leur infinie diverſité, contribuent à former cette Terraquée Sphérique.
HOR. Rien n’eſt plus vrai. Il en eſt de même de toute notre eſpèce. Elle eſt compoſée de pluſieurs Nations, qui aïant divifé entr’elles la ſurface de la Terre, diffèrent extrêmement quant à la Religion, à la Forme du Gouvernement, aux Intérêts & aux Manières la Société Civile de chaque Nation eſt de même formée d’une grande multitude de Perſonnes des deux ſexes, qui différant infiniment les unes des autres en âge, en tempéramment, en ſageſſe & en biens, forment tous enſemble le Corps Politique.
CLEO. C’eſt-là précisément ce que je voulois dire. Je vous prie, MONSIEUR, de me dire à-préſent, ſi le bonheur général n’eſt pas le grand but que les Hommes ſe propoſent, en formant de telles Sociétés ; je veux dire, ſi tous les Individus, en ſe combinant ainſi, ne ſe propoſent pas de rendre leur condition plus douce, que celle dont jouïroient les Créatures Humaines, ſi, ſemblables aux autres Animaux elles vouloient vivre dans une entière liberté ?
HOR. Je ne dis pas ſeulement que c’eſt-là le but qu’on ſe propoſe en formant des Sociétés ; je dis de plus qu’il n’y a perſonne dans ces Sociétés, qui ne contribue eſſectivement à ce but de quelque manière.
CLEO. D’où il s’enfuit que l’on eſt toujours condamnable, lorſqu’on ſe propoſe ſon avantage & ſon plaiſir particulier, en faiſant des choſes qui nuifent réellement à la Société viſible. Pour agir de cette manière, il faut même avoir l’ame baſſe, intéreſſée, & être incapable de pénétrer dans la nature des choses. Les Perſonnes véritablement ſages ne ſe conſidèrent jamais comme de ſimples Individus. Ils ſavent faire attention au Tout, dont ils ne ſont qu’une petite & très-mépriſable partie. Rien de tout ce qui eſt oppoſé au Bien Public, ne ſauroit leur donner aucune ſatisfaction. Puis donc que c’eſt-là une vérité inconteſtable, les avantages particuliers ne doivent-ils pas toujours être ſubordonnés à l’intérêt général ? Chacun ne doit-il pas tâcher d’augmenter ce bonheur commun ; & par conſéquent ne doit-il pas faire tout ce qu’il peut pour devenir un Membre utile à tout le Corps dont il fait partie ?
HOR. Que concluez-vous de tout cela ?
CLEO. Eſt-ce que la pauvre Femme dont j’ai parlé, n’a pas agi conformément à ce Syſtème de la Sociabilité ?
HOR. Y a-t-il quelque Perſonne de ſens, qui puiſſe s’imaginer que des principes auſſi généreux aïent fait agir une pauvre Miférable, qui ne ſonge point à ce qu’elle fait, & qui n’a ni ſentiment ni éducation ?
CLEO. Il eſt vrai que j’ai ſuppoſé cette Femme très-pauvre, & je ne veux pas non plus inſiſter ſur ſon éducation ; mais quant à ce que vous dites qu’elle agit ſans réflexion, & qu’elle eſt deſtituée de ſens, vous me permettrez de vous dire que c’eſt-là un jugement injurieux, que vous portez ſans en avoir de fondement. Tout ce que vous pouvez conclure du récit que j'en ai fait, c'eſt qu'elle eſt circonſpecte, vertueuſe & ſage, malgré ſa pauvreté.
HOR. Je crois que vous voudriez me perſuader que vous parlez ſérieuſement.
CLEO. Je parle beaucoup plus ſérieufement que vous ne penſez. Je vous dis encore une fois que dans l'exemple que j'ai cité, j'ai ſuivi pas à pas Milord Shaftsbury, & que je ne m'y fuis point du tout écarté du Syſtême de la Sociabilité. Mais ſi je tombe dans quelque erreur, faites-le moi ſentir.
HOR. Cet Auteur eſt-il jamais entré dans des cas ſi bas & ſi pitoïables?
CLEO. Les Actions nobles n'ont rien de vil, quelles que ſoient les Perſonnes qui les font. Mais ſi le Vulgaire doit être exclu des Vertus Sociales, quelle règle, ou quelle inſtruction reſtera-t-il aux pauvres Ouvriers, qui ſont la plus grande partie de la Nation? Dans le Syſtême de Milord, la Religion ne ſauroit les diriger, puiſque les Caractéristiques ont fait un jeu de toute Révélation, & ſurtout de la Religion Chrétienne. D'ailleurs, ſi vous avez une auſſi mauvaiſe opinion du Pauvre & de l'Ignorant, je puis, en ſuivant la même méthode, porter un jugement tout-à-fait ſemblable des Perſonnes de la plus haute diſtinction. Mais que les Ennemis du Syſtême de la Sociabilité contemplent cet Avocat vénérable, qui malgré les grandes richeſſes qu’il poſſede, qui malgré la chaleur étouſſante qu’il fait, qui malgré ſon grand âge ne laiſſe pas de ſe rendre au Barreau pour éclaircir une cauſe douteufe, & qui ſans aucun égard à ſon dîner abrège ſes jours pour travailler à établir les droits des autres. Quelle bienveillance le Médecin ne fait-il pas paroître pour ſon Efpèce, lorſque viſitant les Malades depuis le matin juſques au foir, il entretient pluſieurs attelages de chevaux, afin de pouvoir être utile à un plus grand nombre de Perſonnes ! Quel n’eſt pas ſon amour pour le Genre Humain, puiſqu’il s’en faut même peu qu’il ne ſe reproche encore le tems qu’il emploie aux fonctions néceſſaires de la vie ! De même, que ne doit on pas dire de cet infatigable Eccléſiaſtique, qui quoique déjà Paſteur d’une très-grande Paroiſſe, a cependant aſſez de zèle pour ſolliciter encore une autre Egliſe, où il croit pouvoir être utile & faire du bien, lors même qu’il y a cinquante autres Poſtulans, qui n’aïant point encore de Bénéfice oſſrent leurs ſervices pour cette Paroiſſe.
HOR. Je vois votre deſſein. Vous voudriez tirer de ces Panégiriques forcés des argumens ad abſurdum. La raillerie eſt aſſez ingénieuſe, & pourroit même faire rire dans certaines occaſions ; mais auſſi vous êtes obligé d’avouer que ces éloges affectés ne ſauroient ſoutenir un ſérieux examen. Quand nous conſidérons que le grand but & les ſoins perpétuels du Pauvre, conſiſtent à ſubvenir à ſes beſoins immédiats, & à s’empêcher de mourir de faim ; lorſque nous faiſons réflexion que les Enfans ſont au Pauvre un fardeau ſous lequel il gémit, & que pour s’en délivrer il emploie tous les moïens qui ſont compatibles avec cette affection baſſe & involontaire, que la Nature le force d’avoir pour ſes Enfans ; quand, dis-je, nous conſidérons tout cela, les vertus de cette Femme induſtrieuſe que vous donnez pour exemple, s’évanouiſſent. L’amour pour le Bien Public, & les généreux principes que votre ſagacité a découverts dans les trois Facultés où l’on élève les Gens pour gagner leur vie, paroiſſent auſſi être tirés de trop loin. Tout le monde ſait que la réputation, les richeſſes, & la grandeur ſont les grands objets où tendent les Avocats & les Médecins tant ſoit peu diſtingués. Tous les ſiècles ſont témoins de la patience & de l’aſſiduïté incroïable avec laquelle plufieurs d’entr’eux ſe ſont voués tout entiers à leurs pratiques. Cependant, quel que ſoit le travail & la fatigue auxquels ils ont bien voulu ſe ſoumettre, les motifs qui les ont fait agir ſont autant connus que leurs vocations mêmes.
CLEO. Eſt-ce que ces Perſonnes ne font pas de bien aux Hommes, & ne ſont-elles pas utiles au Public ?
HOR. Je ne le nie pas, elles nous rendent ſouvent des ſervices ineſtimables ; & ceux qui ſont habiles dans l’une ou l’autre de ces Facultés, ne ſont pas ſeulement utiles, mais ſont même fort néceſſaires dans la Société. Mais quoiqu’il y en ait pluſieurs qui conſacrent toute leur vie, & tous leurs plaiſirs à remplir leur vocation, je ſuis néanmoins perſuadé qu’il n’y en a pas un qui voulût prendre le quart de la peine qu’il ſe donné à-préſent, ſi ſans en prendre aucune il pouvoit amaſſer autant de biens, acquérir autant de réputation, & ſe procurer les autres avantages qu’ils retirent de l’eſtime, ou de la gratitude de ceux qu’ils ſervent. Je ne crois pas même qu’il y en eut aucun de diſtingué parmi eux qui ne l’avouât, ſi on lui en formoit la queſtion. Si donc l’amour de l’argent & l’ambition ſont les principes connus par leſquels ces Perſonnes agiſſent, il est très-ridicule de leur attribuer des vertus qu’elles ne prétendent pas s’approprier elles mêmes. Mais l’éloge que vous avez fait du Curé, eſt le plus plaiſant de tous. J’ai entendu bien des excuſes, & même de très-frivoles, pour pallier l’avarice des Prêtres ; mais je n’ai jamais rien entendu de ſemblable à ce que vous avez dit en leur faveur. Le Défenſeur & l’Admirateur du Clergé le plus prévenu, n’a jamais découvert avant vous beaucoup de vertu dans l’empreſſement avec lequel les Eccléſiaſtiques recherchent la pluralité des Bénéfices ; ſurtout, lorſque déjà bien pourvus, il y en a pluſieurs autres qui meurent de faim, faute d’occupation.
CLEO. Mais s’il y a quelque réalité dans le Syſtême de la Sociabilité, il vaudroit beaucoup mieux pour le Public, que les Hommes dans toutes les Profeſſions agîſſent ſuivant ces généreux principes. Vous ne ſauriez même diſconvenir que la Société n’y gagnât, ſi le général des Hommes dans ces trois Facultés avoient plus d’égard pour les autres, & qu’ils en eûſſent moins pour eux-mêmes.
HOR. Je n’en fai rien. Lors même que je viens à réſſéchir ſur l’esclavage où ſont les Avocats & les Médecins, je doute fort qu’il leur fût poſſible de ſe donner les mêmes mouvemens, fuppo fé qu’ils ne fuſſent pas continuellement éguillonnés par la tendreſſe qu’ils ont pour les honoraires & les récompenſes.
CLEO. C’eſt-là eſſectivement, je l’avoue, un argument très-fort contre le Syſtême de la Sociabilité. Il fait même, ſuivant moi, beaucoup plus de tort à ce Syſtême, que tout ce qu’a avancé l’Auteur contre lequel vous vous êtes ſi fort recrié.
HOR. Je n’en conviens point. De ce que quelques-uns agiſſent par des principes d’intérêt, je n’en conclus point que les autres ſoient deſtitués de verCLEO. Ni l’Auteur en queſtion non plus ; & vous lui faites une grande injuſtice, ſi vous aſſurez qu’il ait tiré cette conſéquence.
HOR. Je refuſe de louer ce qui ne le mérite pas mais quelque dépravés que les Hommes ſoient, il est encore dans le Monde de la Vertu, auſſi-bien que du Vice, quoique la Vertu ſoit plus rare.
CLEO. Perſonne n’a jamais contredit ce que vous venez de dire ; mais j’ignore quel est votre deſſein. Milord Shaftsbury ne tâche-t-il pas de contribuer au Bien Général, & d’encourager les Vertus Sociales ? Ne ſuis-je pas obligé de ſuivre ſon exemple ? Suppoſé que je me trompe, en interprétant ſi favorablement les actions des Humains, il ſeroit cependant toujours très-bon de ſouhaiter que les Hommes euſſent plus d’égard pour le Bien Public, moins d’attachement pour leurs intérêts particuliers, & plus de charité pour leurs Voiſins que l’on n’en a d’ordinaire.
HOR. On peut faire ce ſouhait ; mais quelle probabilité y a-t-il que ce bonheur arrive jamais ?
CLEO. Si la choſe eſt impoſſible, il eſt très-ridicule d’en diſcourir, & de faire voir l’excellence de la Vertu. Que ſert-il d’en mettre au jour la beauté, ſi les Hommes ne peuvent parvenir à l’aimer ?
HOR. Si l’on ne recommandoit jamais la Vertu, le Monde deviendroit pire qu’il n’eſt CLEO. Donc par la même raiſon, plus on recommanderoit la Vertu, plus auſſi le Monde deviendroit meilleur. Mais je vois fort bien pourquoi vous uſez de faux-fuïans & de ſubterfuges contre votre opinion. Vous ſentez que vous êtes néceſſairement obligé de convenir de la juſteſſe de mes Panégiriques comme vous les appellez, ou de trouver des défauts dans la plupart de ceux de Milord Shaftsbury ; & vous ne voudriez ni l’un ni l’autre, s’il vous étoit poſſible. De ce que les Hommes préfèrent la compagnie à la ſolitude, Milord Shaftsbury prétend prouver l’amour & l’affection naturelle que nous avons pour notre Eſpèce. Si donc on prenoit la peine d’examiner cette conſéquence avec autant de rigueur que vous avez examiné tout ce que j’ai dit en faveur des trois Facultés, je crois que les conſéquences de l’un & de l’autre ſe trouveroient à peu près également fondées. Mais je me tiens à mon texte, & je ſoutiens la réalité des Vertus Sociales. Si donc cet illuſtre Auteur a penſé ſi charitablement de ſon Efpèce, & a élevé la dignité au plus haut degré, je ne vois pas pourquoi on m’accuſeroit de plaiſanter, lorsque je fuis les traces de ce Seigneur. Il a certainement écrit dans un bon but : ſon deſſein étoit d’inſpirer à ſes Lecteurs des notions rafinées, & de l’affection pour le Bien Public, indépendamment de la Religion. Le Monde jouït du fruit de ſes labeurs ; mais l’avantage de ſes Ecrits ne pourra jamais être univerſellement ſenti, à moins que cet amour pour le Bien Public ne ſaiſiſſe auſſi les plus vils Artiſans, que vous voudriez cependant exclure de ces généreux ſentimens, & de ces nobles principes, qu’on remarque déjà ſi viſiblement dans un très-grand nombre. Je penſe maintenant à deux ſortes de Gens, qui auroient ſurtout beſoin de ces principes, & chez qui cependant on ne les trouve que très-rarement. Malheur qui auroit ſans-doute cauſé dans le lien de la Société un tel relâchement, qu’il n’y auroit eu aucun moïen d’en jamais reſſerrer les nœuds, ſi l’amour le plus ſenſible pour le Bonheur Public, & ſi la plus grande bienveillance n’avoient ſollicité, & même obligé d’autres Perſonnes, qui ne ſont que de fimples Etrangers ſans preſque aucune éducation, à déploïer leurs bons oſſices pour réparer le mal que les Membres nés de l’Etat alloient faire au Roïaume. Un grand nombre d’habiles Ouvriers ſeroient morts de faim dans d’obſcures demeures, malgré leur induſtrie, s’ils n’avoient ſu à qui vendre leurs Ouvrages, ou qu’ils n’euſſent trouvé perſonne qui voulût en diſpoſer pour eux. De plus, on fournit tous les jours le Riche & le Prodigue d’une variété infinie de Babioles ſupeflues, & de Colifichets parfaitement bien travaillés ; mais tous ſont inventés pour ſatisfaire quelquefois une curiofité inutile, quelquefois même l’extravagance & les paſſions des autres Bagatelles aux-quelles on n’auroit jamais penſé, beaucoup moins en auroit-on eu beſoin, ſi on n’en avoit jamais vu, ou qu’on eût toujours ignoré à qui les vendre. Quel bien ne fait donc pas au Public le Vendeur de Bijoux, qui, ſuivant les principes de la Sociabilité, emploie beaucoup d’argent à ſatisfaire les déſirs de ces deux différentes claſſes de Perſonnes, je veux dire de l’Ouvrier & de l’Acheteur ? Il procure la nourriture & le vêtement au Pauvre laborieux qui le mérite. Il fait une exacte & promte recherche des plus habiles Ouvriers, afin que perſonne ne puiſſe expoſer en vente de plus beaux Ouvrages que lui. Il reçoit les plus grands Etrangers avec une extrême politeſſe, & un viſage riant. Leur parlant ſouvent le prémier, il a l’honnêteté de s’oſſrir à deviner leurs beſoins. Il ne borne pas ſa complaiſance à attendre les Acheteurs pendant un petit nombre d’heures ſixes ; mais il attend patiemment tout le jour leur commodité, dans une boutique ouverte, où il ſupporte avec joie les chaleurs de l’Eté ou les rigueurs de l’Hiver. Quel bel exemple ce Marchand ne donne-t-il pas de l’affection naturelle que l’Homme doit avoir pour ſon Eſpèce ! En effet, ſi l’on agit par ce principe, lorſqu’on fournit ſimplement le néceſſaire de la vie ; quel témoignage d’amour & de bienveillance ne donne-t-on pas, en travaillant à procurer aux plus capricieux, tout ce qui eſt de leur goût, les choſes même les plus inutiles ?
HOR. Tout ce que vous venez de dire, à parler franchement, eſt de ce genre, je veux dire qu’il eſt dés plus inutiles. Mais n’êtes-vous pas encore las de débiter des fottiſes ?
CLEO. Quel défaut trouvez-vous dans ces favorables interprétations ? Eſt-ce qu’elles diminuent la dignité de notre Eſpèce ?
HOR. J’admire votre artifice ; & j’avoue même qu’en outrant le rolle que vous jouez d’une manière ſi extravagante, vous avez mis le Syſtême de la Sociabilité dans un jour plus deſavantageux, que je ne l’avois envisagé juſques-ici. Mais vous le ſavez, les meilleures choſes peuvent être tournées en ridicule.
CLEO. Que je le fache, ou non, Milord Shaftsbury l’a expreſſément nié. II eſt même dans la penſée, que le badinage & la plaiſanterie ſont la meilleure & la plus ſure pierre de touche pour éprouver le mérite des choſes. Il croit qu’on ne peut donner du ridicule à ce qui eſt réellement grand & bon. C’eſt auſſi la règle que ce Seigneur a ſuivie pour examiner les Saintes Ecritures, & la Religion Chrétienne ; & il les a expoſées à cette épreuve, parce qu’il a cru qu’elles ne pourroient point la ſoutenir.
HOR. Il a tourné en ridicule la Superſtition, & les pitoïables notions dont on remplit l’eſprit du Vulgaire ſur la Divinité : mais il n’y eut jamais d’Homme qui ait eu de l’Etre Suprême, & de l’Univers, des idées plus ſublimes que Milord Shaftsbury.
CLEO. Vous êtes convaincu que mon accuſation est fondée.
HOR. Je ne prétends point défendre toutes les ſillabes que cet Auteur a écrites. Son ſtile eſt engageant, ſa diction eſt polie, ſes raiſonnemens ſont forts, pluſieurs de ſes penſées ſont parfaitement bien exprimées, & la plupart des images qu’il emploie ſont extrêmement délicates. Un Auteur peut me plaîre, ſans que pour cela je ſois dans l’obligation de répondre à toutes les chicanes qu’on lui fera.
Quant à ce que vous appellez votre imitation de Milord Shaftsbury, je n’aime point le Burlesque mais le ridicule que vous y trouvez, se voit peut-être dans votre Syſtême avec moins de peine, que vous ne paroiſſez en avoir pris pour en trouver dans celui de Milord.
Conſidérez, je vous prie, les travaux pénibles & dégoutans auxquels on ſe ſoumet pour fournir cette vaſte quantité de Bière forte que la Populace boit ſi avidement. Ne trouvez-vous pas la Vertu Sociale dans le Charretier dont ſe ſert le Braſſeur ?
CLEO. Oui, & même dans le Cheval qui traîne le Haquet. Du-moins j’y vois cette Vertu, auſſi bien que dans quelques Grands Hommes, qui ſeroient cependant fort choqués, ſi nous refuſions de croire que la plupart de leurs actions intéreſſées, dont la Société ne tire qu’un très-petit avantage, ne viennent pas d’un principe vertueux, & d’une attention généreuse pour le Public. Ne croïez-vous pas que dans l’Election d’un Pape le choix des Cardinaux ne ſoit dirigé par l’influence du Saint Eſprit, & fondé principalement ſur ſes divines inſpirations ?
HOR. Non ; pas plus que je ne crois la Tranſubſtantiation.
CLEO. Mais ſi vous aviez été élevé dans la Religion Catholique-Romaine, vous croiriez cependant l’une & l’autre de ces propoſitions.
HOR. Je n’en ſai rien.
CLEO. Aſſurément, ſi vous étiez ſincèrement attaché à votre Religion, vous ne révoqueriez point en doute ces dogmes. Vous feriez tout comme des milliers de Catholiques-Romains, qui n’ont pas moins de ſens & de réflexion que vous ou que moi.
HOR. Je n’ai rien à dire par rapport à cela. Il y a cependant pluſieurs choſes incompréhenſibles, qui ne laiſſent pas d’être très-véritables. Ce ſont là proprement les objets de la Foi. C’eſt auſſi pour cela que je garde un profond ſilence, & que je me ſoumets avec beaucoup d’humilité dans les matières qui ſont au-deſſus de ma portée, & qui ſurpaſſent réellement les bornes de mon entendement. Mais je me garderai bien de jamais rien admettre, qui me paroiſſe viſiblement contraire à ma raiſon, ou directement oppoſé au témoignage de mes ſens.
CLEO. Vous croïez ſans-doute une Providence, qui gouverne tout. Quelle raiſon pourriez-vous donc alléguer, pour démontrer que Dieu ne dirige pas les Hommes dans une aſſaire de cette importance ; dans une aſſaire qui, plus que toute autre, intéreſſe tout le Monde Chrétien ?
HOR. Voilà une queſtion très-captieuſe. La Providence dirige & gouverne tout ſans exception, c’eſt-la un principe inconteſtable. Ma négative n’eſt pas moins évidente. Pour la défendre, & pour rendre raiſon de mon incrédulité, il me ſuffit de prouver que tous les inſtrumens, & tous les moïens mis en uſage par les Cardinaux dans ces ſortes d’Elections, ſont viſiblement humains, mondains, & que même il y en a pluſieurs ſi criminels qu’on ne ſauroit les pallier.
CLEO. Tous les moïens qu’ils emploient ne ſont pas aſſurément de ce genre. Les Cardinaux ne ſont ils pas tous les jours des prières, & n’implorent-ils pas ſolemnellement le ſecours divin ?
HOR. Oui : mais par le reſte de la conduite de ces Prélats, on peut aiſément découvrir la manière dont ils enviſagent ces cérémonies, & quelle eſt la confiance qu’ils ont dans ces prières. La Cour de Rome eſt ſans-contredit la prémière Académie des Politiques rafinés, & la meilleure Ecole pour apprendre l’art de caballer. Les ruſes ordinaires, & les ſtratagêmes connus y paſſent pour ruſticité. On y conduit les projets au travers des labyrinthes les plus obſcurs de la ſubtilité humaine. Le génie doit y céder à la fineſſe, comme dans la Lutte la force cède à l’adreſſe. Une certaine habileté, que quelques Perſonnes ont à cacher aux autres leurs talens, leur est d’un beaucoup plus grand uſage, que ne le ſeroit le plus grand ſavoir, & la plus profonde pénétration. Dans le Sacré Collège, où tout eſt auro venale, la Vérité & la Justice y ſont à très-bas prix. Le Cardinal Palavicini, & les autres Jéſuites qui ont été les véritables Défenseurs de l’Autorité Papale ont avoué avec oſtentation la Politia Religioſa della Chiéſa ; & ils ne nous ont point celé les vertus & les qualités, qui ſeules ſont eſtimées des Purpurati. Ils avouent même que comme le plus grand honneur conſiſte parmi eux à tromper adroitement, à quelque prix que ce ſoit, ainſi la plus grande honte conſiſte à être dupé, fut-ce même par le plus bas artifice. Dans les Conclaves ſurtout, tout ſe conduit par la ruſe, on n’y fait rien ſans intrigues. C’eſt par la conduite des Electeurs de ſa Sainteté, qu’on peut ſurtout reconnoître que le Cœur de l’Homme eſt un abîme profond & ténébreux. Quelquefois on y pouſſe la fine diſſimulation, jusques à affecter de la perfidie & de la tromperie. Souvent les Sacrés Cardinaux ſe trompent les uns les autres, en contrefaiſant les Hypocrites. Qui pourroit donc jamais ſe perſuader que la Sainteté, la Religion, ou l’Envie d’avancer les intérêts du Ciel, aïent la moindre part dans les complots, les machinations, les brigues, & les artifices d’une Société, dont chaque Membre, ne cherche qu’à aſſouvir ſes paſſions, à avancer les intérêts de ſon Parti, & à détruire toutes les Factions qui lui ſont oppofées, ſans conſulter ni le Droit, ni la Juſtice ?
CLEO. Les ſentimens que j’apperçois chez vous, me confirment ce que j’ai ſouvent entendu dire, que les Renegats deviennent toujours les plus cruels Ennemis du Parti qu’ils ont abandonné.
HOR. Fus-je jamais Catholique-Romain ?
CLEO. Je veux parler du Syſtême de Sociabilité, dont vous avez été autrefois le plus vigoureux Défenſeur. Cependant il n’y a perſonne aujourd’hui, qui puiſſe juger des actions plus ſincèrement, & pour dire la vérité, moins charitablement que vous, ſurtout de celles des pauvres Cardinaux. Je n’aurois jamais ſoupçonné de vous trouver món antagoniſte, après avoir abandonné le Systéme de Difformité. Mais, ſi je ne me trompe, nous avons tous les deux changé de parti. Il étoit dit que nous ſerions toujours en oppoſition.
HOR. Il me ſemble effectivement qu’il eſt arrivé quelque choſe d’approchant.
CLEO. Que dis-je ! Qui ſe ſeroit jamais imaginé qu’un jour j’interprèterois, auſſi favorablement qu’il eſt poſſible, les actions des autres, tandis que vous feriez tout le contraire ?
HOR. Je ne ſai ce que le Peuple ignorant, qui ne nous connoîtroit ni l’un ni l’autre, pourroit penſer, en nous entendant raiſonner ainſi. Mais il me paroît que nos diſcours montrent manifeſtement que vous avez deſſein de défendre votre cauſe, en tâchant de faire voir l’abſurdité du Syſtême oppoſé ; & que je ſoutiens mes principes, en vous montrant qu’il n’y a pas d’Hommes auſſi foux, que vous avez voulu les repréſenter. J’avois d’abord formé la réſolution de ne jamais entrer en diſpute avec vous ſur cette matière. Vous voïez que je n’ai point tenu parole. Mais je n’aime point à paſſer pour incivil ; & c’eſt la pure complaiſance, qui d’abord m’a fait entamer cette converſation. Ce pendant je ne fuis pas fàché à-préſent de l’avoir eue, puisque je trouve votre opinion moins dangereuſe que je ne l’a vois cru d’abord. Vous êtes convenu que la Vertu étoit très-réelle, & qu’il reſte encore des perſonnes qui agiſſent par ce principe, & j’étois prévenu que vous niiez ces deux choſes. Ne vous flattez pas pour cela de m’avoir trompé par ces fauſſes couleurs. Je ſai fort bien le Parti auquel vous êtes encore attaché.
CLEO. Je ne me fuis pas aſſez déguiſſé, pour que vous n’aïez pu entrevoir mes véritables ſentimens. Auſſi ſoïez perſuadé que je n’aurois pas pris la peine de discourir ſur ce ſujet avec une perſonne que j’aurois pu tromper par un ſtratagême si groſſier. Je ſai que vous êtes un Homme de ſens & de jugement. Voilà pourquoi je ſouhaite de tout mon cœur que vous me permettiez de m’expliquer, & de vous faire voir que la différence qu’il y a entre nos idées, eſt bien moins conſidérable que vous ne vous l’imaginez. Il n’y a qui que ce ſoit auprès de qui je vouluſſe moins paſſer pour un malhonnête homme, qu’auprès de vous : mais la crainte de vous offenfer, m’a empêché juſques-à-préſent de toucher à aucun de ces articles qui vous avoient révolté contre moi. J’attendois que vous m’euſſiez donné la permiſſion de vous développer mon Syſteme. Accordez quelque choſe à notre amitié, & faites-moi la grace de lire la FABLE DES ABEILLES. Le format en eſt commode. Vous aimez les Livres. J’en ai un exemplaire aſſez bien relié ; permettez, je vous prie, que je vous en faſſe préſent.
HOR. Je ne ſuis point bigot, CLEOMENE, mais je ſuis un Homme d’honneur ; & vous ſavez que je ſuis même très-rigide ſur ce point. Je ne puis ſouffrir qu’on tourne en ridicule ce principe reſpectable. Dès-que j’apperçois qu’on lui veut donner la moindre atteinte, mon ſang s’échauſſe. L’Honneur eſt ſans-contredit le lien le plus fort, & le plus noble, qui uniſſe la Société. Croïez-moi donc, on ne peut jamais s’en jouer innocemment. Il y a toujours du crime à l’attaquer. C’eſt une choſe ſi folide, ſi reſpectable & ſi ſérieuſe, qu’il n’eſt jamais permis d’en faire un ſujet de badinage ou de divertiſſement. Auſſi m’est-il impoſſible de ſouffrir ſur ce ſujet aucune plaiſanterie, quelque ingénieuſe & ſpirituelle qu’elle ſoit. Peut-être eſt-ce ſingularité de ma part ; &, ſi vous voulez méme, je ſerai dans l’erreur. Quoiqu’il en foit, tout ce que je puis dire, c’eſt que je n’entends nullement raillerie là-deſſus. Si donc nous voulons reſter Amis, ne me parlez jamais de la FABLE DES ABEILLES. Ce que j’en ai ouï dire, me ſuffit.
CLEO. Dites-moi, je vous en prie, mon cher HORACE, l’Honneur peut-il ſubſiſter ſans la Juſtice ?
HOR. Qui le dit ?
CLEO. N’avez-vous pas avoué que vous m’aviez cru pire, que vous ne me trouvez maintenant ? Il eſt injuſte de condamner les Hommes, ou leurs Ouvrages, ſur des rapports, & ſur de ſimples ſoupçons, beaucoup moins ſur les accuſations de leurs Ennemis. Il faut prémièrement s’en être aſſuré par ſoi-même.
HOR. Vous avez raiſon, je vous demande ſincèrement pardon. Pour me faire expier l’injuſtice que je vous ai faite, dites tout ce qu’il vous plaîra, je l’écouterai patiemment, fût-ce même quelque choſe de choquant. Je vous prie ſeulement de parler ſérieuſement.
CLEO. Je n’ai rien à vous dire de desagréable, beaucoup moins encore de choquant. Tout ce que je ſouhaite, c’eſt de vous convaincre que le jugement que je porte ſur les Hommes, n’eſt ni auſſi malin, ni auſſi deſtitué de charité que vous l’avez cru ; & qu’à le bien prendre, les idées que j’ai du mérite des choſes & des Actions Humaines ne diſſerent pas fort des vôtres.
Conſidérez ſeulement ce que nous avons fait juſques-ici. J’ai tâché, dites-vous, de mettre tout ce qui ſe fait dans le Monde ſous le plus beau jour que j’ai pu, afin de tourner en ridicule le Syſteme de la Sociabilité. J’avoue que ç’a été mon but. Réſſéchiſſez à-préſent ſur votre conduite. Vous avez cherché à faire voir la folie de mes Panégyriques forcés, & à replacer les choſes dans le point de vue naturel, ſous lequel tout Homme équitable & éclairé doit les enviſager. Vous avez fort bien fait ; mais par-là vous vous êtes écarté du Syſtême que vous avez prétendu ſoutenir : & ſi vous jugez de la même manière de toutes les Actions, vous renverſez le Syſtême de la Sociabilité, ou du-moins vous prouvez-là que ce n’eſt autre choſe qu’un beau plan, qu’on ne pourra jamais mettre en pratique. D’abord vous ſoutenez que le général des Hommes eſt en poſſeſſion de ces Vertus : cependant, dès-que nous deſcendons dans le particulier, vous ne trouvez plus perſonne qui ſoit doué de ces Vertus. Je vous ai pris de tous les côtés, & vous m’avez paru tout auſſi peu ſatisfait des Perſonnes du plus haut rang, que de celles du plus bas état. Il vous paroît ridicule de penſer plus avantageuſement des Gens de médiocre condition. N’eſt-ce point-là ſoutenir la bonté d’un deſſein, dans le même tems que vous avouez qu’il n’a jamais exiſté ou qu’on ne ſauroit jamais l’exécuter ? Quelle claſſe de Gens n’avons-nous pas examiné ? Où devons-nous chercher ceux que vous croïez agir par ces principes de Vertu ?
HOR. N’y a-t-il pas dans tous les Païs des Perſonnes riches & de naiſlance, qui, généreuſes & bienfaiſantes, ne s’apliquent qu’à ce qui eſt grand & noble ? Gens qui n’accepteroient pas d’Emploi, quand même on les leur oſſriroit. CLEO. Oui, mais examinez leur conduite ; conſidérez leur manière de vivre ; & épluchez leurs actions avec les mêmes diſpoſitions que vous avez examiné celles des Cardinaux, des Jurisconſultes, & des Médecins. Vous verrez alors ſi leur vertu ſera d’un plus grand prix, que celle de la Femme pauvre & induſtrieuſe, dont je vous ai parlé. Il y a, généralement parlant, moins de vrai dans les Panégyriques que dans les Satyres. L’exiſtence nous plaît quand tous nos ſens ſont ſatisfaits, quand nous n’avons aucune maladie ni de corps ni d’Eſprit qui nous inquiète, & que nous ne rencontrons rien de desagréable. C’est dans cette agréable ſituation que nous ſommes le plus portés à prendre les apparences extérieures pour des réalités, à juger des choſes plus favorablement qu’elles ne le méritent. Souvenez-vous, HORACE, avec quelle vivacité vous faiſiez, il y a environ demi-heure, l’éloge des Opéras. Vous paroiſſiez ravi en extaſe, dans le tems que vous penſiez aux charmes ſans nombre que vous y trouvez. Je n’ai rien à dire contre la délicateſſe de cet amuſement, ou contre la politeſſe de ceux qui y aſſiſtent. Mais je crains fort que vous ne vous perdiez dans cette aimable idée, quand vous aſſurez que les Opéras ſont les moïens les plus propres pour contracter une habitude de la Vertu qui ſoit forte & durable. Croïez-vous qu’en ſuppoſant un nombre égal de Perſonnes, on trouvât plus de Vertu réelle dans celles qui as ſiſtent à l’Opéra, que dans celles qui ſe trouvent à l’Endroit où l’on fait battre des Ours, des Chiens & des Taureaux ?
HOR. Quelle comparaiſon !
CLEO. Je ne badine pas.
HOR. Le bruit des Chiens, des Taureaux & des Ours, fait ſans-doute une harmonie !
CLEO. Il eſt impoſſible que vous ne me compreniez pas ; & vous ſavez fort bien que je ne veux point comparer les plaiſirs de l’un avec ceux de l’autre. Les deſagrémens dont vous vous plaignez, ſont les plus ſupportables de ceux qui ſe rencontrent dans ces combats. Une oreille délicate ne ſauroit, ſans être choquée, entendre prononcer les ſermens, les imprécations, les fréquens démentis, les paroles ſales, les cris forcés & diſſonans de cette Populace eſſrenée. La barbarie qui règne ſur la Scène, & les mauvaiſes odeurs, incommodent toujours les Spectateurs. Mais dans toutes les grandes foules de Peuple ————
HOR. L’odorat ſouffre beaucoup.
CLEO. L’amusement en général eſt abomiminable, & tous les ſens en ſouffrent, je vous accorde tout cela. Qui pourroit ſoutenir la vue de têtes couvertes de graiſſe, quelquefois même de ſang ; les regards furieux, & l’aſpect menaçant, féroce & effroïable des perſonnes qu’on rencontre dans ces turbulentes Aſſemblées ? On ne doit point s’attendre à voir rien de fort amusant parmi une Multitude groſſière, couverte de haillons & d’ordure, & dont les paſſe-tems ont toujours quelque choſe de choquant.
Mais après tout il ſeroit tout auſſi injuſte de confondre le Vice avec la rudeſſe des mœurs, le manque de vertus avec le défaut de manières, que de confondre la politeſſe ou l’hypocriſie avec la Vertu ou la Religion. Avancer de deſſein prémédité une fauſſeté dans le but de nuire au Prochain, c’eſt un plus grand péché que de donner un démenti à une Perſonne qui ne dit pas la vérité. Il peut arriver qu’une calomnie publiée par un Ennemi ſecret, ſera plus préjudiciable & plus injurieuse à une perſonne, que les ſermens & les imprécations les plus horribles dont elle pourroit étre accablée par l’Antagoniſte le plus querelleux & le plus brutal.
Dans tout le Monde Chrétien les Perſonnes de qualité ne tombent pas moins dans l’incontinence & dans l’adultère que le Commun Peuple. Mais s’il y a certains vices auxquels le Vulgaire ſoit plus ſujet que les Gens de condition, ceux-ci en ont par contre qui leur ſont particuliers. L’envie, la médiſance, & l’Eſprit de vengeance ſont des vices plus communs & plus dangereux dans les Cours que dans les Chaumières. La vanité ſans bornes, & la cruelle ambition ſont inconnues parmi le Pauvre. Rarement il eſt entaché d’avarice, & jamais il ne donne dans l’incrédulité. Il a beaucoup moins d’occaſions de piller le Public, que les Perſonnes qui ſont en crédit. Vous connoiſſez preſque toutes les perſonnes de diſtinction du Roïaume. Prenez la peine, je vous prie, de réſſéchir ſur la conduite de ceux d’entr’eux qui vous viendront les prémiers dans l’Eſprit. Au prochain Opéra examinez les vertus de cette brillante Aſſemblée.
HOR. Vous me faites rire. Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites, & je fuis perſuadé que tout ce qui brille n’est pas or. Auriez-vous encore quelque choſe à ajouter ?
CLEO. Puisque vous m’avez permis de parler, & que vous m’écoutez ſi patiemment, je ſaiſirai cette occaſion pour vous expoſer certaines choſes très-importantes, que vous n’avez peut-être jamais enviſagées dans le point de vue, ſous lequel vous ſerez vous-même forcé d’avouer qu’il faut les enviſager.
HOR. Je fuis faché d’être obligé de vous quiter, mais j’ai réellement des affatres indiſpenſables que je dois finir ce ſoir, Il s’agit de mon procès, Je ne fuis déjà reſté que trop longtems : mais ſi demain vous voulez prendre la peine de venir dîner chez moi, comme il n’y aura perſonne que vous, nous pourrons reprendre notre conversation tout à notre aiſe.
CLEO. De tout mon cœur. Je ne manquerai pas de m’y rendre.