Dialogue IV
ſéparables, enſorte que l’on n’a jamais jouï de l’une ſans poſſéder l’autre. Les déſirs les plus empreſſés du Beau Monde ont de tout tems eu pour objet la jouïſſance de ces avantages. Le principal ſoin, & le plus grand empreſſement des Gens de qualité, ſi du-moins on juge d’eux par leurs actions, a conſtamment regardé le bonheur de ce Monde ; tandis que le ſort qui les attendoit après la mort, a toujours paru aux yeux des plus Clairvoïans le moindre de leurs ſoucis.
HOR. Je vous remercie de vos inſtructions. Vous m’avez ſatisfait ſur pluſieurs queſtions que je m’étois proposé de vous faire. Mais vous avez dit bien des choſes, qui méritent d’être ſoigneuſement peſées. Dès-que j’aurai fait cet examen, je vous priérai de reprendre cette converſation, Je commence déjà à croire que la plupart des Livres qui traitent de la Connoiſſance de nous-mêmes, ſont ou fort défectueux, ou extrêmement trompeurs.
CLEO. Je vous aſſure que ceux qui voudront connoître réellement la Nature Humaine, trouveront qu’elle eſt le ſeul Livre fidèle & exact qui puiſſe nous en donner de juſtes idées. Je ſuis bien perſuadé que je ne vous ai rien dit que vous n’euſſiez découvert vous-même, ſi vous y aviez réfléchi attentivement. Mais je ne goúterai jamais de plus grand plaiſir, que lorsque je pourrai contribuer à vous amuDIALOGUE IV.
HORACE, CLEOMENE.
CLEOMENE.
JE fuis votre Serviteur.
HOR. Que dites-vous, CLEOMENE ? n’en agis-je pas à-préſent ſans cérémonies ?
CLEO. Je vous ai bien de l’obligation.
HOR. Lorsqu’on m’a dit où vous étiez, je n’ai point voulu que perſonne m’annonçât, de crainte que vous ne ſuſſiez venu me recevoir. J’ai mieux aimé venir directement chez vous.
CLEO. Voilà qui eſt agir en Ami.
HOR. A cela vous pouvez connoître les progrès que j’ai faits. En peu de tems vous m’avez appris à me défaire de toute la politeſſe, & de toutes les belles manières que je pouvois avoir.
CLEO. Vous me faites-là un exellent Maître.
HOR. Je vous demande pardon, je ſai bien ce que je veux dire. Ce cabinet où vous paſſez le temps à méditer, me paroît bien joli & bien agréable.
CLEO. Il me plaît beaucoup, parce que le Soleil n’y donne jamais.
HOR. C’eſt une fort jolie chambre.
CLEO. Voulons nous y reſter ? C’eſt la chambre de la maiſon où l’on ſoit le plus au frais.
HOR. Avec plaiſir.
CLEO. J’eſpérois de vous voir plutôt. Vous avez demeuré bien long-tems à faire vos réſſexions.
HOR. Précisément huit jours.
CLEO. Avez-vous examiné cette nouvelle propoſition, dont j’ai parlé ?
HOR. Oui, & je ne la crois point hors de vraiſemblance. Je ſuis convaincu qu’il n’y a point d’Idées innées, & que les Hommes viennent dans le Monde ſans poſſéder aucune connoiſſance. D’où il me paroît évident que chaque Art, & chaque Sience, doit avoir commencé dans la tête de quelqu’un, quoiqu’on puiſſe en avoir oublié l’Inventeur. Depuis que je vous ai vu, j’ai réſſéchi vingt fois ſur l’Origine des Belles Manières, & ſur cette plaiſante ſcène qu’auroit une perſonne qui entendroit aſſez bien le Monde, lorsqu’il verroit les Membres d’une Nation groſſière, faire ces prémiers eſſais pour cacher leur vanité les uns aux autres.
CLEO. VOUS voïez ainſi que c’eſt la nouveauté des choſes qui nous détermine, ſois que nous prenions de l’éloignement pour ces objets, ſoit que nous leur donnions notre approbation. Dès-qu’elles ſont de venues familières, nous les regardons avec indiſſérence : en vain elles nous ont choqués auparavant, la coutume leur ôte tout ce qu’elles avoient à nos yeux de révoltant. Il y a huit jours que vous auriez donné dix guinées, pour ne pas connoître une vérité qui vous amuſe aujourd’hui.
HOR. Je commence à croire que ce qu’il y a dans le monde de plus abſurde, ne nous paroîtroit point tel, ſi nous y avions été accoutumés dès la tendre enfance.
CLEO. Il ſuffit d’avoir reçu dans la prémière jeuneſſe une éducation médiocre, pour être si bien accoutumés à incliner le corps, à tirer le chapeau, & à exécuter d’autres préceptes de Politeſſe, que, parvenus à l’adoleſcence, il nous ſemble presque que ces manières ne ſont point acquiſes. A-peine pourrons-nous nous perſuader que le commerce que nous avons avec les autres, ſoit un Art & une Sience. Il eſt mille choſes, mille attitudes, mille mouvemens, qu’on regarde comme faciles & naturels, qui, avant que de pouvoir les exécuter, ont cauſé des peines infinies, & à nous-mêmes, & aux autres. J’en dis de même de l’action de parler & d’écrire cependant il eſt certain que ce ſont-là des effets de l’Art. Combien ne connois-je pas de Lourdauts, qui tiennent des ſoins d’un Maître-à-danſer la faculté de faire uſage de leurs jambes.
HOR. Recueilli en moi-même, il ſe préſenta hièr matin à mon eſprit une de vos expreſſions qui me fit ſourire. Lorsque vous la dites, je n’y fis pas d’abord beaucoup d’attention. En parlant des rudimens de la Politeſſe par rapport à une Nation qui à cet égard ſeroit encore dans l’enfance, vous dites qu’après avoir une fois commencé à cacher leur vanité, ils ſeroient tous les jours de nouveaux progrès dans cet Art ; jusqu’à ce que certaines perſonnes devinſſent aſſez impudentes, non ſeulement pour nier cette haute estime qu’ils avoient pour eux-mêmes, mais encore pour prétendre faire plus de cas des autres que d’eux-mêmes.
CLEO. Il eſt certain que ce doit avoir été-là l’avant-coureur de la flatterie.
HOR. Puisque vous parlez de la flatterie & de l’impudence, que penſez-vous de celui qui le prémier a dit en face à ſon égal, qu’il étoit ſon très-bumble Serviteur ?
CLEO. Si jamais ce compliment a été nouveau, comme on n’en ſauroit eſſectivement douter, je ſuis beaucoup plus ſurpris de la ſimplicité de l’Homme vain qui l’a reçu, que je ne le ſuis de l’impudence du Faquin qui s’en eſt ſervi pour la prémière fois. HOR. Qu’il ait été nouveau, perſonne n’en peut diſconvenir. Mais dites-moi, je vous prie, quelle de ces deux coutumes croïez-vous la plus ancienne, celle de tirer le chapeau, ou celle de dire je ſuis votre très bumble Serviteur ?
CLEO. Toutes les deux ſont & Gothiques, & modernes.
HOR. Je crois que celle de tirer le chapeau s’eſt introduite la prémière, par la raiſon que la tête couverte eſt l’emblême de la Liberté.
CLEO. Pour moi, je ne ſuis point de ce ſentiment. On n’auroit point compris le but que ſe propoſoit celui qui le prémier tira ſon chapeau, ſi la coutume de dire je ſuis votre Serviteur n’avoit pas déjà été en uſage. D’ailleurs un Homme, pour marquer ſon reſpect, n’auroit-il pas pu tout auſſi bien ſe déchauſſer, que tirer ſon chapeau, ſi je ſuis votre Serviteur n’a-voit pas déjà-été un compliment uſité & connu ?
HOR. Quand même la choſe ſeroit arrivée comme vous le dites, elle confirmeroit plutôt mon ſentiment que le vôtre.
CLEO. L’action de tirer le chapeau a été juſqu’à ce jour une manière muette de faire une civilité à quelqu’un, qui a été introduite pour ſuppléer aux complimens & aux diſcours. Reſſéchiſſez à-préſent ſur le pouvoir de la Coutume, des Notions dont on eſt imbu. Nous que moquons tous deux de cette abſurdité Gothique, bien aſſurés qu’elle tire ſon origine de la plus baſſe flatterie. Cependant, ſi nous rencontrions quelque Perſonne de connoiſſance, mais avec qui nous ne ſerions pas fort familiers, nous ne manquerions pas de lui tirer le chapeau. Que dis-je ! nous ſentirions un malaiſe, ſi nous négligions cette civilité. Pour le compliment de je ſuis votre Serviteur, il n’y a pas d’apparence qu’il ait commencé d’égal à égal. Il eſt plus probable de croire que les flatteurs s’en ſont d’abord ſervi avec les Princes, & qu’il eſt devenu enſuite plus commun. Toutes ces attitudes & ces flexions de corps ou des membres, ſont dues, ſuivant toute vraiſemblance, aux complaiſances baſſes & étudiées que l’on a eues d’abord pour les Conquérans & pour les Tyrans. Ces fortes de gens aïant tout le monde à craindre, devoient être allarmés à la moindre ombre d’oppoſition. Ainſi aucune poſture ne devoit leur plaîre davantage, que celles qui marquoient une entière ſoumiſſion. Ne vous paroiſſent-elles pas aller toutes à ce but ? Par cet extérieur ſoumis, nous aſſurons, avant que d’ouvrir la bouche, que nous n’avons aucune mauvaiſe intention. Nous leur apprenons en les approchant, qu’ils n’ont rien à craindre de notre part. Ceux qui en les abordant panchent le viſage contre terre, qui la touchent de leur tête, qui s’agenouillent, qui ſe proſternent, qui pofſent leurs mains ſur leur poitrine, qui les tiennent derrière le dos, qui croiſent leurs bras, ceux qui en un mot font toutes les ſimagrées propres à marquer le reſpect profond dont ils ſont pénétrés, veulent faire ſentir qu’ils croient être leurs inférieurs, & pour le rang & pour le mérite ; ils témoignent qu’ils ſont à leur merci ; & que bien loin de penſer à leur réſister, ils attendent d’eux la vie & le bonheur. De tout cela il est très-naturel de conclure que cette phraſe je fuis votre Serviteur, & l’action de tirer le chapeau, ſervirent d’abord à marquer de l’obéïſſance à ceux à qui on les adreſſoit.
HOR. Dans la fuite des tems, ces coutumes devenues plus communes, on s’en eſt ſervi pour ſe faire civilité les uns aux autres.
CLEO. Je le crois ainſi. Nous voïons que les plus grands complimens ſont venus à la mode, à mesure que les Belles Manières ſe ſont perfectionnées, & qu’alors on en a inventé de nouveaux pour les Supérieurs.
HOR. C’eſt ainſi que le mot de GRACE, qui étoit autrefois un tître uniquement affecté à nos Rois & à nos Reines, eſt aujourd’hui donné aux Archevêques & aux Ducs.
CLEO. Le titre d’ALTESSE a ſubi le même fort. On le donne à-préſent aux Enfans, & même aux Petits-Fils & aux Petites-Filles des Rois.
HOR. La Dignité attachée à la ſignification du mot de MONSEIGNEUR, s’eſt mieux conſervée parmi nous, que dans la plupart des autres Païs. Les Eſpagnols, les Italiens, les Allemands, & les Hollandois, proſtituent, pour ainſi dire, ce titre à tout le monde.
CLEO. Ce mot a auſſi eu une meilleure deſtinée en France. Le tître de SIRE n’y a rien perdu non plus de ſa majeſté, puis-qu’on le donne uniquement au Monarque. Au lieu que dans notre Ile on commence ſon compliment par ce mot, ſoit qu’on s’adreſſe à un Savetier, ou au Roi.
HOR. Quels que ſoient les changemens que le tems apporte à la ſignification des Mots, il eſt cependant certain que plus le Monde devient poli, & moins la flatterie ôſe paroître à découvert. Lorsqu’on veut aujourd’hui flatter là vanité de quelqu’un, il faut beaucoup mieux déguiſer ſon but qu’on ne le faiſoit autrefois. Les Anciens ne louoient-ils pas ordinairement les perſonnes en leur préſence ? Puisque l’Humilité doit être une Vertu particulière aux Chrétiens, n’eſt-il pas étonnant que les Pères de l’Egliſe aïent ſouffert ces acclamations, & ces applaudiſſemens qu’on leur donnoit, dans le tems qu’ils prêchoient ? Je le ſai, quelques Pères ont déclamé contre cette coutume ; il y en a cependant pluſieurs qui ont paru y être fort ſenſibles.
CLEO. La Nature Humaine eſt toujours la même. Lorsque les Hommes font des efforts ſi grands, & qu’ils prennent des peines ſi extraordinaires qu’elles conſument & diſſipent leurs eſprits vitaux, ces applaudiſſemens ſont fort propres a redonner de nouvelles forces. Les Pères qui ont blâmé ces ſortes d’applaudiſſemens, ont ſurtout déclamé contre l’abus que l’on en faiſoit.
HOR. Y avoit-il rien de plus bizarre que d’entendre tout un Troupeau s’écrier tout d’une voix, ou du-moins la plus grande partie des Auditeurs, Sophos, divinitus, non poteſt melius, mirabiliter, acriter, ingenioſe. Ils diſoient encore aux Prédicateurs qu’ils étoient de bons Or-thodoxes, & ils leur donnoient quelque-fois le nom d’Apoftolus decimus tertius.
CLEO. Ces paroles prononcées à la fin d'une période, auroient pu paſſer: mais Ies Auditeurs les répétoient ſouvent d'u-ne manière ſi grofſière & ſi générale, & ils cauſoient une telle confuſion dans l'Afſemblée, par le bruit qu'ils faiſoient avec les pieds & les mains bien ou mal-à-propos, qu'il étoit impoſſible d'entendre le quart du Sermon. Malgré cela, plu-fieurs Pères ont avoué que de tels ap-plaudiſſemens étoient extrêmement agréables, & chatouilloient infiniment la faibleſſe humaine.
HOR. La manière dont on ſe compor-te aujourd'hui dans les Egliſes, me paroît plus décente.
CLEO. Depuis que le Paganisme a été entièrement banni de la parie occidentale de l'Ancien Monde, le zèle des Chrétiens s'eſt beaucoup rallenti: il étoit beaucoup plus animé, lorſqu'ils avoient pluſieurs Antagoniſtes à combattre. Le manque de ferveur n'a pas peu contribué à abolir cette coutume.
HOR. Que ce fût la mode, ou non, toujours doit-elle avoir été fort choquante?
CLEO. penſez-vous que les acclamations réitérées, les battemens de mains ou de pieds, & les autres extravagantes manières d'applaudir uſitées aujourd'hui dans nos Théatres, aïent jamais bleſſé les oreilles d'un Acteur favori? Croïez-vous que les Huzza de la Populace, ou que les cris eſſroïables des Soldats, aïent jamais choqué les perſonnes de la plus haute diſtinction qui en étoient les objets?
HOR. J'ai cependant connu des Princes qui étoient fort las de ces fortes d'acclamations.
CLEO. Oui, quand elles avoient duré trop longtems; mais ce n'a jamais été, lorsqu'on a commencé à pouſſer ces cris. En faiſant jouer une Machine, il faut toujours avoir égard à la force & à la ſolidité de ſa conſtruction. Des Créatures bornées ne ſont point ſufceptibles de plaiſirs infinis. Auſſi voïons-nous qu'un plaiſir prolongé au-delà de ſes véritables limites, ſe tourne en peine. Dès que la coutume du Païs le permet, tout bruit qui ſe fait viſiblement à notre honneur, & que nous pouvons écouter avec décence, ne ſauroit jamais nous déplaîre, lorsqu’il ne dure pas au-delà d’un tems raisonnable. Mais il n’y a point de cordial ſi ſouverain qui ne puiſſe être nuiſible, dès-qu’on en prend à l’excès.
HOR. De même plus les Liqueurs ſont douces & délicieuſes, plutôt elles dégoû-tent, & moins elles rappellent leur Buveur.
CLEO. Votre comparaiſon eſt juſte. Les mêmes acclamations, qui d’abord ſont raviſſantes à une perſonne, & qui conti-nuent peut-être à lui faire goûter des plaiſirs indicibles pendant huit ou neuf minutes, peuvent par degré devenir moins agréables, indifférentes, dégoûtantes, incommodes, & même ſi choquantes, qu’enfin elles lui feront réellement de la peine. Tout cela peut ſe paſſer en moins de trois heures, ſi ces cris continuent auſſi longtems ſans interruption.
HOR. Les ſons doivent être bien enchanteurs, pour produire ſur nous des effets auſſi différens, que ceux que nous remarquons ſouvent.
CLEO. Le plaiſir que produifent des acclamations n’eſt pas dans l’ouïe, mais il vient de l’opinion que nous avons de la cauſe qui produit ces ſons ; je veux dire de l’approbation des autres. Dans tous les Théatres d’Italie, vous avez entendu comment l’Aſſemblée donne des marques de ſatisfaction & d’applaudiſſement, lorsqu’elle demande le ſilence & l’attention. Le bruit qu’on fait alors, approche ſi fort de notre ſifflement, qu’on au roit de la peine à les diſtinguer. Ils veulent par-là témoigner leur contentement, au lieu que nous nous en ſervons pour marquer le dégoût & le mépris que nous avons pour ce qui ſe paſſe ſur nos Théatres. Sans-doute les huées qu’on faiſoit pour inſulter à Faustine, étoient mille fois plus agréables à la Cozzoni, que les ſons les plus mélodieux qu’elle eût jamais ouï former à ſa Rivale triomphante.
HOR. Que cela étoit abominable !
CLEO. Les Tures témoignent le reſpect qu’ils doivent à leurs Supérieurs, par le ſilence profond qui ſe garde dans tout le Serrail ; & même plus on approche de l’appartement du Sultan, plus on obferve religieuſement ce ſilencieux reſpect.
HOR. Il n’eſt certainement aucune manière plus flatteuſe de ſatisfaire la vanité d’une perſonne.
CLEO. Cela dépend abſolument de la Mode & de la Coutume.
HOR. Mais lorsqu’on jouït dans le ſilence des oſſrandes que l’on fait à la Vanité, on ne craint point que l’oreille en ſouffre. On n’a point cet avantage dans l’autre cas.
CLEO. Tandis que l’on ſatisfait cette paf-fion, on ne ſe met point en peine de ce petit inconvénient. Jamais nous ne goû-tons de plus grand plaiſir, que lorsqu’en ſatisfaiſant quelque paſſion, on eſt inca-pable de ſentir quelque autre choſe.
HOR. Mais le ſilence exprime un plus grand hommage, & une plus profonde vénération que le bruit.
CLEO. Dites plutôt que le ſilence eſt propre à flatter la vanité d’un Homme ſtupide. Mais une Perſonne vive aime qu’on rende cette paſſion plus animée en le tenant, pour ainſi dire, éveillé pendant qu’il en jouït. D’ailleurs l’approbation qui eſt déſignée par le bruit, & qui en eſt accompagnée, eſt beaucoup moins douteuſe que celle qu’on exprime par le ſilence. Quoiqu’il en foit, je ne déterminerai point quelle de ces deux manières eſt la plus convenable. Il y a des raiſons pour & contre. Les Grecs & les Romains ſe ſont ſervi avec beaucoup de ſuccès des fons, pour éguillonner les Hommes à faire des actions nobles. Mais le ſilence obſervé parmi les Ottomans, eſt un frein très propre à les retenir dans cette ſoumiſſion d’Eſclaves, que leurs Souverains exigent. Le ſilence convient peut-être mieux dans un Païs où le Pouvoir Despotique eſt entre les mains d’une ſeule Perfonne. Le bruit au contraire eſt préférable dans une Nation, qui conſerve quelque appa-rence de Liberté. Toutes les deux ſont extrêmement propres à flatter la vanité de l’Homme, lorsqu’on s’en ſert à ce deſſein, & qu’on en fait comprendre le but. J’ai connu un fort brave Homme, qui accoutumé aux cris de la Guerre, étoit charmé des applaudiſſemens bruïans ; mais qui ſe fâchoit extraordinairement contre ſon Bouteillier, quand il faiſoit le moindre bruit avec la Vaiſſelle.
HOR. Une de mes vieilles Tantes congédia dernièrement un Laquais bien bâti, parce qu’il ne marchoit pas ſur la pointe des pieds. Je dois auſſi avouer que le bruit que ſont les Valets en marchant, & que le ton élevé que les Domeſtiques impolis prennent en parlant, m’ont toujours infiniment déplû, quoique juſques à-préſent je n’euſſe jamais penſé à en chercher la raiſon.
Dans notre dernière converſation, lors-que vous décrivîtes les ſymptômes de l’Eſtime de ſoi-même, & la conduite que tiendroit une Perſonne conſidérée dans le ſimple état de Nature, vous fites mention de la Riſibilité. Je n’ignore pas que c’eſt un des talens caractériſtiques de notre Eſpèce. Mais croïez-vous qu’il ſoit aufii un réſultat de la Vanité ?
CLEO. Hobbes eſt de ce ſentiment. Il eſt vrai qu’on peut l’attribuer en pluſieurs cas à cette même cauſe. Cependant il eſt certains phénomènes, qu'il eſt impoſſible d'expliquer par le moïen de cette hypothèse. J'aimerois donc mieux dire que le Rire est un mouvement mécanique, qui ſe produit naturellement chez nous, lorsque nous ſommes extrêmement contens. Si notre vanité eſt ſenſiblement flattée par quelque diſtinction; ſi nous entendons, ou voions quelque choſe qui ſoit digne d'admiration ou d'approbation, pendant que que nous nous ſatisfaiſons quelque autre pafiion, & que la raiſon pour laquelle nous ſommes contens paroît être juſte & valable, alors il ne nous prend nulle envie de rire. Mais lorsque des choſes & des actions étranges, ou faites mal-à-propos, vien-nent à nous plaîre, ſans que nous puiſſions en donner de bonnes raiſons, c'eſt alors, généralement parlant, que nous rions.
HOR. Je recevrois plus volontiers le Syſtéme que vous attribuez à Hobbes, que le vôtre. Car les choſes dont on rit, ſont pour l'ordinaire mortifiantes, incommo-des, ou préjudiciables aux autres.
CLEO. Mais Mais que direz-vous du cha-touillement, qui fait rire un Enfant, quand il ſeroit fourd & aveugle?
HOR. Pourriez-vous, ſuivant votre Syſtême, rendre raiſon de ce phénomène?
CLEO. Non pas d'une manière ſatisfaiſante, mais je vous ferai part de ce qu'on peut en dire. L'expérience nous apprend que plus la peau eſt douce, e, tendre & ſenfible, plus les Perſonnes, à parler généralement, ſont chatouilleuses. Nous ſavons pareillement que le contact des choſes rudes, âpres & dures, nous déplaît, même avant que de nous cauſer de plait, la douleur. Au lieu que nous reſſentons un certain plaiſir, lorsque notre peau touche quelque choſe de tendre, d’uni, & de mou. Si donc on touche légèrement, & en même tems, plufieurs fibres nerveuſes, il eſt poſſible que chacune nous faiſant éprouver une ſenſation agréable, produife ce plaiſir confus, qui eſt la cauſe occaſionnelle du Rire.
HOR. Mais comment pouvez-vous vous imaginer qu’il qu’il y ait un mouvement mécanique dans le plaiſir qu’éprouve un Agent libre ?
CLEO. Quelle que ſoit la liberté dont nous nous piquons dans la formation des Idées, l’eſſet qu’elles produiſent ſur le Corps, eſt certainement indépendant de la Volonté. Rien n’eſt plus directement oppoſé au rire, qu’une mine rechignée ; car elle ride le front, fronce le ſourcil, & fait tenir la bouche fermée ; au lieu que le rire fait tout le contraire. Vous n’ignorez pas qu’exporrigere frontem, eſt une Phrafe Latine, qui ſignifie prendre un air gai. Quand on soupire, les muſcles du ventre & de la poftrine mufcles ſont tirés en dedans, tandis que le dia-phragme ſe relâchant, s’enfonce dans la cavité de la poitrine. Il paroît par la ma-nière forcée dont nous refpirons, que nous faiſons tous nos eſſorts, quoiqu’en vain, pour reſſerrer & comprimer le cœur. Lorſque dans cette ſituation nous avons pris de l’air autant que notre corps en peut contenir, nous le rejettons avec la même violence que nous l’avions ſucé ; expiration qui relâche ſubitement tous les muſcles que nous avions emploïés & tendus pour exécuter l’inſpiration. Que la Nature ne nous ait accordé tout cela pour contribuer à la conſervation de nous-mêmes, c’eſt ce qu’on ne ſauroit révoquer en doute, ſi l’on conſidère com 2 bien peu nous ſommes libres dans ces opérations. Ne voit on pas toutes les Créatures capables de produire quelques fons, jetter des cris & ſe plaindre machinalement dans les grandes afflictions, ainſi que dans les peines & dans quelque danger éminent ? Dans les cruels tour mens, les eſſorts de la Nature ſont ſi violens, que pour les diſſimuler, & pour empêcher qu’on ne s’apperçoive de nos ſouffrances, par les fons, les cris, les plaintes, & en un mot par les diſſérens indices de la douleur, nous sommes obligés de fermer la bouche, de l’enſſer, quelquefois même de remplir d'air notre poitrine, de nous mordre les lèvres, ou de les tenir collées enſemble, & d'emploïer en un mot tous les moïens poſſibles pour empêcher l'air de ſortir. Lorsque nous avons des chagrins, nous foupirons: ſi nous sommes dans la joie, nous rions. Dans ce dernier cas, nous ne laiſſons qu'un très-petit paſſage à la reſpiration; & ce paſſage eſt beaucoup moins régulier, qu'il ne l'eſt pour l'ordinaire. Tous les muſcles extérieurs, & toutes les parties internes ſont relâchées, & paroiſſent, n'a voir d'autre mouvement, que celui qui leur eſt communiqué par les agitations & les fecouſſes convulſives qui accompagnent le rire.
HOR. J'ai vu des Perſonnes rire, juſqu'à n'en pouvoir plus.
CLEO. Nous obſervons des ſymptômes tout diſſérens dans une Perſonne qui ſoupire. Lorſque la douleur, ou qu'un grand malheur nous fait pouſſer un cri, la bouche s'arrondit, ou du-moins décrit une ovale, on avance les lèvres ſans que l'une touche l'autre, & on retire la langue. Voilà pourquoi toutes les Nations s'écrient, Ob! lorſqu'elles ſont une exclamation.
HOR. Quelle en eſt la raiſon, je vous prie?
CLEO. Parce que l'on ne peut prononcer aucune autre voïelle, ni aucune autre conſone, tandis que la bouche, les lèvres & la langue reſtent dans la ſituation dont je parle. Lorſqu’on rit, on retire les lèvres le plus qu’il eſt poſſible ; mouve ment qui doit néceſſairement allonger la bouche.
HOR. Je ne puis faire grand fond ſur ce que vous dites, puiſqu’en pleurant il en arrive tout autant. Cependant les larmes ſont des indices viſibles de chagrin.
CLEO. Il y a peu de Perſonnes qui puiſſent jetter des pleurs dans les grandes aſſlictions, lorſque le cœur eſt accablé, ou dans les chagrins qu’on tâche de ſurmon-ter. Mais dès-qu’on pleure, on diſſipe l’accablement, & on ſe ſoulage ſenſiblement, puiſqu’alors on ne fait plus de réſiſtance. D’où il fuit que dans l’adverſité les pleurs ſont moins une marque de trif teſſe, qu’ils ne montrent que l’on ne ſauroit la ſupporter plus longtems. Auſſi regarde-t-on comme indigne d’un Homme de pleurer, parce que l’aſſliction paroît alors ſurpaſſer nos forces, & nous faire fuc-comber. Mais dans les Adultes, l’action de jetter des larmes n’eſt pas plus particulière à la triſteſſe, qu’elle ne l’eſt à la joje. On voit bien des Perſonnes qui, capables de ſupporter ſans jetter la moindre larme les plus grands malheurs, verſeront des pleurs en abondance en voïant repréſenter une Scène touchante d’une Tragédie. Un objet fait plus aisément impreſſion ſur certaines Perſonnes, tan-die ane d’autres Gant plutôt émues par un autre objet. Mais tout ce qui nous touche d’une manière aſſez vive pour ac-cabler notre eſprit, nous arrache nécef-fairement des larmes. Telle eſt la cauſe mécanique des pleurs. Ainſi outre la triſteſſe, la joie & la pitié, il y a bien d’autres objets qui peuvent produire le même effet ſur nous, quoiqu’ils n’aïent aucun rapport avec nous-mêmes. Tel eſt le récit d’évènemens ſurprenans, & d’u-ne fortune arrivée ſubitement à des Perſonnes de mérite : les exemples d’héroïf-me, de générofité, d’amour, & d’ami tié de la part d’un Ennemi, produifent le même effet. Il en eſt de même de l’ouïe ou de la lecture de pensées nobles, ou de beaux ſentimens d’Humanité ; mais ſurtout ſi l’on nous fait part ſubitement de ces choſes d’une manière agréable, imprévue, & avec des expreſſions pathé-tiques. On obfervera encore que per-fonne n’eſt plus ſujet à la foibleſſe de ré pandre des pleurs pour des objets auſſi éloignés, que ceux qui ont la conception prompte & facile ; & entre ces derniers, ceux qui ſont les plus portés à faire du bien, les plus généreux, & les plus fin cères. Les perſonnes ſtupides & groſſie-res celles qui ſont cruelles, qui n’ai-ment qu’elles-mêmes, & les Fourbes, ſont rarement touchés de pareilles choſes. Les pleurs ſont donc toujours dans une Per-fonne parvenue en âge de maturité, une démonstration certaine & involontaire, que quelque choſe l’a frappé & l’accable, de quelque nature que ſoit l’objet qui l’affecte. L’expérience nous apprend auſſi qu’un mouvement violent qui nous aſſecte extérieurement, un grand vent, par exemple, la fumée, les écoulemens des oignons, & les autres fels volatils, &c. arrachent des larmes. Ces objets agiſſant ſur l’extérieur, produifent le mê-me effet ſur les fibres des conduits & des glandes lachrymales, que produiſent intérieurement le gonſſement fubit & la preſſion des eſprits animaux. Il n’eſt rien qui ſoit plus propre à manifeſter la Sa-geſſe Divine, que la variété infinie qu’on obſerve dans la conſtitution & la forma-tion des diverſes Créatures vivantes. Chaque partie des Animaux eſt formée avec un art étonnant, & proportionnée avec une exactitude infinie aux différentes fins pour lesquelles chacune eſt deſtinée. Le Corps Humain eſt ſurtout le Chef-d’œuvre de l’Art le plus merveilleux. L’Anatomiſte peut parfaitement connof-tre tous les os os & leurs ligamens, les mufcles & leurs tendons. Il eſt en état de diſſequer très-exactement chaque nerf, & chaque membrane. Le Naturaliſte peut de même pénétrer fort avant dans l’économie intérieure du Corps, & dans les divers ſymptômes de la Santé & de la Maladie. Tous les Hommes peuvent approuver & admirer cette curieuſe Machine. Mais il n’y a perſonne qui puiſſe avoir des idées paſſables de la conftruc-tion, de l’art & de la beauté de cet Ouvrage, & même de ces parties qui tombent ſous les ſens, ſans qu’il ait quelque teinture & de Géométrie & des Mé-caniques.
HOR. Combien de tems y a-t-il que les Mathématiques ſont partie de la Médecine ? On dit qu’elles ont beaucoup contribué à porter cet Art à une grande certitude.
CLEO. Ce dont vous parlez à-préſent eſt une choſe tout à fait différente. Les Mathématiques n’ont jamais eu, ni ne peuvent jamais rien avoir à démêler avec la Médecine. Peut-être les Mécaniques pourront-elles ſervir à rendre raiſon de la ſtructure & du mouvement des parties groſſières du Corps. Tous les fluïdes ſuivent pareillement les loix de l’Hydrostatique. Mais les Mécaniques ne peuvent nous être d’aucune utilité, pour découvrir les objets qui, infiniment pe-tits, nous ſont entièrement inconnus, & par rapport à leurs figures, & par rapport à leur volume. Les Médecins, comme le reſte du Genre Humain, ne connoiſſent abſolument rien des parties élémentaires qui conſtituent les Corps. Ce ſont cependant de ces parties primi tives que dépendent les propriétés & les qualités des choſes. Cela eſt également vrai du ſang, des autres liqueurs du Corps, & des Simples, & par conſéquent de tous les remedes quon ner. Il n’eſt aucun Art qui ait moins de certitude que celui du Médecin. Ses plus ſolides connoiſſances lui viennent de l’expérience ; & par conſéquent un Homme qui à beaucoup de talens join droit une grande application, ne pourroit, en ſe déterminant pour cette étude, eſpérer d’y ſavoir quelque choſe, qu’après une longue & judicieuſe expérience. Pour ce qui eſt de ces beaux discours qu’on fait pour prouver que les Mathématiques ſont de quelque, uſage pour la guériſon des Maladies, c’eſt une Franche Happelourde, & une vraie Charlatanerie.
HOR. Puisque l’on remarque un art ſi merveilleux dans les os, les muscles, & les autres parties groſſières du Corps, ne ſeroit-il pas déraisonnable de croire qu’il y en eût moins dans celles qui ſont hors de la portée des Sens ?
CLEO. Je n’en doute nullement. Les Microſcopes nous ont découvert un Nou veau Monde ; & je ſuis bien éloigné de croire que la Nature ait abandonné ſes Ouvrages, précisément dans le point où nous ne pouvons plus les ſuivre des yeux. Je fuis perſuadé que les idées & les aſſections de l’Ame, ont une influence plus conſtante & plus mécanique ſur certaines parties du Corps, qu’on ne Pa découvert jusqu’ici, & que même, suivant toute probabilité. humaine, on ne le découvrira dans la fuite. Les Perſonnes les moins attentives ont pu ſe convaincre mille fois par leurs propres yeux, des effets frappans que les idées de l’Eſprit produiſent ſur les yeux & ſur les mufcles du viſage. Lorsque dans une Compagnie d’hommes nous voïons un Magiſtrat qui prend garde à tenir ſon rang, ſes lèvres ſont fermées, & ſes machoires ſe touchent ; les muſcles de ſa bouche ſont doucement attachés, & toutes les autres parties du viſage ſe tiennent fermement à leur place. Que ce Cava lier ſe retire enſuite dans une autre cham-bre, où il y aura une belle & jeune De-moiſelle, qui ſoit aſſable & obligeante ; d’abord, avant même que d’y penſer, vous le verrez changer entièrement de viſage. Sans que lui-même s’apperçoive d’aucun changement qui lui ſoit arrivé, gard vous paroîtra tout autre. Tous ceux qui l’auront obfervé avec vous, le trouveront plus doux & moins ſévère qu’il ne’étoit un moment auparavant. Voici un autre exemple qui n’est pas moins ſenſible. Lorsque nous laiſſons tomber notre machoire inſérieure, nous ouvrons un peu la bouche. Si dans cette attitude nous regardons droit devant nous, ſans fixer les yeux ſur quoi que ce foit, nous pouvons parfaitement avoir l’air d’un Imbécille ; parce qu’alors les traits de notre viſage font, pour ainſi dire, eſſacés, & que les muſcles en ſont rélâchés. Avant que les Enfans aïent appris à avaler leur ſalive, ils tiennent ordinairement la bouche ouverte, & bavent continuellement : pendant qu’ils ont encore des idées fort confuſes, les muscles de leur viſage ne font, pour ainſi dire, point tendus, la machoire inſérieure tombe, & les fibres des lèvres ſont déliées ; du moins nous obſervons plus ſouvent ces phénomènes pendant l’enfance, que nous ne les re-marquons dans la fuite. Dans l’âge décrépit, où l’on commence à radotter, on voit reparoître ces ſymptômes : mais les plus Idiots ne les quitent point durant toute leur vie ; c’eſt pourquoi nous diſons qu’une perſonne a beſoin d’une bavette, lorsqu’elle ſe conduit en Sot, ou qu’elle parle comme un Enfant. Si d’un côté nous réſſéchiſſons ſur tous ces exemples, & que de l’autre nous conſidérions que les Idiots ſont de toutes les Créatures, & les moins colères, & les moins vaines, je demande s’il n’y a pas une certaine portion d’Eſtime de ſoi-même qui inſſue mécaniquement, & qui aide à donner à notre viſage un air décent.
HOR. Je ne puis vous donner là-deſſus aucune réponſe. Tout ce que je fai, c’eſt que ces conjectures ſur le mécanisme de 1’Homme, n’ont pas fort éclairé mon entendement. Je m’étonne comment nous ſommes venus à parler de ce ſujet.
CLEO. Vous avez recherché l’origine de la Riſibilité, dont perſonne ne peut rendre de raiſon certaine. Dans de ſemblables cas chacun a la liberté d’avancer des conjectures, pourvu que les conſéquences qu’on en tire ne ſoient point en contradiction avec ce qu’il y a de mieux établi. Mais en vous propoſant ces réflexions mal digérées, je me fuis principalement propoſé de vous faire comprendre, combien les Ouvrages de la Nature renferment de myſtères ; je veux dire, com-ment ils brillent par-tout d’un pouvoir éclatant, mais incompréhenſible à tous les Etres Humains. Par-là je voulois vous prouver que les lumières qu’on pouvoit acquérir à poſteriori, par des obſervations foutenues, par des expériences judicieu-fes, & par des raiſonnemens fondés ſur des faits, étoient plus utiles, que celles qu’on pouvoit acquérir en entreprenant hardiment de découvrir les prémières cauſes, ou, ce qui revient au même, en raiſonnant à priori. Quelle que fût la ſagacité d’une perſonne, je ne crois pas qu’ignorant la nature du reſſort d’une Montre, elle pût jamais découvrir par la ſeule réſſexion la cauſe de ſon mouvement ; il faudroit pour cela qu’elle vît l’intérieur de cette ma-chine. Cependant tout Génie médiocre peut être afſuré, en voïant ſeulement l’extérieur d’une Montre, que l’exactitude de quelque Ouvrage curieux qui nous eſt caché, fait qu’elle montre les heures, & qu’elle meſure le tems. Il pourra même ſe convaincre que, quel que ſoit le nombre des cauſes qui mettent l’aiguille en mouvement, il y a néanmoins dans l’intérieur de la Montre une prémière cauſe de cette action. Appliquons ceci à la nature de l’Homme.
Les effets de l’Eſprit ſur le Corps ſont palpables. Nous ſommes donc aſſurés que les Idées produifent pluſieurs mouvemens par le contact, & par conféquent mécaniquement. Mais les parties, ou les inf-trumens qui exécutent cette opération, ſont ſi fort éloignés de la portée de nos ſens, & la rapidité de l’action eſt ſi prompte, qu’il eſt abſolument impoſſible a des Eſprits bornés comme nous, de remonter à la prémière cauſe de ces effets.
HOR. Mais la Penſée n’eſt elle pas une action de l’Ame ? Le Mécanisme n’a donc rien à faire ici.
CLEO. Tandis que l’Ame réſide dans le Corps, on ne peut pas dire qu’elle penſe dans un autre ſens, que celui où l’on dit qu’un Architecte bâtit une Maiſon. Les Charpentiers, les Maçons ſont l’ouvrage ; mais l’Architecte a donné le plan de ce Bâtiment, & il en a l’inſpection.
HOR. Dans quelle partie du cerveau croïez-vous que l’Ame habite le plus immédiatement, ou bien penſez-vous qu’elle ſoit répandue par tout le Corps ?
CLEO. Je n’en ſai rien de plus, que ce que je vous en ai déjà dit. HOR. Je ſens invinciblement que l’o-pération de penſer est un travail, ou du-moins que c’eſt quelque choſe qui ſe paf-ſe dans ma tête, & non dans mes jam-bes, ou dans mes bras. Mais que nous apprend de réel l’Anatomie ſur ce ſujet ?
CLEO. Elle ne nous apprend rien du tout ſur ce ſujet à priori. Les Anatomis-tes les plus conſommés ne ſont pas plus en état de ſatisfaire à cette queſtion, qu’un apprentif Boucher. Nous pouvons admirer l’art merveilleux qui brille dans le cerveau, les deux membranes, les veines & les artères qui l’environnent. Mais lorsqu’en le diſſéquant nous avons découvert les diverſes paires de nerfs, & leur origine ; lorsque nous avons examiné quelques glandes de diverſe figure & grosfeur, qui, formées d’une autre ſubſtance que le cerveau, ne pouvoient pas échapper à notre vue ; lors, dis-je, que nous avons examiné ces choſes, & que nous leur avons donné des noms, dont quelques-uns ſont très-impropres & très-bar-bares, les meilleurs Naturaliſtes doivent reconnoître qu’il n’y a même qu’une très-petite quantité de ces parties viſibles, ſi l’on en excepte les nerfs & les veines, dont ils puiſſent marquer les uſages d’une ma-nière tant ſoit peu ſatisfaiſante. Ils ne connoiſſent abſolument rien de la ſtructure myſtérieuſe du cerveau même, ni des raiſons de ſon arrangement impénetrable. En vain ils l’examinent, il ne leur paroît point que ce ſoit autre chose qu’une ſubſtance moëlleuſe, ramaſſée dans des mil-lions de cellules imperceptibles, qui, dispoſées dans un ordre inconcevable, & ferrées entr’elles, forment une variété em-barraſſée de plis & d’anfractuoſités. Peut-être ajouteront-ils qu’on peut raiſonnablement préſumer, que c’eſt-là le ſpacieux réſervoir de la connoiſſance humaine. Là les Sens fidèles dépoſent conſtamment le tréſor des images, telles que leurs organes les reçoivent. C’eſt-là le fourneau ou les eſprits ſont ſéparés du ſang, pour être enſuite volatiliſés & ſubtilifés a des particules, qui à-peine peuvent être appellées corporelles. Enfin, peut-être diront-ils que les plus petites de ces particules ſont toujours emploïées ſoit à chercher, ſoit à difpoſer diverſement les images retenues, & à les répandre par les anfractuoſités ſans nombre qu’on apperçoit dans cette admirable ſubftance. Ce ſont là les inexplicables fonctions qui les occupent ſans-ceſſe, & dont la contemplation fait l’étonnement des plus grands Génies.
HOR. Ce font-là des pensées creuſes, dont vous ne fauriez apporter de preuves. La petiteſſe de ces parties, empêche qu’on ne les découvre. Mais ſi faiſant de nouveaux progrès dans l’Optique, on inventoit des Microscopes qui groſſiſſent les objets trois ou quatre millions de fois plus que ceux qu’on a eu juſqu’à préſent, on pourroit alors obſerver ces petites particules ſi éloignées de tomber ſous les ſens ; il ſuffiroit que cet Agent, l’Auteur de tout cet Ouvrage, fût corporel.
CLEO. On peut démontrer qu’il eſt im-poſſible de poufſer l’Optique & l’Art aſſez loin, pour trouver de pareils Inſtrumens. Mais ſuppoſons que par quelque moïen on pût en venir à bout, même alors l’A-natomie ne pourroit fournir que de faibles ſecours pour éclaircir le ſujet obfcur dont nous parlons. On ne peut contem-pler & examiner le cerveau d’un Animal pendant qu’il eſt en vie. Si tirant d’une Montre le principal reſſort, vous laiſſiez vuide le barillet qui l’enfermoit, il ne ſeroit pas poſſible de découvrir ce qu’il y avoit qui faifoit marcher cette machine, lorsqu’elle divifoit ſi exactement le tems. Nous examinerions tous les rouages, & toutes les parties qui peuvent contribuer au mouvement ; après toutes les recherches imaginables, nous pourrions tout au plus découvrir l’uſage de ces rouages pour faire tourner les aiguilles ; mais toujours la prémière cauſe de ce mécaniſme ſeroit un myſtère.
HOR. Notre principal reſſort, c’eſt l’Ame, qui eſt également immatérielle & immortelle. Mais pourquoi les autres Créatures, qui aïant un cerveau ſemblable au nôtre, n’ont-elles pas une fubs tance immortelle, diſtincte du Corps ? Croïez-vous que les Chiens & les Che vaux penſent ?
CLEO. Je crois qu’ils ont des idées, mais dans un degré beaucoup moins parfait.
HOR. Qu’est-ce qui dans ces Créatures a l’inſpection ſur les idées ? Où devons-nous chercher ce principe ? Quel est le princi-pal reſſort ?
CLEO. C’eſt la vie. Je ne puis vous donner une autre réponſe.
HOR. Qu’est-ce que c’eſt que la vie ?
CLEO. Chacun comprend ce que ce mot ſignifie, quoique perſonne peut-être ne connoiſſe le principe de la vie, cette par-tie qui donne le mouvement à tout le Corps.
HOR. Lorsque les Hommes ſont aſſurés qu’il eſt impoſſible de découvrir la vérité d’une chole, ils peuvent impunément diſſérer de ſentimens, & tâcher de s’en impoſer les uns aux autres.
CLEO. Tant qu’il y aura des Foux & des Fripons, la choſe arrivera comme vous le dites. Mais je n’ai point cherché à vous en faire accroire. Tout ce que j’ai avancé ſur la compoſition du cerveau, je vous l’ai donné comme une conjecture, que vous deviez ſeulement recevoir ſuivant le degré de vraiſemblance que vous y trouveriez. Il ne faut pas attendre que je vous prouve une choſe, qui par la nature ne ſauroit admettre de démonſtration. Lorsque la reſpiration & la circulation du ſang ont ceſſé, l’intérieur d’un Animal diſſère abſolument de ce qu’il étoit lorſque les poûmons jouoient encore, & que le ſang & les autres parties liquides ſe mouvoient librement par tout le Corps. Vous avez vu de ces Machines qui élèvent l’eau par le moïen du feu. Vous favez que ce ſont les vapeurs qui la ſont monter. Or après la mort d’un Animal il eſt auſſi impoſſible de voir les particules vo-latiles qui opèrent & agiſſent ſur le cerveau, qu’il le ſeroit de voir dans cet-te Machine, lorsque l’eau eſt froide par le manque de feu, les vapeurs qui ſont mouvoir tout l’ouvrage. Cependant ſi l’on faiſoit voir à une perſonne cette Machine lorsqu’elle n’iroit point, & qu’on lui expliquât la manière dont elle élève l’eau, il paſſeroit ou pour un grand in-crédule, ou pour avoir la conception bien dure, s’il n’en vouloit rien croire, quoi-qu’aſſuré que la chaleur peut faire évapo-rer les Liquides.
HOR. Mais ne croïez-vous pas que les Ames diſſerent entr’elles ? Sont-elles toutes également bonnes, ou toutes également mauvaiſes ?
CLEO. Nous avons quelques idées aſſez exactes de la Matière & du Mouvement, ou du-moins de ce que nous entendons par-là. Nous pouvons donc nous former des idées des Objets corporels, lors même qu’ils ſont trop petits pour tomber ſous les ſens. Que dis-je ! nous pouvons concevoir une portion de Matière, mille fois plus petite que celle qui peut être viſible, même à l’aide des meilleurs Microſcopes. Mais l’Ame eſt abſolument incompréhenſible. Nous ne pouvons preſque rien déterminer, que ce qui nous a été révélé. Si les Hommes diſſerent en habileté, je crois que cela eſt entièrement dû à la diſſérence qu’il y a entr’eux dans le domicile de l’Ame, c’est-à-dire, dans le plus ou le moins d’exactitude qu’il ya dans la compoſition de la ſtructure de leur Corps, ou dans l’uſage qu’ils en font. Le cerveau d’un Enfant nouvellement né, eſt une table rafe ; &, comme vous l’avez fort bien remarqué, nous n’avons d’i-dées que celles dont nous sommes redevables à nos ſens. Je ne doute point que l’Action de penſer ne conſiſte dans une circulation des Eſprits animaux, qui agiſſant dans le cerveau, cherchent, joignent, fépa-rent, changent, & compoſent les idées avec une rapidité inconcevable, ſous l’infpection de l’Ame.
Tout ce que nous pouvons donc faire de mieux pour les Enfans âgés d’un mois, après la nourriture & le ſoin de les tenir chaude.. ment, c’eſt de leúr donner des idées, & de faire ſurtout ſervir à cet uſage les deux ſens les plus utiles, je veux dire la vue & l’ouïe. Il faut les difpoſer à faire ce travail du cerveau, & les encourager à nous imiter dans l’action de penſer. J’avoue que d’abord ils n’exécutent la choſe que trèse imparfaitement. Mais pour leur faciliter cet ouvrage, il ſeroit fort utile, à ceux du-moins qui ſe portent bien, qu’on leur parlât beaucoup, même de choſes très-différentes, & qu’on les fit fauter, principalement durant les deux prémières années. Pour en avoir ſoin dans cet âge tendre, je préfèrerois toujours à la Perſonne la plus ſage du monde, une jeune Fille qui au-roit la langue bien pendue. On ne peut rien faire de mieux pour eux, que de les porter de côté & d’autre, de les divertir continuellement, & de jouer avec eux dès-qu’ils feront éveillés. Si même on étoit en état de tenir deux ou trois de ces Filles, pour ſe ſoulager quand elles feroient fatiguées, il n’en ſeroit que mieux.
HOR. Croïez-vous donc que le babil des Nourrices deſtitué de ſens, ſoit ſi utile aux Enfans ?
CLEO. Ce caquet leur est d’un uſage infini. Il leur apprend & à penſer, & à parler beaucoup plus vite & mieux, qu’ils ne l’auroient jamais fait ſans cela. On doit accoutumer les Enfans à exercer ces facultés, & les y occuper continuellement.
HOR. Cependant il arrive rarement que nous nous ſouvenions de ce que nous avons ou dit, ou entendu, avant l’âge de deux ans. Qu’y auroit-il donc de perdu, ſi les Enfans n’entendoient pas toutes ces impertinences ?
CLEO. Comme l’on doit battre le fer tandis qu’il eſt chaud & ductile, de mê me il faut inſtruire les Enfans dans leur jeuneſſe. Dans cet âge flexible, les tubes & les membranes étant plus ten-dres, ils recevront auſſi plus facilement de légères impreſſions, que dans un âge plus avancé. Pluſieurs de leurs os ne ſont alors que des cartilages, & leur cerveau même eſt ſi mou qu’il eſt en quelque manière fluïde. C’eſt auſſi pour cela qu’il ne retient pas auſſi bien les images reçues, qu’il les conferve dans la fuite, lorsque ſa ſubſtance a plus de conſiſtence. Mais ſi les prémières images ſe perdent, il leur en ſuccède continuellement de nouvelles. Le cerveau ſert d’abord comme d’ardoiſe pour apprendre à chiffrer, ou comme d’exemple pour apprendre à former des traits ſemblables. Les Enfans s’accoutumeroient par là à exécuter les actes de la penſee, & s’y exerceroient ; ils contracteroient l’habitude de diſpoſer, ou de faire facilement & promptement uſage des images retenues, & à les appliquer ſuivant le qu’on ſe propoſe. Jamais on n’exécute mieux ces divers actes, & on ne prend plus aisément cette habitude, que lorsque la matière molle encore cède, & dans le tems que les organes ſont les plus flexibles & les plus fouples. Qu’on exerce donc les Enfans ou à penſer, ou à parler, il n’importe ſur quel ſujet, pourvu qu’il ſoit innocent. Dans les Enfans vifs nous remarquons à leurs yeux les eſſorts qu’ils ſont pour nous imiter, avant même que d’en être capables. Le peu de liaiſon qui règne entre leurs actions, & les abſurdités qu’ils débitent, nous ſont voir qu’ils tâchent d’exercer de cette manière leur cerveau, qu’ils eſſaïent de penſer, tout comme ils ſont des eſſorts pour articuler des mots. Mais comme il faut plus d’art pour bien penſer, que pour bien parler, le prémier eſt auſſi d’une plus grande conféquence.
HOR. Je fuis ſurpris que vous parliez d’apprendre, & de s’attacher ſi particulièrement à faire une choſe qu’on exécute auſſi naturellement, que l’action de penſer. Il n’en eſt point qui le forme avec une plus grande viteſſe par par aucun Corps. Vite comme la pensée, dit le Proverbe. Dans moins d’un moment le plus ſtupide Païſan pourra tranſporter ſon eſprit de Londres au Japon, auſſi aiſément que le plus grand Génie.
CLEO. Cependant il n’y a rien en quoi les Hommes diſſerent autant les uns des autres, que dans l’exercice de cette ſa culté. Les diſſérences qu’on remarque entr’eux par rapport à la grandeur, la groſſeur, les forces, & la beauté du Corps, ne ſont que des bagatelles en comparaiſon de celle dont je parle. Aufſi n’eſt-il rien au monde de plus eſtimable, & qu’on apperçoive plus aiſément dans les Hom mes, que l’heureuſe facilité qu’ils ont à penſer. Deux Perſonnes peuvent avoir également de lumières cependant l’une parlera auſſi bien ſur le champ, que l’autre pourroit diſcourir après deux heures de méditation.
HOR. Je poſe en fait que perſonne n’étu-diéra deux heures pour faire un diſcours, lorsqu’il pourra le faire en moins de tems. Ainſi je ne vois pas quelle raiſon vous avez de ſuppoſer que ces deux Perſonnes peuvent être également ſavantes, ſi l’une eſt en état de faire ſur le champ un diſcours qui demanderoit deux heures à l’autre.
CLEO. Il ne paroît pas que vous faſſiez attention à la double ſignification du mot ſavoir. Il y a une grande diſſérence entre ſavoir ce que c’eſt qu’un Violon, connof-tre cet inſtrument de vue, & ſavoir en jouer. La connoiſſance dont je parle, eſt de la prémière forte. Si donc vous la conſidérez dans ce ſens, vous devez être de mon avis ; car on ne peut, par aucune étude, tirer du cerveau ce qui n’y eſt point. Suppoſé que vous compoſaſſiez une petite Lettre en trois minutes, tandis qu’une autre perſonne, qui auroit la main auſſi vite que vous, demeureroit une heure à écrire la même chose n’eſt-il pas clair que celui qui emploie plus de tems à compoſer cette Lettre, en fait autant que l’autre qui fait la même choſe plus promptement ? ou du-moins il ne paroît pas que le prémier ait moins de lumières que le ſecond. Il a reçu les mêmes images ; mais il ne peut les trouver, ou les difpoſer dans cet ordre, auſſi vite que vous. Qu’on nous préſente deux compoſitions, en Vers, ou en Profe, qui ſoient d’une égale bonté ; ſuppoſons enſuite que nous ſachions ſurement que l’une de ces Pièces eſt un impromptu, & que l’autre ait occupé pendant deux jours entiers ſon Auteur ; on dira bien que ce-lui qui a compoſé l’impromptu a plus de talens & de génie que ſon Emule, quoique leurs connoiſſances ſoient égales, autant du-moins que nous no en pouvons juger par cet échantillon. Vous voïez par cet exemple la diſſérence qu’il y a entre la connoiſſance, lorsqu’elle déſigne le tréſor des images qu’on a reçu ; & la connoiſſance, ou plutôt l’habileté à trouver ces images au moment qu’on en a beſoin, & à les mettre promptement en œuvre.
HOR. Lorsque nous ne pouvions d’abord & promptement penſer, ou rappeller dans notre Eſprit une choſe que nous favions, je croïois que c’étoit manque de mémoire.
CLEO. Cela peut y contribuer en par-tie : mais il eſt des Perſonnes d’une prodigieuſe lecture, qui aïant très-bonne mémoire, portent de faux jugemens, & qui diſent rarement quelque chose à pro pos, ou qui, s’ils le diſent, le proſerent ordinairement trop tard. Parmi les Dé-voreurs de Livres, Helluones Librorum, il y a de pitoïables Raiſonneurs, qui aïant une faim canine, dévorent les Livres ſans pouvoir les digérer. Combien de Savans infenſés ne rencontrons-nous pas dans les grandes Bibliothèques ! Il paroît par leurs Ouvrages que la Sience étoit dans leur tête, comme les Ameublemens qu’un Tapiſſier a ſur les bras. Le tréſor des ima-ges qu’il y a dans leur cerveau, bien loin de leur ſervir d’ornement, eſt un fardeau pour eux. Tout cela vient du défaut de penſer, du peu d’habileté, & du manque de diſpoſitions à ménager, comme il faut, les idées que l’on a reçues. Nous voïons au-contraire des gens qui, ſans aucune érudition, ont beaucoup de bon-fens. Les Femmes ſont pour la plupart plus promptes à inventer, & plus fortes ſur la repartie, que les Hommes qui auroient reçu le même degré d’éducation. On ne ſauroit aſſez s’étonner de voir la brillante figure que quelques Perſonnes du Beau Sexe ſont dans les converfations, lors-qu’on penſe au peu d’occaſions qu’elles ont eu d’acquérir des connoiſſances.
HOR. Mais d’un autre côté il eſt aſſez rare de trouver des Femmes qui aïent l’Eſprit folide.
CLEO. C’eſt uniquement faute d’exer eice, d’application, & d’aſſiduïté. Les idées abſtrufes ne ſont abſolument point de leur reſſort ; & les circonstances où elles ſont placées pour l’ordinaire, les conduiſent à d’autres occupations. Cepen-dant il n’eſt aucun Ouvrage de tête, que les Femmes ne ſoient capables d’exécu-ter, aum bien que les Hommes, ſi l’on ſuppoſe qu’elles jouïſſent des mêmes fe-cours, & qu’elles s’y appliquent aſſida-ment. Or la folidité d’eſprit que vous refufez au Beau Sexe, réſulte uniquement de cette application foutenue. C’eſt par ſon moïen que l’on diviſe les objets par parties, qu’on les compare les unes avec les autres, & qu’on les conſidère en elles-mêmes & ſans partialité. La meilleure méthode pour ſe procurer cette qualité, c’eſt de ne s’occuper que du ſoin de découvrir, de deux propoſitions qu’on doit examiner, celle qui eſt vraie ; c’eſt d’emploïer toutes les puiſſances de ſon Eſprit, pour connoître également toutes les parties du ſujet ; c’eſt de mettre une ſeule & même choſe ſous tous les points de vue poſſibles ; c’eſt enfin de faire de tous ces ſoins un fréquent uſage. Qul-conque en agira ainſi, acquerra très-pro-bablement ce que nous appellons un jugement folide. Il ſemble que l’art qui brille dans la ſtructure des Femmes, ſoit mieux fini & plus élégant, que celui qu’on. remarque dans celle des Hommes. Leurs traits ſont plus délicats, leur voix a plus de douceur, tout leur extérieur eſt plus artiſtement dispolſé. Il y a autant de différence entre leur peau & la nôtre, qu’il y en a entre un fin drap & de la bure. Sur quel fondement croiroit on que la Nature a plus négligé les Femmes, à l’é-gard des choſes qui ne tombent pas ſous les ſens, que dans celles qui ſe préſen-tent aux yeux ? N’eſt-il pas plus naturel de penſer qu’elle a pris le même ſoin pour former leur cerveau, qu’elle en a pris pour leur donner de la beauté ? Sans-dou-te elle a emploïé la même exactitude ſupérieure en formant leurs organes intellectuels, qu’elle en a fait paroître dans leurs organes ſenſibles.
HOR. La Beauté eſt l’attribut du Beau Sexe, comme la Force eſt celui des Hom mes, bou
CLEO. Quelque petites que ſoient les particules du cerveau qui contiennent les différentes images, & qui nous aident dans l’opération de penſer, il y a entre le cerveau des Hommes autant de diver-fité par rapport à la juſteſſe, à la fimé-trie, & à l’exactitude, qu’il y en a dans les parties les plus groſſières du Corps. Les Femmes doivent donc nous ſurpatler à l’égard de la bonté, de l’harmonie, & de la ſoupleſle de leurs organes, qui, eſſentiels dans l’art de penſer, méritent ſeuls le nom de Facultés Naturelles. Car pour ce qui eſt de l’habileté, de la dextérité, ou de l’aptitude dont j’ai parlé, elle dépend de l’exercice, & par conféquent elle eſt manifeſtement acquiſe.
HOR. Comme la conftruction du cer-veau eſt plus délicate dans les Femmes que dans les Hommes, je ſuppoſe pareil-lement qu’elle eſt infiniment plus groſſière dans les Brebis, les Bœufs, les Chiens, les Chevaux &c.
CLEO. Rien ne nous engage à penſer autrement.
HOR. Mais après tout, ce moi, cette partie de moi-même qui veut, qui ſouhaitte, & qui préfère une choſe à une autre, doit être immatérielle. Car ſi c’étoit de la matière, ou ce ſeroit une ſeule & fim-ple partie, ce qui me paroît presque im-poſſible ; ou ce feroient pluſieurs parties combinées, ſuppoſition qui eſt encore plus difficile à concevoir.
CLEO. Je ne disconveniens point de ce que vous dites. Je vous ai déjà fait entendre que le principe de la penſée & de l’action, eſt inexplicable dans toutes les Créatures. Mais la ſpiritualité de ce principe ne réſoud point la queſtion ; elle ne nous donne aucun jour, ni pour l’expliquer, ni pour en concevoir la naturê.. Qu’il doive y avoir un contact mutuel entre le Corps & ce principe, quel qu’il foit, c’eſt ce dont nous ſommes aſſurés à pofteriori. Et il eſt tout auſſi difficile de comprendre, comment il peut y avoir une action réciproque entre un Corps & un Objet Immatériel, que de concevoir comment la penſée peut réfulter de la Matiè-re & du Mouvement.
HOR. Quoiqu’il ſemble que plufieurs autres Animaux penſent, l’Homme eſt cependant la ſeule Créature connue, qui faſſe voir, ou qui paroiſſe ſentir qu’elle eſt afſurée de penſer.
CLEO. Il n’est pas aisé de déterminer quels ſont les inſtincts, les propriétés, ou les lumières dont les autres Créatures font, ou deſtituées, ou en poſſeſſion, lorsque ces qualités ne tombent pas ſous nos ſens. Mais il est très-probable que les parties principales & les plus néceſſaires de la machine, ſont moins artiſtement travaillées dans les Animaux, qui parviennent à toute la perfection dont ils ſont capables, au bout de trois, de quatre, de cing, ou de ſix ans au plus ; qu’elles ne le ſont dans une Créature qui à-peine parvient en maturité, & acquiert coute ſa grandeur & toutes ſes forces à l’âge de vingt-cinq ans. Tout Homme âgé de cinquante ans, & intérieurement perfuadé qu’il eſt le même être quifaifoit telle & telle choſe il ya trente ans qui dans ſa jeuneſſe avoit tels & tels Maîtres, ne peut attribuer la perſuafion où il eſt d’avoir exifté tout co tems-là, qu’à la ſeule mémoire, ſans qu’il puiſſe jamais remonter à l’origine ou à la naiſſance de ce ſentiment. Suivant moi, il n’eſt perſonne qui ſe rappelle quoi que ce ſoit de ce qui lui eſt arrivé, ou de ce qui s’eſt paſſe avant qu’il eût atteint l’âge de deux ans. Avant ce tems-là il étoit peu ex-pert dans l’art de penſer, & ſon cerveau n’avoit pas encore une conſiſtence capable de retenir aſſez longtems les images qu’il recevoit. Remontons auſſi haut qu’il nous plaîra, ce ſouvenir ne nous donnera point de nous-mêmes une aſſurance plus forte, que nous n’en avons d’une autre Perſonné, qui, aïant toujours été élevée avec nous, n’auroit jamais été une ſemaine ou un mois abfente & éloignée de nos yeux. Une Mère, qui a un Fils âgé de trente ans, croit avec plus de fondement qu’il eſt le même Homme qui lui eſt né & qu’elle a élevé, qu’il ne le croit lui-même. Si elle penſe tous les jours à ſon Fils, & qu’elle ſe rappelle tous les changemens qui ſont arrivés de tems en tems à ſes traits, elle eſt plus certaine qu’il n’a point été changé au berceau, qu’elle ne peut l’être de n’y avoir pas été changée elle-même. Tout ce qu’on peut aſſu-rer de cette perfuafion intérieure, c’eſt qu’elle conſiſte, ou qu’elle tire ſa ſource du cours & du mouvement des Eſprits par toutes les finuofités du cerveau, & de l’attention que ces Eſprits donnent aux faits qui nous concernent. Il ſuffit que quelqu’un perde la mémoire, quoique d’ailleurs il fût en parfaite ſanté, pour être regardé comme un fou ; & dans cet état il ne fent pas davantage qu’il eſt le même Homme qu’il étoit il y a un an, qu’il ne fent qu’une Perſonne, qui lui eſt connue depuis quinze jours, n’a jamais été changée. La perte de la mémoire eſt ſuſceptible de divers degrés ; mais quiconque la perd entièrement, devient ipſo facto un idiot.
HOR. Je conviens que c’eſt moi qui fuis cauſe que nous nous ſommes ſi fort écartés du ſujet que nous traitions ; mais je ne m’en repens point. Ce que vous avez dit de l’économie du cerveau, & de l’inſſuence mécanique des idées ſur les parties groſſières du Corps, nous fournit une belle occaſion d’admirer la ſageſſe infinie & ineſſable qui brille dans la maniè re dont les diſſérens inſtincts des Animaux répondent aux fins reſpectives de leur destination, & dans l’art avec lequel chaque appétit eſt intimement lié & as-forti à leur ſtructure même. Rien n’étoit plus à propos que ces réſſexions ; ſurtout après avoir expliqué l’origine de la Politeſſe, & montré l’excellence de notre Ef pèce par-deſſus tous les autres Animaux dans la docilité, la foupleſſe, & l’indus, trie que nous faiſons paroftre en dirigeant l’eſtime que nous avons pour nous-mê mes. L’art que nous manifeſtons à cet égard eſt ſi merveilleux, que toutes les Aſſemblées & les Sociétés tirent de grands avantages, ſoit par rapport à leur aiſe & à leur eur ſoulagement, ſoit ſoit par rap port à leur prospérité & à leur confer-yation, de la paſſion la plus obſtinée & la plus féroce, qui ſembloit naturellement devoir renverſer toute Société, qui même eſſectivement ne pourroit manquer de rendre une Aſſemblée d’Hommes Sauvages inſupportables les uns aux autres.
CLEO. Si, en remontant de l’eſſet à la cauſe, fe, on a découvert à poſteriori la nature & l’uſage de l’Estime de ſoi-même, on peut pareillement, en ſuivant la mê-me méthode, expliquer avec beaucoup de facilité & de clarté toutes les autres paſſions. Les Créatures ne ſe procurent point ſans peine les choſes néceſſaires à la vie ; auſſi ont-elles des inſtincts qui les portent à chercher ce dont elles ont beſoin, ſoin, & qui leur apprennent nière dont elles doivent s’y prendre pour apprennent la ma-l’obtenir. Le zèle & l’ardeur que cha-que Créature témoigne à ſatisfaire ſes appétits, eſt toujours proportionné au pouvoir, & au degré de force avec lequel ces inſtincts agiſſent en elles. Mais ſi nous conſidérons l’état des choſes ſur la Terre, & la multiplicité des Animaux qui doivent tous également ſuppléer à leurs beſoins, nous comprendrons aiſément que les Créatures, en obéiſſant aux différentes invitations de la Nature, rencontreront ſouvent des obſtacles qui les feront quelquefois échouer dans leurs deſſeins. ainſi les Animaux réuſſiroient rarement dans leurs entrepriſes, ſi cha-que individu n’étoit animé d’une paſſion qui, rappellant toutes ſes forces, lui inspire une ardente activité, capable de lui faire ſurmonter tout ce qui peut s’oppoſer à ſa propre conſervation, & le troubler dans les ſoins qu’il ſe donne pour ce grand ouvrage. La paſſion dont je parle, porte le nom de Colère. On comprend ſans peine qu’une Créature, affectée en même tems de cette paſſion, & de l’Estime de ſoi-même, porte envie à ceux qu’il voit poſſéder des choſes dont elle a elle-même beſoin. Après le travail, la Créature la plus ſauvage, comme la plus induſtrieuſe, cherche le répos. D’où nous apprenons que les Animaux aiment tous plus ou moins l’aiſe. Ils ſe fatiguent en faiſant uſage de leurs forces ; & l’expérience apprend que la nourriture, & le ſommeil, ſont ce qu’il y a de meilleur pour réparer l’épuiſement des Eſprits animaux. Nous voïons que les Créatures qui ont le plus d’obstacles à ſurmonter pour ſe procurer les choſes néceſſaires à la vie, ſont les plus colères, & ont reçu de la Nature les armes les plus redoutables. Si d’un autre côté cette colère, en faiſant agir un Animal, l’empêchoit de s’appercevoir du danger auquel il s’expoſeroit, il ſeroit bientôt détruit. C’eſt pour obvier à cet inconvénient, que la Nature a conſtamment joint la timidité à la colère. Le Lion même fuit à l’approche de Chaſſeurs bien armés, & qui ſont en trop grand nombre. Il paroît par là conduite que tiennent les Brutes, que parmi les Animaux les plus parfaits, ceux d’une eſpèce peuvent dans bien des occaſions ſe faire réciproquement connoître leurs beſoins. Nous sommes même aſſurés qu’il en eſt pluſieurs, qui non ſeulement ſe comprennent les uns les autres, mais. encore qu’ils ont été formés de manière qu’ils nous entendent. Mais si comparant notre nature avec celle des autres Animaux, nous conſidérons la conſtitution de l’Homme, ſes qualités viſibles, ſa ſupériorité au-deſſus des autres Créatures par rapport à la faculté de penſer & de réfléchir, ſon habileté à apprendre à parler, & l’usage qu’il fait faire de ſes mains & de ſes doigts, nous ne pourrons douter que nous ne ſoïons plus propres à la Société, qu’aucun des autres Animaux que nous connoiſſons.
HOR. Puisque vous rejettez abſolument le Syſtême de Milord Shaftsbury ſur ce ſujet, communiquez-moi, je vous prie, vos pensées. Dites-moi quelles idées vous avez de la Société & de la Sociabilité. Si vous voulez bien m’accorder cette faveur, je vous promets de vous écouter avec toute l’attention dont je fuis capable
CLEO. La matière n’eſt point du tout abſtruſe. Un Génie médiocre, qui a quelque expérience, & une légère connoiſſance de la Nature Humaine, peut aiſément découvrir le fondement de la Sociabilité, & ce qu’il y a dans l’Homme qui le rend propre à la Société. Il lui ſuffit d’aimer ſincèrement la vérité, & de la chercher ſans préoccupation. Mais la plupart des Savans qui ont traité cette matière, avoient quelque intérêt particulier à ménager, quelque paſſion à ſatisfaire, quelque caule qu’ils étoient Réſolus de ſouenir par leur Syſtême.
Il eſt indigne d’un Philofophe de dire avec Hobbes, que l’Homme nait incapable de vivre en Société, & d’établir ce paradoxe ſur l’incapacité qu’on remarque à cet égard dans les Enfans, lorsqu’ils viennent au monde. Quelques-uns de ſes Adverſaires ont néanmoins pouſſe trop loin la choſe, en aſſlurant que tout ce à quoi l’Homme pouvoit parvenir, devoit étre conſidéré comme une raiſon de ſon aptitude, & une cauſe de ſa capacité pour la Société.
HOR. Croïez-vous donc que l’Homme ait naturellement plus d’amour pour ſon Eſpèce, que les autres Animaux n’en ont pour la leur ? Ou bien ſi nous apportons en naillant une haine & une averſion pour nos ſemblables ? Sommes-nous des Loups & des Ours les uns à l’égard des autres ?
CLEO. Je ne crois ni l’un ni l’autre. A en juger par ce qui nous paroît des Aſſai-res Humaines, & des Ouvrages de la Na-rure, nous ſommes mieux fondés à fup-poſer que le déir & l’aptitude qu’a Homme de ſe joindre en Société, ne prommes procède pas de l’amour qu’il a pour ſes ſemblables, que nous ne le ſommes à croi-re que ce n’eſt pas une aſſection mutuel le, que les Planètes ont les unes pour les autres, & ſupérieure à celle qu’elles ont pour les Etoiles plus éloignées, qui ſoit la véritable cauſe pourquoi ces Pla-nètes continuent toujours à ſe mouvoir enſemble dans le même Syſtème Solaire.
HOR. Je ſuis für que vous ne croïez pas que les Etoiles aïent de l’aſſection & de l’amour les unes pour les autres. Pour-quoi parlez vous donc de mieux fondés ?
CLEO. Parce qu’il n’y a point de phénomènes, qui contredifent viſiblement cette aſſection mutuelle des Planètes. Nous ne pouvons point dire la même choſe de l’Homme. Tous les jours nous obſervons chez lui mille choſes qui nous convainquent, qu’au lieu d’aimer les au-tres, il rapporte tout à ſoi-même. Il n’ai-me, ni ne hait quoi que ce ſoit que pour l’amour de lui-même. Chaque individu eſt à ſon égard un petit monde. Sa félicité eſt le le c centre commun de toutes ſes actions. Il la recherche autant que ſon entendement & ſes forces le lui permestent. C’eſt à quoi tendent pendant toute ſa vie toutes ſes démarches, c’eſt-là ſon unique occupation. D’où il fuit que la perception que les Hommes ont du Bonheur, les détermine dans leur choix. leur choix. Jamais ils ne ſont d’actions, jamais ils ne forment d’entrepriſes, qui pour le pré fent ne leur paroiſſent plus avantageufes que toute autre.
HOR. Que direz-vous donc de ces pa roles de Médée ? Je vois ce qui eſt le, meilleur, je l’approuve & je Heſtime, & cependant je choiſis le pire
CLEO. Cela fait ſimplement voir la tur-pitude de nos inclinations. Mais que l’on dife tout ce qu’on voudra, il eſt certain que dans un Agent libre, tous les mou-vemens qu’il desapprouve ſont ou con-vulſiſs, ou ne viennent point de lui, & il y eſt forcé par quelque puiſſance étran gère ; je parle de ces mouvemens qui ſont naturellement foumis à la volonté. Lors-qu’on laiſſe deux choſes au choix de quel-qu’un, il eſt évident que celle qu’il choi-fit lui a paru mériter la préférence, quel-que contradictoires, ridicules, ou mau vaiſes que puiſſent être les raiſons qui l’aïent déterminé. Sans cela il ne pourroit y avoir de Suïcide volontaire, & il ſeroit injuſte de punir les Hommes pour des crimes qu’ils auroient commis.
HOR. Je crois qu’il n’eſt perſonne qui ne cherch cherche à éprouver des fenfations agréables ; mais il eſt inconcevable que des Créatures de la même eſpèce puiſſent autant diſſérer les unes des autres, que les Hommes diſſerent entr’eux ſur les no tions qu’ils ont du plaiſir, Comment eſt. il poſſible que quelques-uns faſſent leurs délices des choſes pour lesquelles d’au-tres ont une extrême averſion ? Tous aſpirent au Bonheur, mais la queſtion eſt de ſavoir où il ſe trouve.
CLEO. Il en eſt du Souverain Bonheur dans ce Monde, comme de la Pierre Philoſophale. Pour parvenir à ces deux objets, on a ſuivi pluſieurs routes très-diſſérentes. Des Sages & des Foux s’y ſont appliqués, mais leurs ſoins ont été juſqu’ici également inutiles. Cependant, dans les recherches qu’ils ont faites pour trouver l’une & l’autre de ces choſes, ils ont découvert par hazard quantité de choſes très-utiles, qui auroient échappé à toute la fagacité humaine, ſi on eût voulu les chercher à priori.
Il peut très-bien arriver qu’une multitude de Créatures de notre eſpèce, raſſemblées dans quelque lieu du Globe Terrestre, concourent à leur défenſe réciproque, & que même elles forment un Corps Politique, dans lequel elles mèneront, pendant plufieurs ſiècles, une vie douce & agréable, quoiqu’elles igno rent mille choſes, dont la connoiſſance contribuéroit à rendre le Bonheur Public plus parfait, ſuivant les idées que les Hommes ont communément du Bonheur. Nous avons trouvé, dans une partie du Monde, des Nations grandes & florisſantes, qui ignoroient abſolument co que c’étoit que des Vaiſſeaux ; tandis que la Navigation eſt connue depuis plus de deux-mille ans chez d’autres Peuples, qui ont beaucoup perfectionné cet Art, même avant l’invention de la Bouſſole. Il ſeroit ridicule d’alléguer cette derniè-ře découverte, ou comme une raiſon qui détermina l’Homme à aller ſur Mer, ou comme une preuve de ſon aptitude & de ſa capacité naturelle pour les Aſſaires de la Marine.
Pour former un Jardin, il faut néceſſairement avoir un terrain ſitué dans un climat propre à cette plantation. Si avec cela nous avons les ſemences néceſſaires, il ne nous manque que de la patience pour les cultiver. Les Promenades, les Canaux, les Statues, les Pavillons, les Caſcades, & les Jets d’eau, ſont des em belliſſemens de la belle Nature ; mais aucun de ces ornemens n’eſt eſſentiel à un Jardin. Toutes les Nations doivent néceſſairement avoir eu de petits commencemens : & l’on peut auſſi bien découvrir dans cette enfance des Peuples ce qu’il y a dans l’Homme qui le rend propre à à la la Société, qu’on a pu le découvrir lorsque ces Nations ſe ſont augmentées.
Il y a deux raiſons principales qui ont perfuadé que l’Homme eſt une Créature Sociable. Prémièrement, on s’eſt imaginé. que naturellement il aime & déſire, avec plus d’ardeur qu’aucune autre, de vivre en Société. En ſecond lieu, il eſt manifeſte que les Hommes retirent de cette union plus d’avantages, que les autres Ani-maux n’en retireroient, ſi jamais ils s’avi-ſoient de s’unir ainſi.
HOR. Pourquoi en rapportant la pré-mière raiſon, dites-vous que l’on s’eſt ima giné le fait ? N’est-il donc pas incon-teſtable ?
CLEO. Cette précaution n’eſt point ſans deſſein. J’avoue que tous les Hommes qui ſont nés dans quelque Société, fou-haittent avec plus d’ardeur que tout autre Animal d’y vivre. Mais c’eſt une quef-tion, ſi ce déſir eſt inné. Quand même l’on accorderoit que ce déſir eſt naturel à l’Homme, il n’y auroit-là rien dont il pût tirer vanité. Je n’y vois rien qui prouve ſon excellence. L’amour que’Homme a pour ſon bien-être & pour ſa ſureté, le déſir permanent qu’il a d’a-méliorer ſa condition, doivent être des motifs ſuffifans pour lui faire rechercher le commerce de ſes ſemblables. Ses beſoins auxquels il ne ſauroit rémédier par lui-même, ſont donc les raiſons humiliantes de l’inclination qu’il fent pour la Société.
HOR. Mais quand vous parlez des be-Joins auxquels l’Homme ne ſauroit rémédier par lui-même, ne tombez-vous point dans l’erreur que vous avez reprochée à Hobbes CLEO. Il s’en faut beaucoup que je ne ſuive le Syſtême de ce Politique. Quand je parle des besoins des Hommes, je les conſidère parvenus à un âge mûr ; & je dis que plus plus ils ſont diſtingués, ſoit par leurs lumières es, ſoit par leur rang, ſoit par leurs richeſſes, & plus ils ont auſſi de beſoins auxquels par eux-mêmes ils ne fauroient rémédier.
Un Seigneur riche de vingt-cinq à trente-mille livres sterling de rente, qui entretient trois, quatre, quatre, cinq ou même ſix Caroſſes, & & plus plus de de cinquante Domeſtiques, a plus de beſoins réels, faiſant abſtraction de ce qu’il poſſede, qu’un Roturier accoutumé à aller à pied, dont tout le revenu ne va pas au-delà de cinquante livres sterling par an. J’en dis autant d’une Femme de la prémière diſtinction, qui n’aïant jamais pris la peine de ſe mettre une épingle, a deux ou trois Femmes qui l’habillent & la deshabillent conſtamment depuis les pieds juſqu’à la tête, comme ſi elle étoit une Poupée, qui ne peut ſe ſervir de ſes membres. Je ſoutiens que cette grande Dame a plus de beſoins auxquels elle ne ſauroit rémédier, que Doron la Laitière, qui durant tout l’hiver s’habille dans les ténèbres, en moins de tems que Mi-lady n’en emploie pour placer une mouche.
HOR. Mais le déſir d’améliorer notre condition, dont vous avez parlé, eſt-il ſi général & ſi permanent, qu’il n’y ait per fonne qui en ſoit jamais exempt ?
CLEO. Les Créatures qu’on peut appeller Sociables, poſſèdent toutes, ſans exception, ce déſir. Que dis-je ! Je fuis perfuadé que ce déſir n’eſt pas moins une qualité caractériſtique de notre Eſpèce qu’aucune autre qu’on puiſſe nommer. 11 n’eſt point point de Mortel ſur la la Terre, s’il a été élevé dans quelque Société, qui ne ſouhaitte d’ajouter, de retrancher, ou de changer quelque choſe dans ſa perſonne, dans ſes biens, dans les circonstances où il ſe rencontre, ou enfin dans la Société dont il eſt membre. Que ſeroit-ce encore, ſi par ſes ſouhaits il opéroit ces chan-gemens ? Il n’eſt aucune autre Créature en qui l’on obſerve ces dispoſitions. Ja-mais on n’auroit bien connu l’induſtrie admirable de l’Homme à ſuppléer à ce qu’il appelle les beſoins de la vie, ſans les déſirs déraiſonnables & multipliés dont il eſt poſſédé. De tout cela il fuit évidemment, que plus les Peuples ſont civi-lifés, & plus ils ont beſoin de vivre en Société ; & par une ſeconde conféquen-ce également évidente, je dis qu’il n’eſt perſonne qui en ait moins beſoin que les Sauvages.
La ſeconde raiſon pourquoi j’ai dit qu’on appelloit l’Homme Sociable, c’eſt que les Hommes retirent de cette union plus d’avantages, que les Animaux n’en retireroient, ſi jamais ils s’aviſoient de former des Sociétés. Pour ſe convaincre de la vérité de cette obſervation, nous n’avons qu’à examiner la nature de l’Homme, & les qualités qui le mettent au-deſſus des autres Animaux. Mais dans les recherches de ces qualités, nous ferons attention à celles qui ſont communes tant aux Hommes Civiliſés qu’aux Sauvages, & nous ſuivrons l’Homme depuis la prémière jeuneſſe juſques à l’âge le plus avancé.
HOR. Je ne vois pas pourquoi vous voulez vous donner la peine d’examiner la vie de l’Homme, depuis ſon commencement juſqu’à ſa fin. Ne ſuffiroit il pas de s’arrêter uniquement aux qualités dont il eſt orné, lorsque parvenu à l’âge le plus mûr, il eſt dans ſon plus haut point de perfection ?
CLEO. Ce qu’on appelle docilité dans les Créatures, dépend en grande partie de la flexibilité des organes, & de leur ſoupleſſe, qui les rend propres à recevoir aiſément les impreſſions qu’on fait ſur eux. Qualité qui dans l’âge viril eſt aſolument perdue, ou du moins fort altérée.
Il n’eſt rien en quoi notre Eſpèce, comparée à tous les autres Animaux, excelle autant que par la capacité qu’elle a d’acquérir la faculté de penser & de parler bien. C’eſt-là une qualité particulière de notre nature, la choſe eſt inconteſtable : mais mais il n’eſt pas moins certain d’un autre côté, que cette capacité s’évanouït, ſi nous négligeons d’en faire uſage avant que d’être parvenu à un âge mûr. L’Hom-me, généralement parlant, jouït d’une vie plus longue que la plupart des autres Animaux : ainſi notre Eſpèce a en cela une prérogative particulière, qui met l’Homme en état d’acquérir plus de fa-geſſe, quand même pour ſe la procurer il n’emploïeroit que ſa propre expérience, que ne pourroit en acquérir une Créature qui avec la même capacité ne vivroît que la moitié moins. ainſi, cæteris pari-bus, toutes choſes égales, un Homme de foixante ans connoit mieux ce qu’il faut faire ou éviter, que celui qui n’en a que trente. Ce que Micio dit à ſon Frère DEMEA pour excufer les folies de la Jeuneſſe, eſt également vrai, & parmi les Sauvages, & parmi les Philoſophes. II n’eſt rien, dit-il, qui ſoit plus propre à nous inſtruire, & à nous rendre ſages que l’âge. Je n’en excepte que l’attachement pour l’Argent. Or ce ſont ces qualités, jointes avec quelques autres ſemblables, qui concourent à ren-dre l’Homme Sociable.
HOR. Mais pourquoi l’amour que nous avons avons naturellement pour notre Eſpèce, n’entreroit-il pour rien dans cette Sociabilité ?
CLEO. Prémièrement, parce que, com-me je l’ai déjà dit, il ne me paroît pas qu’en cela nous diſſérions des autres Ani-maux. En ſecond lieu, je nie que cette aſſection y entre pour quoi que ce foit. Car ſi nous examinons la nature de tous les Corps Politiques que jamais on ne s’eſt fondé, ni confié ſur une pareille aſſection, ni pour les former, ni pour les conſerver. nous trouverons
HOR. Mais le terme même de Sociable emporte cet amour mutuel dont je parle. Son contraire le démontre évidemment. Quiconque aime à vivre ſeul, a de l’aver-fion pour la Compagnie. Or le caractère d’un Homme ſingulier, réſervé & chagrin, eſt directement opposé à celui d’un Homme ſociable.
CLEO. Je le fai, lorsqu’on compare quelques Perſonnes avec d’autres, emploie ſouvent le terme de Sociable dans ce ſens. Mais il a une tout autre fignifi-cation, lorsqu’on s’en ſert pour déſigner une qualité particulière à notre Efpece. ainſi, lorsqu’on dit que l’Homme eſt une Créature Sociable, on ne veut dire autre choſe, ſinon qu’il y a dans notre nature une certaine aptitude, qui peut engager de grandes multitudes à s’unir pour ne compoſer qu’un ſeul Corps. Ainſi réunis, ils peuvent profiter de la force, de l’adreſſe & de l’habileté de chaque Individu. Ce Corps ſe gouvernera lui-même, & agira dans toutes les occurrences, comme s’il étoit animé par une ſeule ame, & déterminé par une ſeule volonté.
J’accorderai ſans peine que le déſir que’Homme a naturellement de de vivre dans la compagnie de ſes ſemblables, eſt un des motifs qui le portent à ſe joindre à une Société. Mais d’où lui vient ce déſir ? N’est-ce pas de l’amour qu’il a pour lui même ? Il eſpère de trouver ſon compte dans ce commerce, l’objet de ſes vœux. Jamais il ne ſe ſeroit avisé de rechercher la compagnie, ni quoi que ce ſoit, s’il n’avoit cru retirer de ces choſes quelque avantage. Mais je nie formelle-ment que l’Homme déſire naturellement de vivre en Société par aſſection pour ſes ſemblables, & que cet amour mutuel tuel ſoit ſupérieur à celui que les autres Animaux ont pour leur Eſpèce. C’eſt-là une louan-ge gratuite que nous nous donnons réciproquement, mais qui eſt tout auſſi ab-furde, que lorsque nous nous diſons les uns aux autres, je fuis votre très-bumble Serviteur. Je nie très-poſitivement que ce prétendu amour pour notre Eſpèce, que cette aſſection naturelle qu’on ſuppoſe que nous avons les uns pour les autres, & d’une manière diſtinguée de ce qui ſe voit à cet égard dans les autres Animaux, ſoit du moindre uſage pour former des Sociétés. Il me paroft au contraire, que pour agir prudemment, les Membres d’un Corps Politique doivent toujours commercer les uns avec les autres, comme ſi cette aſſection étoit abſolument imaginaire.
Le Gouvernement eſt ſans-contredit la baſe de toute Société. C’eſt dans cette vérité inconteſtable que nous pourrons puiſer les raiſons qui portent les Hommes à jouïr du privilège de la Sociabilité.
Il fuit évidemment de ce principe, que les Créatures doivent pouvoir être gou-vernées, pour jamais ſe réunir en un ſeul Corps. La docilité eſt la prémière raiſon de la Sociabilité de l’Homme.
Cette qualité ſuppoſe de la timidité, & un certain degré d’entendement. Car une Créature, en effet incapable de crainte, ne ſauroit abſolument être gouvernée. Sans cette utile paſſion, les Animaux qui auroient le plus de ſens & de coura-ge, feroient en même tems les plus revêches, & les plus indifciplinables. D’un autre côté, la timidité, deſtituée d’entendement, engage ſeulement à éviter le danger qui nous menace, ſans conſulter ce qui pourra arriver dans la fuite. On voit cela confirmé par des Oiseaux très-ſauvages, qui ſe caſſeront la tête contre les fils de leur cage, plutôt que de manger pour conſerver leur vie.
Au reſte, il y a une grande diſſérence entre être ſoumis, & pouvoir être gouyerné. Celui qui ſe ſoumet ſimplement à un autre, reçoit un joug qui lui déplaît, pour éviter un autre mal, qui lui déplaît encore davantage. D’ailleurs, nous pouvons être très-foumis, ſans cependant procurer aucune utilité à la Perſonne à qui nous nous ſoumettons.
Il n’en eſt pas de même de ce que j’ap pelle la Capacité d’étre gouverné. Cette expreſſion défigne un déſir de ſe rendre agréable, & une inclination à contribuer au bonheur de la Perſonne qui nous gou-verne. Mais toute aſſection bien ordonnée commençant par ſoi-même, il n’eſt aucune Créature qui puiſſe pendant longtems travailler avec plaiſir à l’utilité des autres, ſi en même tems il n’y trouve quelque avantage. D’où je conclus qu’une Créature ne ſauroit véritablement être gouvernée, à-moins que foumiſe avec plaiſir elle n’ait appris à faire ſervir ſa ſervitude à ſon propre avantage. Il faut qu’elle ſe trouve en quelque manière dédommagée de la peine qu’elle ſe donne pour les autres. Il eſt pluſieurs eſpèces d’Animaux, qu’on peut rendre, ſans beaucoup de ſoins, capables d’être ainſi gouvernés ; mais l’Homme eſt de toutes les Créatures, celle qu’on peut le plus aisément engager à ſervir ſon eſpèce. Sans cette diſpoſition jamais il n’auroit été poſſible de le rendre Sociable.
HOR. Mais la Nature n’avoit-elle pas deſtiné l’Homme pour la Société ? CLEO. Le Révélation nous apprend que nous avons été formés dans cette vue.
HOR. Quoi donc ? Si cette vérité ne vous avoit pas été révélée, & que vous ſuffiez un Chinois, ou un Mexicain, vous ne pourriez pas l’établır par la ſeule Phi-lofophie ?
CLEO. Non:tout ce que je dirois, c’eſt que la Nature a deſtiné l’Homme pour la Société comme elle a fait les raiſins pour le Vin.
HOR. Mais l’art de faire le Vin eſt une in-vention purement humaine, auſſi bien que celle de tirer de l’Huile des olives, ou des autres végétables, & de faire des Cordes avec du chanvre.
CLEO. Il en eſt de même de l’établiſſe-ment des Sociétés compoſées de parties naturellement indépendantes. On ne voit rien dans cette formation qui exige plus d’habileté, que dans les inventions dont vous avez parlé.
HOR. Mais la Sociabilité de l’Homme n’eſt-elle pas l’ouvrage de la Nature, ou plutôt de l’Auteur de la Nature, je veux dire de la Providence ?
CLEO. Sans-contredit. On doit attri-buer à la même cauſe les vertus innées, l’aptitude particulière que chaque choſe a pour un certain but. Si les raiſins ſont propres à faire du Vin, ſi de l’eau mêlée avec de l’orge on tire d’autres Liqueurs, c’eſt à la Providence qu’il faut l’attribuer ; mais c’eſt la fagacité humaine qui découvre les uſages qu’on en fait. Appliquons cette réſſexion à l’Homme. C’eſt de Dieu ſon Créateur qu’il a reçu outes ſes facultés, auſſi bien que l’aptitude qu’il a de vivre en Société. Dans ce ſens on peut dire que tout ce qui est l’eſſet de notre induſtrie, vient originairement de l’Auteur de notre Etre. Mais lors-que parlant des ouvrages de la Nature, nous les diftinguons de ceux de l’Art, nous entendons par les prémiers, ceux où nous n’entrons pour rien, & qu’on opère ſans que nous y concourions. Par exemple, c’eſt la Nature qui produit des pois dans la faiſon ; mais il n’eſt pas poſſible d’en avoir de verds en Angleterre au milieu de Janvier, ſans un art & des ſoins infinis. La Nature opère par elle-même ſes deſſeins. On ne peut douter que la Nature n’ait deſtiné certaines Créa-tures pour vivre en Société, les Abeilles nous en fourniſſent une preuve très-fenfi-ble. Ces Animaux, comme il paroît par les effets, ont reçu de la Nature des inſtincts propres à leur faire remplir ce but. Nous devons l’existence, & toutes les choſes dont nous jouïſſons, au grand Au-teur de l’Univers. Mais comme les Sociétés ne pourroient ſubſiſter, ſans ſa force conſervatrice, ainſi elles périroient bientôt, ſi la ſageſſe humaine n’y concouroit. Ces deux choſes dépendent en quelque maniè-re l’une de l’autre, Car ou elles ont en-ſemble une liaiſon mutuelle, ou bien la patience du Foible fait éclater la puiſſance du Fort.
La diſſérence qu’il y a entre les Ou-vrages de l’Art & ceux de la Nature eſt ſi grande, qu’il n’eſt pas poſſible de les confondre. Il n’y a que Dieu qui con-noſſe les choſes à priori, il n’y a que la Sageſſe Divine qui agiſſe naturellement avec une pleine & entière certitude. Ce que nous appellons Démonftration, n’en eſt qu’une copie groſſière & imparfaite. On ne trouve entre les Ouvrages de la Nature aucun eſſai, aucune ébauche. Tout y eſt complet; chacune de ces cho-fes eſt telle que la Nature vouloit les a-voir, lorsqu’elle les a produits. Et pourvu ſeulement que rien n’ait interrom-pu ſon action, ſes Ouvrages ſont parfaite-ment finis, & ſurpaſſent autant notre en-tendement que nos ſens. Que l’état des Hommes eſt bien différent ! Ces miſérables Créatures ne ſont ſures de rien, je n’en excepte pas même leur propre exif-tence, ni les vérités qu’elles découvrent en raiſonnant à pofteriori. "D’où il fuit que les Ouvrages de l’Art, inventés par les Hommes, doivent néceſſairement être très-imparfaits & très défectueux. Les prémiers commencemens de ces Décou-vertes, doivent avoir été bien peu de choſe. On n’a avancé en connoiſſances que très-lentement, & par des degrés in-fenfibles. Il eſt des Arts & des Siences qui ont exigé l’expérience de pluſieurs ſiècles, avant que d’être parvenus à quel-que degré de pe é de perfeclion. Avons-nous quelque raiſon de penſer que la Société des Abeilles qui forma le prémier ef-faim, produifit de la cire & du miel dont la qualité fut inſérieure aux productions de leur Poſtérité. Autre diſſérence entre les Ouvrages de l’Art & ceux de la Nature. Les Loix de la Nature ſont ſixes & immuables. Dans tout ce qu’elle ordonne, on voit règner une ſtabilité, & une uniformité qui ne ſe rencontre jamais dans les choſes inventées & approuvées par les Hommes:
Quid placet, aut odio eſt, quod non ти-tabile credas ?
eſt-il probable que parmi les Abeilles il y ait eu autrefois une autre Forme de Gouvernement, que celle que nous vo-fons chez les Eſſaims d’aujourd’hui. II s’en faut beaucoup qu’on ne puiſſe dire la même choſe des Hommes. Quelle va-riété de Spéculations, que de Syſtèmes ridicules n’ont-ils pas propoſé de tout tems ſur le Gouvernement ? Combien de diſputes cette queſtion n’a-t-elle pas oc-cafionné ? Combien de querelles, & de guerres fatales n’a-t-elle pas produit ? En core aujourd’hui, on examine quelle eſt la meilleure Forme de Gouvernement. Les projets bons & mauvais qu’on a for-més en faveur de la Société, & pour en rendre l’établiſſement plus heureux, ſont ſans nombre. Mais que les bornes de notre fagacité ſont étroites ! Que les Hommes peuvent aiſément être jettés dans l’erreur ! Ce qui dans un ſiècle avoit paru infiniment avantageux au Genre Humain, a été dans les tems poſtérieurs enviſagé comme me très-pernicieux. Que dis-je ! Ne voit-on pas, même de nos jours, que ce qui eſt révéré dans un Païs, eſt en abomination dans un autre ? Mais, je vous prie, quel changement eſt-il jamais arrivé parmi les Abeilles ? Ont-elles apporté quelque changement dans l’architecture de leurs demeures, ou dans leurs ameublemens ? Ont-elles jamais conftruit de cellules qui ne fuf-fent pas hexagones ? Se font-elles jamais ſervies d’inſtrumens diſſérens de ceux que la Nature leur a donnés dès le commencement ? Quels ſuperbes Bâtimens n’a-t-on pas élevé parmi les Hommes ! Quels prodigieux Ouvrages n’a-t-on pas vu exécuter chez hez les grandes Nations. Mais pour toutes ces choſes, la Nature a ſeulement fourni les matériaux. La Carrière donne le Marbre, mais le Sculpteur fait la Statue. Pour ſe procurer cette variété infinie de Ferremens que l’on a inventés, la Nature ne fournit rien que la Mine de Fer ; encore l’a-t-elle cachée dans les entrailles de la Terre.
HOR. Mais l’habileté des Ouvriers, & de ceux qui ont inventé les Arts, ou qui les ont perfectionnés, n’a pas peu contribué à perfectionner ces travaux. Or de qui tenoient-ils leur génie ? N’eſt. ce pas de la Nature ?
CLEO. Bien loin que cela dépende de leur conſtitution, il réſulte uniquement de l’exactitude de leurs Inftrumens. Je l’ai déjà avancé ; & ſi vous voulez bien vous rappeller ce que je vous ai dit ſur cet article, article, vous trouverez que la part que la Nature a dans l’habileté & dans la patience de chaque Particulier qui s’applique à ces Ouvrages, eſt fort petite.
HOR. Je vous ai bien compris, vous voudriez inſinuer deux choſes. Prémière-ment, que ce qui rend l’Homme plus pro-pre à à la la Société que les autres Animaux, eſt quelque choſe de réel, quoique pres-que imperceptible dans les Individus, avant que réunis en aſſez grand nombre, on les ait ménagés avec dextérité. En fe-cond lieu, que ce quelque choſe de réel, réel cette Sociabilité, eſt un composé de di-verſes choſes, qui concourent toutes en-ſemble à produire cette propriété. Elle ne conſiſte donc point, ſuivant vous, dans une certaine qualité particulière, dont l’Homme ſeul ſoit viſiblement doué à l’exclufion des Brutes.
CLEO. Vous avez parfaitement raiſon. Chaque raifin contient un peu de jus ; & lorsqu’on en preſſe une grande quantité, on en tire une liqueur, qui ménagée avec art peut être convertie en Vin. Mais, ſans s’exprimer très improprement, on ne peut pas dire qu’il y ait du Vin dans chaque raifin, ſi l’on conſidère combien la fermentation eſt néceſſaire, pour que cette liqueur acquière une qualité vineu-fe ; je veux dire, combien cette fermen-tation eſt eſſentielle à la converfion de cette liqueur en Vin.
HOR. La qualité vineufe, conſidérée comme un effet de la fermentation, eſt accidentelle ; puisqu’un grain de raifin ne l’auroit jamais pu acquérir, tant qu’il fe-roit reſté ſeul. Si donc vous voulez com-parer la Sociabilité de l’Homme à la quali-té vineuſe du Vin, il faut que vous me prouviez qu’il y a dans la Société quelque choſe de ſemblable à cette fermentation ; je veux dire qu’il y ſurvient quelque choſe dont les Individus ne ſont pas pas actuellement en poſſeſſion tant qu’ils ref-tent ſeuls, mais qui eſt viſiblement ac-ceſſoire à des multitudes de Gens dès-qu’ils ſont réunis enſemble. Comme la fermentation est néceſſaire pour procurer la qualité vineuſe au jus des raifins, ainſi cet équivalent doit être également nécef-faire & eſſentiel à la formation de la Société.
CLEO. On peut démontrer que le Com-merce mutuel eſt l’équivalent dont je par-le. Car ſi l’on examine chaque faculté & chaque qualité, en vertu de quoi, & pourpourquoi l’on juge & l’on déclare que’Homme eſt une Créature plus Sociable que les autres Animaux, on trouvera que la plupart de ces qualités, pour ne pas dire toutes, ſont acquiſes, & qu’el-les naiſſent au milieu des Aſſemblées nombreuſes de Peuple, par le le commerce que ſes Membres ont entr’eux. Fabricando Fabriſimus. Les Hommes deviennent Sociables, en vivant en Société. L’Affection naturelle porte toutes les Mères à avoir ſoin des Enfans qu’elles ofent avouer leur appartenir. Elles les nourriſſent, & empêchent qu’il ne leur arrive aucun mal, tant qu’ils ne peuvent pas s’aider eux-mêmes. Mais lorsque les Gens ſont pauvres, & que les Femmes n’ont pas le tems de ſuivre l’inclination qu’elles ont d’exprimer à leurs Enfans leur tendreſſe, qui va toujours en augmentant, ſouvent elles les négligent, & ne ſe donnent pas la peine de les ſoigner, & de les amuſer. Plus même ces innocentes Créatures ſont robuſtes & paiſibles, moins on en prend de ſoin. Ces Enfans devenus ands, ſont quelquefois d’une ſtupidité & d’une ignorance invincible. La cauſe principale de ces défauts, vient ſouvent de ce que dans leur enfance on n’a pas babillé avec eux, ni réveillé leur Eſprit. ainſi nous attribuons ſouvent à une in-capacité naturelle, ce qui eſt entièrement du au peu de ſoin que l’on a pris de les inſtruire dans cet age tendre. Il y a ſi peu d’exemples de Créatures Hu-maines qui n’aïent jamais converfé avec celles de leur propre Eſpèce, qu’il ſeroit difficile de conjecturer ce que ſeroit un Homme qui n’auroit aucune éducation, quelle que ce fût. Mais nous fom-mes fondés à croire que la faculté de penter ſeroit bien parfaite dans un tel Homme, ſi nous conſidérons que la plus grande docilité ne pourroit être d’aucun uſage à une Créature qui n’auroit rien à imiter, ni perſonne pour l’inſtruire.
HOR. Les Philoſophes tiennent donc une conduite peu ſage, lorsqu’ils s’occupent à discourir des Loix de la Nature, & qu’ils prétendent déterminer quelles feroient les penſées d’un Homme conſidéré dans le ſimple état de Nature ; & comment, ſans aucune éducation, it raiſonneroit, & de lui-même, & de la Création.
CLEO. Pour penſer & pour raiſonner juſte, comme Mr. Looke l’a très-bien re marqué, il faut, & du tems, & de l’exercice. Les Perſonnes qui ne ſont accoutumées à penſer qu’aux choſes dont elles ont actuellement beſoin, reuſſiſſent très mal, lors-qu’elles veulent pouſſer plus loin leurs réflexions. Dans les Païs éloignés, ou dans ceux qui ſont les moins peuplés, nous trouverons, même parmi les Nations les plus policées, que notre Efpèce approche plus de l’état de Nature, que dans les grandes Cités & dans les Villes conſidérablės, ou dans les environs de ces lieux très-fréquentés. Si vous voulez vous con-vaincre de la vérité de mon aſſertion, exa-minez les plus ignorans de ces fortes de gens. Entam Entamez avec ces perſonnes une converſation où il faudra penſer d’une ma-nière tant ſoit peu abſtraite, de cinquante il n’y en aura pas un qui puiſſe vous com-prendre, vous n’avancerez pas plus que ſi vous parliez à un Cheval. Cependant pluſieurs d’entre eux ſont de bons bor Ou-vriers, & aſſez ruſés pour vous tromper & pour forger des menfonges. L’Homme eſt une Créature raiſonnable, mais en naif-fant il n’eſt point doué de Raiſon ; dans la fuite il ne peut pas même revétir cette fa-culté tout d’un coup, comme il peut met un habit. Quoique la parole ſoit auſſi une des qualités caractériſtiques de notre Efpè-će, cependant l’Homme ne parle point dès le moment de ſa naiſſance. Douze Gé-nérations qui deſcendroient de deux Sau-vages, ne produiroient pas un langage pallable, ſi quelqu’un n’avoit jamais our parler perſonne avant que d’avoir atteint l’age de vingt cinq ans, on ſeroit fondé à croire qu’on ne pourroit point du tout mettre lui apprendre à parler.
HOR. Je Je crois qu’il eſt très néceſſaire d’apprendre & à parler, & à penſer, tandis que les Organes ſont flexibles, & qu’ils cèdent aiſément aux impreſſions dont vous avez parlé ci-devant. Mais un Chien, ou un Singe pourroit-il jamais apprendre parler ?
CLEO. Je ne le penſe pas. Mais je ne crois pas auſſi que des Créatures d’une au-tre Eſpèce priſſent jamais les peines que quelques Enfans prennent pour apprendre à articuler quelques mots. mors. Il faut encore c fidérer qu’il n’y a point d’Eſpèce qui ref-te auſſi long-tems jeune que la nôtre, quoique certains Animaux vivent peut-être plus long-tems que nous. D’ailleurs, outre ce que nous devons à la grande diſpoſition d’apprendre, que nous tenons de notre exacte ſtructure tant extérieure qu’intérieure, nous ne ſommes pas peu re-devables de notre docilité à la len-teur & à la gradation preſque impercep-tible avec lesquelles nous croiſſons, a-vant que d’être parvenus au plus haut point de notre grandeur. Les Organes des autres Créatures ſe roidiſſent, avant que les nôtres aïent acquis la moitié de la perfection dont elles ſont capables.
HOR. Lors donc que nous diſons que notre Eſpèce eſt douée de la Parole c de la Sociabilité, nous nous attribuons des choſes que que nous ne poſſédons spas, pas à parler exactement. To Tout ce qu’il y de réel, c’eſt que par l’induſtrie, & à force de ſoins, on peut apprendre aux Hommes à parler, & à être Sociables, ſi on les diſcipline dès leur tendre jeuneſſe, CLEO. C’eſt précisément ce que je veux dire ; & je ſoutiens qu’on ne pourroit ja-mais rendre Sociables mille Perſonnes â-gées de paſſé vingt-cinq ans, qui eſt l’a-ge auquel ceux de notre Efpèce ſont Hom mes faits, ſi juſqu’a lors ils avoient vécu en Sauvages, & qu’ils n’euſſent point eu de commerce les uns avec les autres.
HOR. Je crois bien qu’on ne pourroit pas les civiliſer, ſi leur éducation com-mençoit auſſi tard.
CLEO. Mais je prens le mot de Sociable dans le ſens qu’on donne à ce terme, lorsqu’on s’en ſert pour défigner une qua-lité particulière à l’Homme. Je veux dire qu’il ne ſeroit pas moins impoſſible de les gouverner, que de conduire un pareil nombre de Chevaux ſauvages, à moins qu’on n’établit ſur eux une Garde trois fois plus nombreuſe pour les retenir dans la crainte. eſt-il donc ſi certain que la plu-part des Sociétés ſe ſoient formées, ou que les Nations aïent commencé à s’éta blir de la manière que le Chevalier Guil. laume Temple le ſuppoſe ? Il s’en faut beaucoup que la choſe ſoit arrivée auſſi aiſément qu’il le dit. Je ſuis ſurpris com-ment une Perſonne, qui a donné autant de preuves inconteſtables de bon-fens que ce Chevalier, a pu attribuer des idées de justice, de prudence & de ſageſſe à une Créature deſtituée de toute éduca-tion ; ou enviſager l’Homme comme déjà pivilifé, avant qu’il y eût aucune Société Civile, avant même que les Hommes aïent commencé à s’unir enſemble.
HOR. Je fai bien que j’ai lu le Livre dont vous voulez parler; mais je ne me fouviens pas parfaitement de l’endroit que vous avez en vue.
CLEO. Ce Livre eſt précisément der-rière vous. C’eſt le prémier volume de la troifième tablette, à compter d’en-bas. Donnez-le-moi, je vous prie, ce paſſage mérite bien d’être lu. Il ſe trouve dans ſon ESSAI SUR LE GOUVERNEMENT, le voici.
Conſidérons d’abord que l’Homme, en augmentant ſon Eſpèce par la pro-duction d’un grand nombre d’Enfans, , augmente en même tems ſes ſoins, puisqu’il eſt obligé de pourvoir à la, nourriture de ces Enfans, juſqu’à ce qu’ils puiſſent ſe la procurer eux-mêmes: Obligations, qui qui d’ailleurs ſon, très-pénibles, & d’une très-longue du-„rée ; vu qu’il n’eſt point de Créatures qui ſoient plus tard en état de ſe procurer le néceſſaire, & qui par confequent ſoient plus longtems aux ſoins de ceux, qui leur ont donné le jour, que les Enfans. Ce n’est pas tout encore. Refléchiſſons ſur l’induſtrie qu’il doit néceſſairement avoir pour ſubvenir aux, beſoins de ces innocentes Créatures, ſoit qu’il veuille recueillir les fruits que la terre produit naturellement, ou cultiver les plantes qui, pour produire quelques alimens, demandent beaucoup de eine & de travail. Mais Mais cela ne ſuffit point; il faut de plus mettre ces Enfans à couvert de tout danger. Quelle, ſource de peines & d’inquiétudes ! lleſt, obligé de ſe ſaiſir des Animaux les plus faciles à apprivoiſer, de les entretenir, « & d’aller attaquer les plus féroces, afin de tenir en haleine le courage dont il a » beſoin pour défendre ſa petite Famille, & pour empêcher que ces Bêtes fauva-ges ne viennent l’attaquer, comme el- « les attaquent eſſectivement les Animaux foibles & pacifiques. S’il eſt prudent, & qu’il aime aime l’ordre dans la manière dont il diſtribue à ſes Enfans les cho- » ſes néceſſaires, il doit leur en donner à proportion de leur appétit & de leurs beſoins. Quelquesfois il garde " pour le lendemain ſon fuperſſu. D’autres fois il ſe prive du néceſſaire, plu-tôt que d’en voir quelqu’un manquer, de quelque choſe
HOR. Mais cet Homme n’eſt point ſauvage. Il a reçu de l’éducation. Que dis-je ! il ſeroit en état d’être Fuge-à-Paix.
CLEO. Permettez, je vous prie, que que je continue, je ne lirai encore que ce paragraphe.
Ameſure qu’ils croiſſent, & qu’ils deviennent capables de travailler pour le Bien Commun, il leur montre, & par ſes inſtructions, & par ſon exem ple, ce qu’ils doivent faire à-préſent comme ſes Fils, & ce qu’ils devront faire dans la fuite lorsqu’ils feront Pères: il leur apprend à diftinguer ce qui eſt utile d’avec ce qui eſt nuiſible à, la ſanté, à la confervation de la vie, , ou au bonheur commun de la Société; inſtructions qui leur feront connoître tout ce qu’on nomme Vertu, ou Vice: il chéric & encourage tous ceux qui ont de bonnes inclinations, tandis qu’il hait, & qu’il punit même ceux qui en ont de mauvaiſes. Enfin, lorsqu’il ›, ne trouvera point de ſoulagement aux diſſérens maux qu’il éprouvera ſur la Terre, il lèvera les yeux au Ciel ; & ſentant la fragilité de ſa Nature, il recourra à un Etre qui fera & plus ex-cellent & plus ſublime. De tout cela, il faut abſolument conclure, que l’Edu-3, cation donnera aux Enfans de cet Homme, de hautes idées de ſa ſageſſe, de ſa bonté, de ſon courage & de ſa piété. Et, s’ils voient l’abondance règner au milieu de ſa Famille, ils regarderont auſſi ce Chef comme un Homme très-opulent.
HOR. Je m’étonne ſi cet Homme eſt ſorti du ſein de la Tetre, ou s’il eſt tombé du Ciel ?
CLEO. Il n’y a point d’abſurdité à ſupHOR. Cette difcuſſion nous mèneroit trop loin. D’ailleurs je fuis für que je vous ai déjà aſſez ennuïé, par les questions que j’ai formées mal-à-propos.
CLEO. Bien loin de-là, vous m’avez fait beaucoup de plaiſir ; vous ne m’avez rien demandé qu’à propos ; & il n’ett point de perſonne de ſens, qui n’eût fait de ſemblables queſtions, à-moins qu’elle ne fût extrêmement familiariſée avec ces idées. C’eſt pour vous que j’ai lu ce paſſage, je ſouhaittois d’en faire quelque uſage ; mais, comme vous êtes peut-être las d’entendre parler ſur ce ſujet, je n’abuſerai pas plus longtems de votre patience.
HOR. Vous ne m’avez pas compris, CLEOMENE ; foïez für que ce ſujet com-mence beaucoup à me plafre. Mais, avant que de paſſer outre, j’aurois envie de parcourir encore une fois l’ESSAI SUR LE GOUVERNEMENT, par le Chevalier Guillaume Temple, que je n’ai pas lu depuis longtems. Après quoi je ferai charmé de reprendre le diſcours que nous venons d’interrompre, & même le plutôt ne fera que le mieux. Je fai que vous aimez le beau fruit. Si donc vous voulez me faire l’honneur de venir dîner demain chez moi, je vous ferai manger d’un excellent Ana-nas.
CLEO. Je goûte tant de plaiſir dans votre conversation, qu’il ne me ſeroit pas poſſible de refuser l’oſſre obligeante que vous me faites ; puisque par-là j’aurai occaſion de paſſer d’agréables momens avec vous.
HOR. Adieu jusqu’au revoir.
CLEO. Je fais votre Serviteur.
Fin du Troiſième Tome
Ad omnia alia ztate fapimus rectius,
en Solim unum hoc vitium fenectus adfert homi sinninibus,
Attentiores fumus ad rem omnes, quàm får eſt TERENT, Adelph.