‹ La Fable des abeillesChapitre 34 sur 37 · Dialogue III

Dialogue III

DIALOGUE III.

HORACE & CLEOMENE.

HORACE.

JE vous ſuis fort obligé de votre Livre.

CLEO. Je conſidère, comme une grande faveur, la bonté que vous avez eue de l’accepter.

HOR. Je ne croïois pas, je l’avoue, que perſonne eût jamais pu me perſuader d’en faire la lecture. Mais la manière dont vous vous y êtes pris avec moi, étoit des plus engageantes. Rien n’étoit plus propre à me convaincre, que l’exemple des Duëls dont vous vous êtes ſervi. L’argument tiré à majori ad minus m’a tellement frappé, qu’il étoit ſeul capable de me faire ouvrir les yeux. Oui, une paſſion qui peut ſurmonter la crainte de la Mort, eſt capable d’aveugler l’Homme, & de lui faire voir les choſes presque toutes différentes de ce qu’elles ſont.

CLEO. Il eſt impoſſible de s’imaginer combien de formes étranges, diverſes, inexplicables & contradictoires, peut prendre une paſſion que nous n’oſons aſſouvir qu’en ſecret. Jamais nous n’en goûtons mieux les douceurs, que quand nous ſommes pleinement perſuadés que perſonne ne croit que nous en ſoïons affectés. Auſſi n’y a-t-il aucune Qualité aimable, aucune Vertu Sociale, je n’en excepte même ni la Bienveillance, ni la Douceur, ni l’Humanité, que la paſſion ne puiſſe contrefaire. En un mot, il n’eſt point de bonnes ou de mauvaiſes actions dont le Corps ou l’Eſprit Humain ſoient capables, qu’elle ne puiſſe produire & exécuter. D’un autre côté, on ne ſauroit diſconvenir qu’elle ne préoccupe & n’aveugle ceux en qui elle ſe rencontre dans un certain degré. Où eſt, je vous prie, la force d’Eſprit, le jugement, & la pénétration d’un Génie diſtingué qui ſe pique de Religion, s’il eſt obligé de convenir qu’il a été plus eſſraïé des craintes chimériques & d’un mal imaginaire, que des Gens également foibles & vains pouvoient lui cauſer, qu’il n’a été touché de la crainte réelle d’être expoſé aux châtimens aſſurés d’un Dieu tout-ſage & tout-puiſſant, qu’il a hautement offenſé

HOR. Mais, avec votre permiſſion, votre Ami ne fait point de réflexions auſſi pieuſes : il parle réellement en faveur des Duëls, & en prêche l’uſaCLEO. Quoi ? Eſt-ce qu’il défend la cauſe des Duels, parce qu’il dit qu’on devroit faire contre cette coutume les loix les plus ſévères, & punir ſans exception tous ceux qui enverroient ou qui accepteroient des cartels ?

HOR. Il ſemble effectivement que par-là il veuille détourner les Hommes de ſe battre ; mais en même tems il fait voir la néceſſité de conſerver cette coutume, pour polir & civiliſer la Société en général.

CLEO. Ne voïez-vous pas qu’il parle ironiquement ?

HOR. Non ſans-doute que je ne le vois pas. Il montre viſiblement les avantages que l’on retire des Duëls ; & pour les autoriſer, il emploie d’auſſi bonnes raiſons qu’il eſt poſſible d’en trouver, en montrant combien la Conversation & le Commerce en ſouffriroient, ſi on aboliſſoit cette pratique.

CLEO. Croïez-vous que l’on traite ſérieuſement un ſujet, quand on le finit comme mon Ami a fait ?

HOR. Je ne me ſouviens point de cette clôture.

CLEO. Voici le Livre, je vai chercher ce paſſage Liſez-le, je vous prie.

HOR. D’ailleurs ne ſeroit-il pas étrange qu’une Société ſe plaignit de la perte d’une demi-douzaine d’Hommes, lorsque leur mort procure à ſes Membres des biens d’un auſſi grand prix, que le ſont la Politeſſe, les douceurs de la Conversation, & le bonbeur des Aſſemblées en général ; tandis que l’on verroit cette même Société expoſer ſi volontiers, & quelquefois ſacrifier plusieurs milliers d’Hommes, ſans ſavoir bien ſurement ſi un ſacrifice ſi conſidérable lui ſera avantageux  ? Il ſemble à la vérité que ces paroles ſoient mêlées de raillerie ; mais il par le fort ſérieuſement dans ce qui précéde.

CLEO. J’avoue qu’il aſſure très-ſérieuſement que la coutume & la mode des Duëls contribuent à la Politeſſe, aux Belles Manières, aux douceurs de la Converfation, & aux agrémens du Commerce. Mais c’eſt cette même politeſſe, ces mêmes douceurs, & ces mêmes agrémens qu’il tourne en ridicule, & qu’il condamne dans tout ſon Livre.

HOR. Qui ſait comment il faut s’y prendre avec un Auteur, qui recommande fort ſérieufement une choſe dans une page, & qui tourne cette même choſe en ridicule dans la page ſuivante.

CLEO. Mon Ami eſt perfuadé d’un côté, que c’eſt dans la Religion Chrétienne ſeule qu’on doit chercher des règles ſixes & invariables de conduite ; & de l’autre, qu’il est bien peu de Perſonnes qui l’embraſſent ſincèrement. Examinez ſon Ouvrage ſous ce point de vue, & vous trouverez qu’il eſt toujours d’accord avec lui-même. Si quelquefois il ne vous paroît pas tel du prémier coup d’œil, conſidérez-le de plus près ; & après un mûr examen vous trouverez qu’il cherche, & qu’il tend uniquement à dévoiler le contraſte qu’il y a entre la conduite des Hommes, & les principes dont ils ſe piquent.

HOR. Cependant il ſemble qu’il n’a rien moins à cœur que la Religion.

CLEO. Cela eſt vrai : mais s’il avoit écrit dans un autre goût, ſon Ouvrage n’auroit jamais été lu par les perſonnes aux-quelles il le deſtinoit ; je veux parler des Déiſtes modernes, & du Beau Monde ; car c’eſt eux qui devoient en tirer parti. Il montre aux Déiſtes, l’origine & l’inſuffiſance de la Vertu, auſſi bien que le peu de ſincérité qu’ils ſont paroître en la pratiquant. Le Beau Monde peut y apprendre la folie que renferment le Vice, le plaiſir, & la Vanité des Grandeurs Mondaines. On y développe l’hypocriſie de tous ces Théologiens, qui, prétendant prêcher l’Evangile, accordent & prennent des licences incompatibles, & directement contraires aux préceptes du Chriſtianisme.

HOR. Ce n’est point-là le jugement que le Public porte de ce Livre. La plupart de ceux qui en parlent, croient qu’il eſt deſtiné à encourager le Vice & à corrompre la Nation CLEO. Y avez-vous trouvé quelque choſe de ſemblable ?

HOR. Si je ne veux point trahir ma conſcience, je dois avouer que je n’y ai rien lu de pareil. Cet Ouvrage cenſure, & tourne en ridicule le Vice ; mais il fait des railleries contre la Guerre & le Courage Martial, auſſi bien que contre l’Honneur & autres choſes ſemblables.

CLEO. Je vous demande pardon ; les choſes de la Religion n’y ſont tournées en ridicule dans aucun endroit.

HOR. Mais ſi c’eſt un bon Livre, pourquoi y a-t-il tant d’Eccléſiaſtiques qui le critiquent, & qui le condamnent ?

CLEO. Par la raiſon que je vous ai dite. Mon Ami a dévoilé leur conduite. Cependant il s’y eſt pris de manière que perſonne ne ſauroit l’accufer d’avoir donné dans l’exaggération, ou de les avoir calomniés. Nous ne ſommes jamais plus piqués, que quand les plaintes qu’on fait contre nous, ſont d’une nature que nous ne pouvons y répondre. Si donc ces Meſſieurs ont diſſamé cet Ouvrage, c’eſt qu’ils étoient en colère, & que l’intérêt les empêche de dire la véritable cauſe qui les a irrités. Je vous ferois la deſcription d’un cas tout ſemblable, ſi vous pouviez obtenir ſur vous de m’écouter tranquilement ; mais c’eſt une faveur que je ne ſaurois preſque eſpérer, parce que vous êtes un des plus grands Admirateurs de l’Opéra. HOR. Pourquoi vous feriez-vous de la peine de me parler à cœur ouvert ?

CLEO. J’ai une ſi forte averſion pour les Eunuques, que jamais perſonne n’a encore pu la ſurmonter. En vain j’ai trouvé parmi eux de très-bons Chanteurs, & des Gens qui jouoient fort bien leur rôle. Dès-que j’entens une voix féminine, je cherche d’abord une jupe. Il m’eſt abſolument impoſſible de ſoutenir la vue de ces Animaux, qu’on peut dire n’être d’aucun ſexe. Suppoſons qu’un Homme d’esprit, qui auroit pour ces gens-là le même dégoût que moi, voulût tourner en ridicule le luxe abominable qui enſeigne à mutiler les Mâles, pour ſervir au divertiſſement de ceux qui cauſent des dépériſſemens dans leur eſpèce, afin de ſatisfaire à leur molleſſe.

Dans ce deſſein, nous dirons que commençant par l’opération elle-même, il la décriroit en des termes qui choqueroient la pudeur le moins qu’il ſeroit poſſible. Il ſeroit voir en même tems les bornes étroites de l’Entendement Humain, & le peu de ſecours que nous pouvons tirer de l’Anatomie, de la Philoſophie, ou de quelque partie des Mathématiques, pour découvrir & expliquer à priori, comment cette amputation peut produire ſur la voix un effet auſſi ſurprenant ; & il démontreroit combien nous ſommes aſſurés à poſteriori, de la grande influence que cette mutilation a non ſeulement ſur le larinx, ſur les glandes & les muſcles du gozier, mais encore ſur la trachée-artère, ſur les poûmons, ſur la maſſe entière du ſang, & par conséquent ſur toutes les parties fluïdes & fibreuſes du Corps. Il pourroit pareillement aſſurer, que ni l’ulage du Miel, ni les préparations de Sucre, de Raiſins ſecs, de Sperma Ceti, ou de Cervelle de Cachelot ; ni les Emulſions, les Tablettes, ou autres Médecines, ſoit réfrigérantes ſoit balſamiques ; ni la Saignée, ni la Tempérance, ni le Choix des Alimens ; ni l’Abſtinence des Femmes, du Vin, & de tout ce qui échauſſe, ou qui eſt acre & ſpiritueux, ne contribuent autant à conſerver, adoucir, & fortifier la voix, que cette opération. Il pourroit même affirmer que c’eſt là le ſeul moïen de ſe procurer ces avantages.

S’il vouloit couvrir & cacher ſon but principal, en amusant ſes Lecteurs, il n’auroit qu’à parler des autres uſages que l’on ſe propoſe quelquefois, en coupant les parties qu’on ne nomme pas. Il diroit qu’il y a eu des Perſonnes ſur qui on a fait cette cruelle exécution, pour les punir de quelques crimes analogues qu’ils avoient commis ; tandis que d’autres ſe ſont déterminés d’eux-mêmes à la ſouffrir, afin de conſerver leur ſanté & de prolonger leur vie. Il allègueroit le témoignage de César, pour prouver que les Romains enviſageoient cette amputation comme plus cruelle que la mort, morte gravius. On s’en eſt quelquefois ſervi pour ſe venger. Il auroit ainſi occaſion de parler de l’état pitoïable où fut réduit le pauvre Abelard. D’autres fois on s’eſt fait volontairement Eunuque, par précaution. Il pourroit rapporter l’Hiftoire de Combabus & de Stratonice. Pour illuſtrer tout cela, il le ſemeroit de lambeaux tirés de Martial, de Juvenal, & d’autres Poëtes. S’il ajoutoit encore à ſa Diſſertation ce que des Auteurs ſpirituels ont dit de plus amusant ſur cette matière, il l’embelliroit admirablement, Comme la Satyre ſeroit ſon but principal, blâmant l’affection que nous avons pour ces Caſtrati, il feroit ſentir le ridicule d’un Siècle & d’un Païs où l’on donne moins d’appointemens à un Anglois d’illuſtre famille & d’un courage éprouvé, à un Oſſicier-Général qui durant toute l’année dé- fend ſa Patrie au péril de ſa vie, que l’on n’en donne quelquefois à un Italien d’obſcure & de baſſe extraction, qu’on peut à peine mettre au rang des Hommes, dont toute l’occupation eſt de chanter ſeulement pendant l’hiver, ſans qu’il coure aucun riſque. Il ſe moqueroit des careſſes que ſont à ces fortes de gens les Perſonnes de la prémière qualité, qui proſtituent ainſi leur familiarité aux plus vils des Mortels, & qui accordent à des Objets qui redevables de leur existence à un Chirurgien ne ſont pas même partie de la Création, des honneurs & des attentions uniquement dues à leurs Egaux. Animaux ſi mépriſables, qu’ils peuvent ſans ingratitude vomir des imprécations contre celui qui les a fait ce qu’ils font.

S’il intituloit ce Livre, L’EUNUQUE SEUL EST HOMME, ſur ce Titre ſeul, ſans que j’euſſe beſoin de voir l’Ouvrage, je comprendrois d’abord que les Eunuques ſont aujourd’hui conſidérés, qu’ils ſont à la mode, & que le Public les eſtime. Conſidérant enſuite que l’Eunuque n’eſt pas réellement Homme, je m’attendrois à à trouver dans cet Ouvrage des railleries contre les Caſtrati, ou une ſatyre contre ceux qui les mettent à un plus haut prix qu’ils ne valent. Mais ſi Meſſieurs de l’Académie de Muſique, peu contens des libertés que ſe donneroit cet Auteur dans ſes critiques, étoient choqués qu’un fot Ecrivain ſe mélât de leurs aſſaires, & cenſurât ſi juſtement leur divertiſſement ; ſi dans leur fureur ils le dépeignoient comme un Scélérat, & que, ſans s’arrêter à juſtifier leur plaiſir, & à parler des Eunuques, dont ils ne pourroient aiſément défendre la cauſe, ils le repréſentaſſent dans le Monde comme un Homme qui enſeigne publiquement l’Amputation, & qui en preſſe vivement la néceſſité ; ſi, en tirant de ſon Ouvrage des traits équivoques & détachés, ils s’efforçoient d’expoſer à la haine publique celui qui a blámé leur conduite ; ſeroit-il alors difficile de comprendre comment ces diſcours pourroient attirer un violent orage contre l’Auteur, & engager les Grands Jurés à dénoncer ſon Livre ?

HOR. L’exemple que vous avez apporté, eſt très-bien choiſi. Dans les deux cas l’accuſation eſt également mal-fondée, & les plaintes très-injuſtes. Mais est-il auſſi vrai que le Luxe peut rendre une Nation floriſſante, & que les Vices des Particuliers ſont avantageux au Public, qu’il eſt vrai que la Mutilation conſerve & fortifie la voix ?

CLEO. Avec les reſtrictions que mon Ami propoſe, je ſuis perſuadé que la choſe eſt ainſi, & qu’à cet égard les cas ſont encore exactement les mêmes. Rien n’eſt plus efficace pour conſerver, améliorer & fortifier une belle voix, que cette opération faite dans la jeuneſſe. La queſtion n’eſt pas de ſavoir ſi le fait eſt réel, mais s’il eſt permis de s’y réſoudre ; ſi une charmante voix dédommage de la perte qu’on fait ; ſi une Perſonne doit préférer la ſatisfaction qu’il y a de pouvoir bien chanter, & les avantages qu’on retire de ce talent, aux douceurs du mariage, & à la joie de ſe voir de la poſtérité. Il s’agit d’opter ; car la jouïſſance des prémiers plaiſirs détruit la poſſibilité des ſeconds. Mon Ami démontré auſſi en prémier lieu, que le Bonheur de la Nation, qui fait l’objet des déſirs empreſſés du Public, & après lequel chacun foupire, conſiſte dans l’Opulence, dans le Pouvoir, dans la Gloire, & dans la Grandeur Mondaine ; à vivre chez ſoi dans l’abondance, & dans la ſplendeur ; à être craint, recherché, & eſtimé au dehors. Il prouve en ſecond lieu qu’on ne ſauroit parvenir à cette félicité ſans l’Avarice, la Prodigalité, la Vanité, l’Envie, l’Ambition, & les autres vices ſemblables. Dès-qu’on a démontré mathémathiquement cette dernière propoſition, la question n’eſt pas ſi l’Opulence, le Pouvoir, & l’Abondance &c. ſont propres à procurer le bonheur d’une Nation ; mais leulement ſi l’on doit rechercher cette félicité à ce prix, & s’il eſt permis de ſouhaitter des choſes dont on ne ſauroit jouïr, ſans que le gros de la Nation ſoit corrompu. C’eſt cette opinion qu’il expoſe à l’examen des Chrétiens, & de tous ceux qui ſont profeſſion d’avoir renoncé au Monde, à ſa pompe, & à ſa vanité.

HOR. Comment paroît-il que l’Auteur s’adreſſe à ces Perſonnes ?

CLEO. D’où cela paroît ? De ce qu’il a écrit en Anglois, & qu’il a publié ſon Livre à Londres. L’avez-vous lu d’un bout à l’autre ?

HOR. Je l’ai lu deux fois. Il contient pluſieurs choſes que j’approuve, mais tout ne m’y plaît pas.

CLEO. Quelles Objections avez-vous donc à faire contre cet Ouvrage ?

HOR. Il a diminué le plaiſir que je goûtois dans la lecture d’un beaucoup meilleur Livre. Milord Schaſtsbury eſt mon Auteur favori. Je puis trouver des délices dans l’Enthousiasme ; mais ſes charmes ceſſent, dès-qu’on me demande ce que j’y trouve de ſi excellent. Puisque nous ſommes de ſi étranges Créatures, ne devons-nous pas tâcher d’augmenter les plaiſirs d’imagination ?

CLEO. J’avois cru que déterminé à vous mieux mieux connoître, vous aviez fondé votre cœur avec ſoin & ſans partialité.

HOR. C’est une cruelle choſe que cet examen. Depuis la dernière fois que je vous ai vu, je l’ai eſſaïé à trois repriſes, jusques-là que la peine qu’il m’en a couté, m’a mis tout en fueur. Incommodité qui m’a forcé d’abandonner ce deſſein.

CLEO. Vous devez eſſaïer encore une fois, & vous accoutumer infenſiblement à penſer d’une manière abſtraite. Pour cet effet le Livre dont je vous ai parlé, vous ſera d’un grand ſecours.

HOR. Oui, pour confondre mes idées, & pour m’embrouiller. L’Auteur y tourne partout en ridicule la Politeſſe & les Belles Manières.

CLEO. Excuſez-moi, Monſieur ; il nous dit ſeulement quelle en eſt la nature.

HOR. On y apprend que toutes les Belles Manières conſiſtent à ſavoir flatter la vanité des autres Hommes, & à cacher la nôtre. N’est-ce pas-là une propoſition aſſreuſe ?

CLEO. Mais n’eſt elle pas réelle ?

HOR. La lecture de ce paſſage m’a ſi étrangement révolté, que ſur le champ j’ai fermé le Livre, pour examiner par plus de cinquante exemples tant de Politeſſe que de Groſſièreté, ſi eſſectivement l’expérience confirmoit ce paradoxe ; & je confeſſe que dans tous les cas que j’ai examinés, je ne l’ai trouvé que trop bien fondé. CLEO. Vous ne trouverez jamais autrement, quand même vous continuériez vos recherches juſques au jour du Jugement.

HOR. Mais cela n’eſt-il pas piquant ? Je donnerois volontiers cent guinées, que je n’euſſe jamais vu ce Livre. Je ne puis ſouffrir de voir ſi bien ma nudité.

CLEO. Avant vous, je n’avois jamais vu d’Homme d’honneur qui avouât ſi ingénûment l’averſion qu’il avoit pour la vérité.

HOR. Vous direz de moi tout ce qu’il vous plaîra. Ce que je dis eſt de fait. Mais puisque je ſuis allé ſi loin, il faut que je continue. Il y a cinquante choſes dont j’ai besoin d’être Inſtruit.

CLEO. Parlez librement, je vous prie, Si je puis vous être de quelque utilité, je regarderai cet avantage comme un grand honneur. Les ſentimens de l’Auteur me ſont d’ailleurs fort bien connus.

HOR. J’ai vingt queſtions à vous faire ſur la Vanité, & je ne ſai par quelle commencer. Voici une autre choſe que je ne comprends pas, c’eſt que la Vertu ne puiſſe ſubſiſter ſans le renoncement à ſoi-même.

CLEO. C’a été l’opinion de tous les Anciens. Milord Shaftsbury eſt le prémier qui ait ſoutenu le contraire.

HOR. Mais n’y a-t-il pas dans le Monde des Perſonnes qui ſont bonnes par choix ?

CLEO. Sans-doute ; mais alors leur choix eſt dirigé par la Raiſon & par l’Expérience, & non par la Nature, je veux dire la ſimple Nature. Mais il y a une ambiguïté dans le mot bon, qu je voudrois éviter. Tenons-nous à celui de vertueux alors j’affirme qu’aucune action n’eſt vertueuse, ſi elle ne renferme, & ne montre quelque conquête, quelque victoire grande ou petite ſur la ſimple Nature : autrement l’épithète eſt impropre.

HOR. Mais ſi à l’aide d’une bonne Education on remporte cette victoire dans la jeuneſſe, ne pourroit-on pas être dans la ſuite vertueux par choix & avec plaiſir ?

CLEO. Oui, ſi on obtenoit réellement cette victoire. Mais comment s’en aſſurer ? Quelle raiſon aurons-nous de croire qu’on l’ait effectivement remportée ? N’eſt-il pas certain qu’au lieu de chercher, dès notre enfance, à dompter nos paſſions & nos appétits on nous apprend tous les jours à les cacher, & que même nous faiſons tous nos efforts pour les dérober aux yeux des autres ? D’ailleurs nous ſentons au dedans de nous que les paſſions ſubſiſtent toujours, quels que ſoient les changemens qui ſont arrivés à nos mœurs & à notre état. Le Syſtème, qui ſuppoſe que la Vertu n’exige pas le renoncement à ſoi-même, donne un vaſte champ à l’hypocriſie, comme mon Ami l’a fort bien remarqué. On y trouvera, dans toutes les rencontres de la vie, des moïens & des occaſions très-propres pour contrefaire l’Amour de la Société, & l’Attachement pour le Bien Public. Il s’en faut beaucoup que la Doctrine oppoſée ne fourniſſe les mêmes occaſions, en enſeignant qu’il n’y a point de Vertu ſans renoncement à ſoi-même, & que par conſéquent il n’y a point de mérite dans une action, ſi pour l’exécuter on n’a pas dompté des paſſions. Demandons à ceux qui par une longue expérience ſont verſés dans les Aſſaires Humaines, s’ils ont trouvé que le général des Hommes jugeaſſent aſſez impartialement d’eux-mêmes pour ne ſe point eſtimer au-delà de leur juſte valeur. Qu’on leur demande, s’ils les ont trouvés aſſez ſincères dans l’aveu des fautes cachées, & des ſecrets manquemens dont il n’étoit pas poſſible de les convaincre ; en ſorte que l’on puiſſe s’aſſurer qu’ils ne les palliéront, & qu’ils ne les niéront jamais. Où trouvera-t-on un Homme, qui n’ait dans certaines occaſions celé ſes fautes, & qui ne ſe ſoit jamais revétu de fauſſes apparences, ou qui n’ait même proteſté qu’il agiſſoit par les principes de la Vertu Sociale, & par affection pour ſes ſemblables, dans le tems qu’il ſavoit en ſon cœur que presque tous ſes ſoins tendoient à ſe ſatisfaire lui-même. Les plus parfaits d’entre nous reçoivent quelque-fois des applaudiſſemens, ſans desabufer ceux qui les leur donnent, quoiqu’ils ſoient intérieurement perſuadés que les actions qui leur ont attiré ces louanges, ſont dues à une puiſſante paſſion, à une fragilité de notre Nature, qui nous a été ſouvent nuiſible, & que nous avons ſouhaitté mille fojs de vaincre, ſans que nous aïons jamais pu y réuſſir. Les mêmes motifs peuvent produire des actions bien différentes, ſuivant que les Perſonnes diffèrent dans leur tempéramment, & dans les circonstances où elles ſe rencontrent. Ceux qui ſont à leur aiſe peuvent paroître vertueux par le même tour d’eſprit, qui dénotteroit de la foibleſſe s’ils étoient pauvres. Pour connoître le Monde, il faut en examiner les diverſes parties. Je le fai, HORACE ; ce qui ſe paſſe parmi ceux qui ſont de baſſe extraction ne vous plaît pas mais ſi nous ne faiſons jamais de recherches que ſur les Gens de qualité, & que nous ne portions jamais nos vues ailleurs, il nous ſera impoſſible d’avoir une connoiſſance exacte de tout ce qui appartient à notre Nature. Il ſe trouve parmi les Perſonnes de médiocre condition des gens aſſez bien élevés, qui réuſſiſſent différemment, lors même qu’ils ont à peu près les mêmes vertus & les mêmes vices, & qu’ils ſont également doués des qualités requiſes pour la Vocation à laquelle ils ont été deſtinés. Ces différens ſuccès viennent néceſſairement de la diverſité de leur tempéramment.

Examinons deux Perſonnes élevées pour les mêmes affaires. L’un & l’autre n’ont de reſſource que dans leurs talens. Ils ſe trouvent dans les mêmes circonſtances par rapport aux choſes de ce Monde, Les mêmes avantages & les mêmes desavantages ſe préſentent à ces deux Perſonnes. Je ſuppoſe qu’il n’y ait entr’eux de diſſérence que dans leur tempéramment, en-ſorte que l’un ſoit actif & l’autre indolent.

Ce dernier n’amaſſera jamais des richeſſes, quand même il auroit une Profeſſion lucrative, & qu’il l’entendroit à fond. Le hazard, ou quelque évènement extraordinaire peut, il est vrai, occaſionner de grands changemens dans cette Perſonne ; mais ſans cela il ne s’élèvera jamais au deſſus de la médiocrité. Si la Vanité ne l’aſſecte pas d’une manière ſurprenante, il reſtera toujours pauvre, rien ne peut le tirer de ce miſérable état qu’un peu de Vanité. Comme j’ai ſuppoſé que c’étoit un Homme de ſens, il ſuivra ponctuellement les loix de la Probité, ſans que la moindre avarice puiſſe jamais l’en détourner.

Dans un Homme vif, actif, intriguant, & qui aime le fracas, nous découvrirons des ſymptômes bien diſſerens, quoique place dans les memes circonſtances que celui dont je viens de parler. Une petite doſe d’Avarice lui fera poursuivre ſon deſſein avec ardeur & avec aſſiduïté. De petits ſcrupules ne l’arrêteront point. Lorsque la ſincérité ne lui ſervira de rien, il emploïéra l’artifice. Le plus grand uſage qu’il fera de ſon bon-ſens pour parvenir à ſes fins, ſera de revétir, autant qu’il lui ſera poſſible, l’apparence d’un Honnête Homme, quand ſon intérêt exigera qu’il s’écarte des règles de l’exacte probité. Pour théſauriſer, ou même pour gagner ſa vie par le moïen des Arts & des Siences, il ne ſuffit pas de les entendre. Tout Homme, obligé à ſe procurer le néceſſaire, doit encore tâcher de ſe faire connoître, & de ſe pouſſer dans le Monde auſſi loin que la Bienſéance le permet, ſans ſe vanter mal-à-propos, & ſans nuire à autrui.

C’eſt ici où l’Indolent manque à lui-même. Cependant il reconnoîtra rarement qu’il eſt deſtitué d’une qualité abſolument néceſſaire pour être mis en poſſeſſion de ces avantages. On l’entendra ſouvent blâmer le Public qui ne l’emploie point, & qui n’encourage pas ſon mérite, que perſonne ne connoit, parce que lui-même a pris plaiſir à le cacher. En vain vous voudrez le convaincre de ſon erreur : ce ſera inutilement que vous chercherez à lui faire ſentir qu’il a négligé les moïens les plus propres à ſe procurer de l’occupation : toujours il cherchera à pallier ſes foibleſſes, & même à les faire enviſager comme des vertus. Il attribuéra à ſa modeſtie, & à ſon éloignement pour l’impudence & pour l’oſtentation, une indolence qui eſt entièrement due à ſon tempéramment trop mou, & à l’amour exceſſif qu’il a pour l’aiſe & pour la tranquilité.

Celui qui eſt d’un tempéramment oppoſé, ne ſe repoſe pas uniquement de ſes ſuccès ſur ſon mérite. Non content de le faire paroître dans tout ſon éclat, il s’eſſorce encore à le groſſir dans l’idée des autres Hommes, & à leur faire croire qu’il eſt plus habile qu’il ne l’eſt effectivement. Sachant que l’on regarde comme un infenſé celui qui ſe préconiſe lui-même, & qui fait ſon propre panégirique, il met tout en œuvre pour ſe procurer des Connoiſſances & des Amis qui veuillent bien le louer dans les termes les plus magnifiques. Il ſacrifie à ſon ambition toutes les autres paſſions ; les contretems les plus inopinés ne le déconcertent point ; il eſt fait aux refus ; les groſſièretés qu’il eſſuie de ceux à qui il demande quelque choſe, ne l’ébranlent jamais. L’intérêt lui fait prendre toutes fortes de formes. C’eſt un vrai Prothée, il fait ſe priver du néceſſaire & du repos. S’il le faut, il ſeindra d’être tempérant, chaſte, compâtiſſant, & pieux, ſans qu’il ait même un grain de Vertu ou de Religion. Ses eſſorts pour avancer ſa fortune, Per fas et nefas, par les voies juſtes & injuſtes, ne ſe ralentiſſent jamais ; ſes déſirs n’ont point de bornes. Seulement, lorsqu’il eſt obligé d’agir ouvertement, il ne craint que la cenſure du Public. Il y a du plaiſir à voir comment, dans les deux Perſonnes dont je parle, le tempéramment pliéra, & dirigera leurs diverſes paſſions Bien loin, par exemple, que la Vanité produiſe les mêmes effets ſur l’un & ſur l’autre, elle en produira de tout oppoſés.

L’Homme actif & intriguant aime la parure, l’ajustement, les amuſemens, les équipages, les bâtimens, & toutes les choſes dont jouiſſent les Perſonnes qui ſont au deſſus de lui.

La Vanité rend au contraire l’Indolent hargneux, &, ſi je l’oſe dire, presque bourru. Pour peu qu’il ait l’eſprit porté à la ſatyre, la douceur qu’il pourroit avoir d’ailleurs, ne l’empêchera point de tomber dans ce vice. Quel est l’effet naturel de l’Amour-propre dans chaque Individu ? perſonne ne l’ignore. Cette paſſion s’occupe à flatter l’inclination favorite, & à pallier de ſon mieux les actions & l’état de celui qui en eſt aſſecté. L’Indolent donc, ne trouvant rien d’agréable au dehors, tourne toute ſon attention ſur lui-même ; & examinant avec beaucoup d’indulgence ce qu’il poſſède, il admire ſon ſavoir, naturel ou acquis. Le ſentiment de ſon habileté, lui fait goûter leś plaiſirs les plus ſenſibles. Delà il en vient aiſément à mépriſer tous ceux qui n’ont pas les mêmes bonnes qualités dont il ſe croit orné. Il fait ſurtout paroître du mépris pour les Gens puiſſans & opulens ; car il ne leur porte jamais ni beaucoup de haine, ni beaucoup d’envie, parce que ſon tempéramment en ſeroit dérangé. Regardant comme impoſſible tout ce qui eſt difficile, il n’eſpère point de pouvoir améliorer ſa condition. Comme, ſuivant la ſuppoſition, il n’a aucun bien de patrimoine, & que par ſon travail il n’a gagné que ce qu’il lui faut précisément pour s’entretenir dans un état de médiocrité, ſon bon-ſens, ſi du-moins il veut jouïr de l’apparence du bonheur, doit l’obliger premièrement à être frugal, & en ſecond lieu à témoigner du mépris pour les richeſſes car s’il négligeoit ces deux choſes, il ſe verroit réduit à la triſte néceſſité de faire banqueroute, & à montrer ainſi, comme dit le Proverbe, le défaut de la cuiraſſe.

HOR. Je fuis charmé de vos remarques, & de la profonde connoiſſance que vous avez du Genre Humain. Mais dites-moi, je vous prie, ſi la Frugalité dont vous parlez à-préſent, n’eſt pas une Vertu ?

CLEO. Je ne le crois pas.

HOR. Quand on n’a que peu de revenu, la Frugalité eſt fondée ſur la Raiſon ; & en ce cas elle paroît une eſpèce de renoncement à ſoi-même, ſans laquelle un Homme indolent, qui par tempéramment mépriſe l’argent, ne ſauroit être frugal. Auſſi toutes les Perſonnes de ce caractère, qui, regardant les richeſſes avec indifférence, ſont réduites à la mendicité, comme cela arrive ſouvent, tombent ordinairement dans ce fâcheux état ; parce qu’ils manquent du renoncement à ſoi même, & qu’ils ſont conduits par le mépris naturel qu’ils ont pour l’argent.

CLEO. Je vous ai dit ci-devant, que ſi un Homme indolent prenoit la route que ſon tempéramment lui montre, il reſteroit pauvre, , & que rien ne pourroit le tirer de cet état miſérable qu’une petite doſe de Vanité. La crainte de tomber dans le mépris pourroit à-la-vérité faire une aſſez forte impreſſion ſur l’Eſprit d’une telle perſonne, pour l’exciter à travailler autant qu’il faudroit, afin d’éviter l’opprobre ; mais cette paſſion le pouſſera difficilement à faire quelque choſe de plus. C’eſt pour cela qu’il prendra le parti d’être frugal, convaincu que cette frugalité contribuéra, & lui aidera à jouïr de ſon Summum Bonum, du repos, objet chéri de ſon tempéramment, porté à la molleſſe & à la nonchalance.

L’Homme naturellement actif, qui n’auroit pas plus de vanité que le prémier, ſe réſoudroit plutôt à tout, que de ſe ſoumettre à la même frugalité. Pour qu’il s’y déterminât, il faudroit qu’il y fût forcé par ſon avarice. La Frugalité n’eſt point une vertu, tant qu’elle a pour principe une paſſion. D’ailleurs il arrive très-rarement, que le mépris qu’on témoigne pour les richeſſes, ſoit ſincère. J’ai connu des Perſonnes riches, qui, à cauſe de leur Famille, ou par d’autres vues raiſonnables, étoient plus ménagers & plus ténaces qu’ils ne l’auroient été s’ils avoient eu de plus grands biens. Mais je n’ai jamais vu d’Homme frugal, qui ne fût avare, ou dans la néceſſité. Enfin il y a un nombre infini de Gens dépenſiers, prodigues, & extravagans au ſuprême degré, qui ne ſemblent faire aucun cas de l’argent, tandis qu’ils en ont aſſez pour le jetter par les fenêtres, mais qui ſont abſolument incapables de ſupporter la pauvreté. Lorsqu’ils ſont ruïnés, on découvre dans tout leur extérieur les inquiétudes, le chagrin, & la mortification que leur cauſe l’état miſérable où ils ſont réduits. Convenons donc que le mépris des richeſſes, dont pluſieurs ſe ſont piqués dans tous les ſiècles, eſt plus rare qu’on ne ſe l’imagine communément. Il eſt très-extraordinaire de voir un Homme riche qui, avec une ſanté ferme, jouït de toute la force du corps & de l’Eſprit ; un Homme, en un mot, qui n’a aucune raiſon de ſe plaindre du Monde ou de la Fortune, mépriſer réellement ces deux objets de l’adoration des Mortels, & ſe réſoudre à une indigence volontaire par un louable deſſein. Je n’en connois qu’un dans toute l’Antiquité, à qui l’on puiſſe donner cette louange avec vérité.

HOR. Quel eſt ce Perſonnage, je vous prie ?

CLEO. Anaxagoras de Clazomène dans l’Ionie. C’étoit une Perſonne très-riche, de noble extraction, & admiré pour ſa grande capacité. Il partagea ſes biens entre ſes Parens, & refuſa de ſe mêler du gouvernement des Aſſaires Publiques, quoiqu’on le lui oſſrit. L’unique raiſon qu’il eut de tenir une conduite ſi deſintéreſſée, fut d’avoir plus de tems à emploïer dans la contemplation des Ouvrages de la Nature, & à l’étude de la Philoſophie.

HOR. Il me ſemble qu’il eſt plus diſſicile d’être vertueux, lorsqu’on manque de bien, que lorsqu’on eſt riche. Il y a de l’extravagance à vouloir étre pauvre, quand on peut faire autrement. Si jamais je vois un Homme préférer l’état de pauvreté à celui d’opulence, quand il peut légitimement avoir du bien, je dirai hardiment qu’il eſt inſenſé.

CLEO. Mais vous ne l’enviſageriez pas de cette manière, ſi vous voïez qu’il vendit ſon bien pour le donner aux Pauvres. Vous ſavez où cette obligation nous eſt impoſée.

HOR. On n’exige rien de ſemblable de nous.

CLEO. Peut-être que je me trompe. Mais que dites-vous du renoncement au Monde, & de la promeſſe ſolemnelle que vous en ayez faite ?

HOR. Cette promeſſe, priſe à la lettre, renferme une choſe impoſſible, puisque le renoncement dans ce ſens n’eſt pratiquable qu’après la mort. Cela étant, je ſuis perſuadé que renoncer au Monde ne ſignifie autre chose, que ne point ſe conformer à la partie vicieuſe & corrompue du Monde.

CLEO. Je ne me fuis point attendu que vous donneriez à ce Devoir un ſens plus ſublime, quoiqu’il ſoit certain que les richeſſes & le credit ſont de grands pièges, & de puiſſans obſtacles pour toutes les Vertus Chrétiennes. Mais le général des Hommes qui ont quelque choſe à perdre, ſont de votre ſentiment. A l’exception des Saints & des Inſenſés, tous ceux qui font profeſſion de mépriſer les richeſſes & de les diffamer, ſont pour l’ordinaire des gens pauvres & indolens. Mais qui pourroit les blâmer ? Ils cherchent à ſe justifier, & l’on ne ſauroit condamner qui que ce ſoit, d’empêcher qu’on ne ſe moque de lui. Car il faut avouer que de toutes les duretés auxquelles la pauvreté expoſe, la plus inſupportable eſt les railleries, & le mépris qu’elle attire ſur ceux qui y ſont tombés.

Nil babet infelix paupertas durius in ſe, Quàm quod ridiculos bomines facit

La ſatisfaction que goûtent ceux qui excellent en des choſes qu’on eſtime, ou qui les poſſèdent ſeulement dans un moindre degré, eſt toujours mêlée d’une doze de mépris pour ceux qui en ſont privés. Il n’y a qu’un mélange de compaſſion & de ſavoir-vivre, qui empêche que ces Hommes privilégiés ne manifeſtent ces diſpoſitions. Si quelqu’un n’en veut pas convenir, il n’a qu’à les examiner avec attention. Il verra qu’on peut appliquer au bonheur ce que Senèque dit de ſon contraire, Perſonne n’eſt miſérable que par comparaiſon, Nemo eſt miſer niſi comparatus. On ne peut donc douter que tous les Gens de ſens & bien élevés ne tâchent d’éviter le ridicule, & de ſe garantir du mépris dont je parle.

Conſidérez à-préſent la conduite que tiennent les deux Perſonnes que j’ai ſuppoſées avoir des tempérammens ſi oppoſés. Faites attention aux différentes routes qu’ils prennent pour éloigner d’eux le mépris, chacun ſuivant ſes inclinations. L’Homme actif, comme vous voïez, remue ciel & terre pour obtenir ce qu’il faut avoir, quod oportet babere. Mais l’Homme indolent ne ſauroit ſe réſoudre à prendre tant de peines, & à ſe donner de ſi grands mouvemens. Son idole le tient pieds & poings liés. Que fera-t-il donc ? La nonchalance, la plus facile de toutes les reſſources, & l’unique qui lui reſte, l’engagera à blâmer le Monde, & à chercher des raiſons pour rabaiſſer les objets qui ſervent à fonder l’eſtime que les autres ont d’eux-mêmes.

HOR. Je vois à préſent très-clairement, comment la vanité & le bon-ſens doivent obliger l’Indolent pauvre à être frugal, à aſſecter d’être content, & à ſe plaîre dans l’état de médiocrité où il eſt placé ; puis-que s’il refuſoit de ſuivre les règles de la frugalité, il ſe verroit bientôt réduit à l’indigence & à la miſère. Voudroit-il montrer quelque attachement pour les richeſſes, ou pour le faſte & la belle dépenſe ? Mais il ne lui reſteroit aucun moïen pour couvrir ou pallier ſa pauvreté, qu’il craint de laiſſer paroître. D’abord on lui demandera pourquoi il ne fait pas plus belle figure, bientôt on lui fera ſentir qu’il néglige les occaſions de briller.

CLEO. Concluons de cet exemple, que les Hommes ne portent pas écrites ſur le front, les véritables raiſons qui les ſont déclamer contre certaines choſes.

HOR. Mais après tout, ce tempéramment mou & tranquile, cette indolence dont vous parlez, n’est-ce pas ce que nous appellons pareſſe en bon François ?

CLEO. Nullement : cette molle indolence ne renferme ni fainéantiſe, ni averſion pour la peine. L’Indolent peut être diligent, ſans que pour cela il fort induſtrieux. S’il ſe préſente des occupations, même qui ſoient au deſſous de lui, il les entreprendra. Il travaillera avec patience & avec aſſiduïté dans un Grenier, ou dans tout autre endroit éloigné des yeux du Public. Mais il eſt incapable de ſolliciter & de tourmenter les autres pour lui do-ner de l’ouvrage. Il ne ſauroit ſe réſoudre à ſe faire païer d’un Fripon & d’un Fourbe, qui eſt d’un accès difficile & mauvais païeur.

Suppoſons que cet Indolent ſoit Homme de Lettres, il aura beaucoup de peine à gagner ſa vie. Rarement il pourra ſe défaire avantageuſement de ſes Ouvrages. Il aimeroit mieux les donner, à bas prix, à un Libraire peu connu qui veut s’en charger, que de s’expoſer aux impertinentes manières des Libraires hupés, qui prétendroient marchander ſes Ecrits.

Le hazard pourra bien lui procurer une Perſonne de qualité qui le prendra en aſſection, mais il ne le fera jamais de Patron par ſon adreſſe. Et quand il en auroit un, ſa condition n’en fera pas beaucoup améliorée ; puisqu’il ne tireroit de ce Protecteur, que ce que ſa libéralité & ſa générosité naturelle voudroit bien lui donner, ſans ſe le faire demander. Incapable de ſolliciter & d’importuner un Grand pour en obtenir des faveurs, il ne témoigne d’autre reconnoiſſance pour les bienfaits qu’on lui accorde, que celle qui lui eſt dictée par les mouvemens que ſon cœur approuve.

L’Homme intriguant & actif étudie au-contraire tous les moïens qui peuvent lui concilier l’affection des autres. On remarque chez lui de l’empreſſement à ſe faire des Patrons. Il ne néglige aucun des moïens que ſa pénétration peut lui fournir pour s’en procurer. Pendant qu’ils lui ſont utiles, il aſſecte d’avoir pour eux des mouvemens d’une gratitude, qui, à en juger par les apparences, ne doit finir qu’avec la vie. Mais ſon unique but dans cette reconnoiſſance intéreſſée, c’eſt d’obtenir de nouvelles graces. Sa complaiſance peut être très-grande, très-marquée, & ſa flatterie ingénieuſe, ſans que ſon cœur en ſoit touché : il n’a ni le tems, ni le pouvoir d’aimer ſes Bienfaiteurs. Un ancien Protecteur ſera ſacrifié au dernier qu’il ſe fera, s’il croit tirer meilleur parti de ce nouvel Ami. Il ne fait aucun cas de la fortune, de la grandeur, ou du crédit d’un Patron, qu’autant qu’il peut faire ſervir ces qualités à s’élever lui-même, ou à ſe maintenir dans le rang où il s’eſt placé.

De tout ce que je viens de dire, il eſt aiſé à celui qui connoit tant ſoit peu les aſſaires du Monde, de comprendre, prémièrement, que l’Homme actif & entreprenant doit, en ſuivant ſon caractère, rencontrer dans la vie infiniment plus d’empêchemens & d’obstacles que l’Indolent. Sans-doute qu’il ſera expoſé à une multitude de tentations, qui pourront le détourner du droit chemin de la Vertu ; tandis que l’Indolent trouvera à-peine, dans la conduite ſimple & unie qu’il aime, une occaſion tant ſoit peu épineuſe. Malgré toute ſon adreſſe & ſa prudence conſommée, le prémier fera obligé de commettre quelquefois des actions propres à le faire paſſer avec juſtice auprès de certaines Perſonnes pour un Fripon ; enſorte qu’il n’y a qu’un heureux hazard, aidé de toute ſon hypocriſie, qui puiſſe lui conſerver quelque réputation jusqu’à la fin d’une longue carrière.

Il remarquera, en ſecond lieu, que l’Indolent peut s’abandonner à ſon panchant, & être auſſi ſenſuel que les circonſtances où il ſe trouve le lui permettront, ſans presque ſcandaliſer perſonne. A peine ſes Voiſins s’appercevront-ils de l’amour criminel qu’il a pour l’aiſe & le repos. Le cas infini qu’il fait de la tranquilité d’esprit, lui donne tant d’éloignement pour tout ce qui pourroit le troubler, qu’il ne ſauroit étre dominé par aucune des paſſions tumultueuſes. S’il a quelque paſſion, elle ne peut l’émouvoir dans un degré conſidérable. De tout cela il eſt évident qu’un Homme de ce tempéramment peut très-bien, ſans beaucoup d’art ni de peines, peines, acquérir, malgré la corruption intérieure, pluſieurs aimables qualités qui auront toutes les apparences des Vertus Sociales, pendant qu’il ne lui arrivera rien d’extraordinaire. Quant au mépris du Monde, l’Indolent refuſera peut-être de faire ſa cour, & de ramper devant un fier Favori, qui le recevra avec hauteur ; mais il courra avec joie chez un riche Seigneur, où il eſt aſſuré d’être reçu avec politeſſe & avec amitié. Il prendra part ſans répugnance à tous les plaiſirs délicats de la vie qu’on lui offrira, ſans en excepter même les plus dispendieux. Voulez-vous le mettre à une plus forte épreuve ? comblez-le d’honneurs & de richeſſes. Le changement de fortune pourra fort bien le porter au Vice, qui qui étoit ci-devant endormi dans ſon cœur, en le rendant ou avare, ou prodigue. Mais quand même cela n’arriveroit point, il ne laiſſeroit pas de ſe conformer d’abord au Monde poli. Peut-être ſera-t-il bon Maître, Père indulgent, Voiſin ſerviable, Homme libéral envers les Perſonnes de mérite qu’il trouvera de ſon goût, Défenſeur de la Vertu, & vrai Patriote ; mais du reſte Il jouïra de tous les plaiſirs qu’il pourra ſe procurer. Il ne reprimera aucune paſſion qu’il peut aſſouvir, ſans perdre beaucoup de ſa tranquilité. Au milieu de l’abondance & du luxe il ſe fera ſouvent un plaiſir de badiner ſur la frugalité, ſur le mépris des richeſſes & de la grandeur, qu’il affectoit dans ſa pauvreté. On le verra avouer ingénûment la futilité des raiſons qu’il emploïoit pour mettre la médiocrité en eſtime, & rabaiſſer l’élevation.

HOR. Je ſuis très-perfuadé que l’opinion de ceux qui diſent que la Vertu exige le renoncement à ſoi-même eſt mieux fondée, & qu’elle donne beaucoup moins lieu à l’hypocriſie que le Syſtême oppoſé.

CLEO. Quiconque ſuit ſes inclinations naturelles, ne portera jamais à un ſi haut degré la bonté, la bénéficence, ou l’humanité parce qu’il ne condamne chez ſoi d’autres vices, que ceux qui ſont contraires à ſon tempéramment & à ſa nature. Au lieu que ceux qui agiſſent par un principe de Vertu, prennent toujours la Raiſon pour guide, & combattent, ſans exception, toutes les paſſions qui les empêchent de remplir leurs dévoirs. Ainfi un Homme indolent ne niéra jamais ce qu’il doit légitimement : mais ſi la ſomme eſt conſidérable, il ne ſe donnera pas la peine qu’il peut & qu’il doit prendre, entant que pauvre, pour acquiter cette dette, ou du-moins pour ſatisfaire ſon Créancier. Afin de l’obliger à cela, il faudra ſolliciter ſouvent ſon païement, ou même menacer de poursuivre en Juſtice ce Débiteur nonchalant. Ce ne fera pas un Chicaneur, qui puiſſe ſe plaîre à faire de la peine à ſes Connoiſſances ; mais il ne ſervira jamais ni ſes Amis, ni ſa Patrie aux dépens de ſon repos. On ne le verra point opprimer le Pauvre, ni commettre des actions infames, pour travailler à s’enrichir ; mais auſſi il ne ſe donnera jamais les mouvemens, & ne prendra point les peines qu’une autre perſonne, placée dans les mêmes circonstances auroit priſes pour ſoutenir une Famille nombreuſe, établir ſes Enfans, avancer ſes Parens, & ceux avec qui il a quelque liaiſon. Son foible naturel le rendra incapable de faire mille choſes pour le bien de la Société, qu’il auroit pu faire, & qu’il auroit fait, li, avec le même génie & les mêmes occaſions, il eût été doué d’un autre tempéramment.

HOR. Vos obſervations ſont fort curieuſes ; & autant que j’en puis juger par ce que j’en ai vu moi-même, elles ſont très-juſtes & très-naturelles. CLEO. Chacun ſait qu’il n’y a point de Vertu, qu’on contrefaſſe auſſi ſouvent que la Charité. Cependant le général des Hommes a ſi peu d’égard pour la Vérité, que quelque groſſière & viſible que ſoit la fourberie de ceux qui affectent cette qualité, on ne manque jamais de regarder de mauvais œil, même de haïr les Perſonnes ſenſées qui ôſent découvrir la manière dont ces prétendus Charitables nous trompent, ou qui ſeulement les ſoupçonnent d’hypocriſie.

Il peut arriver que la Fortune aveugle favoriſe tellement un petit Boutiquier, qu’il amaſſe de grands biens, en faiſant un négoce préjudiciable à ſa Patrie, & en opprimant le Pauvre dans toutes les occaſions. Ce Marchand, à force d’accumuler & de léſiner, peut un jour ſe voir maître de grandes richeſſes, & d’un revenu extraordinaire pour une perſonne de ſon métier. Suppoſons à-préfent que cet Homme, parvenu à la vieilleſſe, emploie la plus grande partie de ſes biens immenſes à bâtir, ou à renter, un Hôpital. Inſtruit, comme je le ſerois, du caractère & des mœurs de ce perſonnage, je n’aurois pas trop bonne opinion de ſa charité, quand même je le verrois ſe deſſaiſir de ſon argent durant ſa vie. Sa vertu me ſeroit encore plus ſuſpecte, ſi dans ſon teſtament il laiſſoit ſans récompenſe pluſieurs Perſonnes qui Tui auroient rendu des ſervices eſſentiels, & qu’il ne léguât rien à d’autres, dont il ſauroit en conſcience de mourir le débiteur. Perſuadé de la vérité de tout ce que je viens de rapporter, quel nom, je vous prie, donneriez-vous à cette donation, quelque conſidérable qu’elle fût ?

HOR. Lorſque quelqu’un fait une action qui eſt ſuſceptible de divers ſens, je crois qu’il eſt de notre devoir de l’interpréter de la manière la plus favorable.

CLEO. J’admets de tout mon cœur cette maxime. Mais quel rapport a-t-elle avec la queſtion préſente ? N’eſt-il pas évident que, même en mettant ſon Eſprit à la torture, on ne ſauroit en conſcience donner un tour favorable à cette action ? Je ne parlerai point de la choſe elle-même. Examinons ſeulement le principe d’où elle découle, le motif intérieur qui a déterminé ce Marchand à agir ainſi ; car c’eſt-là ce qui conſtitue proprement l’action dans un Agent libre. Donnez-lui alors tel nom qu’il vous plaîra, portez-en le jugement le plus charitable qu’il vous ſera poſſible ; que pourrez-vous en dire ?

HOR. Je ne prétens pas déterminer les différens motifs qui peuvent l’avoir fait agir. Mais je ſoutiens qu’il a trouvé un admirable moïen pour être extrêmement utile à ſa Patrie, & à toute la Poſtérité. Cette noble Fondation ſervira pour toujours à ſoulager, & à conſoler une multitude de Miſérables. La libéralité qu’il a faite, n’est pas seulement conſiderable, elle est encore bien imaginée, & même très néceſſaire. Dans les Siècles à venir des milliers de Pauvres béniront ſa mémoire pour le ſecours qu’ils en recevront, dans le tems qu’ils ſe verront malheureuſement abandonnés de tout le monde.

CLEO. Tout ce que vous dites-là, eſt très-vrai ; vous pourriez même en dire davantage, ſans que je m’aviſaſſe de vous rien conteſter, pourvu cependant que vos louanges ſe terminent à la Fondation elle-même, & aux avantages conſidérables que le Public peut en retirer. Mais quiconque aſſureroit que l’action de ce Marchand part d’un bon principe, qu’elle vient de l’amour qu’il a pour le Bien Public, d’un ſentiment de généroſité, d’humanité, & de bienveillance pour ſon eſpèce, de quelque qualité ou de quelque vertu en un mot dont le Donateur est manifeſtement privé, avanceroit, à mon avis, la plus grande des abſurdités dont une Créature intelligente puiſſe être capable. Je ſoutiens même que pour dire une pareille choſe, il faut renoncer de propos délibéré au bon-ſens, ou joindre à une ignorance extrême une folie peu commune.

HOR. Je fuis perſuadé qu’on enviſage comme vertueuſes pluſieurs actions, qui dans le fond ne le ſont point ; & que les mêmes paſſions influent differemment ſur les Hommes, ſuivant leur tempéramment & leur tour d'eſprit. Les Paſſions, j'en conviens, ſont nées avec nous, & appartiennent à notre nature. J'avouérai même qu'elles ſont renfermées dans notre cœur, ou du-moins qu'il y en a les principes, avant même que nous les appercevions. Mais puisqu'elles ſont toutes également dans chaque Individu, d'où vient que la Vanité eſt plus forte dans les uns que dans les autres? Car de ce que vous venez de dire, il ſuit clairement que les Paſſions aſſectent une Perſonne plus que l'autre, & qu'il ſe trouve des gens qui ont ont actuellement plus de vanité que d'autres. Vous ne réſoudriez pas la difficulté, en attribuant cette diſſérence à l'éducation artificielle, qui apprend à cacher cette paſſion avec dextérité; puisque vous avez ſuppofé la même différence parmi ceux qui, mal élevés, montrent leur vanité publiquement.

CLEO. On peut dire avec raiſon que tous les Hommes poſſèdent actuellement, ou virtuellement en eux-mêmes, ce qui appartient à notre Nature. ainſi les qualités qui ne ſont pas nées avec nous, ne ſauroient, ni en elles-mêmes, ni en leur cauſe, être appellées naturelles. Mais comme les Hommes diſſerent entr'eux, & par rapport au viſage, & par rapport à la taille, il en eſt-de-même à l'égard des autres choſes qui ne tombent pas ſous les ſens. Ces diſſérences viennent également de la diverſe ſtructure & configuration intérieure des parties, ſoit fluïdes, ſoit ſolides. Il y a des Vices de tempéramment. Les uns ſont particuliers aux Mélancoliques, & aux Phlegmatiques. D’autres ſe trouvent dans les Sanguins, & dans les Bilieux. Quelques Perſonnes ſont naturellement plus hardies, tandis que d’autres ſont plus timides qu’on ne l’eſt ordinairement. Je crois qu’à parler en général, il en eſt de l’Homme, comme de ce que mon Ami a obſervé ſur les autres Créatures. Il a remarqué que ce ſont les meilleures en leur eſpèce, c’est-à-dire celles qui étant intérieurement les mieux formées ont les qualités naturelles les plus excellentes, qui ont auſſi le plus de panchant à la Vanité. Cependant je ſuis convaincu que la diſſérence qu’il y a entre les Hommes dans les degrés de leur vanité, dépend plus des circonstances où ils ſe rencontrent, & de l’éducation qu’ils ont reçue, que de la diverſité qu’il peut y avoir dans leur configuration originelle. Les Hommes donnent de nouvelles forces à leurs paſſions, lorsque, bien loin de les reprimer, ils leur obéïſſent : au lieu que les Perſonnes qui tiennent en bride leurs appétits, & qui ont été obligées de ſe borner aux choſes néceſſaires de la vie, ſont pour l’ordinaire les moins ſuſceptibles de vanité. D’où il ſuit clairement, que ceux auxquels on n’a pas ſousfert cette paſſion ou qui n’ont pas en occaſion de s’y livrer, en ont une moindre doſe. Mais quelle que ſoit la vanité dont le cœur de l’Homme puiſſe être rempli, plus il a de pénétration, de bon-ſens & d’expérience, plus il s’appercevra aisément de l’averſion que tout le monde a pour ceux qui laiſſent paroître leur vanité. Aufſi les Perſonnes qui ont de belles manières, excellent-elles à cacher cette paſſion. Les Gens d’une médiocre naiſſance, qui n’ont que peu d’éducation, & qui aïant été tenus dans une grande ſujettion, n’ont pas eu beaucoup d’occaſions de manifeſter leur vanité, ajoutent à cette paſſion naturelle une ſorte de vengeance, qui la rend ſouvent très-dangereuſe lorſqu’ils parviennent, ſurtout s’ils acquièrent de l’autorité dans des lieux où éloignés de Supérieurs & d’Egaux, ils n’ont perſonne qui les oblige à celer cette odieuſe paſſion.

HOR. Croïez-vous que la Narure ait donné plus de vanité aux Femmes qu’aux Hommes ?

CLEO. Je n’en crois rien ; mais elles en ont beaucoup plus reçu par l’éducation qu’on leur a donnée.

HOR. Je n’en vois pas la raiſon : car parmi les Perſonnes de diſtinction, on fait tout autant briller les Fils, ſurtout l’aîné, que les Filles ; & dès le berceau on leur donne d’auſſi belles choſes aux uns qu’aux autres. D’où il ſuit que les Garçons & les Filles doivent être également vains. CLEO. Mais dans les Maiſons où l’on donne une égale éducation aux Garçons & aux Filles, celles-ci reçoivent toujours infiniment plus d’encens que ceux-là. D’ailleurs on commence à flatter les Dames de beaucoup meilleure heure que nous.

HOR. Mais pourquoi encourageroit-on plus la vanité dans les Femmes que dans les Hommes ?

CLEO. Par la même raiſon qu’on l’encourage davantage dans les Soldats que dans les autres Perſonnes. C’eſt pour augmenter la crainte qu’elles ont de la Honte : crainte qui les rend attentives à conſerver chèrement leur honneur.

HOR. Mais eſt-il néceſſaire, pour retenir les deux Sexes dans leurs devoirs reſpectifs, que les Dames aïent plus de vanité que les Cavaliers ?

CLEO. Oui, parce que le Beau Sexe court plus de risque de s’écarter de ſon devoir. Une Fille porte dans ſon ſein une paſſion, qui peut l’aſſecter dès l’âge de douze ou de treize ans, peut-être même plutôt. De plus, elle doit réſiſter à toutes les tentations que les Hommes lui ſuſciteront pour ravir ſon honneur, elle a toute l’artillerie de notre Sexe à craindre. Un Séducteur, dont l’adreſſe extraordinaire eſt accompagnée de charmes irréſiſtibles, peut lui faire la cour, pour obtenir d’elle une choſe, que la Nature la preſſe & la follicite d’accorder. Ce ruſé Perſonnage fait encore augmenter la force de toutes ces redoutables attaques, en y joignant des promeſſes très-fortes, & des préſens conſidérables. Tout ceci peut ſe paſſer dans l’obfcurité, & dans un tête-à-tête où il n’y a perſonne qui puiſſe l’empêcher de ſuccomber à ces tentations. Les Hommes au contraire n’ont preſque pas occaſion de faire uſage de leur courage, avant qu’ils aïent ſeize à dix-sept ans. Les cas mêmes où ils peuvent donner des preuves de leur valeur à cet âge, ſont très-rares. Avant que d’être mis à cette épreuve, ils ont déjà fréquenté les Gens d’honneur, qui les ont merveilleusement confirmé dans leur vanité. Leur ſurvient-il une querelle, il ſont obligés de conſulter leurs Amis. Ce ſont tout autant de témoins de leur conduite, qui les retiennent dans leurs devoirs, & qui les contraignent en quelque manière à ſuivre ponctuellement les loix de l’Honneur. Toutes ces diſſérentes choſes contribuent à augmenter la crainte qu’ils doivent avoir pour la Honte ; & ſi une fois ils en ſont venus au point de rendre cette crainte ſupérieure à celle de la Mort, ils ont atteint le degré de perfection auquel ils aſpiroient. Dès-lors ils ne ſauroient goûter aucun plaiſir, s’ils venoient à violer les règles de l’Honneur ; & aucun ruſé Séducteur ne pourroit leur oſſrir d’équivalent qui les engageât à être des lâches. Cette Vanité, qui eſt la caufe de l’Honneur dans les Hommes, regarde uniquement leur courage ; enſorte que s’ils peuvent venir à bout de paſſer pour braves, & pour des gens qui ſuivent les loix de l’Honneur reçues par les Perfonnes courageuſes, ils peuvent alors ſatisfaire tous leurs appétits, & ſe glorifier même de leur incontinence, ſans crainte de reproches.

Il en eſt de même de la Vanité qui produit l’Honneur dans les Femmes. Cette paſſion n’a d’autre objet que leur chaſteté. Il ſuffit qu’elles conſervent ce précieux joïau en entier, pour ſe mettre à couvert de la Honte. On excuſe dans le Beau Sexe la molleſſe & la délicateſſe ; & quelque ridicule que ſoit la crainte que les Femmes ont pour le danger, elles peuvent l’avouer, & même en faire gloire. Mais ſi ces mêmes Femmes, qui ſont d’une conftitution ſi délicate, & qu’on élève ordinairement avec tant de molleſſe, ont le malheur de ſuccomber en ſecret, à quels dangers ne s’expofent-elles pas ; quelles douleurs ne ſouffrent-elles pas ; quels crimes même ne commettent-elles pas, pour cacher aux yeux du Public cette foibleſſe, pour laquelle on leur a appris à avoir tant de honte ?

HOR. Eſſectivement nous entendons rarement dire que les Femmes qui ont perdu toute honte, telles que ſont les Proſtituées, faſſent mourir leurs enfans. Ce n’eſt pas la Religion qui les retient, puis-qu’elles ſont les Créatures les plus ſcélérates qu’il y ait au Monde. Ce fait a été remarqué dans la FABLE DES ABEILLES, & le méritoit bien aſſurément.

CLEO. Cet exemple prouve évidemment que la même paſſion peut produire dans la même Perſonne, quelquefois beaucoup de bien, & d’autres fois beaucoup de mal, ſuivant que l’amour-propre & les circonftances où elle ſe rencontre l’exigeront. Par-là on voit auſſi que la crainte de la Honte peut faire que des Hommes paroiſſent quelquefois très-vertueux, tandis qu’elle les oblige en d’autres cas à commettre les crimes les plus énormes. Quiconque voudra bien examiner le caractère des Perſonnes entièrement dévouées au ſervice de l’Honneur, & conſidérer les obligations qu’il impoſe à l’un & à l’autre Sexe, n’aura pas de peine à s’appercevoir que cette Idole n’eſt fondée ſur aucun principe d’une Vertu réelle, ou d’une véritable Religion. Prémièrement, les Adorateurs de l’Honneur ſont des Perfonnes adonnées à la Volupté, eſclaves de la Mode & de la Coutume. Ils aiment la Pompe & le Luxe, ils jouïſſent du Monde autant qu’il leur eſt poſſible. En ſecond lieu, le Monde même, je prends ce terme dans le ſens qu’on y attache communément, eſt ſi changeant, & il y a une ſi prodigieuſe diſſérence dans la ſignification qu’on lui donne, ſuivant qu’on l’applique ou à un Homme, ou à une Femme, qu’il pourra arriver que ni l’un ni l’autre n’agiſſe contre ſon honneur, quand même tous les deux commettroient des fautes, & qu’ils ſe vanteroient publiquement d’actions, dont tout autre auroit une extrême honte.

HOR. Je fuis faché de ne pouvoir vous accuſer d’injustice dans l’obfervation que vous venez de faire. Mais il eſt fort étrange que les moïens les plus propres qu’on a emploïés pour engager les Hommes à cacher ſoigneusement leur vanité, ſervent en même tems à encourager cette paſſion, & que dans la Belle Education on travaille à l’augmenter par l’Art.

CLEO. Rien n’eſt cependant plus vrai. Si les Hommes n’avoient pas appris à ſe ſervir de la paſſion contr’elle-même, & qu’on ne fût pas convenu d’en changer les ſymptômes propres & naturels, pour leur en ſubftituer d’artificiels & d’étrangers, il n’y auroit aucune force humaine qui pût les obliger à ſe ſoumettre à cette gêne, que les Perſonnes d’honneur de l’un & de l’autre Sexe doivent ſouffrir pour ſatisfaire leur vanité, ſans qu’il en paroiſſe rien aux yeux pénétrans des autres.

HOR. Lorsque vous parlez de ſe ſervir de la paſſion contr’elle-même, je ſai que vous entendez la vanité ſecrète que l’on met à en cacher les ſignes extérieurs. Mais je ne comprens pas bien ce que vous voulez dire par en changer les ſymptomes.

CLEO. Quand un Homme rempli d’orgueil laiſſe un libre cours à cette paſſion, les marques qu’il en donne dans tout ſon extérieur, par ſa contenance, par ſon air & par ſa conduite, ſont auſſi fenfibles que celles qu’on remarque dans un Cheval qui ſe cabre, ou dans un Coq-d’Inde qui fait la roue. Tout le monde abhorre ces indices extérieurs de la Vanité ; parce que chacun ſent qu’il a dans le cœur le même principe qui les produit dans les autres. C’eſt par la même raiſon que l’Homme, doué du don de la parole, ne ſauroit, ſans choquer ceux qui l’écoutent, ſe ſervir d’expreſſions qui ſont évidemment ſuggérées par cette paſſion. Auffi, lors même que la Politeſſe étoit encore dans ſon enfance, on s’eſt unanimement accordé à condamner très-rigoureuſement ces ſymptômes dans toutes les Sociétés ; & on a appris aux Hommes à leur en ſubſtituer d’autres auſſi ſenſibles que les prémiers, mais moins choquans, & plus utiles à ceux qui converſent avec nous.

HOR. Quels ſont ces indices ?

CLEO. Des Habits riches, & tous les autres Ornemens que les Hommes ont inventé pour ſe parer ; la Propreté que l’on remarque ſur leurs perſonnes, la Soumiſſion qu’ils exigent de leurs Domeſtiques, les Equipages ſomptueux, les Ameublemens, les Bâtimens, les Titres d’honneur, & toutes les autres choſes qu’ils peuvent acquérir pour ſe faire eſtimer des autres, ſans laiſſer paroître aucun des ſymptômes défendus. En aſſouviſſant leur vanité de cette manière, il leur eſt permis d’avoir des vapeurs, & d’être fantasques. Quand même les autres ſeroient perſuadés qu’ils ſe portent très-bien, ils ne laiſſeroient pas pour cela de les regarder comme des gens de bon-ſens.

HOR. Mais que gagne-t-on au change, ſi la Vanité ſe fait également appercevoir, & que ces derniers ſymptômes ſoient auſſi ſenſibles que les prémiers ?

CLEO. L’avantage qu’on en retire, eſt très-grand. Lorsque quelqu’un témoigne d’une manière trop marquée ſa vanité par des regards & par des geſtes, tous les Hommes, ſauvages ou civiliſés, s’en apperçoivent. Si l’on découvre cette paſſion par ſes expreſſions, elle eſt également remarquée par tous ceux qui entendent la langue dont on ſe ſert pour s’exprimer. Ces marques & ces fignes ſont connus, & regardés par tout du même cœil. Perſonne ne les déploie, qu’afin qu’on les voie & qu’on les entende. Ajoutez à cela que presque toujours ceux qui manifeſtent ces ſymptômes, veulent par-là oſſenſer les autres. Il ne faut donc pas être étonné, ſi chacun en eſt choIl n’en eſt pas de même des autres indices. On peut nier qu’ils partent d’un principe de Vanité. On peut alléguer bien des raiſons pour montrer qu’ils viennent d’une autre cauſe. Je ſai qu’elles ſont illuſoires ; mais la Politeſſe nous apprend à ne les jamais réfuter, & à faire femblant de les croire réelles & fondées. Dans les prétextes mêmes dont ces Perfonnes veulent bien ſe ſervir en faveur de leurs manières, ils témoignent une certaine condescendance qui nous ſatisfait, & qui nous fait plaiſir. Mais ceux qui ſont abſolument deſtitués des occaſions & des moïens de déploïer leur vanité par ces ſymptômes reçus, ne doivent en laiſſer paroître le moindre ſigne, pas même par mégarde ; parce qu’elle eſt infiniment dangereuſe chez eux. En effet, parmi ces Perſonnes elle dégénère aiſément en envie & en malice. A la moindre occaſion la vanité ſort des bornes requiſes, & ſe fait trop remarquer. Souvent elle produit la cruauté ; & jamais la Populace & les Gens de néant ne commettent de crimes, où il n’entre beaucoup de cette paſſion. Enfin, plus les perſonnes ont occaſion de manifeſter & de ſatisfaire leur vanité par les moïens autorisés, ou ſuivant l’uſage reçu, plus auſſi il leur est aisé de ſe mettre à couvert des reproches qu’on pourroit leur faire ſur cette paſſion, & de paroître même aux yeux des autres tout-à-fait exempts de cette foibleſſe.

HOR. Je vois fort bien que la Vertu, pour être ſincère, doit engager l’Homme à dompter la Nature corrompue, & que même la Religion Chrétienne exige un renoncement à ſoi-même plus parfait que tout ce que vous pouvez dire. Pour ſe rendre agréable à l’Etre Suprême qui fait tout, il eſt évident que rien n’eſt plus néceſſaire que la ſincérité & la pureté du cœur. Mais faiſons abſtraction des choſes facrées, & de l’état à venir. Dans ce cas-là ne croïez-vous pas que cette complaiſance que nous avons pour nos ſemblables, & ce tour favorable que nous donnons à leurs actions, ſoient très-utiles au Genre Humain ? N’êtes-vous pas perſuadé que les Belles Manières & la Politeſſe contribuent plus que toute autre choſe à rendre les Hommes heureux, à leur faire paſſer la vie agréablement ?

CLEO. Si l’on fait abſtraction de tout ce qui devroit faire notre principale occupation, & de tout ce qui devroit le plus nous intéreſſer ; ſi l’on n’eſtime point cette félicité, & cette paix de l’ame qui procède uniquement d’une bonne conſcience ; il est certain que dans une grande Nation, & parmi un Peuple opulent, dont les prémiers ſouhaits paroiſſent être l’aiſe & le luxe, les Gens de diſtinction ne pourroient pas, ſans la Politeſſe & les Belles Manières, jouïr autant des plaiſirs & des agrémens de ce Monde, qu’ils en jouïſſent actuellement. Il n’est pas moins évident que perſonne n’a plus beſoin de cet Arts que les Voluptueux capables de diſcernement, qui joignant la prudence mondaine à la ſenſualité, s’attachent principalement à rafiner ſur les plaiſirs.

HOR. Lorsque j’eus l’honneur de m’entretenir avec vous chez moi, vous me dites qu’on ne ſavoit, ni dans quel tems, ni dans quel païs, ni ſous quel Roi, ni ſous quel Empereur les loix de l’Honneur avoient été établies. Voudriez-vous donc avoir la bonté de me dire quand, ou comment les Belles Manières & la Politeſſe ſe ſont introduites dans le Monde ? Quel Moraliſte, ou quel Politique a appris aux Hommes à tirer vanité de ſavoir cacher cette même paſſion ?

CLEO. L’induſtrie infatigable de l’Homme pour ſuppléer à ſes beſoins, & ſes conſtans eſſorts pour améliorer ſa condition ſur la Terre, ont produit & amené à la perfection pluſieurs Arts & Siences très-utiles. Il eſt impoſſible de rapporter leurs commencemens à une époque ſixe, & de leur aſſigner d’autres cauſes que la ſagacité du Genre Humain en général, & les travaux conſécutifs de pluſieurs ſiècles. Toujours les Hommes ſe ſont occupés à chercher & à inventer des moïens pour ſatisfaire leurs diſſérens appétits, & à tirer de leurs infirmités le meilleur parti poſſible. D’où avons-nous eu les prémiers rudimens de l’Architecture ? Comment la Sculpture & la Peinture ſont-elles parvenues au point où on les a porté depuis pluſieurs centaines d’années ? Enfin, qui a appris aux diverſes Nations les Langues que parlent les différens Peuples du Monde ? Lorsque je me propoſe de rechercher l’origine de quelque Maxime, ou de quelque Invention Politique, faite pour l’utilité de la Société en général, je ne me caſſe point la tête pour découvrir & le tems & le lieu où l’on en a d’abord parlé. Je ne m’embarraſſe point non plus de ce que les autres en ont écrit, ou dit ; mais je vai directement à la ſource & je la cherche dans la Nature même, dans la fragilité ou dans le défaut de l’Homme. C’eſt-là que je trouve les infirmités aux-quelles on s’eſt proposé de rémédier, ou de ſubvenir par cette Invention. S’il arrive que ce que je cherche ſoit couvert d’un épais nuage, j’emploie alors les conjectures pour parvenir à mon but.

HOR. Prouvez-vous, ou prétendez-vous établir quelque choſe par le moïen de ces conjectures ?

CLEO. Non aſſurément. Je ne donne pour inconteſtables que les idées que je fonde ſur des obfervations claires, que tout le monde peut faire à l’égard de l’Homme, & des Phénomènes qui paroiſſent ici-bas. HOR. Ce n’est pas d’aujourd’hui que vous méditez ſur ce ſujet. Voudriez-vous me communiquer quelques-unes de vos conjectures ?

CLEO. Je vous en ferai part avec bien du plaiſir.

HOR. Seulement je vous prie de me permettre de vous interrompre de tems en tems, lorsque les choſes que vous avancerez, ne me paroîtront pas claires. Ce que j’en ferai, ne fera que pour recevoir de votre part quelques éclairciſſemens.

CLEO. Je le veux bien, vous m’obligerez même en agiſſant ainſi. On ne ſauroit disconvenir que l’Amour de ſoi-même n’ait été donné à tous les Animaux, du-moins aux plus parfaits, afin de ſervir à leur propre conſervation. Mais comme il n’eſt aucune Créature qui puiſſe aimer ce qui lui déplaît, il est néceſſaire outre cela que chacune s’eſtime réellement ſoi-même, ou ſon propre individu, plus que tout autre. Je crois même que ſi cette Eſtime de ſoi-même ne ſubſiſtoit, pas toujours, l’amour que toutes les Créatures ont pour elles-mêmes, ne variéroit pas autant que nous le remarquons. Pardonnez-moi cette nouvelle opinion.

HOR. Quelle raiſon avez vous de ſuppoſer que cette eſtime de préférence que les Créatures ont pour elles-mêmes, ſoit diſtincte de l’Amour de ſoi-même ; puisque l’un renferme viſiblement l’autre ? CLEO. Je tâcherai de m’expliquer plus clairement. C’eſt, ſuivant moi, pour engager plus efficacement les Créatures à travailler à leur propre conſervation, que la Nature leur a donné un inſtinct, qui porte chaque Individu à s’eſtimer au-delà de ce qu’il vaut réellement. Ce cas que nous faiſons de nous-mêmes, c’est-à-dire que l’Homme fait de lui-même, paroît étre accompagné d’une certaine défiance, produite par le ſentiment intérieur, ou du-moins par l’appréhenſion où il eſt, qu’il ne ſe mette peut-être à un trop haut prix. Défiance qui nous fait rechercher avec beaucoup d’empreſſement l’approbation, l’eſtime & le ſuffrage des autres ; parce que cette approbation nous confirme, & nous fortifie dans la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes.

On peut alléguer pluſieurs raiſons pour expliquer ce qui fait que dans tous les Animaux qui ont le même degré de perfection, on ne remarque pas également cette Eſtime de ſoi-méme, permettez-moi de lui donner ce nom. Quelques-uns ſont privés des ornemens requis dont j’ai parlé tout-à-l’heure, & par conſéquent ils n’ont pas les moïens néceſſaires pour faire paroître cette eſtime de préférence qu’ils ont pour leur cher individu. D’autres ſont trop ftupides, & trop indiſſérens. On doit pareillement conſidérer que les Créatures qui, menant une vie uniforme ſe rencontrent toujours dans les mêmes circonstances, manquent d’occaſions, & ne ſont point expoſées à la tentation de montrer l’eſtime particulière qu’elles font d’elles-mêmes. Les diſſérens caractères dont les Créatures ſont douées, varient auſſi les ſignes extérieurs dont elles ſe ſervent pour manifeſter cette bonne opinion. C’est ainſi que plus elles ont de feu & de vivacité, plus les marques qu’elles donnent de cette Eſtime d’elles-mêmes ſont ſenſibles. On peut enfin remarquer qu’entre les Animaux dont la nature eſt ſemblable, plus ils ont d’eſprit, & de perfections qui appartiennent à leur eſpèce, plus auſſi ils ſont portés à dévoiler les idées avantageuſes qu’ils ont d’eux-mêmes. Cette obſervation ſe voit ſenſiblement dans la plupart des Oiſeaux, ſurtout dans ceux qui peu peuvent étaler une ſuperbe parure. On découvre çela d’une manière encore plus ſensible dans le Cheval, que dans aucune autre Créature deſtituée de raiſon. Et entre les Chevaux, ceux qui ſont les plus ſains, les plus légers à la courſe, les plus forts & les plus vigoureux, donnent auſſi des témoignages plus marqués de l’eſtime qu’ils font d’eux-mêmes. Témoignages qui deviendront encore plus ſenſibles, ſi ces ſuperbes Bêtes ſont richement enharnachées, ſi on a ſoin de les tenir propres, de les caparaçonner, & qu’elles ſoient en préſence du Palfrenier qui les pance ſoigneusement, & qui les conſidère comme les précieux joïaux. Il n’eſt pas hors de vraiſemblance que cette grande eſtime que les Créatures ont pour leur propre individu, ne ſoit le principe ſur lequel eſt fondé l’amour qu’elles ont pour leur eſpèce. Les Vaches & les Brebis, trop lâches & trop faibles pour laiſſer paroître aucun indice de cette eſtime, vont cependant en troupe pour paître, chacune avec ſon ſemblable ; parce qu’il n’y a point d’autres Animaux qui leur reſſemblent davantage. Ces Bêtes paroiſſent ainſi connoître que leur intérêt n’eſt point différent, & qu’elles ont les mêmes ennemis à craindre. On a ſouvent vu les Vaches ſe réunir pour ſe défendre contre les Loups. Chacun aime ſon ſemblable ; & j’oſe dire que la Fréſaie préfère ſa muſique à celle du Roſſignol.

HOR. Il paroît que vous êtes en quelque manière du ſentiment de MONTAIGNE, qui rapporte après XENOPHANES ; Que ſi les Animaux ſe forgent des Dieux, comme il est vraisemblable, ils les forgent certainement de même qu’eux. Mais ce que vous appellez Eſtime de ſoi-même, eſt évidemment la Vanité.

CLEO. Je le crois comme vous, ou du-moins je ſuis perſuadé que cette paſſion eſt la cauſe de l’Eſtime de ſoi-même. Outre cela, je ſuis dans l’idée que pluſieurs Créatures donnent des ſignes de cette approbation, ſans que nous nous en appercevions, parce que nous n’avons pas aſſez de pénétration pour les démêler. Quand un Chat ſe nettoie la face, & qu’un Chien ſe lèche jusqu’à ce qu’il ſoit propre, ces Animaux s’ajuſtent de leur mieux, & chacun à ſa manière. Un Sauvage dans l’état de Nature, qui, ſe nourriſſant de noix & de glands, ne connoit aucun ornement extérieur, ſeroit beaucoup moins tenté, & auroit infiniment moins d’occafions de manifeſter cette eſtime de ſoi-même, que s’il étoit civiliſé. Cependant, ſi cent Hommes de cette eſpèce, tous également libres, ſe rencontroient enſemble, je fuis perſuadé qu’encore qu’ils euſſent de quoi appaiſer leur faim, ils donneroient en moins de demi-heure des traits de cette eſtime dont je parle, par l’envie de primer que chacun d’eux feroit paroître. Les prémiers qui en laiſſeroient échapper des marques, feroient ceux qui auroient le plus de forces de corps ou d’esprit, ou de tous les deux en même tems. Si, comme je l’ai ſuppofé, ils n’étoient point civiliſés, cela occaſionneroit infailliblement parmi eux des disputes, & ils en viendroient aux mains avant que de pouvoir convenir de quoi que ce ſoit, à-moins qu’un d’entr’eux ne ſe trouvât exceller viſiblement par-deſſus tous les autres. Remarquez, s’il vous plaît, que, ſuivant ma ſuppoſition, ce ſont tous des Hommes, & qu’ils ont de quoi appaiser leur faim ; parce que s’il avoient eu parmi eux des Femmes, ou qu’ils euſſent manqué de nourriture, ils auroient pu ſe quereller pour d’autres ſujets que celui dont j’ai fait mention.

HOR. Voilà ce qui s’appelle penſer abſtraitement. Mais croïez-vous que deux ou trois-cens Sauvages, tant Hommes que Femmes qui tous auroient environ vingt ans, ſans jamais avoir été ſoumis à aucune autorité, puſſent former une Société, & compoſer un Corps, ſi, ſans s’être jamais connus auparavant, ils venoient à ſe rencontrer par hazard ?

CLEO. Je ne crois pas qu’ils fuſſent plus capables de compoſer une Société, que des Chevaux. Les Sociétés ne ſe ſont point formées de cette manière. Il ſe peut que pluſieurs Familles de Sauvages s’uniſſent, & que pour leur bien commun les Chefs conviennent de quelque forme de Gouvernement. Mais il n’eſt pas moins certain, que quand même la ſubordination ſeroit aſſez bien établie entr’eux, & que chaque Homme auroit autant de Femmes qu’il en ſouhaitteroit, on ne laiſſeroit cependant pas, dans cet Etat que je ſuppoſe non civiliſé, de priſer davantage la Force & la Valeur que l’Eſprit. Je veux dire que les Hommes du-moins feroient plus de cas des deux prémières qualités que de la dernière ; car pour les Femmes, elles s’eſtimoroient toujours à cauſe des choſes que les Hommes admireroient le plus en elles. D’où il arriveroit que la Beauté ſeroit le fondement de l’eſtime que ces Femmes auroient pour elles-mêmes ; & par conféquent cet avantage ne manqueroit pas d’être la pomme de diſcorde, qui exciteroit parmi elles de l’envie & de la jalouſie. ainſi les Laides & les Difformes, toutes celles en un mot qui ſeroient les moins favorisées de la Nature, ſeroient les prémières qui auroient recours à l’art & aux ornemens étrangers. Les autres appercevant que par ces ſoins elles ſe rendroient plus agréables aux Hommes toutes ſuivroient bientôt cet exemple ; & dans peu de tems elles tâcheroient de ſe ſurpaſſer les unes les autres, autant que les circonstances où elles ſe rencontreroient, le leur permettroit. Il ſe pourroit même faire qu’une Femme dont le viſage ſeroit orné d’un nez, portât envie à ſa Voiſine, qui en auroit un beaucoup plus vilain, ſeulement parce qu’il y pendroit un anneau.

HOR. Il me ſemble que vous parlez avec bien du plaiſir de la conduite des Sauvages. Quel rapport a-t-elle, je vous prie, avec la Politeſſe ?

CLEO. On doit chercher les principes de cet art dans l’Amour-propre, & l’Estime de ſoi-même, dont j’ai fait mention. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à conſidérer qu’une Créature, douée d’entendement, de la faculté de parler, & de celle de rire, doit faire pour ſa propre conſervation, ſi elle eſt conduite par ces deux guides. D’abord l’Amour-propre doit l’engager à faire tout ſon poſſible, pour ſe procurer les choſes dont elle aura beſoin pour ſa ſubſiſtance, pour ſe défendre contre les injures de l’Air, & pour ſe mettre en ſureté elle & ſa progéniture. L’eſtime qu’elle aura d’elle-méme lui fera rechercher toutes les occaſions où elle pourra faire voir par ſes geſtes, par ſes regards, & par ſes diſcours, combien le cas qu’elle fait d’elle-même eſt ſupérieur à l’eſtime qu’elle a pour les autres. Un Sauvage ſouhaittera que tous ceux qui l’approchent, conviennent avec lui de la ſupériorité de ſon mérite ; & même il ſe mettra en colère, autant que ſa timidité le lui permettra, contre toutes les perſonnes qui n’en tomberont pas d’accord. Il eſtimeroit & aimeroit infiniment tous ceux qu’il croiroit avoir une haute opinion de ſa perſonne, ſurtout ceux qui, ou par leurs paroles, ou par leurs geſtes, le lui témoigneroient en ſa préſence. Lorsqu’il s’appercevroit viſiblement de l’infériorité des autres par rapport à lui, il riroit & badineroit ſur leurs infirmités, autant que ſa compaſſion naturelle pourroit le lui permettre ; il inſulteroit même à leur miſère, s’il les voïoit d’humeur à le ſouffrir.

HOR. Cette Estime de ſoi-même a été donnée. dites vous aux Créatures pour les porter à travailler à leur propre conſervation. Cependant je croirois plutôt qu’elle leur eſt nuiſible ; puisque, comme vous le dites, elle leur donne de la haine les uns pour les autres. Quel avantage, je vous prie, les Hommes peuvent-ils en retirer, ſoit dans un Etat ſauvage, ſoit dans un Etat civiliſé ? Pourriez-vous rapporter quelques cas où elle ait fait du bien ?

CLEO. Je ſuis ſurpris de vous entendre former une pareille queſtion. N’ai-je pas démontré que l’on pouvoit feindre pluſieurs vertus dans la vue d’être applaudi ? N’ai-je pas fait voir que la ſeule Vanité ſuffifoit pour engager une Perſonne de ſens, qui n’étoit pas mal partagée du côté de la Fortune, à acquérir de bonnes qualités ? J’eſpère que tout cela n’eſt pas encore eſſacé de votre mémoire.

HOR. Je vous demande pardon ; mais ce que vous avez dit, regarde uniquement l’Homme conſidéré comme Membre de la Société ; & vous l’avez ſuppoſé parfaitement bien élevé. Mais quelle útilité peut-il retirer de l’Eſtime de ſoi-même, ſi on le conſidère comme une Créature qui vit ſeule & iſolée ? Je vois clairement que l’Amour-propre doit le porter à travailler à ſe procurer la nourriture, & à ſe mettre en ſureté. D’où il ſuit qu’il aimera paſſionnément tout ce qu’il croira tendre à ſa propre conſervation. Mais à quoi lui ſert dans ce cas-là l’Eſtime de ſoi-même ?

CLEO. Si je vous diſois que le plaiſir & la ſatisfaction que l’Homme goûte intérieurement à aſſouvir cette paſſion, eſt un cordial qui ſert à aſſermir ſa ſanté, vous vous moqueriez de moi, parce que vous croiriez que j’exaggère.

HOR. Peut-être que je n’aurois point cette idée ; mais je vous répondrois, en vous mettant devant les yeux les tourmens ſans nombre, & les chagrins aſſreux que les Hommes ſouffrent à cause de cette paſſion, lorsqu’il leur ſurvient quelque disgrace, quelque refus, ou qu’il leur arrive quelque infortune. L’estime qu’ils ont d’eux-mêmes augmente ſi fort leur ſenſibilité, qu’il y a des millions de perſonnes couchées dans le tombeau, qui auroient vécu plus longtems, s’ils avoient eu moins de vanité.

CLEO. Je ne disconviens point de ce que vous dites. Mais vous ne prouvez pas que cette paſſion n’ait pas été donnée aux Créatures, pour les porter à travailler à leur propre conſervation. Tout ce qu’on peut conclure de votre réflexion, c’eſt que le bonheur des Mortels ici-bas eſt ſujet au changement, & que leur condition est très-miſérable. Il n’eſt rien entre les choſes créées, qui produiſe toujours & conſtamment du bien. La Pluïe & la Lumière du Soleil, qui ſont la cauſe de tous les paiſirs terreſtres, ont produit des maux ſans nombre. Tous les Animaux de proie, ainſi que des milliers d’autres, cherchent leur nourriture au risque de leur vie. La plus grande partie de ces Créatures périſſent, en tâchant de ſe procurer leur ſubſiſtance. L’Abondance n’eſt pas moins fatale aux uns, que l’Indigence l’eſt aux autres. Voïons ce qui ſe paſſe parmi notre Eſpèce.

Chez toutes les Nations opulentes n’y a-t-il pas eu un grand nombre de Perfonnes, qui, à l’abri de tout autre danger, ſe ſont elles-mêmes détruites par les excès où elles ont donné à l’égard du manger & du boire ? Peut-on cependant douter que la Faim & la Soif n’aïent été données aux Créatures pour leur faire demander, ou même rechercher avec inquiétude, les choſes dont elles ne ſauroient ſe paſſer pour ſubſiſter ?

HOR.Je ne vois pas encore quelle utilité il revient de cette eſtime de ſoi-même, à l’Homme conſidéré comme une Créature ſeule & iſolée. Vous ne me dites rien qui doive me faire croire que la Nature nous ait donné cette paſſion, pour aider à notre propre conſervation. Ce que vous avez allégué, eſt obſcur. Pourriez-vous nommer quelqu’avantage que chaque Individu retire de ce principe intérieur, mais un avantage qui ſoit ſi clair qu’on ne puiſſe le révoquer en doute ?

CLEO. Depuis que cette paſſion a été proscrite, chacun la déguiſe. Elle ne paroît plus telle qu’elle eſt. On la voit prendre mille formes différentes. Souvent nous en ſommes aſſectés, ſans en avoir le moindre ſoupçon. Mais il ſemble que c’eſt ce principe qui nous donne continuellement de l’amour pour la vie, lors même que nous n’avons pas ſujet de l’aimer. Dans le tems que nous ſommes contens de nous-mêmes, c’eſt l’eſtime que nous faiſons de notre individu, qui cauſe en nous, quoiqu’imperceptiblement, la ſatisfaction dont nous jouïſſons. Cette paſſion eſt ſi néceſſaire au bien-être de ceux qui ſont accoutumés à la ſatisfaire, que ſans elle ils ne ſauroient jouïr d’aucun plaiſir. Ils ont pour ce principe une ſi profonde vénération, qu’ils ſeroient ſourds aux plus vives ſollicitations de la Nature, & qu’ils s’oppoſeroient aux plus violens appétits, ſi pour les aſſouvir il falloit renoncer à cette paſſion. Dans la prospérité elle double notre bonheur, & elle nous ſoutient dans les revers de la Fortune. C’eſt la mère de nos eſpérances, le fondement & la fin de nos plus agréables imaginations. Elle est notre plus ſûr refuge contre le deſespoir. Dans quelque ſituation que nous nous rencontrions, il ſuffit, pour prendre ſoin de nous-mêmes, que nous nous eſtimions à quelques égards, ſoit par rapport au préfent, ſoit par rapport à l’avenir. Jamais qui que ce ſoit ne pourra ſe réſoudre à ſe donner la mort, s’il lui reſte encore la moindre bonne opinion de lui-même & de ſon état. Mais dès-que cette paſſion eſt éteinte, toutes nos eſpérances s’évanouiſſent, & nous ne pouvons ſouhaitter que de rentrer dans le néant. Notre exiſtence nous devient alors ſi inſupportable, que notre amour-propre nous pouſſe à la détruire, & à chercher un azile entre les bras de la mort.

HOR. Vous voulez parler de la haine que l’on conçoit contre ſoi-même ; mais vous avez dit vous-même qu’une Créature ne peut aimer ce qu’elle n’eſtime pas.

CLEO. Si vous enviſagez la choſe ſous un autre point de vue, vous avez raiſon. Mais cela prouve ſeulement que l’Homme eſt un compoſé de contradictions comme je l’ai déjà ſouvent inſinué. C’eſt un fait inconteſtable, qu’une Perſonne qui par choix ſe fait mourir elle-même, n’en vient à cette extrémité, qu’afin d’éviter quelque malheur qui paroît plus terrible à ſes yeux, que la mort même qu’elle ſe donne. Quelque abſurdes que puiſſent donc être les raiſonnemens de cet Homme, on voit viſiblement, dans tous les Suicides, une intention de ſe procurer un bien à ſoi-même.

HOR. Vos obſervations, je dois l’avouer, ſont amusantes, vos raiſonnemens me plaîſent beaucoup. Je vois même, dans tout ce que vous dites, une apparence de probabilité qui me fait plaiſir. Mais à bien peſer tous vos beaux diſcours, on n’y découvre pas ſeulement une demi-preuve de la conjecture que vous avez formée.

CLEO. Je vous ai déjà dit ci-devant que je ne faiſois aucun fond ſur tout cela, & que je n’en tirois aucune conſéquence. Mais quel que ſoit le but de la Nature, en inſpirant aux Créatures raiſonnables cette eſtime pour elles-mêmes, qu’elle l’ait donnée aux autres Animaux ou non, il eſt certain que chaque Individu de notre Efpèce s’eſtime davantage, qu’il n’eſtime toute autre Créature.

HOR. A parler généralement, la choſe eſt poſſible ; mais je puis vous aſſurer, par ma propre expérience, que cela n’eſt pas univerſellement vrai. Pour moi, j’ai ſouvent ſouhaitté d’être le Comte Théodati, que vous avez connu à Rome.

CLEO. C’étoit eſſectivement un très-bel Homme, & un Cavalier accompli. Voilà ſans-doute pourquoi vous avez ſouhaitté d’être un autre lui-même. C’eſt-là tout ce que vous pouvez dire. Célie a le viſage très-bien fait, des yeux charmans, & de belles dents ; mais ſes cheveux ſont rouges, & elle a la taille mal faite. C’eſt auſſi pour cela qu’elle ſouhaitteroit d’avoir les cheveux de Cloé, & la taille de Bellinde. Cependant elle vou droit encore reſter Célie.

HOR. Non, non, je ſouhaitterois être cette même perſonne, ce véritable Théodati.

CLEO. La choſe eſt impoſſible.

HOR. Quoi ? il eſt impoſſible de former un ſouhait ?

CLEO. Sans-doute, le ſouhait eſt impoſſible. Il faudroit, pour pouvoir le former ſérieusement, ſouhaitter en même tems d’être anéanti. C’eſt à nous-mêmes, & pour nous-mêmes que nous ſouhaittons le bien & l’avantage que nous ſouhaittons. Nous ne ſouhaittons donc point qu’il arrive aucun changement eſſentiel dans ce nous-mêmes, dont nous voulons ſimplement améliorer l’état. Pour que notre ſouhait ſoit accompli, il faut au préalable que ce nous-mêmes, que cette partie de nous qui ſouhaitte, & en faveur de laquelle nous formons des ſouhaits, ſubſiſte toujours. En effet, ötez ce ſentiment que vous avez de vous-même au moment que vous faites le ſouhait, & alors dites-moi, je vous prie, quelle eſt cette partie de vous-même qui voudroit poſſéder l’objet que vous déſirez, & étre améliorée par le changement que vous demandez.

HOR. Il me semble que vous avez raiſon. Quiconque ſouhaitte de jouïr de quelque choſe, ſuppoſe par-là même qu’il veut que quelque partie de lui-même ſubſiſte. Ce qui ne pourroit être, s’il devenoit eſſentiellement & à tous égards un autre.

CLEO. Fort bien. La Perſonne même qui ſouhaitte, devroit être réellement détruite, pour que le changement pût ſe faire dans ſon entier.

HOR. Mais quand viendrons-nous à l’origine de la Politeſſe ?

CLEO. Nous y ſommes à-préſent, & nous n’avons pas beſoin de la chercher ailleurs que dans cette Eſtime de ſoi-même dont chaque Individu eſt en poſſeſſion, comme je l’ai démontré. Conſidérez ſeulement ces deux choſes.

Il ſuit prémièrement de la nature de cette paſſion, que, dans le commerce de la vie, tous les Hommes qui manqueroient abſolument d’éducation, ſeroient des objets odieux les uns aux autres, ſi du-moins ils n’avoient aucun Supérieur, ni aucun intérêt à ménager. Suppoſons en effet qu’il y eût deux Perſonnes égales en tout, dont l’un s’eſtimât plus de la moitié qu’il ne priſe l’autre, tandis que celui-ci ſe mettroit ſimplement de niveau avec le prémier, il arriveroit néceſſairement qu’ils ne feroient point contens l’un de l’autre, s’ils venoient à ſe communiquer leurs penſées réciproques. Mais ſi l’on ſuppoſoit que chacun d’eux s’eſtimât plus de la moitié qu’il ne priſe l’autre, & qu’ils ſe fiſſent connoître leurs ſentimens, le diſſérend deviendroit encore plus conſidérable, ils ne pourroient même ſe ſupporter réciproquement. A chaque moment il arriveroit des diſputes de cette nature parmi les personnes qui manqueroient des principes de la Politeſſe ; parce que, ſans un mélange d’art & de peines, on ne pourroit étouſſer les ſymptômes extérieurs de cette bonne opinion de ſoi-même.

La ſeconde choſe que vous devez obſerver, c’eſt l’eſſet que cet inconvénient, qui naît néceſſairement de l’Estime de ſoi-même, devroit probablement produire ſur des Créatures douées de beaucoup d’entendement, & qui, paſſionnées au ſuprême degré pour leurs aiſes, emploient toute leur induſtrie à ſe les procurer. Peſez, dis-je, ſeulement ces deux choſes comme il faut ; & vous trouverez que les maux & les embarras qu’occaſionneroit l’Estime de ſoi-même, doivent néceſſairement produire à la longue ce que nous appellons les Belles Manières. On tenteroit, avant que d’en venir-là, divers moïens pour rémédier à ces deux inconvéniens : mais comme ils ſeroient inutiles, on ſeroit obligé d’avoir enfin recours à la Politeſſe.

HOR. Je crois vous comprendre. Si dans l’état de ſimple Nature tous les Hommes, remplis comme ils ſont de cette haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes, la laiſſoient paroître dans tout ſon jour, & par ſes ſymptômes les plus naturels que vous avez décrit, ils ſeroient oſſenſés de cette vanité que leurs ſemblables montreroient à découvert. Bientôt ces Créatures raiſonnables tâcheroient de faire celler des manières ſi révoltantes : Une telle conduite leur ſeroit de la peine. Cela engageroit du-moins quelques perſonnes à réſſéchir ſur la cauſe de cet inconvénient. Peu à peu chacun viendroit à penſer que ſa vanité, montrée dans tout ſon jour, doit autant oſſenfer les autres, qu’ils ſont eux-mêmes choqués de l’appercevoir dans leurs ſemblables.

CLEO. Telle eſt certainement la raiſon philoſophique des changemens qui ſont arrivés dans la conduite des Hommes, à mesure qu’ils ſe ſont civiliſés. Mais tout cela s’eſt fait ſans réflexion. C’eſt par des degrés lents, & presque imperceptibles, que les Hommes viennent enfin à recevoir des choſes de cette nature.

HOR. Comment cela ſe peut-il ; puis-qu’il en coute des peines, & que l’on remarque ſenſiblement un renoncement à ſoi-même dans la gêne & dans la contrainte qu’ils s’impoſent ainsi à eux-mêmes, en ſuivant les règles de la Politeſſe ?

CLEO. Dans les ſoins que les Hommes prennent pour leur propre conſervation, on découvre les eſſorts continuels qu’ils font en même tems pour ſe procurer leurs aiſes. C’est ainſi qu’ils apprennent inſenſiblement à éviter les maux qui pourroient leur arriver dans chaque occurrence.

Les Créatures Humaines une fois ſoumiſes à un Gouvernement, & accoutumées à conformer leur vie a la teneür des Loix, apprendront par le commerce qu’elles auront les unes avec les autres, par leur propre expérience, & par celle des autres, mille reſſources, mille expédiens, & mille ſtratagêmes utiles, dont elles ſeroient fort embarraſſées de rendre raiſon. Elles ne connoiſſent point les paſſions intérieures qui gouvernent leur volonté, & qui dirigent leur conduite dans ces occaſions.

HOR. Prétendez-vous donc que les Hommes ſoient de pures Machines, comme Descartes l’a ſuppoſé des Brutes ?

CLEO. Ce n’est point-là mon deſſein : mais je crois que l’Inſtinct apprend aux Hommes à ſe ſervir de leurs membres, tout comme il l’apprend aux Brutes. Les Enfans mêmes, ſans aucune teinture ni de Géométrie, ni d’Arithmétique, peuvent venir à bout d’exécuter certaines actions, qui paroiſſent exiger une grande habileté dans les Mécaniques, & un génie extrêmement inventif.

HOR. Quelles actions avez-vous pu remarquer dans les Enfans, qui paroiſſent exiger tant d’habileté ?

CLEO. Les poſtures avantageuſes qu’ils prennent pour réſiſter à des Corps pefans, pour tirer, pour pouſſer, ou pour mouvoir de quelque autre manière un poids ; leur adreſſe & leur dextérité à lancer certains traits, & leur induſtrie étonnante à faire des ſauts. HOR. Où est, je vous prie, dans tout. cela l’adreſſe ſurprenante dont vous parlez ?

CLEO. Vous ſavez que lorſqu’on veut faire un grand ſaut, on prend ſon eſcouſſe avant que d’abandonner terre. Il eſt certain que c’eſt-là le moïen de ſauter bien plus loin, & avec beaucoup plus de force qu’on ne l’auroit fait ſans cela. La raiſon en eſt claire. Deux Moteurs diſſérens agiſſent en même tems pour donner de l’agilité au Corps. D’abord on acquiert du mouvement, en courant depuis la diſtance qu’on a priſe ; & à cette force on ajoute un nouveau mouvement, qui ſurvient à l’inſtant de l’élancement. Au lieu que ſi on vouloit fauter ſans prendre ſon eſcouſſe, le Corps ne recevroit d’autre mouvement, que celui qui lui ſeroit imprimé par la force des muſcles qui agiſſent dans cette occaſion. Regardez ſauter des milliers de Garçons ou d’Hommes, & vous verrez toujours qu’ils font uſage de ce ſtratageme ; cependant vous n’en trouverez aucun qui s’en ſerve par connoiſſance de cauſe. Appliquez ceci, je vous prie, à la Politeſſe.

Des millions de Perſonnes apprennent & pratiquent les Belles Manières, quoi-qu’ils n’aïent jamais réſſéchi ſur l’origine de la Civilité, & qu’ils ne connoiſſent pas même le bien qui en revient réellement à la Société. Un Homme ruſé & adroit, qui connoit le Monde, aura l’adreſſe de tenir cachée dans le fond de ſon cœur, la bonne opinion qu’il a de lui-même. Ce moïen lui réuſſira. Bientôt perſonne ne laiſſera plus paroître aucun ſymptome de cette paſſion, lorsqu’il aura des faveurs à demander, ou qu’il aura beſoin de ſecours.

HOR. Que les Créatures raisonnables tiennent une telle conduite ſans y penſer, ou ſans le ſavoir, c’eſt quel que choſe d’inconcevable. Autres ſont les mouvemens du Corps, & autre eſt la manière d’exercer l’Entendement J’avoue que ſans beaucoup de réflexions, on peut s’accoutumer à prendre des attitudes agréables, à avoir bonne grace, un air aiſé, & un bel extérieur. Mais les Belles Manières ſont des choſes qui doivent ſe faire remarquer partout, ſoit en parlant, ſoit en écrivant, & diriger les actions qu’on fait en préſence des autres.

CLEO. Pour les perſonnes qui n’ont jamais tourné leur Eſprit de ce côté-là, il eſt certain qu’il eſt preſque inconcevable, comment de certains Arts peuvent être amenés au point de perfection où ils ſont aujourd’hui. Mais, par le moïen de l’induſtrie humaine, de l’application, d’un travail continué, d’une expérience de pluſieurs ſiècles, des Artiſans, d’un très-petit génie d’ailleurs, rafinent ſur les Métiers les plus difficiles & les plus compoſés. Quelle noble, quelle ſuperbe, quel le brillante Machine n’eſt pas un Vaiſſeau de Guerre du prémier rang, lorsque bien huné, & bien armé, il fait route ? Ne ſurpaſſe-t-il pas, & par rapport au volume, & par rapport au poids, tous les autres Mobiles inventés par les Hommes ? Il n’en eſt point dont la compoſition demande & ſuppoſe un plus grand nombre d’inventions, plus différentes & plus ſurprenantes. Dans cette Nation il y y a un très-grand nombre d’Ouvriers qui, aïant tous les matériaux néceſſaires, feroient en état en moins de ſix mois de conſtruire, d’équiper un Vaiſſeau de Guerre du prémier rang, & de le mettre en état de voguer. Cependant il eſt certain que cette tâche ſeroit impraticable, ſi on ne la diviſoit & ſubdiviſoit entre un grand nombre d’Ouvriers différens. Et pour exécuter chacun des Ouvrages particuliers, il ſuffit ſeulement d’avoir des gens d’une capacité ordinaire.

HOR. Quelle conſéquence prétendez-vous tirer de tout cela ?

CLEO. C’eſt que nous attribuons ſouvent à l’excellence du génie de l’Homme, & à ſa profonde pénétration, ce qui eſt réellement dû à la longueur du tems, & à l’expérience de pluſieurs Générations, qui, par rapport à l’Eſprit inventif & à la ſagacité naturelle, different fort peu les unes des autres. Pour ſavoir combien il en a couté avant que de perfectionner la conſtruction des Navires, comme elle l’eſt aujourd’hui, nous n’avons qu’à conſidérer ces deux choſes. La prémière, c’eſt que cet Art a été extrêmement perfectionné depuis cinquante ans, & même depuis un eſpace de tems plus court. En ſecond lieu, il y a dix-huit-cens ans que les Habitans de cette Ile ont conſtruit des Navires, & qu’ils en ont fait uſage, ſans qu’il y ait eu d’interruption depuis ce tems-là jusqu’à nos jours.

HOR. Toutes ces choſes ſont une forte preuve des progrès lents que cet Art a faits pour parvenir au point où il eſt à-préſent.

CLEO. Le Chevalier Reneau a compoſé un Livre, où il explique le Mécanisme de la Navigation, & rend mathématiquement raiſon de tout ce qui concerne la conſtruction & la conduite des Navires. Je ſuis perſuadé que ni ceux qui ont été les prémiers Inventeurs de cet Art, ni ceux qui en ont perfectionné quelque partie, n’ont pas plus penſé à ces raiſons, que n’y ſonge aujourd’hui l’Homme le plus groſſier & le plus idiot, quand il s’engage pour Matelot. Le tems & la pratique lui apprendront tou cela, bon gré malgré qu’il en ait. Il y a des milliers de Gens de Marine, qui, enlevés de force, ont cependant connu en moins de trois ans tous les cordages & toutes les poulies d’un Vaiſſeau ; & qui, ſans la moindre teinture des Mathématiques, ont beaucoup mieux appris à les manier, & à s’en ſervir, que le plus ſavant Mathématicien ne l’auroit pu apprendre dans ſon cabinet, quand même il auroit étudié ces matières pendant toute ſa vie.

Le Livre, dont j’ai fait mention, entr’autres curioſités, démontre quel angle le Gouvernail doit faire la quille, pour qu’il ait le plus d’inſſuence ſur un Vaiſſeau. Cette propoſition a ſon mérite ; mais tout ce qu’elle contient d’utile, eſſ connu pratiquement, & exécuté machinalement par un Garçon de quinze ans, qui auroit ſervi ſeulement une année à bord d’un Heu. Voïant que la poupe répond toujours au mouvement du timon, iſſait uniquement attention au timon qu’il tient dans la main, ſans réſſéchir le moins du monde au gouvernail même ; enforte qu’au bout d’un an ou deux tout au plus, il entendra la Navigation, & fera ſi accou tumé à gouverner ſon Vaiſleau, qu’il le dirigera comme il conduit ſon propre Corps ; c’est-à-dire par inſtinct, quand même il ſeroit à moitié endormi, ou qu’il penſeroit à toute autre choſe.

HOR. Je tombe d’accord de ce que vous vous venez d’avancer. Je reconnois que les Perſonnes qui les prémières ont inventé, ou qui dans la ſuite ont perfectionné & la Conſtruction des Navires, & la Navigation, n’ont jamais penſé à ces raiſons dont parle Mr. Reneau. D’où il ſuit, qu’il eſt impoſſible qu’elles aïent été les motifs qui les ont déterminés à priori, à exécuter avec connoiſſance, & par principes, les différentes choſes qu’ils ont inventées ou perfectionnées. Voilà, ſi je ne me trompe, ce que vous vous propоfiez de prouver.

CLEO. La choſe eſt comme vous le dites. Je crois réellement que ceux qui les prémiers ont fait leurs coups d’eſſai dans la Politeſſe, & dans la Navigation, ignoroient la véritable cauſe, & le fondement naturel de ces deux Arts. Quoiqu’aujourd’hui on les ait portés à un haut point de perfection, je ſuis même perfuadé que ceux qui ſont les plus experts dans l’un ou dans l’autre de ces Arts, & qui y ſont tous les jours de nouvelles découvertes, n’en connoiſſent pas mieux les raiſons fondamentales, que leurs Prédéceſſeurs ne les ont connues. Je crois cependant que les raiſons qu’allègue Mr. Reneau, ſont très-juſtes, & auſſi bonnes que celles que vous emploïez ; c’est-à-dire, je crois que la manière dont vous expliquez l’origine de la Politeſſe, eſt auſſi ſolide que celle qu’indique Mr. Reneau pour gouverner les Vaiſſeaux. Il est fort rare de voir ceux qui inventent les Arts, ou qui les perfectionnent, tâcher d’en découvrir les fondemens. Cette étude eſt le partage ordinaire de ceux qui, également pareſſeux & indolens, aiment la ſolitude, haïſſent le tracas des aſſaires, & ſe délectent dans la ſpéculation. L’invention, & la perfection des choſes, ſont dues à des gens actifs, entreprenans & laborieux, qui mettent la main à l’œuvre, qui ſont des expériences, & qui s’y attachent tout entiers.

HOR. Cependant on croit communé ment que les Perſonnes qui s’appliquent à la ſpéculation, ſont les plus propres à inventer & à faire des découvertes.

CLEO. C’eſt-là une erreur. L’Art de faire le Savon, & celui de teindre en Cramoiſi, ainſi que les autres Arts & Secrets de la Nature, ont été amenés de bien peu de choſe à un haut point de perfection. Mais à qui ſont principalement dûs ces progrès ? Qui étoient ceux qu’on fait y avoir contribué ? Ce ſont pour la plupart des Perſſonnes qui élevés dans ces Arts, les ont pratiqué long-tems, & y ſont devenus expérimentés. Les Auteurs de ces découvertes n’ont point été des Gens habiles, ou dans la Chimie, ou dans quelqu’autre partie de la Philoſophie. Quelques-uns de ces Arts, ſurtout ceux de teindre en Cramoiſi & & en Ecarlate, ſuppoſent & demandent une multitude de choſes ſurprenantes. Par le moïen de divers ingrédiens mêlés enſemble, du feu, & de la fermentation, on peut exécuter pluſieurs opérations, dont le Naturaliſte le plus pénétrant n’a pu juſqu’ici, par aucun Syſtème, expliquer les véritables cauſes. Preuve certaine que ces découvertes n’ont point été faites en raiſonnant à priori.

Appliquons ces réſſexions au cas que j’examine. Dès-que le général des Hommes commencent à cacher la haute eſtime qu’ils ont pour eux-mêmes, ils doivent devenir par-là-même plus ſupportables les uns aux autres. Si une fois on a éprouvé cette méthode, on doit néceſſairement faire tous les jours de nouveaux progrès dans le déguisement de la Vanité ; juſqu’à ce que certaines Perſonnes deviennent aſſez impudentes, non ſeulement pour nier qu’ils aïent cette haute eſtime qu’ils ont réellement pour eux-mêmes, mais encore pour prétendre faire plus de cas des autres que d’eux-mêmes. Cette diſſimulation les portera à avoir de la complaiſance à l’excès. Bientôt la flatterie, comme un torrent, ſe répandra dans tous les cœurs. Dès-qu’ils ſeront parvenus à prononcer ces menſonges ſans rougir, ils en ſentiront tout l’avantage, & ils, & ils apprendront cette manière d’agir à leurs Enfans. La Honte eſt une paſſion ſi générale, & toutes les Créatures Humaines en donnent de ſi bonne heure des indices, qu’il eſt impoſſible de trouver ſous les Cieux une Nation aſſez ſtupide pour ne pas remarquer cette paſſion, & pour ne pas s’en ſervir dans cette occaſion, où elle vient ſi à propos. Il eſt aiſé de faire concourir au même but la crédulité des Enfans, dont on peut tirer quantité de fort bons uſages. Les Parens communiquent leurs lumières à leurs Deſcendans ; ceux-ci joignent à ce qu’ils ont appris durant leur jeuneſſe, l’expérience qu’ils ont acquiſe pendant leur vie d’où il arrive que la Génération ſuivante doit être mieux inſtruite que la précédente. C’eſt ainſi que dans l’eſpace de deux ou trois ſiècles, les Belles Manières doivent être portées à un haut point de perfection.

HOR. Parvenues à un auſſi haut point, il n’est pas difficile de concevoir le reſte. Car je ſuppoſe que l’on fait des progrès dans les Belles Manières, comme on en fait dans tous les autres Arts, & dans toutes les autres Siences. Mais pour commencer par les Sauvages, je ne crois pas qu’ils avançaſſent beaucoup en Politeſſe les trois prémiers ſiècles. Les Romains, qui paroiſſoient infiniment mieux diſpoſés pour cet Art, ont fleuri plus de ſix cens ans ; ils étoient même preſque les Maîtres du Monde, avant qu’on pût dire qu’ils fuſſent un Peuple poli. Ce qui me ſurprend le plus en tout cela, & dont je fuis à préſent très-convaincu ; c’eſt que Ja Vanité eſt ſans doutres la baſe de tou ce Mécaniſme. Une autre choſe qui me frappe, c’eſt que vous aïez commencé à parler d’une Nation où la Politeſſe ſe ſoit introduite, avant que d’avoir eu aucune notion de Vertu ou de Religion. Je ne crois pas que rien de ſemblable ſoit jamais arrivé dans le Monde.

CLEO. Je vous demande pardon, HORACE ; je n’ai inſinué nulle part que ce Peuple n’eût aucune de ces notions ; je me ſuis tû à cet égard, parce que je n’avois point de raiſon qui dût m’engager à en faire mention. Prémièrement, vous m’avez demandé mon ſentiment ſur l’uſage de la Politeſſe dans ce Monde, indépendamment de toute conſidération ſur un état à venir. En ſecond lieu, l’Art des Belles Manières n’a aucun rapport avec la Vertu ou la Religion, quoiqu’il contrediſe rarement ces deux principes. C’eſt une Sience qui, fondée ſur un principe fixe qu’on trouve dans notre Nature, eſt toujours la même, quel que ſoit le Siècle ou le Climat où on la pratique.

HOR. Comment peut-on dire qu’une choſe qui n’a aucun rapport avec la Vertu & la Religion, & qui par conſéquent les exclut, contrediſe rarement ces deux principes.

CLEO. Cela paroît, je l’avoue, un paradoxe ; mais la choſe n’en eſt pas moins réelle. Les Belles Manières apprennent aux Hommes à dire du bien de toutes les Vertus ; mais dans chaque Siècle, & dans chaque Païs, elles exigent ſeulement qu’on paroiſſe au dehors poſſéder celles qui font à la mode. Par rapport aux Choſes Sacrées, on s’eſt toujours contenté d’une conformité apparente dans le Culte Extérieur. Toutes les Religions de l’Univers ne ſont-elles pas également compatibles avec la Politeſſe ? Il ſuffit que la Religion ſoit Nationale. Or, je vous prie, quelle opinion devons-nous attribuer à un Maître qui regarde toutes les opinions comme également probables ? Partout les règles de la Politeſſe ont le même but, & ne ſont autre choſe que les différentes méthodes uſitées pour ſe rendre agréable aux autres, mais de manière qu’il n’en coute que le moins qu’il eſt poſſible. C’eſt par un tel artifice que nous nous aidons les uns les autres à jouïr de la vie, & à rafiner ſur les plaiſirs. Le bonheur en effet dont chaque Individu jouït dans toutes les bonnes choſes qu’il peut obtenir, eſt beaucoup plus grand qu’il ne l’auroit été ſans cela. Lorsque je parle de Bonheur, je prens ce terme dans le ſens que le Voluptueux y attache.

Jettons les yeux fur l’ancienne Grèce, ſur l’Empire Romain, ou ſur ces puiſſantes Nations Orientales, qui avoient déjà fleuri avant ces deux Peuples ; & nous trouverons que le Luxe & la Politeſſe ont toujours été des Compagnes fidèles & inſéparables, enſorte que l’on n’a jamais jouï de l’une ſans poſſéder l’autre. Les déſirs les plus empreſſés du Beau Monde ont de tout tems eu pour objet la jouïſſance de ces avantages. Le principal ſoin, & le plus grand empreſſement des Gens de qualité, ſi du-moins on juge d’eux par leurs actions, a conſtamment regardé le bonheur de ce Monde ; tandis que le ſort qui les attendoit après la mort, a toujours paru aux yeux des plus Clairvoïans le moindre de leurs ſoucis.

HOR. Je vous remercie de vos inſtructions. Vous m’avez ſatisfait ſur pluſieurs queſtions que je m’étois proposé de vous faire. Mais vous avez dit bien des choſes, qui méritent d’être ſoigneuſement peſées. Dès-que j’aurai fait cet examen, je vous priérai de reprendre cette converſation, Je commence déjà à croire que la plupart des Livres qui traitent de la Connoiſſance de nous-mêmes, ſont ou fort défectueux, ou extrêmement trompeurs.

CLEO. Je vous aſſure que ceux qui voudront connoître réellement la Nature Humaine, trouveront qu’elle eſt le ſeul Livre fidèle & exact qui puiſſe nous en donner de juſtes idées. Je ſuis bien perſuadé que je ne vous ai rien dit que vous n’euſſiez découvert vous-même, ſi vous y aviez réfléchi attentivement. Mais je ne goúterai jamais de plus grand plaiſir, que lorsque je pourrai contribuer à vous amu

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