Dialogue II
DIALOGUE II.
HORACE & CLEOMENE.
HORACE.
LA converſation que nous eûmes hièr enſemble, a fait beaucoup d’impreſſion ſur moi. Vous avez dit pluſieurs choſes très-amuſantes. Il y en a même quelques-unes qui ne s’eſſaceront pas aisément de ma mémoire. Je ne me fouviens pas d’avoir jamais ruminé autant ſur aucun ſujet, que j’ai fait ſur notre entretien de hièr au foir. Il m’a presque occupé tout entier depuis que nous nous ſommes ſéparés.
CLEO. Pour faire cet examen avec fidélité, il faut & plus de peine, & plus d’exactitude qu’on ne ſe l’imagine ordinairement. Quand je vous demandai hièr dans quels endroits & parmi quelle forte de gens, il falloit chercher ceux qui, felon vous, agiſſoient par des principes de Vertu, vous en nommâtes une claſſe. J’y trouvai eſſectivement des Perſonnes d’un caractère très-aimable, mais qui malgré cela avoient leurs défauts & leurs imperfections. Si, laiſſant ces foibleſſes, on choifit les meilleures qualités entre les diverſes bonnes qu’on remarque dans pluſieurs d’entr’eux, je crois qu’on pourroit en faire un très-beau tableau.
HOR. Si on le finiſſoit bien à tous égards, ce ſeroit un grand chef-d’œuvre.
CLEO. Aufſi ne l’entreprendrai-je point : mais il ne me ſemble pas fort difficile d’en tracer un léger craïon, qui ſurpaſſeroit même la Nature, & qui ſeroit un modèle plus accompli qu’aucun de ceux qui exiſtent réellement. J’ai deſſein d’eſſaïer, l’idée même m’y anime par ſa beauté. Quels charmes ne trouveroit-on pas dans le portrait d’un Gentilhomme accompli ? Combien n’est pas raviſſante la figure que fait une Perſonne de haute naiſſance, qui poſſede de grandes richeſſes, & qui a reçu de la Nature une grande meſure de dons, lors du-moins qu’une perſonne ſi privilégiée connoit le monde, & qu’elle a une belle éducation ?
HOR. Je vous proteſte que je le penſe ainſi ; mais je ne ſai ſi vous badinez, ou ſi vous parlez ſérieuſement.
CLEO. Combien n’eſt pas épais le voile ſous lequel ce Gentilhomme cache ſes plus grandes imperfections ! Quoiqu’il faſſe de l’argent ſon idole, & que dans le fond du cœur il ſoit très-avare, il veut cependant paroître libéral, & faire briller beaucoup de générofité dans toutes ses actions extérieures.
HOR. C’eſt en cela que vous vous trompez, & je ne puis vous paſſer ce trait.
CLEO. De quoi s’agit-il ?
HOR. Je vois votre but ; c’eſt de me donner la Caricatura d’un Seigneur, ſous prétexte de faire ſon portrait au naturel.
CLEO. Vous me faites tort, je n’ai pas un tel deſſein.
HOR. Mais pourquoi la Nature Humaine ne pourroit-elle jamais être bonne ? Au lieu de pallier ſes défauts, vous y en ajoutez ſans avoir la moindre apparence de raiſon. Quand des actions paroiſſent bonnes à tous égards, ſur quel fondement les ſoupçonnez-vous mauvaiſes ? Par quel moïen avez vous découvert des imperfections, & des défauts cachés dans les plus profondes ténèbres ? Se peut-il que vous ſachiez qu’une Perſonne eſt avare dans le fond du cœur, & qu’elle fait de l’argent ſon idole, tandis que vous avouez vous-même qu’elle ne laiſſe paroître aucun ſymptôme de cette infame paſſion, & qu’elle fait briller dans toutes les actions une éclatante généroſité ? Y a-t-il rien de plus abſurde ?
CLEO. Je n’ai point fait de pareil ſuppoſitions. Dans tout ce que j’ai dit, je me fuis uniquement proposé de faire remarquer que le bon-ſens, & les belles manières peuvent ſeules, & ſans aucune autre qualité, cacher aux yeux du Public toutes les fragilités & toutes les infirmités naturelles, dont on peut ſe ſentir intérieurement coupable. Je vous proteſte que je n’ai point eu d’autre vue. Cependant vos queſtions ſont fort à propos ; & puiſque vous les avez propoſées, je vous parlerai à cœur ouvert,
D’abord je vous dirai quel eſt mon but dans la deſcription que je vai faire. Je me propoſe de vous faire voir qu’un Edifice très-ſuperbe peut être élevé ſur un mauvais fondement. Vous me comprendrez mieux dans l’inſtant.
HOR. Mais comment ſavez-vous que le fondement qui ſoutient l’Edifice eſt pourri, puiſqu’il vous eſt entièrement caché ?
CLEO. Aïez patience, & je vous promets de ne rien avancer dont vous ne conveniez vous-même.
HOR. Rempliſſez exactement cette promeſſe. Je n’exige pas autre chose de vous. Dites à préſent tout ce que vous voudrez.
CLEO. Le véritable objet de la Vanité, ou de la Vaine Gloire, eſt l’opinion des autres Hommes, Le plus vaſte déſir qu’un Homme vain au ſuprême degré puiſſe former, c’eſt que tout le monde s’accorde à l’eſtimer, à l’applaudir, & à l’admirer, non ſeulement dans le tems préſent, mais encore dans tous les ſiècles à venir, Cette paſſion, quoique généralement condamnée, a eu, & a encore aujourd’hui une force incroïable pour opérer les merveilles les plus ſurprenantes, & les plus oppoſées aux inclinations & aux circonſtances de ceux qui en étoient poſſédés.
En prémier lieu, il n’y a point de danger ſi éminent qu’un Homme animé par la Vanité ne mépriſe & n’affronte. Il n’y a point de mort ſi terrible, que cette paſſion ne lui faſſe rechercher avec empreſſement. Il la ſouffrira même avec joie, s’il eſt d’une conſtitution ferme, & d’un tempéramment hardi.
En ſecond lieu, il n’y a point de bons Oſſices, ni de Devoirs dont Cicéron ait parlé ; il n’eſt aucun exemple de Bienveillance, d’Humanité ou des autres Vertus Sociales dont Milord Shaftbury ait fait mention, qu’une Perſonne de bon-ſens & de ſavoir ne puiſſe pratiquer, dirigé par le ſeul & unique principe de la Vaine Gloire. Pourvu qu’il la poſſède dans un degré aſſez éminent, elle eſt capable de reprimer, & de faire taire toutes les autres paſſions qui pourroient traverſer ſon deſſein.
HOR. Vous accorderai-je tout ce que vous avancez ?
CLEO. Oui.
HOR. Quand ?
CLEO. Je vous en convaincrai avant que de nous ſéparer.
HOR. Fort bien.
CLEO. Les Perſonnes qui avec un génie médiocre ſe trouvent dans l’abondance, qui ont reçu une éducation artificielle, & qui ne ſont pas finguliers dans leurs idées, manquent rarement d’avoir de jolies manières. Plus on a de vanité & plus on fait cas de l’eſtime d’autrui, plus auſſi on s’appliquera à ſe rendre agréable à ceux qu’on fréquente. On cherchera donc à cacher, & à étouffer dans ſon ſein, tout ce que le bon-ſens ne veut pas qui ſoit vu ou connu.
HOR. Je ſuis obligé de vous interrompre, & de vous empêcher de continuer. Qu’est-ce encore une fois que tout cela ? ſinon le vieux conte, que tout eſt Vanité, & que tout ce que nous voïons eſt hypocriſie ; propoſition que vous avancez ſans en alléguer de preuves. Rien n’eſt plus mal fondé que ce que vous venez de dire : car à ce compte le plus noble, le plus poli & le mieux élevé de tous les Hommes, ſeroit le plus vain. Ceci eſt ſi oppoſé à l’expérience journalière, que le contraire eſt réellement vrai. Ceux qui ſont le plus ſujets à la Vanité & à l’Inſolence, ſont les Hommes nouveaux, les Perſonnes de néant, les Gens du rang le plus commun, qui ſans avoir reçu d’éducation ſe voient élevés de la pouſſiere : ils ſont enflés de leur fortune, dès-qu’ils ſe trouvent au deſſus de la médiocrité, & que d’un état vil & abject ils ſe voient avancés à des Poſtes d’Honneur. Mais il n’y a point de Mortels qui ſoient, généralement parlant, plus polis, plus humains, & plus affables, que les Gens de la plus haute naiſſance, qui poſſédant de grands biens ſavent ce qu’étoient leurs Ancêtres. Perſonne ne poſſède à un plus haut degré ces vertus, que ceux qui ſont d’une illuſtre extraction, & qui accoutumés dès leur enfance à la Grandeur, aux Tîtres, aux Honneurs, ont reçu une éducation convenable à leur qualité. Je ne crois pas qu’il y ait eu de Nation civiliſée, où l’on n’ait expreſſément appris à la Jeuneſle des deux Sexes à ſe garder de la Vanité & de la Fierté. Avez-vous jamais vu de Régent, de Gouverneur, ou de Parent, qui n’ait continuellement inculqué à ceux qui étoient commis à leurs ſoins, l’obligation où ils étoient d’être civils & obligeans ? Que dis-je ! Le terme de bien élevé n’emporte-t-il pas néceſſairement l’idée d’un Homme modeſte & poli ?
CLEO. Ne nous échauffons point je vous prie, & parlons avec juſteſſe. La Politeſſe nous donne mille leçons contre les ſignes & les ſymptômes extérieurs de la Vanité ; mais elle ne propoſe aucunes maximes contre la paſſion elle-même.
HOR. Comment donc ?
CLEO. Non, elle n’en donne aucune contre la paſſion elle-même. Jamais on n’entreprend de la vaincre, il n’en eſt point queſtion dans l’éducation d’un Gentilhomme. Que dis-je ! N’inculque-t-on pas aux perſonnes de naiſſance, dans toutes les occaſions des ſentimens d’Honneur ? Ne leur inſpire-t-on pas continuellement de l’eſtime pour eux-mêmes ?
HOR. Cette réflexion mérite & demande du tems pour être examinée. Mais où eſt le portrait que vous aviez promis de faire d’un Gentilhomme accompli ?
CLEO. Je ſuis tout prêt. D’abord je parlerai du lieu où il fait ſon ſéjour. Quoiqu’il ait en différentes Provinces pluſieurs belles Terres, je ne ferai cependant mention que de celle qu’il a choiſie pour ſa demeure. Cette Campagne porte le nom de ſa Famille, & c’eſt ce nom illuſtre qui en fait l’honneur. Les Bâtimens en ſont ſpacieux, magnifiques, & très-commodes. Ses vaſtes Jardins renferment une variété infinie d’objets charmans. Diviſés en pluſieurs compartimens, chacun a ſa deſtination. Partout l’Art perfectionne la Nature, & y ajoute des beautés nouvelles. Chaque partie en particulier préſente un bel ordre & une heureuſe invention, on n’a rien négligé pour les rendre ſuperbes & délicieux. Réunis ils compoſent un tout, qui eſt placé à ſon avantage. Si l’on entre dans la Maiſon, tout y publie la grandeur & le bon goût du Maître. On n’a rien épargné, ni pour la beauté, ni pour la commodité ; mais il n’y a rien de prodigué, ou de mal placé. Toute la Vaiſſelle, tous les Meubles qui y paroiſſent, ſont ce qu’il y a de plus beau & de mieux travaillé. Vous n’y voïez rien qui ne ſoit à la mode. On n’y trouve que des Peintures faites par les plus fameux Maîtres. Les Raretés qu’il a, ſont réellement telles. Il n’amaſſe point de bagatelles. Tout ce qu’il fait voir mérite eſſectivement la curiofité des Admirateurs. Les différentes Collections qu’il a, ſont également charmantes & extraordinaires, chaque choſe dans ſon genre. Si elles ſont conſidérables, c’eſt plutôt par leur prix, que par leur nombre. Mais toutes ces Curioſités & ces Richeſſes ne ſont pas raſſemblées dans ſon ſeul Cabinet. Le Marbre & la Sculpture qu’on voit briller de toutes parts, ſont elles-mêmes un tréſor. On remarque dans pluſieurs endroits quantité d’admirables Dorures, & d’excellentes Cizelures. L’Argent qu’on a dépensé pour la Grande Sale, & pour la Gallerie, est très conſidérable. Un Salon & un Eſcalier qui ſe préſentent d’abord, peuvent le diſputer à ces deux pièces également ſpacieufes & ſuperbes. L’Architecture en eſt du meilleur goût, & les Ornemens en ſont exquis. Partout il règne un mélange délicat, & une variété étonnante de Décorations les plus riantes. Tant d’éclat joint à la parfaite propreté qui brille partout, occupent & fixent agréablement les yeux les plus indifférens & les moins attentifs. Le Curieux trouve d’ailleurs tant d’exactitude dans chaque partie des moindres Utenſiles, que ſon cœur rempli d’admiration ne peut plus ſe contenir. Mais rien ne frappe davantage dans ce chef-d’œuvre de l’Art, que de voir que les Chambres les plus communes ont tout ce qui peut ſervir au but pour lequel elles ſont deſtinées, & que le moindre paſſage eſt parfaitement fini, tandis que les endroits de parade n’ont rien de trop chargé. On n’y trouve aucune partie accablée ſous le poids confus des ornemens mal placés.
HOR. Vous me donnez-là une deſcription étudiée, mais je ne la trouve pas moindre pour cela. Je vous prie de continuer.
CLEO. J’avoue que j’y avois penſé auparavant. Finiſſons cette deſcription. L’Equipage de ce Seigneur eſt riche & bien choifi. Dans tout ce qui lui appartient, on ne voit rien qu’on pût changer en mieux. La Raiſon même ne changeroit rien dans l’art & dans la dépenſe qui brillent dans cette Maiſon. A table, il eſt toujours de bonne humeur.
Sans être incommode, il eſt d’une attention continuelle pour ſes Convives. A en juger par ſon extérieur, il paroît franc & ſincère. Il ſemble qu’il faſſe conſiſter tout ſon bonheur à faire plaisir à ſes Amis. Dans le tems qu’il eſt le plus gai, il ne manque jamais d’égards pour perſonne ; il n’abrège point les noms ; jamais il ne prend des familiarités indecentes, même avec le moindre de ſes Convives. Toujours attentif, il écoute obligeamment ceux qui lui parlent ; & il paroît ne témoigner de mépris que pour les louanges que l’on fait de ſa bonne chère. Jamais il n’interrompt que les diſcours qui ſont à ſa louange. Rarement il tombe d’accord ſur les éloges qu’on fait de ce qui lui appartient, quelque juſtes qu’ils puiſſent être. Hors de chez lui, il ne cherche jamais à rabaiſſer & à critiquer ce qu’on fait pour lui. Jamais il ne relève aucun des défauts que l’on peut commettre en ſa préſence. Au contraire, il donne le tour le plus favorable aux actions qui ont occaſionné du mécontentement & des plaintes. Il arrive rarement que ce Seigneur ſorte d’une maison, où il n’ait rien trouvé à louer mais jamais ſes éloges outrés ne ſont contre le bon-ſens. Toujours enjoué dans la convervation, ſa bonne humeur eſt auſſi ſolide qu’agréable. Modeſte & réſervé, il ne prononce point de mots qui aïent la moindre apparence d’obſcénité où d’impiété ; il ne dit jamais de raillerie piquante.
HOR. Fort bien. Le tableau eſt charmant.
CLEO. Ce Gentilhomme paroît être entièrement dégagé de la Bigotterie & de la Superftition. Il évite avec ſoin toutes les diſputes de Religion ; mais il va conſtamment à l’Egliſe, & s’abſente rarement des dévotions domeſtiques.
HOR. Que ce Gentilhomme eſt pieux !
CLEO. Je m’attendois dans cet endroit à quelque contradiction de votre part.
HOR. Je conviens de tout cela, pourſuivez je vous prie.
CLEO. Comme il eſt lui-même ſavant, auſſi eſt-il le Protecteur des Arts & des Sciences. Il ſe plaît à récompenſer l’induſtrie. Le mérite eſt l’objet de ſon eſtime. Il ne hait que le vice & l’oppreſſion. Quoiqu’il n’y ait point de table mieux pourvue, ni de cave mieux garnie que la ſienne, il eſt tempérant dans le manger, & ne fait jamais d’excès dans le boire. II a le palais très-fin ; cependant il préfère toujours les mêts ſains à ceux qui ſont uniquement délicats & agréables au goût. Quelqu’envie qu’il ait de manger d’un mêts, s’il peut vraiſemblablement craindre qu’il nuira à ſa ſanté, il ne ſatisfera jamais ſon appétit.
HOR. Voilà un caractère admirable.
CLEO. Son bon goût ſe remarque encore dans ſes Habits. Il en change ſouvent, mais il préfère dans ſon ajustement la propreté à la richeſſe. Les Perſonnes de ſa fuite ſont magnifiquement habillées, tandis que lui-même eſt vétu fort ſimplement. Rarement il paroît avec des habits chamarrés d’or ou d’argent, excepté dans des occaſions ſolemnelles, & encore ce n’eſt que par égard pour les autres ; puiſqu’il ne porte jamais d’habits magnifiques que dans ces circonſtances extraordinaires. Dès le lendemain il les donne à ſon Valet de chambre. Quoiqu’à tous égards il ait tout ce qu’il y a de plus beau en fait d’Equipage, & qu’il puiſſe paſſer pour curieux dans l’Ajustement, il ne s’en met nullement en peine, d’autres en prennent le ſoin. S’il n’y a perſonne à qui les habits aillent mieux, il n’y a auſſi perſonne qui paroiſſe y faire moins d’attention.
HOR. Rien n’eſt mieux penſé. Si c’eſt un article néceſſaire d’être bien habillé, il n’eſt pas moins au-deſſous d’une perſonne de qualité de ſe donner des ſoins marqués à cet égard.
CLEO. C’eſt auſſi pour cela qu’il a un Domeſtique de bon goût, un Homme judicieux qui lui épargne cette peine, une bonne Lingère a ſoin de ſes dentelles & de ſon linge.
Son langage eſt poli, mais naturel & intelligible. Il n’eſt ni bas, ni ampoulé. Ce Seigneur évite avec le même ſoin les expreſſions pédanteſques & triviales. Toutes ſes actions ont de l’agrément ſans affectation. II a plutôt l’air d’un Homme flegmatique que d’un éventé. Ses manières ſont nobles. Quoique toujours civil, complaiſant, & moins hautain que qui que ce foit, ſon extérieur a cependant quelque choſe de grand & de majeſtueux. Si ſon humilité n’a rien de bas, ſa grandeur n’a auſſi rien de desobligeant.
HOR. On ne peut dépeindre un plus beau caractère.
CLEO. Charitable envers les Pauvres, ſa Maiſon eſt ouverte aux Etrangers. Tous ſes Voifins ſont au nombre de ſes Amis. Se regardant comme le Père de ſes Fermiers, il conſidère leur intérêt comme inſéparable du ſien. Perſonne ne ſe met plus au-deſſus des légères oſſenſes. Perſonne n’eſt plus prompt à pardonner toutes les fautes d’inadvertence. Ce qui eſt très-préjudiciable aux autres Fermiers, devient très-avantageux aux ſiens. Il reſtitue au double toutes les pertes, grandes ou petites, qu’on peut avoir ſousfert à ſon occaſion, quand même ce dommage auroit été fait pour ſes divertiſſemens. D’abord il a ſoin de se faire informer de ces pertes, ſouvent même il les répare avant qu’on s’en ſoit plaint.
HOR. Oh quelle rare humanité ! Imitez cet exemple, vous Chaſſeurs, qui ſans fcrupule détruiſez le labeur du Païſan.
CLEO. Perſonne n’eſt mieux ſervi que lui, quoiqu’il ne gronde jamais ſes gens. Tout abonde dans ſon ménage. Sa Famille même est très-nombreuſe, cependant l’ordre & l’abondance y règnent également. Il veut que ſes ordres ſoient ponctuellement exécutés ; mais auſſi, toujours raisonnable dans ce qu’il ordonne, il ne parle jamais au moindre Laquais, ſans avoir égard à ſa qualité d’Homme, Il prend lui-même connoiſſance de la conduite de ceux de ſes Domeſtiques qui ſe diſtinguent par leur diligence & par leur mérite. Il les loue, ſouvent en leur préſence ; mais il abandonne à ſon Maître d’Hôtel le ſoin de cenſurer, ou de congédier ceux qui le méritent.
HOR. Cette conduite eſt digne d’un Homme de qualité.
CLEO. Tous ceux qui vivent avec lui, ſont auſſi bien ſoignés dans la maladie que dans la ſanté. Les gages qu’il donne ſont le double de ceux que donnent les autres Maîtres. Souvent mème il fait des préſens à ceux qui ſont plus attentifs & plus empreſſés à faire leur devoir. Mais il leur défend abſolument de rien recevoir de ſes Amis, ou des autres perſonnes qui viennent chez lui pour quelque ſujet que ce ſoit. On ferme les yeux chez ce Seigneur ſur pluſieurs défauts, & on pardonne pour la prémière fois les groſſes fautes. Mais pour perdre ſa place, il ſuffiroit de recevoir quelque préſent. Il y a même une récompenſe pour celui qui découvre une faute de certe nature.
HOR. Je n’ai rien entendu juſques-ici qui me paroiſſe blamable que cet ordre.
CLEO. Je m’en étonne. Pourquoi, je vous prie ?
HOR. Prémièrement, il est très-diſſicile d’obliger les Domeſtiques à s’y conformer. En ſecond lieu, quand même on viendroit à bout de le faire exécuter, c’eſt un trop petit objet, à-moins que le même ordre ne fût ſuivi dans toutes les Maiſons ; mais la choſe eſt abſolument impoſſible. J’enviſage donc comme ſingulier & bizarre, le deſſein qu’il a d’introduire cette coutume. Elle pourroit être à-la-vérité du goût des Avares, & de quelques autres Perſonnes, qui ſe garderoient bien de ſuivre le même exemple chez eux ; mais elle ôteroit aux Perſonnes généreuſes une belle occaſion d’exercer leur libéralité & leur humeur bienfaiſante. Enfin, cette maxime une fois admiſe ouvriroit infailliblement la porte des Grandes Maiſons à toutes ſortes de gens.
CLEO. On pourroit trouver des moïens pour prévenir cet inconvénient : mais il faut avouer d’un autre côté, que ſi cette pratique avoit lieu, elle ſeroit d’un très-grand avantage à nombre de Perſonnes d’Eſprit & bien élevées, qui, obligées d’économiſer, ne peuvent ſans s’incommoder partager ainſi leur petit revenu avec les Domeſtiques des Seigneurs qu’ils fréquentent.
HOR. Ce dont vous venez de parler, eſt l’unique raiſon qu’on puiſſe alléguer en faveur de cet uſage, j’avoue même qu’elle eſt de poids ; mais je vous demande pardon, ſi je vous ai interrompu.
CLEO. Le Seigneur dont je parle, toujours eſclave de ſa parole, ſe pique dans toutes ſes aſſaires de ſuivre les loix d’une équité ſcrupuleufe. Comme il a des biens immenſes, if a auſſi de bons Economes qui en prennent ſoin. Ses comptes ſont dans un très-bon ordre, & il veut voir tout par lui-même. Attentif à ne pas faire attendre les Marchands pour le païement, quoiqu’il ne tienne pas lui-même la caiſſe, il a l’œil que ſon Sécretaire païe avec promtitude. L’unique ſingularité dont on peut l’accuſer, c’eſt qu’il ne doit jamais rien au Nouvel An.
HOR. J’approuve fort cette exactitude.
CLEO. Son affabilité eſt accompagnée de diſcrétion. Il eſt de facile accès. Les paſſions ne le troublent jamais, & ne rendent point ſon abord eſſraïant. Que dirai-je enfin ? Perſonne ne paroît moins enflé de la condition que lui. Malgré les grandes qualités, & le grand nombre d’avantages extérieurs dont il jouït, ſa modeſtie égale ſon bonheur ; & au milieu de la pompe & de la diſtinction qui l’accompagnent, il ne ſemble jamais être occupé de ſa grandeur ; il paroît même ne faire aucune attention à ce en quoi il excelle.
HOR. Voilà un caractère admirable, qui me plaît infiniment. Mais je vous avouérai naturellement que cette deſcription m’auroit fait beaucoup plus de plaiſir, ſi je n’avois pas ſu quel étoit votre deſſein, & l’usage que vous vous propoſiez d’en faire : uſage qui eſt, ce me ſemble, barbare. Elever un Edifice ſi beau, ſi charmant, & ſi parfait, à deſſein de le détruire de fond en comble, c’eſt ſe donner bien des mouvemens pour montrer ſon habileté à faire du mal. J’ai rémarqué divers endroits où vous avez donné lieu à des échappatoires, & par où vous vous propoſez de ſapper les fondemens de l’Edifice que vous avez bâti. A en juger par ſon extérieur, il paroit franc & ſincère, & il ne ſemble jamais étre occupé de ſa grandeur. Ce ſont vos phraſes. Dans tous les endroits où vous avez mis ces mots paroître, ſembler, je fuis perſuadé que vous l’avez fait à deſſein, & dans l’intention de vous en ſervir, comme on fait des portes de derrière pour s’évader. C’eſt ce que je n’aurois point remarqué, ſi vous ne m’aviez pas déjà dit quel but vous vous propoſiez dans tout ce diſcours.
CLEO. J’ai pris la précaution dont vous parlez : mais ç’a été afin de prévenir une juſte critique, & pour empêcher que vous ne m’accuſiez d’inexaćtitude, ou de porter des jugemens trop précipités, lorsque dans la fuite j’aurai démontré que ce Gentilhomme auroit fort bien pu agir par un mauvais principe. Paradoxe dont j’ai d’abord eu deſſein de vous convaincre. Mais puiſque j’apperçois que cela vous fait de la peine, je ne continuérai point, content ſi ma deſcription vous a un peu amuſé. Du reſte je vous permets de croire que je ſuis dans l’erreur.
HOR. Pourquoi cela ? Je préſumois que vous aviez décrit & inventé ce caractère, à deſſein de m’inſtruire.
CLEO. Je ne prétends pas vous inſtruire. J’avois deſſein de vous communiquer mes doutes, & d’en appeller à votre jugement ; mais je me ſuis trompé, & j’apperçois clairement mon erreur. Quand nous quitâmes hier au ſoir cette converſation, aujourd’hui même lorſque nous l’avons repriſe, je vous ai cru dans d’autres diſpoſitions que celles où je vous vois à-préſent. Vous m’avez parlé d’une impreſſion que j’avois faite ſur vous. Vous avez dit que vous étiez ſérieuſement rentré en vous-même, & vous vous êtes ſervi de quelques autres expreſſions que j’interprétois mal-à-propos en ma faveur. Je vois bien que je me ſuis abuſé ; & préſentement vous me paroiſſez plus prévenu que jamais contre les ſentimens que je fais profeſſion d’avoir. Il eſt donc naturel que j’abandonne mon deſſein. Je ne veux point me procurer de plaiſir, en triomphant de vos opinions ; & je ne connois rien de plus propre à me chagriner, que l’idée ſeule de vous desobliger. Conduiſons-nous en ceci, je vous prie, comme nous agiſſons en d’autres cas importans. Ne touchons jamais cette corde. Des Amis prudens doivent éviter de s’entretenir ſur les ſujets où ils ſavent qu’ils different eſſentiellement. Faites-moi la grace, HORACE, d’être perſuadé, que s’il étoit en mon pouvoir de vous amuſer, ou de vous procurer quelque plaiſir, je ne négligerois rien pour y parvenir, mais que je fuis abſolument incapable de vous faire la moindre peine de propos délibéré. Je vous demande mille pardons de tout ce que j’ai pu vous dire hièr, & aujourd’hui ———— N’avez-vous rien ouï dire de Gibraltar ?
HOR. Ma foibleſſe & votre politeſſe me font également rougir. Vous ne vous êtes point trompé au ſujet des idées dont vous parlez. Il eſt certain que vos raiſonnemens ont fait beaucoup d’impreſſion ſur moi, & que j’ai réfléchi ſur la converſation que nous eûmes hièr. Mais, comme vous dites très-bien, c’eſt une bien grande tâche pour s’en acquiter fidèlement. Je vous prie de dîner avec moi, afin que nous puiſſions encore parler ſur ces matières. Puisque c’eſt moi qui vous ai offenſé, c’eſt donc à moi à vous demander pardon de mon impoliteſſe. Mais vous ſavez quels ſont les principes que j’ai ſuivi juſqu’ici, & qu’il est impoſſible de s’en défaire tout d’un coup. J’apperçois ſouvent de grandes difficultés dans le Syſtême que j’ai embraſſé. De tems en tems un raïon de lumière vient me découvrir la vérité. Je ſens de violens combats au dedans de moi. Mais je ſuis ſi accoutumé à attribuer toutes les actions véritablement bonnes à des principes louables, que j’y reviens toujours, dès que je me laiſſe aller à ma manière ordinaire de penſer. Supportez, je vous prie, ma foibleſſe. Je ſuis amoureux de votre charmant Cavalier ; & j’avoue que je ne ſaurois me perſuader qu’une Perſonne ſi univerſellement bonne, & ſi fort desintéreſſée, puiſſe dans toutes les occaſions agir d’une manière ſi extraordinaire, par d’autres principes que ceux de la Vertu & de la Religion. Dans quel endroit du Monde y a-t-il un pareil Seigneur ? Si je ſuis dans l’erreur, je me verrai détromper avec plaiſir. Inſtruiſez-moi, je vous prie, & dites tout ce que vous voudrez, je vous promets de retenir ma vivacité. Je vous ſupplie de dire librement tout ce que vous penſez ſur ce ſujet.
CLEO. Vous m’aviez déjà ordonné de dire ce que je voudrois, & quand je vous ai obéi, vous m’avez paru fâché. Mais puisque vous me réitérez les mêmes ordres, j’eſſaïerai encore une fois de les exécuter ————. Il n’importe pas beaucoup de ſavoir s’il y a actuellement dans le Monde, ou s’il y a jamais eu un Homme ſemblable à celui que je viens de décrire. Mais je tomberai aiſément d’accord, qu’il se trouvera plus de gens qui pourront ſe repréſenter un tel Homme, qu’il n’y en aura qui croiront qu’un ruisſeau ſi clair, & ſi beau dans ſon cours, puiſſe venir d’une ſource ſi mauvaiſe. & ſi bourbeuſe, je veux dire de la ſoif exceſſive des louanges, & du déſir immodéré d’être généralement applaudi par les Juges les plus éclairés. Il eſt cependant incontestable que des richeſſes immenſes, accompagnées de beaucoup d’esprit, peuvent très-bien produire toutes ces qualités dans une perſonne qui ne manque pas de talens, & qui a reçu une belle éducation. Il n’eſt pas moins vrai qu’il y a un grand nombre de Perſonnes qui dans le fond ne valent pas mieux que mille autres, qui cependant, par le ſecours des avantages dont je parle, peuvent parvenir à ces bonnes qualités & à ces perfections, pourvu qu’elles aïent aſſez de réſolution & de persévérance pour rendre toutes leurs inclinations & toutes leurs facultés ſubordonnées à cette ſeule paſſion prédominante. Si l’on ſatisfait cette ſoif exceſſive des louanges, & qu’on flatte ſans relâche ce déſir immodéré d’être généralement applaudi par les Juges les plus éclairés, cette paſſion ſera en état de gouverner, & même de ſoumettre toutes les autres ſans exception, dans les cas les plus difficiles.
HOR. Il faudroit entrer dans une diſpute dont on ne verroit pas ſi-tôt la fin, pour établir la ſimple poſſibilité de ce que vous avancez avec tant de confiance ; mais il me semble que la probabilité eſt entièrement contre vous. Si un tel Homme a jamais exiſté, il est beaucoup plus naturel de croire qu’il a agi par les qualités excellentes, & par les vertus extraordinaires que la Nature lui avoit données, que de s’aller imaginer que ces bonnes qualités doivent leur origine à des motifs vicieux. Si la Vanité produit tout ce que vous avez dit, d’où vient qu’il n’en paroît jamais aucun trait dans leurs actions à l’égard des autres ? Suivant votre Syſtême, ce principe de Vanité n’eſt point rare, puisqu’il y a en Europe bien des Perſonnes d’un très-grand eſprit, & très-riches. Pourquoi donc ne voit on pas pluſieurs modèles ſemblables à celui que vous avez décrit ? Pourquoi eſt-il ſi diſſicile de trouver un ſeul Homme qui poſſède toutes ces vertus, & toutes ces bonnes qualités, tandis qu’il y en a tant qui ſont remplis du principe qui ſuivant vous les produit ?
CLEO. On peut donner pluſieurs raiſons, pourquoi entre tant de Perſonnes très-riches, il y en a ſi peu qui arrivent à ce haut degré de perfection. D’abord il faut obſerver que les Hommes diſſèrent entr’eux de tempéramment. Quelques-uns ſont naturellement actifs & remuans ; d’autres aiment l’aiſe & le repos. Quelques-uns ſont naturellement hardis ; d’autres ont l’Eſprit pacifique. Suivant que ces paſſions, ou ces caractères ſont différens, les Hommes agıſſent par des principes différens. En ſecond lieu, il faut conſidérer que ce tempéramment eſt plus ou moins viſible dans les Hommes parvenus à un âge mûr, ſuivant qu’il a été reprimé ou encouragé par l’éducation. Enfin, c’eſt de-là que dépendent les différentes idées que les Hommes ſe forment du Bonheur : idées qui leur ſont prendre des routes différentes, pour ſatisfaire leur amour pour la Gloire. Ainſi l’un fait conſiſter la ſuprême félicité à gouverner & à régir les autres Hommes. L’autre conſidère la bravoure, & l’intrépidité dans les dangers, comme ce qu’il y a de plus louable. Un troiſième faiſant plus de cas de l’érudition, ne ſouhaite rien tant que de devenir un Auteur célèbre. Quoique tous aiment la Gloire, ils prennent cependant des routes différentes pour y parvenir. Mais ſi une Perſonne hait le fracas & qu’il ſoit naturellement tranquile & doux, il eſt très-probable qu’il ne trouvera rien de plus déſirable que le caractère d’un aimable Cavalier. Si avec cela il a le bonheur d’être confirmé dans ces heureuſes diſpoſitions par l’éducation, il ne négligera rien pour tenir une conduite à peu près ſemblable au modèle que je vous ai donné. Je dis à peu près, parce que je puis m’être trompé dans quelques articles. D’ailleurs j’en ai omis pluſieurs, & il pourroit ſe trouver quelques Perſonnes qui diroient que j’en ai oublié d’esſentiels. Quoiqu’il en ſoit, je ne doute point que dans le Païs, & dans le Siècle où nous vivons, les qualités mentionnées n’attiraſſent à une Perſonne qui les poſſèderoit, la réputation que j’ai ſuppoſé qu’il déſiroit.
HOR. Cela eſt incontestable. Je ne me fais point de ſcrupule de convenir de ce que vous venez de dire, puisque j’ai déjà avoué que ce caractère admirable me plaîſoit infiniment. Si j’ai relevé ce que vous diſiez de la grande piété que poſſédoit votre Cavalier, c’étoit parce que cette vertu eſt très-rare parmi le Beau Monde. Je n’avois point deſſein de faire une réflexion injurieuſe & maligne contre le caractère que vous décriviez. Il y a un ſeul & unique point en quoi nous différons, encore eſt-il purement ſpéculatif, auſſi je vous le paſſe très-volontiers. Depuis que j’ai réfléchi ſur ce que vous m’avez répondu, je ne fai, mais je puis être dans l’erreur, & même je ne douterois pas un inſtant que je ne me trompaſſe, s’il y avoit réellement dans le Monde un Homme tel que vous l’avez décrit, & qu’il fût d’une opinion contraire à la vôtre. J’aurois un ſi grand reſpect pour cet aimable caractère, que je ſoumettrois ſans hésiter mon jugement à ce Génie ſupérieur. Je crois inſuffiſantes les raiſons que vous donnez de la rareté de ces actions, qui, ſuivant vous, ont pour principe la Vanité, puisque la cauſe en eſt ſi univerſelle. Je ne disconviens pas que les Hommes ne ſe propoſent diſſérens buts, ſuivant la diverſité de leurs inclinations. Mais y ayant tant de Riches qui ont des diſpoſitions à la tranquilité & à l’indolence, & qui de plus ſouhaitent paſſionnément de paſſer pour d’aimables Cavaliers, d’où vient donc qu’entre tant de Perſonnes de haute naiſſance, riches, & bien élevées, qui ont étudié, voïagé, & pris beaucoup de peine pour être des Cavaliers accomplis, il n’y en a cependant pas une à qui on puiſſe appliquer ſans flatterie toutes ces bonnes qualités dont vous avez parlé ?
CLEO. Il eſt très-poſſible que pluſieurs Perſonnes butent à ce haut degré de perfection, & que pas une n’y parvienne. Dans quelques-uns la paſſion dominante n’a pas aſſez de force pour ſoumettre toutes les autres affections. Quelques autres peuvent être détournés de leur but par l’Amour, ou par l’Avarice. L’Ivrognerie, ou le Jeu, peut en diſtraire un grand nombre, & les empêcher d’exécuter leur réſolution. Quelquefois ils peuvent manquer de force pour remplir leur deſſein, ou de fermeté pour persévérer conſtamment dans le même but. Ils peuvent auſſi manquer de goût, ou même ignorer ce qui eſt eſtimé par les Perſonnes judicieuſes. Enfin il eſt poſſible qu’ils ne ſoient pas aſſez bien élevés, pour ſavoir diſſimuler dans toutes les conjonctures. En effet, la pratique de la diſſimulation eſt infiniment plus difficile que la théorie ; & un ſeul de ces obftacles ſuffit pour gâter tout, & empêcher qu’on n’amène à la perfection un chef-d’œuvre de cette nature.
HOR. Je ne m’arrêterai pas à conteſter ce que vous venez de dire ; mais quand je vous accorderois tout cela, vous n’auriez encore rien prouvé. Vous ne donnez pas la moindre raiſon, pourquoi vous croïez que des motifs vicieux font agir cet Homme, dont les apparences ſont ſi belles, & l’extérieur ſi brillant. Vous ne voudriez pas le condamner, ſans indiquer au-moins la cauſe qui vous engage à avoir des ſoupçons ſur ſon compte.
CLEO. Nullement. Auſſi n’ai-je rien avancé, qui puiſſe me faire accuſer d’avoir un mauvais naturel, & de manquer de charité. En effet, je n’ai point dit que je donnerois ce malin tour aux rares talens d’un Gentilhomme qui poſſederoit toutes les qualités dont j’ai fait mention. Je n’ai point inſinué que j’étois dans la penſée que toutes ſes perfections auroient pour unique principe, un amour exceſſif pour la Gloire. Je veux ſimplement démontrer la poſſibilité qu’il y a que toutes ces actions ſoient faites par une Perſonne qui n’auroit d’autre but, mi d’autre ſecours, que ceux que j’ai nommés. Que dis-je ! Je crois même qu’un Cavalier ſi accompli, avec tout ſon ſavoir & tous ſes talens, peut ignorer le motif qui détermine ſes actions, ou du moins n’en être pas bien aſſuré.
HOR. Ce que vous dites à-préſent eſt beaucoup moins intelligible, qu’aucune des choſes que vous aïez dites juſqu’ici. Pourquoi voulez-vous entaſſer difficultés ſur difficultés, ſans en réſoudre aucune ? Je vous prie d’éclaircir avant toutes choſes ce dernier paradoxe.
CLEO. Pour exécuter vos ordres, je dois vous rappeller ce qui ſe fait dans l’Education. Vous ſavez que les prémiers principes qu’on inſpire aux Enfans, leur apprennent à tâcher de règler leurs actions ſur les préceptes des autres, plutôt que ſur leurs inclinations. En un mot on les accoutume à ne faire que ce qu’on leur commande. Pour en venir à bout, on met en uſage & les punitions & les récompenſes, on prend toute ſorte de biais, & on met en uſage un grand nombre de méthodes différentes ; mais entre toutes ces méthodes, il n’y en a aucune de plus efficace, que l’usage qu’on fait de la Honte. Quoique ce ſoit une paſſion naturelle, les Enfans n’y ſeroient pas auſſitôt ſenſibles, ſi l’art ne nous avoit appris à l’exciter, & à la developper chez eux, avant même qu’ils ſachent marcher ou parler. Le diſcernement eſt foible dans cet âge tendre. Ainſi on peut apprendre aux Enfans à rougir de ce qu’on trouve à propos, auſſitôt qu’on apperçoit qu’ils ſont en quelque manière ſuſceptibles de cette paſſion. Mais comme la crainte de la Honte ſeroit fort inutile pour ceux qui n’ont qu’une médiocre vanité, auſſi eſt-il impoſſible de faire croître le prémier de ces ſentimens, ſans augmenter le dernier dans la même proportion.
HOR. J’aurois cru que d’augmenter la vanité dans les Enfans, c’étoit le moïen de les rendre plus revêches, & moins dociles.
CLEO. Vous avez bien raiſon. Auſſi la Vanité auroit-elle été un grand obſtacle à la Politeſſe, ſi l’expérience n’eut appris aux Hommes que cette paſſion, qu’on ne pouvoit détruire par la force, pouvoit cependant être gouvernée par ſtratageme ; & que la meilleure méthode de la diriger, étoit de mettre cette affection en oppoſition avec elle-même. De-là vient qu’on ne blâme point dans un Jeune-Homme à qui on donne une belle éducation, la vanité elle-même, pourvu qu’il acquière l’art de la cacher habilement. Bien loin de croire qu’il ſoit facile de ſe déguiſer ainſi dans les commencemens, je ſuis au contraire perſuadé que la vanité qui nous ſoutient dans ce déguiſement, ne nous empêche point de ſentir pendant aſſez longtems des desagrémens conſidérables. Mais la diſſiculté s’évanouït, à mesure que nous grandiſſons. De manière que ſi une Perſonne s’eſt conduite dès l’enfance avec autant de prudence que je l’ai décrit, s’il a vécu ſuivant les règles les plus rigides qu’une belle Education preſcrit, s’il a gagné l’eſtime de tous ceux qui le connoiſſent, & que ſes manières nobles & polies ſe ſoient changées en habitude, ce déguisement lui deviendra ſi naturel, qu’il oubliéra peut-être les principes qui le faiſoient agir, & qu’il ignorera, ou qu’il ne ſentira pas le ſecret motif qui donne actuellement, pour ainſi dire, la vie & le mouvement à toutes ſes actions.
HOR. Je fuis convaincu du grand uſage qu’on peut faire de la Vanité dans le ſens que vous la prenez : mais vous ne m’avez point donné de raiſons ſatisfaiſantes, pour démontrer qu’un Homme qui a autant de bon-ſens, de ſavoir, & de pénétration que vous en avez ſuppoſé à votre Cavalier, qu’un Homme qui ſe connoit lui-même ſi parfaitement, pourroit cependant ignorer ſon propre cœur, & les motifs qui le ſont agir. Comment ſe perſuader jamais qu’il vit dans cet aveuglement ſur ſon compte ? Pour ſoutenir une opinion ſi ſingulière, il faudra dire qu’il manque tout-à-fait de mémoire & de ſentiment.
CLEO. Deux raiſons me perſuadent, que l’ignorance dont je parle eſt poſſible. Je vous prie de les conſidérer attentivement. La prémière eſt, que dans les choſes qui nous regardent nous-mêmes, ſurtout dans celles qui regardent notre propre mérite & notre excellence, la vanité aveugle l’entendement des Perſonnes d’Eſprit & de jugement, auſſi bien que celui des autres. Par conſéquent nous ſommes prêts à recevoir les flatteries les plus groſſières, à proportion de la bonne opinion que nous pouvons avoir raiſonnablement de nous-mêmes. Tout notre ſavoir, & toute notre habileté ſur d’autres ſujets, ne nous met point à couvert des effets de cette paſſion. Témoin Alexandre le Grand, dont le vaſte génie ne l’a point empêché de mettre ſérieuſement en doute, s’il étoit un Dieu ou non.
Ma ſeconde raiſon n’est pas moins forte. Quand même la perſonne en queſtion ſeroit capable de s’examiner elle-même, il eſt cependant très-probable qu’elle n’auroit jamais voulu entreprendre cette tâche. Il faut convenir que l’examen de ſoi-même exige la volonté auſſi bien que le pouvoir, & nous avons toutes les raiſons du monde d’être perſuadé que perſonne n’eſt plus porté à ſe difpenſer de ce ſoin, qu’un Homme très-vain qui eſt orné de ſi grandes qualités. Dans tous les autres actes du renoncement à ſoi-même, notre paſſion favorite eſt récompenſée ; au lieu que dans celui-ci elle ne peut y trouver que de la mortification. Cet examen feroit perdre à cet Homme ſon doux repos ; perte dont rien ne ſauroit l’indemniſer. Mais ſi les Perſonnes les plus excellentes & les plus ſincères ont le cœur rempli de paſſion, de corruption & de fraude, comment doivent l’avoir celles dont la vie eſt un tiſſu continuel d’hypocriſies ? Concluons donc qu’il n’eſt point d’occupation plus desagréable pour un Homme dont le plus grand plaiſir eſt de s’admirer intérieurement, que de s’examiner ſoi-même, & de fouiller ſcrupuleuſement dans les ſecrets replis de ſon cœur. Après ce que je viens de dire, je commettrois une impoliteſſe d’en appeller à votre ſentiment, & de vous demander ce qui ſe paſſe chez vous. Mais la difficulté de la tâche —————
HOR. Ne pouſſez pas plus loin la choſe, je vous accorde cet article. Voïons quel avantage vous pouvez en retirer. Vous devez prouver que le Cavalier accompli dont vous avez fait la deſcription, agit par un motif vicieux. C’eſt-là la grande difficulté. ainſi, bien loin de la diſſiper, vous la rendez toujours plus épineuſe. Si ce n’eſt pas-là votre deſſein, il m’eſt impoſſible de voir à quoi vous viſez.
CLEO. Je vous ai dit que ce l’étoit.
HOR. Vous avez donc beſoin d’une prodigieuſe ſagacité pour découvrir des choſes ſi cachées, & qui ſurpaſſent de beaucoup la portée des autres Hommes.
CLEO. Je vois que vous êtes ſurpris de ce que je m’attribue aſſez de pénétration, pour connoître un Homme artificieux & ruſé, mieux qu’il ne ſe connoit lui même. Vous vous étonnez de ce que j’ôſe me flatter d’entrer & de pénétrer dans un cœur, qui, ſuivant mon propre aveu, eſt pour tous les autres l’abîme le plus profond & le plus obſcur. A parler à la rigueur, la choſe eſt réellement impoſſible, & il n’y a qu’un Homme accoutumé à faire l’entendu, qui puiſſe s’en vanter.
HOR. Il vous eſt permis de vous traiter tout comme vous voulez ; mais pour moi je n’ai rien dit de pareil. J’avoue cependant qu’il me tarde de voir un échantillon de votre capacité ſupérieure. Je me ſouviens fort bien du caractère que vous avez décrit. Il ne laiſſe pas d’approcher fort de la perfection, malgré toutes les précautions que vous avez priſes. Je vous ai dit ci-devant qu’il n’étoit pas permis de former des ſoupçons ſur les choſes qui à tous égards ont une belle apparence. Je me tiens fixé à cette idée, que le Cavalier dont vous avez fait le portrait, eſt d’un caractère bien lié & bien ſoutenu, Ainſi je ne vous permettrai point d’y rien changer. Vous n’altèrerez aucune des bonnes qualités que vous lui avez données, & vous n’y ajouterez rien d’oppofſé, ou d’incompatible à ce que vous lui avez attribué.
CLEO. Aufſi n’est-ce point mon deſſein. D’ailleurs je n’en ai nullement beſoin, pour montrer d’une manière à n’en point douter, ſi cette Perſonne agit par un principe de Bonté intérieure, & de Religion, ou ſi c’eſt uniquement par un motif de Vaine Gloire. Il y a pour cela une méthode infaillible. Je ſuis en état de faire voir, aux moins clairvoïans, les ténébreuſes retraites de ce cœur ſi caché.
HOR. Quoique je ne prétende point me mettre en parallèle avec vous en fait de raiſonnement, j’ai cependant grande envie d’être le défenſeur de votre Gentilhomme, contre votre prétendue infaillibilité. Je n’ai jamais eu en main de meilleure cauſe. Venez, je tâcherai-de la défendre, & de vous ſuivre dans toutes les ſuppoſitions que vous pourrez faire. Il me ſuffit que ces ſuppoſitions ſoient raiſonnables, & compatibles avec ce que vous avez dit auparavant.
CLEO. C’eſt fort bien. Suppoſons ce qui peut arriver à l’Homme le moins malfaiſant, le plus prudent, & le mieux élevé, ſuppoſons, dis-je, que notre aimable Cavalier, ſe trouvant dans une compagnie, ſoit d’un ſentiment différent de celui d’un autre, qui eſt ſon égal en naiſſance & en qualité, mais qui moins maître de lui-même n’est pas autant ſur ſes gardes dans ſa conduite extérieure. Suppoſons outre cela que cet Adverſaire s’échauffe mal à propos, qu’il paroiſſe manquer au, reſpect qu’il doit à ce Seigneur, & attaquer ſon honneur en des termes équivoques. Que doit faire dans ce cas le Cavalier que vous avez pris ſous votre protection ?
HOR. Il doit d’abord lui demander explication. CLEO. Si l’autre avoit la tête chaude, & qu’il ne témoignât que du mépris pour celui qui lui demande explication, ou qu’il refuſat tout net d’entrer en éclairciſſement, il faudra ſans-doute qu’il demande ſatisfaction, alors il s’agira de ferrailler.
HOR. Vous allez un peu trop vite en beſogne. Puisque ceci eſt arrivé en compagnie, les Amis, ou les Perſonnes préſentes, interpoſeront leurs bons oſſices. Et ſi les diſputans en viennent aux menaces, les Aſſiſtans auront ſoin que l’Autorité Civile leur donne à tous deux les arrêts. Avant même qu’ils aïent eu le tems de ſe dire quelque choſe de desobligeant, les Amis auront fait tous leurs eſſorts pour les ſéparer. Enſuite on aura tâché de les réconcilier, en prenant bien garde de ménager la délicateſſe du Point-d’honneur.
CLEO. Je ne vous demande pas la manière dont on s’y prend pour prévenir une querelle. Tout ce que vous dites peut arriver, mais auſſi il peut fort bien n’arriver point, Les bons offices des Amis peuvent réuſſir, ſouvent auſſi ils ſont fort inutiles. Je puis faire telle ſuppoſition que je voudrai, il ſuffit qu’elle ſoit raiſonnable & poſſible, & qu’elle convienne avec le caractère que j’ai dépeint. Ne pourroit-on donc pas placer ces deux Perſonnes dans de telles circonstances, que vous conſeilleriez vous-même à votre bon Ami d’envoïer un cartel à ſon Adverſaire ?
HOR. Rien ſans contredit n’eſt plus poſſible.
CLEO. C’eſt aſſez. Voilà donc un duel, dans lequel, ſans rien déterminer, nous dirons que cet aimable Cavalier a agi en très-galant homme.
HOR. Il auroit été déraiſonnable de ſuppoſer qu’il ſe fût conduit autrement.
CLEO. Vous voïez à-préſent quelle eſt ma candeur. Mais qui peut, je vous prie, avoir diſpoſé ſi ſubitement une Perſonne affable, & d’un tempéramnent doux, à chercher un remède ſi violent à un mal ſi léger ? Qu’est-ce ſurtout qui le ſoutient contre la crainte de la mort ? C’eſt où gît la plus grande difficulté.
HOR. Son courage naturel, & ſon intrépidité fondée ſur l’innocence de ſa vie & ſur la droiture de ſes mœurs.
CLEO. Mais qu’est-ce qui peut engager un Homme ſi juſte, ſi prudent, & qui a autant à cœur le bien de la Société que celui-là, à agir de propos délibéré contre les Loix de ſon Païs, qu’il ne ſauroit ignorer ?
HOR. La parfaite obéïſſance qu’il rend aux Loix de l’Honneur, qui ſont ſupérieures à toutes les autres.
CLEO. Si les Hommes d’honneur agiſſoient conſéquemment, ils devroient tous ſe faire Catholiques-Romains.
HOR. Pourquoi, je vous prie ? CLEO. Parce qu’ils préfèrent la Tradition orale à toutes les Loix écrites. Perſonne ne ſauroit nous dire quand, ſous quel Roi, ſous quel Empereur, dans quel Païs, ou par quelle Autorité, ces Loix de l’Honneur ont été prémièrement établies. Leur pouvoir eſt cependant fort étrange.
HOR. Ces Loix ſont écrites & gravées dans le cœur de tout Homme d’honneur. perſonne ne les nie. Vous en êtes vous-même perſuadé. Chacun les ſent au dedans de foi.
CLEO. Ecrites, ou gravées dans quelqu’endroit que vous voudrez, elles ſont cependant directement contraires aux Loix Divines. Si donc le Gentilhomme dont j’ai fait la deſcription, avoit été auſſi ſincère dans ſa Religion qu’il le paroiſſoit, il auroit dû être d’un autre ſentiment que vous. Les Chrétiens de toutes les Sectes conviennent tous unanimement de la ſupériorité des Loix Divines au deſſus de toutes les autres. Ainſi il eſt évident que ces dernières doivent dans toutes les occaſions être ſubordonnées aux prémières. Comment, & ſous quel prétexte un Chrétien qui a du bon-ſens, peut-il ſe ſoumettre, & donner ſon conſentement à des Loix qui ordonnent la Vengeance, & qui favoriſent le Meurtre ? Crimes qui ſont expreſſément défendus par les Préceptes de l’Evangile.
HOR. Je ne fuis point Caſuiſte. Mais vous ſavez que ce que je dis eſt vrai, & que les Gens d’honneur ſe moqueroient d’une Perſonne qui ſe formeroit de tels ſcrupules. Perſuadé que le meurtre eſt un très-grand péché lorsqu’on peut faire autrement, je crois que tout Homme prudent doit l’éviter autant qu’il eſt en ſon pouvoir. Celui qui eſt le prémier Aggreſſeur, & qui fait l’affront, eſt infiniment blamable. Auſſi tout Homme qui entreprend un duel par légèreté, ou qui cherche querelle par badinage, mérite aſſurément d’être pendu. Il faudroit avoir perdu l’eſprit, pour s’expoſer à un duel pour des bagatelles. Cependant, lorsqu’on y eſt forcé, toute la ſageſſe du monde ne pourroit nous en difpenſer. C’eſt-là, comme vous ſavez, le cas où je me fuis trouvé. La répugnance que j’y ſentis, ne s’effacera jamais de ma mémoire ; mais néceſſité n’a point de loi.
CLEO. Je vous vis de grand matin, le même jour de votre aſſaire. Vous paroiſſiez parfaitement tranquile. Votre cœur ſembloit vuide de paſſion, & vous ne vous embarraſſiez point de ce qui en pouvoit arriver.
HOR. Il eſt ridicule de témoigner quelque inquiétude dans ces occaſions ; mais je ſai bien quelle étoit ma ſituation. La réſiſtance que je ſentis au dedans de moi-même, eſt inexprimable, c’eſt quelque choſe de terrible. J’aurois alors donné une grande partie de mon bien pour que le ſujet qui m’y avoit forcé, ne fût point arrivé. Malgré tout cela, pour un moindre ſujet je jouérois encore demain le même rolle.
CLEO. Vous ſouvient-il ſur quoi rouloit principalement votre inquiétude ?
HOR. Comment pouvez-vous me le demander ? C’eſt l’aſſaire la plus importante qui puiſſe ſe rencontrer dans la vie. Je n’étois point un enfant. Déjà de retour d’Italie, âgé de vingt-neuf ans, j’avois de fort bonnes connoiſſances, & je n’étois point mal reçu. Un Homme de cet âge qui ſe porte bien, & qui eſt dans ſa vigueur, riche de ſept mille livres ſterling de rente, avec la charmante perspective de ſe voir un jour Pair d’Angleterre, a-t-il raiſon de ſe plaindre de ce Monde, & de ſouhaiter d’en ſortir ? On court grand riſque dans un duel. Si l’on a le malheur de tuer ſon Adverſaire, on éprouve pendant toute ſa vie des remords, & l’on eſt dans le malaiſe. Il eſt impoſſible de faire ces réflexions, & pluſieurs autres encore plus importantes ſans être dans de mortelles tranſes, quand on ſe réſoud en même tems à courir ces riſques.
CLEO. Vous ne dites rien du crime.
HOR. Je ne doute point que l’idée dụ mal que renferme cette action, n’augmente beaucoup ces craintes. Mais les autres conſidérations ſont aſſez puiſſantes par elles-mêmes, pour qu’une Perſonne de condition ſoit fort inquiete, quand elle ne ſeroit que ces ſeules réflexions.
CLEO. Vous avez à-préſent, HORACE, une belle occaſion de fonder votre cœur, & de vous examiner vous-même. Si vous pouviez vous y résoudre, je vous promets que vous y feriez de grandes découvertes, & que vous ſeriez bientôt convaincu des vérités dont vous ne voulez pas convenir aujourd’hui. La justice & la probité dont vous vous piquez, doivent vous engager à ne pas chérir ſi fort des idées qu’on eſt forcé de cacher, & qu’on craint de mettre au jour, & de ſoumettre au jugement de la Raiſon. Souffrez que je vous faſſe quelques queſtions. Mais je vous prie d’y répondre directement, & ſans vous fâcher.
HOR. Je vous le promets.
CLEO. Avez-vous oublié la tempête que vous eſſuyâtes ſur les Côtes de Genes ?
HOR. En allant à Naples ? Je m’en ſouviens fort bien. Je ne puis actuellement y penſer ſans frémir.
CLEO. Fûtes-vous eſſraïé ?
HOR. Je ne l’ai jamais tant été en ma vie. Je déteste cet Elément, je ne fau- rois ſouffrir la Mer.
CLEO. De quoi eûtes-vous peur ?
HOR. Voilà une belle queſtion. Croïez vous qu’un Jeune-Homme âgé de vinge ſix ans, placé dans les circonſtances où je me trouvois, eût grande envie de ſervir de pâture aux Poiſſons ? Le Capitaine même dit que nous étions en grand danger.
CLEO. Mais ni lui, ni perſonne ne témoigna la moitié autant de peur & d’inquiétude que vous.
HOR. Il n’y avoit auſſi perſonne, excepté vous, qui eût la huitième partie autant à perdre que moi. D’ailleurs ces gens étoient accoutumés à la Mer & aux Tempêtes. Pour moi je n’avois jamais été ſur Mer auparavant, excepté dans cette belle après-dinée que nous fîmes le trajet de Douvres à Calais.
CLEO. Le défaut de connoiſſance & d’expérience peut faire appréhender aux Hommes les périls où il n’y a aucun riſque ————— Mais les dangers réels, & qui ſont reconnus pour tels, mettent à l’épreuve le courage naturel de tous les Hommes, qu’ils y ſoient accoutumés, ou qu’ils ne le ſoient pas. Les Mariniers aiment auſſi peu à périr que perſonne.
HOR. Je n’ai pas honte d’avouer que je ſuis un grand poltron ſur Mer. Mais mettez-moi en Terre Ferme, alors ————
CLEO. Six ou ſept mois après vous être battu en duel, je me ſouviens que vous eûtes la petite vérole. Vous étiez alors dans de terribles alarmes, par la crainte de la mort.
HOR. Ce n’étoit pas ſans ſujet.
CLEO. Les Medecins diſoient que la crainte où vous étiez, vous ôta le ſommeil, augmenta la fièvre, & vous fit autant de mal que la maladie même.
HOR. C’étoit-là un tems bien critique pour moi, je ſuis charmé qu’il ſoit paſſé, ma Sœur en eſt morte. Avant que d’avoir la petite vérole, j’étois dans des craintes continuelles ; & il m’eſt arrivé pluſieurs fois d’être mal à mon aiſe, pour en avoir ſeulement entendu parler.
CLEO. Le courage naturel eſt une armure générale contre la crainte de la mort, ſous quelque forme qu’elle ſe préſente, ſi fractus illabatur orbis<ref>HORAT. Odar. Lib. 3. Od. 3. Vers.7.</ref> Ce courage ſoutient l’Homme ſur les mers orageuſes, & dans une fièvre chaude, tout comme dans le ſiège d’une Ville, ou dans un duel avec des Seconds, pourvu ſeulement qu’il ait la liberté de penser.
HOR. Quoi ? Vous allez me prouver que je n’ai point de courage ?
CLEO. Bien loin de-là. Il ſeroit ridicule de douter de la bravoure d’une perſonne qui l’a fait voir d’une manière ſi extraordinaire dans plus d’une occaſion. Je doute ſeulement de l’épithète que vous y avez donnée tantôt, en joignant au mot de courage celui de naturel ; car il y a une très-grande diſſérence entre ce courage-là, & le courage artificiel.
HOR. Voilà une chicane où je ne veux point entrer ; mais je ne conviens point avec vous de ce que vous avez dit ci-devant. Un Gentilhomme n’eſt obligé de faire voir ſa bravoure, que dans les cas où ſon honneur est intéreſſé, Dès-qu’il ôſe ſe battre pour ſon Roi, pour ſon Ami, pour ſa Maîtreſſe, & dans toutes les occaſions où ſa réputation eſt engagée, nous croirons du reſte ſur ſon compte tout ce qu’il vous plaîra. D’ailleurs il y auroit de l’extravagance à témoigner du courage & de l’intrépidité dans les maladies, dans les afllictions, & dans les autres dangers où l’on reconnoit viſiblement le doigt de Dieu. L’intrépidité dans les châtimens eſt une eſpèce de rebellion, c’eſt faire la guerre, au Ciel ; crime dont il n’y a que les Athées les Eſprits Forts qui voulûſſent ſe rendre coupables. Il n’y a qu’eux qui puiſſent ſe glorifier dans leur impénitence, & parler de mourir avec fermeté. Tous les autres Hommes qui ont quelque ſentiment de Religion, ſouhaitent de ſe repentir avant que de quiter ce Monde. Le meilleur même d’entre nous n’a pas toujours vécu, comme il ſouhaiteroit l’avoir fait pour mourir.
CLEO. Je ſuis ravi de vous voir ſi pieux. Mais n’appercevez-vous pas encore combien peu vous êtes d’accord avec vous-même ? Comment quelqu’un peut-il déſirer ſincèrement de ſe repentir, dans le tems qu’il ſe plonge volontairement dans un péché mortel, & que ſans y être forcé, ou ſans néceſſité, il va commettre une action qui expoſe ſa vie à un péril, qu’on peut presque regarder comme plus grand que tout autre.
HOR. Je vous ai déjà avoué plus d’une fois que le duel eſt un péché ; & je crois même que c’eſt un péché mortel, quand on n’y eſt pas obligé par néceſſité. Mais ce n’eſt point-là le cas où je me ſuis trouvé, c’eſt pourquoi j’eſpère que Dieu me pardonnera ma faute. La punition eſt réſervée pour ceux qui ſont un jeu de cette action. Mais quand on ne s’y porte qu’avec une un répugnance infinie, & qu’on fait tout ſon poſſible pour l’éviter, on peut, ce me ſemble, dire avec juſtice qu’on y a été forcé, & qu’on a agi par néceſſité. Condamnez tant qu’il vous plaîra les rigides loix de l’Honneur, & la tirannie de la Coutume, quiconque veut cependant vivre dans le Monde, doit & eſt obligé de les ſuivre. N’en ſeriez-vous pas tout autant ?
CLEO. Ne me demandez point ce que je ferois, il s’agit de ce que chacun eſt tenu de faire. Peut-on croire la Bible, & concevoir en même tems un Tiran plus ruſé, plus malin, plus inexorable, plus inhumain & plus terrible que le Démon ; ou un malheur plus grand que l’Enfer, & des peines plus affreufes & plus durables que des tourmens inexprimables & éternels ? Vous ne répondez point ? Quel mal y a-t-il, direz-vous encore ? penſez-y mûrement, & dites-moi quelles ſont les terribles choſes que vous redoutez, quelles ſont les craintes qui vous font négliger ces Loix, & mépriſer ce cruel Tiran. Dans quel abîme de malheurs vous allez-vous plonger ! Voïons ce qu’il y a de pis à craindre.
HOR. Voudriez-vous paſſer pour un lache & un poltron ?
CLEO. Pourquoi ? parce que je n’oſerois violer toutes les Loix Humaines & Divines ?
HOR. A parler à la rigueur, vous avez raiſon, & il n’y a rien à repliquer. Mais qui peut enviſager les choſes ſous ce point de vue ?
CLEO. Tous les véritables Chrétiens.
HOR. Où ſont-ils aujourd’hui ? Tous les Hommes en général mépriſeroient, & ſe moqueroient d’une perſonne qui auroit ces ſcrupules. J’ai ouï & vu des Eccléſiaſtiques même qui marquoient du mépris pour les Poltrons, malgré tout ce qu’ils pouvoient dire & recommander en chaire. C’eſt une extrémité bien terrible que de ſe voir obligé de fuir entièrement le monde, & de renoncer tout à la fois à la converſation de tous ceux qui en ſont dignes. Voudriez-vous devenir l’entretien de la Ville ? Pourriez-vous vous réſoudre à être le ſujet des railleries & des mépris de ceux qui fréquentent les Cabarets, de ceux qui se trouvent dans, les Coches & dans les Places Publiques ? Or ne ſeroit-ce point-là le ſort de tout Homme qui refuſeroit de ſe battre, ou qui ſouffriroit tiemment un aſſront ? Soïez raisonnable, CLEOMENE, peut-on toujours éviter de ſe battre ? Si on le refuſoit dans bien des cas, ne deviendroit-on pas le jouet de tout le monde ? Ne ſeroit-on pas montré au doigt dans les rues ? Ne ſerviroit-on pas d’amusement aux Enfans, & aux Garçons qui portent des flambeaux pour éclairer ceux qui marchent dans une nuit obſcure ? Ceux qui conduiſent les Fiacres, ne s’en feroient-ils pas un ſujet de divertiſſement ? Tout cela peut-il ſe ſouffrir ?
CLEO. Vous qui en tout autre cas regardez l’opinion du Vulgaire avec un ſi grand dédain, comment ſe peut-il qu’elle vous cauſe tant d’inquiétude dans celui-ci ?
HOR. Ce ſont-là de beaux raiſonnemens. Mais vous ſavez vous-même que la choſe ne peut ſe ſouffrir. Comment pouvez-vous être ſi cruel ?
CLEO. Et vous, comment pouvez-vous être ſi lent à découvrir & à reconnoître la paſſion qui produit ſi viſiblement tous ces effets ; & comment eſt-il poſſible que vous méconnoiſſiez la cauſe ſi palpable & unique du malaiſe que nous éprouvons à l’idée du mépris ?
HOR. Je ne ſens aucune paſſion ; & je vous déclare que le motif qui me fait ſoutenir l’opinion que j’ai avancée, eſt uniquement un ſentiment & un principe. d’honneur que j’ai au dedans de moi.
CLEO. Croïez-vous que la plus vile Populace, & que la lie du Peuple poſſède un peu de ce principe ?
HOR. Non ſans-doute que je ne le crois pas.
CLEO. Seriez-vous donc dans la penſée que les Enfans de qualité en ſont déjà aſſectés, avant que d’avoir atteint l’âge de deux ans ?
HOR. Cela ſeroit ridicule.
CLEO. Mais ſi ces deux Ordres de Perſonnes n’en ſont pas aſſectés, il faut, ou que l’Honneur ſoit une choſe purement accidentelle, qui s’acquiert par l’Education ; ou s’il eſt contenu dans le ſang de ceux qui ſont nés Nobles, il faut qu’il ſoit imperceptible jusques à l’âge de discrétion. Deux ſuppoſitions qu’on ne ſauroit faire au ſujet du principe évident, & de la cauſe palpable dont je parle. D’un côté, nous voions viſiblement que les plus miſérables ne peuvent ſouffrir, ni d’être mépriſés, ni d’être tournés en ridicule ; & qu’il n’y a point de Gueux, quelque pitoïable que ſoit ſon état, qui ne ſoit offenſé du mépris. Nous appercevons d’ailleurs que la Honte agit de ſi bonne heure ſur les Créatures Humaines, qu’en raillant & en ſe moquant des Enfans, on peut ſouvent les faire pleurer, avant même qu’ils ſachent bien parler ou marcher. Concluons donc que ce principe, quel qu’il ſoit, est né avec nous, & qu’il appartient à notre nature. En ſavez-vous le nom propre, véritable & naturel ? HOR. Je ſai que vous lui donnez le nom de Vanité. Je ne veux point diſputer avec vous, ni ſur les principes, ni ſur l’origine des choſes. Mais je dis que la haute eſtime que les Perſonnes d’honneur ont pour elles-mêmes, conſidérées comme telles, eſt le fondement de leur mérite. Cette eſtime eſt due à la dignité de notre nature, lors du-moins qu’elle eſt bien cultivée. C’eſt ce qui le met en état de ſurmonter toutes les difficultés. En un mot, c’eſt de cette idée & de ce principe que la Société tire des avantages ſans nombre. Le Public profite du déſir que les Hommes ont d’être bien dans l’eſprit des autres, & de l’amour qu’ils ont pour les Louanges, & même pour la Gloire. Pour s’en convaincre, ſuppoſons pour un moment que le contraire eût lieu. Toutes les Perſonnes incapables de honte, qui mépriſent l’infamie, & qui ne s’embarraſſent point de ce qu’on penſe ſur leur compte, n’ont rien qui les retienne. Toujours ils ſont prêts à commettre toutes les mauvaiſes actions où les portera leur intérêt, & quelque appétit brutal, ſans aucun égard au jugement des autres Hommes. Il leur ſuffira d’éviter la mort, les châtimens, & les loix pénales. Ces Gens-là ſont appellés avec raiſon des Perſonnes qui n’ont aucun principe, puisqu’ils n’ont eſſectivement aucun motif intérieur qui puiſſe les aiguillonner à faire des actions belles & vertueuſes, & les détourner de celles qui ſont baſſes & infames.
CLEO. La prémière partie de votre asſertion eſt réellement fondée, quand cette haute eſtime, ce déſir & cet amour pour les Louanges ſont retenus dans les bornes de la Raiſon. Mais vous vous êtes abuſé dans la ſeconde, puisque ceux que nous appellons eſſrontés, ont tout autant de vanité, que ceux qui leur ſont ſupérieurs en mérite. Rappellez-vous ce que j’ai dit de l’Education, & de ſon efficace. Ajoutez-y les inclinations, le ſavoir, & les autres circonstances où ſe rencontrent les Hommes ; car ſuivant qu’ils different à l’égard de ces choſes, les paſſions influent & agiſſent auſſi diverſement ſur eux. On peut aprendre à quelques Perſonnes à rougir de tout ce qu’on voudra. La même paſſion qui fait que l’Homme bien élevé, & le prudent Oſſicier, s’eſtiment & s’admirent ſecrètement pour l’honneur & la fidélité qu’ils font paroître, peut pareillement faire que le Débauché & le Faquin faſſent parade de leurs vices, & ſe glorifient de leur impudence.
HOR. Il m’eſt impoſſible de concevoir comment une Perſonne d’honneur, & celle qui eſt ſans honneur, peuvent agir ſi différemment par le même principe.
CLEO. Ceci n’eſt pas plus étrange que cet effet de l’amour propre, qui engage une Perſonne à ſe donner la mort. Rien n’eſt cependant plus certain. Mais il n’eſt pas moins évident que quelques Perſonnes ſatisfont leur vanité à être effrontés.
La connoiſſance de la Nature Humaine exige de l’étude & de l’application, auſſi bien que de la pénétration & de la ſagacité. Toute paſſion, & tout inſtinct en général, ont été donnés aux Animaux pour une ſage fin. L’Auteur de la Nature a voulu par-là les engager à travailler à leur conſervation, à leur bonheur, & à la propagation de leur eſpèce. Il eſt de notre devoir d’empêcher que ces qualités naturelles ne nuiſent à aucune partie de la Société. Pourquoi donc aurions-nous honte de les avoir ? L’inſtinct de la haute eſtime que chaque Individu a pour ſoi-même, eſt une paſſion très-utile. Je pourrois démontrer que nous ſerions de miſérables créatures ſi nous ne l’avions pas, quoiqu’elle produiſe des maux à l’infini quand elle paſſe de juſtes bornes.
HOR. Mais elle n’eſt jamais exceſſive dans les Perſonnes bien élevées.
CLEO. Vous voulez dire qu’il ne paroît jamais extérieurement qu’ils en ſoient affectés à l’excès. Nous ne devons point juger de ſon degré, ou de ſa force, par ce qui eſt apperçu de cette paſſion ; il vaut mieux que nous en jugions par les effets qu’elle produit. Souvent elle eſt parvenue au ſuprême degré, quand elle eſt la plus déguiſée. Rien ne l’augmente davantage, & n’eſt plus propre à l’exciter, que ce qu’on appelle la Belle Education, & le Commerce continuel du Beau Monde. Un attachement ſincere à la Religion Chrétienne eſt le ſeul moïen de domter cette paſſion, ou de la brider en quelque manière.
HOR. Pourquoi inſiſtez-vous tant à montrer que ce principe, cette eſtime que les Hommes ont pour eux-mêmes, eſt une paſſion ? Et pourquoi aimez-vous mieux lui donner le nom de Vanité que celui d’Honneur ?
CLEO. Pour de fort bonnes raiſons. C’eſt, prémièrement, afin d’oter toute ambiguïté, que je fixe ce principe dans la Nature Humaine. Il peut arriver que nous nous diſputerons ſur ceux qui ſont, ou qui ne ſont pas Gens d’honneur. Le plus ou le moins d’exactitude que ceux qui ſont reconnus pour tels apportent à la pratique des règles de ce principe, peut en altérer & en changer extrêmement la nature. Mais une paſſion qui eſt née avec nous, eſt inaltérable ; elle fait partie de notre être, ſoit qu’elle ſe montre, ou qu’elle reſte cachée. Son eſſence eſt toujours la même, quel que ſoit le chemin qu’on nous ait appris à lui faire prendre. L’Honneur est le véritable fils de la Vanité ; mais la même cauſe ne produit pas toujours le même effet. Le Commun Peuple, les Enfans, les Sauvages, & pluſieurs autres Perſonnes qui ne ſont ſufceptibles d’aucun ſentiment de honte, ont cependant tous de la vanité, comme il eſt évident par les ſymptômes qu’ils en donnent. En ſecond lieu, en fixant ce principe dans la Nature Humaine, on peut aiſement expliquer les phénomènes que l’on remarque dans la conduite que tiennent les Perſonnes d’honneur, lorſqu’elles ont quelque diſpute, & qu’elles ont reçu quelqu’aſſront : conduité dont on ne ſauroit rendre de raiſon par aucun autre Syſteme. Enfin, ce qui m’y engage ſurtout, c’eſt la force prodigieuſe, & le pouvoir exorbitant que l’eſtime a de ſoi-même, quand on l’a ſatisfaite & encouragée pendant longtems. Vous ſouvenez-vous de l’inquiétude que vous cauſa le duel que vous eûtes ſur les bras ? Avez-vous oublié quelle fut votre répugnance à vous y réſoudre ? Vous n’ignoriez point que c’étoit un crime ; vous ſentiez même dans votre cœur toute l’horreur qu’il y avoit à s’en rendre coupable. Quel fut donc le ſecret pouvoir qui ſoumit votre volonté, & qui remporta la victoire ſur la grande répugnance que vous ſentiez contre ce duel ? Vous appellez Honneur, ce principe ſi puiſſant ; vous dites que c’eſt un attachement également fort & indiſpenſable aux règles qu’il preſcrit, qui vous força à vous battre. Mais les Hommes ne ſe font jamais violence à eux-mêmes, que pour réſiſter aux paſſions qui ſont nées avec eux, & qui leur ſont naturelles. L’Honneur eſt quelque choſe d’acquis, dites-vous, & on en apprend les règles. Cependant des choſes purement accidentelles, & qu’on ne remarqueroit que dans certaines Perſonnes, pendant que d’autres en ſeroient deſtituées, ne ſuſciteroient jamais de ſemblables guerres inteſtines, & de ſi violens combats au dedans de nous. Quelle que ſoit la cauſe qui puiſſe ainſi nous diviſer contre nous-mêmes, & partager, pour ainſi dire, la Nature Humaine en deux, elle doit abſolument faire partie de nous-mêmes. Parlons ſans détour. La réſiſtance que vous ſentites, étoit un combat qu’il y avoit entre la crainte de la Honte & celle de la Mort. Si la crainte de la Mort eût été moins forte, votre réſiſtance auroit été moindre. Cependant la Honte gagna la victoire, parce qu’elle étoit la plus forte. Mais ſi vous euſſiez moins craint la Honte que la Mort, vous auriez trouvé quelque moïen pour éviter le combat.
HOR. Voilà une étrange Diſſection de la Nature Humaine.
CLEO. Cependant, faute de la ſavoir faire, pluſieurs Perſonnes, ne connoiſſant pas bien le ſujet que nous examinons, ont raiſonné ſur les Duels d’une manière tout-à-fait incongrue. Un Théologien, qui a écrit un Dialogue pour réfuter cette pratique, dit que ceux qui donnent un défi, ou qui l’acceptent, ont de fauſſes idées de l’Honneur, & qu’ils n’en ſuivent pas les véritables règles. C’eſt pourquoi mon Ami a raiſon de le tourner en ridicule, quand il dit : Vous pourriez tout auſſi bien nier que les ajustemens que vous voïez porter à tout le monde ne ſont point à la mode, que de ſoutenir qu’il est contraire aux loix du véritable Honneur de demander & de donner ſatisfaction . Si ce Théologien avoit mieux connu la Nature Humaine, il n’auroit pas fait une telle bévue. Car aïant une fois accordé que l’Honneur eſt un principe juſte & bon, ſans en rechercher la cauſe parmi les paſſions, il lui eſt impoſſible d’expliquer les Duels à un Chrétien qui prétend agir par un tel principe. Auſſi dans un autre endroit il dit avec la même juſteſſe, que celui qui accepte un Cartel extravague, parce qu’il n’eſt pas compos mentis. Il auroit pu dire avec plus de fondement, qu’il eſt enſorcellé.
HOR. Pourquoi, je vous prie ?
CLEO. Parce que les Perſonnes qui ſont hors du ſens, penſant à tort & à travers, agiſſent & parlent auſſi le plus ſouvent de la même manière. Quand un Homme d’une ſobriété reconnue, & qui n’a jamais donné d’indice d’un eſprit dérangé, raiſonne, ſe conduit en tout raifonnablement, & qu’il traite même des points fort délicats avec beaucoup d’exactitude, il est impoſſible de le prendre pour un fou, ou pour un inſenſé. Mais quand une Perſonne agit dans une aſſaire de la plus grande importance d’une manière ſi diamétralement oppoſée à ſes intérêts, qu’un Enfant peut s’en appercevoir ; quand elle cherche de propos délibéré la desſtruction de ſon propre être ; il faut que ceux qui reconnoiſſent l’exiſtence des Eſprits malintentionnés, revétus d’un pouvoir ſuffiſant, croient qu’elle y a été entraînée par quelque enchantement, & qu’elle y a été forcée par l’Ennemi du Genre Humain, plutôt que d’admettre une abſurdité palpable. Mais cette ſuppoſition même ne ſuffit pas pour réſoudre la difficulté. On eſt encore obligé d’appeller à ſon ſecours l’étrange Diſſection que vous me reprochez. Car quel charme, & quel ſortilège y a-t-il dont la force ſoit telle, qu’une perſonne judicieuſe, qui eſt dans ſon bon ſens, prenne un devoir imaginaire pour une néceſſité indiſpenſable, & s’imagine qu’il eſt tenu de violer les obligations les plus claires & les plus réelles ? Faiſons même abſtraction de ce que nous impoſent & la Religon & les Loix Humaines, & ſuppoſons que la Perſonne dont nous parlons, ſoit un Epicurien de profeſſion, qui n’a aucune idée ſur l’avenir ; quelle eſt cette Puiſſance inconnue qui par ſa grande force peut forcer une Perſonne qui eſt d’un tempéramment doux, qui n’eſt ni endurcie a la fatigue, ni naturellement courageuſe, à abandonner les aiſes & cette tranquilitě qu’il aime tant. Quelle Force ſupérieure peut l’obliger à aller ſe battre, & à expoſer ſa vie de ſang froid en apparence, avec cette réflexion conſolante, que rien n'eſt plus capable de le perdre que la victoire qu'il va travailler à remporter ſur ſon ennemi
HOR. Les Perſonnes de qualité n'ont guères à craindre ni les Loix, ni le Chatiment.
CLEO. Vous ne pouvez pas dire que cela ſoit vrai ni en France, ni dans les Sept Provinces. D'ailleurs les perſonnes d'honneur qui ſont d'un rang beaucoup plus bas, n'évitent pas plus de ſe battre en duel, que celles qui ſont de plus haute qualité. Combien d'exemples n'avons-nous pas, même parmi nous, de Gens d'un certain rang, qui ont été exilés ou exécutés pour des duels? Un Homme d'honneur ne doit rien craindre. Conſidérez ſeulement tous les obſtacles que ce principe de l'eſtime de ſoi-même doit quelquefois ſurmonter; alors vous me direz, s'il ne doit pas y avoir quelque choſe de plus que magique, pour faſciner un Homme qui a du jugement, qui ſe porte bien, qui eſt dans la vigueur & à la fleur de ſon age, de manière qu'il ſoit tenté de ſe battre. Comment ſe peut-il arracher des bras d'une tendre & aimable Epouſe, renoncer aux plaiſirs qu'il goûte avec ſes Enfans qui promettent beaucoup, au commerce poli & attraïant de ſes Amis, à la pleine & charmante jouiſſance de tous les Plaiſirs mondains ? Et pour faire quoi ? Pour aller livrer un combat qu’il ne ſauroit jamais juſtifier, & qui expoſera infailliblement le Victorieux, ou à une mort ignominieuſe, ou à un exil perpétuel.
HOR. Quand on place les choſes ſous ce point de vue, j’avoue que ce fait paroît bien étrange. Mais votre Syſtême l’expliquera-t-il, pouvez-vous l’éclaircir par ſon moïen ?
CLEO. Je puis vous le montrer clair comme le jour, ſi vous voulez ſeulement remarquer deux choſes, qui découlent néceſſairement & manifeſtement de ce que j’ai déjà démontré. La prémière, c’eſt que la crainte de la Honte eſt ſoumiſe au Caprice, qui, variant comme les Modes & les Coutumes, peut être produit par différens objets, ſuivant la différence des inſtructions que nous avons reçues, & des préceptes dont on nous a imbus dans l’enfance. C’eſt auſſi la raiſon pourquoi cette crainte de la Honte, ſuivant qu’elle eſt bien ou mal placée, produit quelquefois de fort bons effets, & qu’elle fait commettre dans d’autres occaſions les crimes les plus énormes. La seconde, c’est qu’encore que la Honte ſoit une paſſion très-réelle, le mal qu’on en craint eſt cependant abſolument imaginaire, & n’exiſte que dans l’idée chimérique que nous nous formons du jugement des autres Hommes.
HOR. Il y a cependant des maux réels & conſidérables, qu’un Homme peut s’attirer, en ſe comportant mal dans un point où l’Honneur eſt intéreſſë. Il peut par ſa lâcheté ruïner ſa fortune, & perdre toute eſpérance d’avancement. Un Oſſicier peut être caſſé pour avoir ſousſert patiemment un aſſront. Perſonne ne voudra ſervir avec un lâche. Où voulez-vous qu’il trouve du ſervice ?
CLEO. Vous ſortez entièrement de la queſtion. Dumoins le cas où vous vous étes trouvé, ne renfermoit rien de ſemblable à ce que vous preſſez à-préſent ; car vous n’aviez rien à redouter, diſiez-vous, que le jugement des Hommes. D’ailleurs, quand la crainte de la Honte eſt ſupérieure à celle de la Mort, elle l’emporte à ſon tour ſur toutes les autres conſidérations, comme il a été ſuffiſamment prouvé. Mais quand la crainte de la Honte n’a pas aſſez de force pour étouſſer celle de la Mort, tout autre motif eſt alors inutile, on ne ſe détermine point à ſe battre. Toutes les fois que la crainte de la Mort ſera plus forte que çelle de la Honte, nulle conſidération ne pourra faire battre un Homme de ſang froid, ou l’engager à ſe conformer à aucune des loix de l’Honneur, dès-que pour les ſuivre il s’agira d’expoſer ſa vie. C’eſt pourquoi toute Perſonne, qui pouſſée par la crainte de la Honte envoie ou accepte un cartel, doit d’un côté s’appercevoir que les maux qu’il apréhende, s’il desobeïlloit au Tiran, ne ſont qu’une ſuite de ſes réſſexions ; & de l’autre, que s’il diminuoit quelque choſe de la haute eſtime, & du cas exceſſif qu’il fait de lui-même, il verroit auſſi diminuer ſenſiblement la crainte qu’il a de la Honte. D’où il fuit très-clairement, que la grande cauſe de cet aveuglement dont nous ſommes ſurpris, & que le puiſſant Enchanteur que nous cherchons, eſt la Vanité, l’excés de la Vanité, le plus haut point de l’Estime de ſoi-même, auquel quelques Perſonnes peuvent être portées par l’éducation, par l’art, & par les perpétuelles flatteries qu’on prodigue à notre Eſpèce, & à l’excellence de notre Nature. C’eſt là le Magicien qui peut détourner toutes les autres paſſions de leurs objets naturels, & faire rougir les Créatures raiſonnables de ce qui eſt également conforme à ſes inclinations & à on devoir : deux choses que le Duelliſte avoue avoir négligées de deſſein prémédité.
HOR. Quelle machine étonnante, quel compoſé hétérogène eſt-ce que l’Homme ! Vous m’avez preſque déjà vaincu.
CLEO. Je ne cherche point à vaincre. Tout ce que je ſouhaitte, c’eſt de vous rendre ſervice en vous détrompant.
HOR. D’où vient que la même Perſonne, dont on voit les fraïeurs peintes ſur le viſage dans une maladie, ou dans un orage, ne donne aucun indice de peur dans un duël, & dans toutes les actions militaires ? Réſolvez auſi, je vous prie, cette difficulté.
CLEO. Je m’en acquiterai de mon mieux. Dans toutes les conjonctures où l’on croit que la réputation eſt intéreſſée, la crainte de la Honte ſe réveille avec efficace dans les Perſonnes d’honneur ; & la Vanité venant inceſſamment à leur ſecours, rafſemble toutes leurs forces pour les ſoutenir contre la crainte de la Mort. Tous les prodigieux eſſorts qu’ils font dans ces occaſions, étouffent entièrement cette crainte, ou du-moins ils font qu’il n’en paroît aucun ſymptôme. Mais dans les autres périls, où ils ne croient point leur honneur engagé, leur vanité reſte tranquile. Ainsi, rien ne reprimant la crainte de la Honte, elle paroît telle qu’elle eſt. Pour vous aſſurer de la vérité de cette raiſon que je viens d’alléguer, faites attention à la conduite différente que tiennent les Gens d’honneur, ſuivant qu’ils ſe piquent d’être Chrétiens ou Incrédules ; (car il y a de ces deux ſortes de gens) & vous verrez, du-moins le plus ſouvent, que vos Eſprits Forts, & ceux qui veulent paſſer pour douter d’un état futur (je parle des Perſonnes d’honneur) donnent de plus grandes marques de tranquilité & d’intrépidité dans les mêmes dangers où les prétendus Croïans d’entre vous paroiſſent manquer le plus de courage, & être le plus troublés. HOR. Pourquoi dite-vous les prétendus Croïans ? A votre compte il n’y a point de Chrétiens parmi les Gens d’honneur.
CLEO. Je ne vois pas comment il peut y avoir parmi eux de véritables Croïans.
HOR. Pourquoi, je vous prie ?
CLEO. Pour la même raiſon qu’un Catholique-Romain ne ſauroit être un Sujet ſur qui l’on puiſſe compter dans un Païs Proteſtant, ou même dans tout autre Païs que celui qui est ſous la domination de SA SAINTETE’. Aucun Souverain ne peut ſe confier entièrement dans la fidélité d’une Perſonne qui reconnoit ſur la Terre une autre Puiſſance ſupérieure, à la-quelle il rend hommage. Je ſuis perſuadé que vous me comprenez.
HOR. Fort bien.
CLEO. Vous pouvez attacher au même joug le Chevalier & le Prébendier, & les faire ſeoir enſemble dans le même Siège ; mais l’Honneur & la Religion ne purent jamais être aſſociés, nec in und ſede morantur. Il en eſt de ces choſes comme de la Majesté & de l’Amour. Examinez votre conduite, & vous trouverez que ce que vous avez dit du doigt de Dieu, étoit uniquement un ſubterfuge, une échappatoire. Vous admites alors cette idée, parce que vous en aviez besoin. Vous avez dit hièr dans une autre occaſion, que la Providence dirigeoit & gouvernoit tout ſans exception. Vous auriez donc dû appercevoir que le doigt de Dieu paroît autant dans un accident ordinaire de la vie, & dans un malheur, que dans un autre qui n’eſt pas plus extraordinaire. Une rude attaque de maladie est peut-être moins funeſte, qu’une légère eſcarmouche entre deux Partis ennemis ; & une querelle ſurvenue pour une bagatelle entre deux Perſonnes d’honneur, eſt ſouvent plus dangereuſe que le plus violent orage. Un Homme de ſens, qui ſe règle ſur des principes ſixes, ne peut donc pas regarder comme une impiété, de ne témoigner aucune crainte dans une certain péril, & être couvert de confuſion, quand il paſſe pour avoir eu peur dans une autre forte de danger qui étoit tout auſſi grand. Réfléchiſſez ſeulement, combien vous êtes peu d’accord avec vous-même. Quelquefois, pour vous juftifier de la crainte que vous avez de la Mort, ce qui arrive dans les cas où la vanité eſt dans le ſilence, vous devenez religieux dans un moment. La délicateſſe de votre conſcience pouſſe même le ſcrupule ſi loin, que vous regarderiez la fermeté qu’on ſeroit paroître dans les châtimens que le Tout-puiſſant nous inſſigeroit, comme une déclaclaration impie d’une guerre contre le Ciel. D’autres fois au contraire, quand l’Honneur l’exige, vous avez non ſeulement l’audace de violer de deſſein prémédité les Commandemens de Dieu les plus poſitifs, mais encore de ſoutenir que le plus grand malheur qui pût vous arriver, ſeroit que le monde crût, ou ſeulement ſoupçonnât que vous euſſiez pu héſiter quelques momens pour commettre ce crime. Peut-on ſe moquer plus viſiblement de la Majesté Divine ? Il n’y auroit pas la moitié autant d’impudence à nier l’Exiſtence de Dieu, qu’à tenir une pareille conduite, après avoir reconnu cette Exiſtence. Il n’eſt point d’Athéisme—————
HOR. Arrêtez, CLEOMENE, je ne puis réſiſter plus longtems à la force de la vérité, & j’ai réſolu d’être plus attentif ſur moi-même à l’avenir. Permettez-moi de devenir votre Diſciple.
CLEO. Vous badinez, HORACE ; je ne ſuis pas aſſez téméraire pour croire que je puiſſe inſtruire une perſonne de votre ſavoir ; mais, ſi vous voulez ſuivre mes avis, rentrez avec ſoin en vous-même, examinez-vous avec impartialité, & lifez à votre loiſir le Livre que je vous ai recommandé.
HOR. Je vous promets de remplir la tâche que vous m’impoſez. Je reçois avec plaiſir ce préſent que vous me faites. Quoique j’euſſe d’abord refusé cet Ouvrage, aïez cependant la bonté de me l’envoïer demain matin par un de vos Domeſtiques.
CLEO. Vous avez tort de faire des complimens avec moi, ſurtout pour une bagatelle. Faites mieux, HORACE. Ordonnez à un de vos Domeſtiques de me ſuivre ; à préſent je m’en vai directement au logis, & je pourrai lui remettre ce Livre ſur le champ.
HOR. Je vois votre ſcrupule ; ce fera comme vous le trouverez à propos.