Remarque C
Page 7. Lignes 13-19.
L Es Hommes ſont aſſez inſenſés pour vouloir qu’on les eſtime d’avoir fait ce qu’ils auroient volontiers évité, s’il avoit été en leur pouvoir. Tel forcé d’aller à la guerre, ou condamné à cela pour ſes crimes, ôſe encore tirer gloire du courage qu’il fait paroître dans cette démarche. Tel obligé à ſe battre par des menaces, ſouvent par des coups, prétend devoir en être plus eſtimé. C’eſt-là une fuite du déſir étrange qu’ont tous les Hommes de vouloir qu’on penſe d’eux avantageuſement. Si la Raifon tenoit un juſte équilibre avec la Vanité, on n’aimeroit les louanges qu’autant que la Conſcience feroit ſentir qu’on en eſt digne.
L’Honneur, dans ſa ſignification propre & véritable, n’eſt autre choſe que la bonne opinion que les autres hommes ont de notre mérite : Opinion qu’on conſidère comme plus ou moins réelle, ſuivant le bruit & le fracas que les Hommes ont fait pour en donner des témoignages publics. Par le moïen des Titres ou des Cérémonies, ou par tous les deux enſemble, le Souverain peut imprimer une Marque d’Honneur ſur qui il veut. Diſtingué par cette Marque, qui aura autant de cours que la Monnaie du Prince, il ſera en poſſeſſion de la bonne opinion de tous les autres, ſoit qu’il la mérite, ou qu’il ne la mérite pas. C’eſt-là ce que l’on entend, lorsqu’on dit que le Souverain eſt la Source de l’Honneur.
Le contraire de l’Honneur c’eſt le deshonneur, ou l’ignominie. Ce ſera donc la mauvaiſe opinion & le mépris que les autres ont pour nous. Comme l’Honneur eft compté parmi les récompenſes qui ſuivent les bonnes actions, le deshonneur eſt auſſi regardé comme une punition des mauvaiſes. Suivant que la manière dont on mépriſe quelqu’un eſt plus ou moins outrageante ou publique, la Perſonne qui en eſt l’objet eſt auſſi plus ou moins dégradée. Cette ignominie porte auſſi le nom de Honte, à caufe de l’effet qu’elle produit. Quoique le bien & le mal qui nous revient de l’Honneur & du Deshonneur, ſoient en eux-mêmes imaginaires, il y a cependant de la réalité dans la Honte.
La honte déſigne donc une paſſion de l’ame qui a ſes propres ſymptômes, qui dirige notre Raifon, & qui ſouvent s’en rend la maîtreſſe. Il faut même autant de force, de peine, & de renoncement à ſoi-même pour la ſoumettre, qu’il en faut pour ſoumettre toute autre paſſion. Agités par cette paſſion, qui a ſur nous une grande influence, elle eſt ſouvent le principe & le mobile des actions les plus importantes de la vie. Il eſt donc utile de s’arrêter un peu ſur ce ſujet, par-là nous mettrons dans un plus grand jour les notions que le Monde ſe forme de l’Honneur & du Deshonneur.
Je définis d’abord la Honte. C’est une triſte réflexion ſur notre peu de mérite, produite par la crainte où nous sommes que les autres Hommes ne nous mépriſent avec juſtice, ou qu’ils ne puiſſent le faire, s’ils venoient à nous connoître parfaitement. Je ne crois pas qu’on puiſſe faire qu’une ſeule objection de poids contre cette définition.
Avant que de répondre à cette difficulté, je voudrois qu’on fit avec moi cette réflexion. La Modestie des Femmes eſt une ſuite de la Coutume & de l’Éducation, elle n’a pour objet que des choſes purement arbitraires. Ces circonſtances, je veux dire la Coutume & l’Éducation, font trouver horrible & abominable toute manière de ſe découvrir qui n’eſt point à la mode, & toute expreſſion un peu libre. Malgré cela une Jeune Fille, quoique très-vertueuſe, roulera dans ſon imagination, ſouvent contre ſon gré, des idées confuſes de chofes qu’elle ne diroit pas à quelqu’un pour tout ce que le Monde a de plus précieux.
Après cette Remarque, je viens à la prémière partie de l’objection. Lorſqu’on parle d’une manière un peu libre en préſence d’une Fille ſans expérience, elle craint que celui qui parle, ou ceux qui écoutent, ne s’imaginent qu’elle eſt aſſez habile pour comprendre ce qu’on veut dire : elle appréhende qu’on ne s’imagine qu’elle eſt au fait de certaines choſes dans lesquelles elle ſouhaite de paſſer pour ignorante. Elle penſe donc alors tout à la fois, & à ce qu’on dit, & aux idées qu’elle s’imagine qu’on forme à ſon desavantage. Toutes ces réflexions excitent dans ſon ame cette paſſion que nous nommons la Honte. Elle rougira donc ſurtout devant les Hommes, pour tout ce qui peut exciter ces ſortes de penſées criminelles que j’ai inſinué. Elle aura honte, lors même qu’elle ſera la plus éloignée du libertinage, & auſſi longtems que ſa Modestie ſubſiſtera.
Pour découvrir la vérité de ce que j’avance, faites une expérience. Tenez des discours auſſi obſcênes qu’il vous plaîra, dans une chambre voiſine de celle où ſera cette Jeune Fille. Elle les entendra ſans en être démontée ; peut-être même prêtera-t-elle l’oreille, ſi du moins elle eſt ſure qu’on ne la croit pas ſi près. Pourquoi ? la raiſon en eſt ſimple. Elle prête l’oreille à ces diſcours, comme une perſonne qui n’y eſt point intéreſſée. Si encore, malgré ce que ſon innocence peut lui repréſenter, il lui monte quelque couleur au viſage, elle vient aſſurément d’un mouvement plus doux que celui de la honte. Si dans le même lieu & dans le même état, elle entendoit parler de quelque choſe qui la regardât, & qui tendît à ſon deshonneur, ſi on parloit de quelque choſe dont elle ſe ſentit ſecrètement coupable, elle pourroit bien en rougir. Pour-lors elle peut craindre qu’on ne la mépriſe déjà, ou tout au moins elle appréhende qu’on ne le faſſe, dès-qu’elle viendra à être connuë.
La ſeconde partie de l’objection conſiste en ce que nous ſommes ſouvent confus, & que nous rougiſſons pour les autres Hommes. Ce mouvement de notre ame ne peut venir dans ce cas-là, que de ce que nous-nous tranſportons dans l’état de ces perſonnes. C’eſt ainſi qu’un Homme jette des cris à la vue du danger éminent qui menace quelqu’un qu’il ne connoit pas même. On parle en notre préſence d’une mauvaiſe action commiſe par un tel. Occupés à réfléchir ſur l’effet qu’une action auſſi blamable produiroit ſur nous ſi nous l’avions commiſe, les Eſprits Animaux, & par conſéquent le Sang, ſe meuvent inſenſiblement de la manière qu’ils ſe mouvroient, ſi après avoir commis cette mauvaiſe action, nous en entendions parler. Il doit donc réſulter de ce mouvement les mêmes ſymptômes extérieurs.
Nous voïons, je l’avouë, des Perfonnes ſans expérience, ignorantes, & mal élevées, avoir honte, lorsqu’elles ſe trouvent en préſence de leurs Supérieurs, ſans qu’il paroîſſe qu’elles en aïent aucun ſujet légitime. Cette honte est toujours produite par le ſentiment intérieur de leur foibleſſe & de leur incapacité. Mais un Homme, quoique très-modeſte, ſuppoſons le vertueux, ſavant & accompli, ne rougira jamais que lorsque ſa conſcience réveillée lui reprochera quelque crime, ou du-moins lorsque ſe défiant de lui-même, il craindra d’avoir fait, ou de faire quelque choſe d’irrégulier.
On donne le nom de Honteux à ceux qui ſujets à cette paſſion par ruſticité, ou par manque d’éducation & de monde, s’y laiſſent aller à tout bout de champ. Ceux au-contraire qui par mépris pour les autres Hommes, & qui pleins d’une fauſſe opinion de leur ſuffiſance, ont appris à ſe mettre au-deſſus de cette paſſion, en-ſorte qu’ils n’en font plus ſuſceptibles lors-même qu’il le faudroit, ſont appellés des Impudens ou des Effrontés.
Àquelle étrange contradiction l’Homme n’eſt-il point ſujet ? Le contraire de la Honte, c’eſt la Vanité. Cependant il n’y a perſonne qui ſoit ſuſceptible de la prémière de ces paſſions, qui n’ait reçu quelque impreſſion de celle-ci. La Honte tire ſon origine du grand intérêt que nous prenons dans ce que les autres penſent de nous. Or cet amour-propre ne peut venir que du grand cas que nous faiſons de nous-mêmes.
Ces deux paſſions ſont la ſemence de toutes les Vertus. C’eſt un principe actif qui nous meut. Ce ſont des qualités réelles, & non imaginaires. Ces paſſions dépendent de notre conſtitution & de notre ſtructure. On peut le prouver par les effets différens & ſenſibles qu’elles produiſent malgré notre Raiſon, dès-qu’elles nous émeuvent l’une ou l’autre.
Un Homme accablé de Honte, ſent ſes efprits s’abattre. Son cœur ſe refroidit, ſe reſſerre, ſe condenſe pour ainfi dire. Le ſang porté avec impétuoſité vers la circonférence du corps, met ſa face tout en feu. Son cou & une partie de ſa poitrine ſe reſſentent de cette rougeur. Lourd & peſant, il tient alors la tête baiſſée, & ſes yeux fixes & immobiles ſont attachés à la terre. Il ne découvre plus rien, il ne voit qu’au-travers d’un nuage de confuſion. Inſenſible à rien qu’à la Honte, aucune injure ne peut le piquer pour ce moment. Las de vivre, il voudroit être caché dans le centre de cette Terre qu’il regarde, ou que devenu inviſible, il pût ſe dérober aux regards de ceux qui augmentent ſa confuſion.
Mais ſi ce même Homme a occaſion de ſatisfaire ſa Vanité, il triomphe dans ſon orgueil, & découvre cette nouvelle paſſion par des ſymptômes bien différens. Plein de lui-même, les Eſprits Animaux font mouvoir ſon ſang dans les artères. Une chaleur nouvelle & plus vive qu’à l’ordinaire dilate & fortifie ſon cœur. Le Sang retiré du côté du cœur, laiſſe aux extremités du corps une fraîcheur douce & agréable. Il ſe ſent ſi léger, qu’il ſemble croire de pouvoir marcher dans les airs. Il élève ſa tête altière, & roule tout autour avec vivacité ſes yeux tout petillans de joie. Le ſeul ſentiment de ſon exiſtence le réjouit, & lui fait plaiſir. Dans cet état de ſatisfaction l’Orgueilleux ſe met aiſémement en colère. Il ne manque à la joie de ſon cœur, que d’être connu du Monde entier. C’eſt la feule choſe qui lui reſte à déſirer dans cet heureux état.
On ne ſauroit croire combien la Honte contribue, & combien elle est néceſſaire pour nous rendre ſociables. C’eſt une foibleſſe de notre Nature fragile. Tout le monde, lorsqu’il eſt affecté de cette paſſion incommode, s’y livre & s’y ſoumet avec regret. Volontiers il la préviendroit, ſi la choſe étoit en ſon pouvoir. Cependant il ne ſauroit y avoir de Société bien règlée, ſi la plupart de ſes Membres n’étoient ſuſceptibles de cette paſſion. Le bonheur même de la Société en dépend.
L’Homme porté naturellement à travailler à ſa conſervation & à ſa félicité, tâcheroit par des efforts continuels à ſe mettre au-deſſus de ces mouvemens desagréables, & à ſe tirer de ce mal-aiſe qui ſuit & qui accompagne la Honte ; il s’en débaraſſeroit même infailliblement avec le tems, au préjudice de la Société. Ceux donc qui ſont chargés de l’éducation des Jeunes-Gens pour prévenir une victoire ſi dangereuſe à la Société, mettent tout en œuvre pour augmenter dans leurs Diſciples le ſentiment de la Honte. On preſcrit comme le remède unique pour ſe délivrer de cette paſſion mortifiante, une obſervation exacte de certaines règles. Ces règles ordonnent de fuïr toutes les choſes qui peuvent produire le ſentiment incommode de la Honte. C’eſt ainſi que le Politique ſage, bien éloigné de délivrer l’Homme de cette foibleſſe & de l’en guérir, l’entretient au-contraire, & la fait ſervir à ſes fins.
Les règles dont je parle conſiſtent dans la manière de ſe conduire adroitement, en étouffant nos appétits, ou en cachant aux autres les vrais ſentimens de notre cœur, ſitôt qu’ils peuvent nous faire rougir. Si l’on n’eſt pas inſtruit de ces règles dès ła plus tendre jeuneſſe, rarement pourra-t-on les ſuivre parfaitement, ou dans la ſuite y faire quelques progrès. L’Orgueil le Bon-Sens ſont les plus grands ſecours qui puiſſent nous conduire à cette perfection. Avides de l’eſtime d’autrui, nous éprouvons des ſentimens de joie inexprimables, en penſant que nous ſommes approuvés, & peut-être admirés des autres Hommes. Ces deux ſentimens nous dédommagent, & nous païent de reſte la peine que nous avons à dompter les paſſions les plus violentes. Et par conſéquent ils nous détournent de toutes les paroles, & de toutes les actions qui peuvent nous cauſer de la Honte. Les paſſions que nous devons cacher avec le plus de ſoin pour le bonheur & l’embelliſſement de la Société, ſont l’impudicité, l’orgueil, & l’humeur intéreſſée. C’eſt pourquoi le nom de Modestie a trois ſens différens, ſuivant les paſſions qu’elle couvre.
Je dis, prémièrement, que cette partie de la Modeſtie qui a pour objet la Chasteté, conſiſte dans les efforts ſincères & pénibles que nous faiſons pour étouffer, & pour cacher de tout notre pouvoir cette inclination que la Nature nous a imprimée pour la propagation de notre eſpèce. On nous inſtruit de ces règles, comme de celles de la Grammaire, je veux dire long-tems avant que nous ayons occaſion de les appliquer, & que nous en comprenions l’uſage. C’eſt par cette raiſon que les Enfans, incapables encore de ſentir ces mouvemens de la Nature, ne laiſſent pas de rougir & d’étre confus. Une Fille de deux ans élevée dans la Modestie, peut remarquer avec quel ſoin les Femmes qu’elle fréquente, cherchent à ſe déguiſer devant les Hommes. Le même avis lui eſt donné par des préceptes auſſi-bien que par ces exemples. Elle aura donc honte avant l’âge de ſix ans d’avoir laiſſé voir ſa jambe, ſans ſavoir cependant pourquoi une telle action eſt blamable, ou de quelle conſéquence elle eſt.
Pour être Modeste, on doit en prémier lieu éviter de découvrir quelque partie de ſon corps que la Mode veut qu’on cache. Une Femme n’eſt point blâmée de ce qu’elle va ſans avoir le cou couvert, ſi du-moins la Coutume du Païs l’autoriſe. Une aimable Fille peut même laiſſer voir à tout le monde impunément une charmante gorge, lorsque la Mode du païs eſt de porter des corps fort échancrés. C’eſt manquer de modeſtie que de découvrir la cheville de ſon pied dans un Païs où la Mode veut que les pieds ſoient entièrement cachés. Dans un Païs encore où la Décence exige qu’une Femme ſoit toujours voilée, celle-là paſſe pour impudente, qui découvre la moitié de ſon viſage.
Une Perſonne doit de plus tenir des diſcours qui ne bleſſent point la pudeur. Il ne fuſſit pas que ces diſcours ne ſoient pas libres, il faut même qu’ils ſoient éloignés de toute obſcénité. Il ne faut pas qu’il ſorte de la bouche aucune expreſſion qui ait le moindre rapport, quelque éloigné qu’il ſoit, avec ces déſirs que la Nature nous inſpire.
Il y a des mouvemens & des poſtures, qui en excitant des idées obſcênes peuvent ſalir l’imagination. On doit pour être Modeste, les éviter avec toute l’attention poſſible.
Une jeune Fille en particulier, qui ſouhaite de paſſer pour bien élevée, doit dans toute ſa conduite en préſence des Hommes être d’une circonſpection ſcrupuleuſe. Jamais elle ne doit laiſſer connoître qu’elle en reçoit quelque légère faveur, beaucoup moins encore qu’elle leur en accorde, à moins que le grand âge du Cavalier, le proche parentage, ou ſon haut rang ne lui ſervent d’excuſe. Une jeune Demoiselle bien élevée, toujours attentive à ſes regards & à ſes actions, fait connoître par ſa circonſpection, qu’elle ſent qu’elle poſſède un tréſor dangereux, qu’elle peut aifément perdre. On lit dans ſes yeux modeſtes, qu’elle eſt réſolue de ne jamais en faire part à qui que ce ſoit… Les Beaux Eſprits ont de tout tems exercé leurs ſatyres contre les Prudes ; mais on a toujours donné de juſtes éloges à l’air négligé, aux graces naturelles d’une Beauté vertueuſe. Les Hommes qui ſont, au fait de ces matières, ſont bien aſſurés, que la contenance libre & ouverte d’une Belle qui ſourit eſt plus attirante, & donne plus d’eſpérance au Séducteur, que le regard toujours vigilant d’un œil rebutant. Cette étroite retenue convient à toutes les jeunes Femmes, mais principalement aux Filles, qui veulent mériter l’eſtime du Monde poli & éclairé. Les Hommes moins gènés peuvent ſe donner plus de liberté, parce que leurs appétits ſont plus violens, & moins aiſés à gouverner. Si l’on avoit ſoumis l’un & l’autre Sexe à une diſcipline également ſévère, aucun des deux Sexes ne pouvant faire les avances, la Société auroit péri parmi tous les Peuples, où cette Mode trop rigide auroit été établie. Cela eſt très éloigné du but des Politiques. C’eſt pourquoi on a trouvé à propos de ſoulager & d’uſer d’indulgence envers ceux qui par cette ſévérité mal-entendue auroient le plus pâti. On a adouci la rigueur de la Loi en faveur de ceux dont la paſſion étoit la plus vive, de ceux qui auroient ſouffert le plus impatiemment le joug peſant de cette contrainte trop gènante.
C’eſt pour cela qu’on aprouve ouvertement le reſpect & l’eſtime qu’un Cavalier fait paroître publiquement pour les Dames. L’excès d’enjoûment & de galeté qu’il fait briller, lorsqu’il ſe trouve dans leur Compagnie, eſt loué pour la même raiſon.
Un Cavalier non content de la complaiſance qu’il a pour les Dames, & des ſervices qu’il leur rend dans toutes les occaſions, eſt encore obligé de les défendre & de les protéger. On lui paſſe les louanges hyperboliques qu’il donne au mérite & aux bonnes qualités qu’elles poſſèdent, pourvu ſeulement que ces exaggérations ne ſoient pas en oppoſition avec le Bon-Sens. Il peut parler d’amour, ſoupirer, & ſe plaindre des rigueurs cruelles d’une Belle trop inſenſible. Lorsque ſa langue timide, gènée, ou trop foible, ne peut exprimer ce qu’il ſent, il a le privilège de faire agır ſes yeux, & de dire avec ce langage expreſſif tout ce qu’il lui plaît, pourvu cependant que ce ſoit avec décence, & que ſes œillades promtes s’arrêtent peu ſur l’Objet aimé.
Mais poursuivre trop myſtérieuſement une Fille, arrêter indiſcrètement ſes regards fixés ſur elle, c’est une impoliteſſe impardonnable. La raiſon en eſt claire. Ces manières incommodes mettent toujours une Dame, qui n’eſt pas aſſez ſoutenue par l’art & par la diſſimulation, dans une ſituation desagréable, ſouvent même dans un desordre viſible. Ces regards fixes & impudens excitent chez une jeune Novice ſans expérience des terreurs paniques. Elle craint que le Cavalier n’ait lu dans les yeux, qui ſont le miroir de l’ame, ce qui ſe paſſe dans ſon cœur ſenſible, ou du-moins qu’il ne le découvre bientôt. Elle est dans des tranſes mortelles. Ces regards trop indiscrets ſemblent lui ordonner de manifeſter ſes déſirs ſecrets, & chercher à lui arracher l’aveu mortifiant de cette vérité, que ſa modestie lui commande de nier de toutes ſes forces.
Le plus grand nombre ſe perſuadera difficilement que l’Éducation puiſſe avoir une force ſi exceſſive. On attribuéra à la Nature prévoïante, cette différence qu’il y a entre la modestie des deux Sexes, quoiqu’elle ſoit uniquement une ſuite des inſtructions données dès la plus tendre jeuneſſe. À peine une jeune Fille eſt-elle âgée de trois ans, qu’on lui dit tous les jours de ne pas laiſſer voir ſa jambe. Si malheureuſement elle en découvre quelque partie, auſſitôt elle eſt grondée. Moins ſcrupuleux à l’égard d’un Garçon de même âge, on lui ordonne de lever ſa robe, pour ſatisfaire comme les Hommes aux beſoins de la nature.
La Honte & l’Éducation ſont la baſe de la politesse. Un Homme, qui ſans avoir jamais fait aucun autre mal manqueroit aſſez de Pudeur & d’Éducation, pour dire ſans détour la vérité, & tout ce qu’il ſent intérieurement, ſeroit la Créature la plus mépriſable qu’il y eut ſur la Terre. Si un tel Homme diſoit à une Dame qu’il ne trouve perſonne qui lui convienne mieux pour la propagation de ſon Eſpèce, & qu’il ſent un violent déſir d’y travailler ſur l’heure ; ſi en même tems il lui offroit de la prendre dans ce deſſein, on appelleroit un tel Homme une Brute. La Femme confuſe & irritée prendroit la fuite ; & cet Effronté, regardé comme un dangereux Sauvage, ſeroit banni de toute Compagnie honnête. Tout Homme qui eſt ſuſceptible de ſentimens de Honte, préfèrera d’aſſujettir les plus fortes paſſions, plutôt que de les laiſſer paroître, & de s’expoſer par-là à l’Ignominie Mais pour l’éviter, l’Homme n’a pas beſoin de ſe rendre tout-à-fait maître de ſes pasſſions, il ſuffit qu’il ne les faſſe pas connoître. La Vertu nous commande de mortifier nos appétits, mais l’Éducation requiert ſeulement que nous aprenions à les celer.
Un Cavalier bien élevé peut avoir pour une Femme, une inclination auſſi violente que pourroit l’avoir le plus brutal des Hommes mais inſtruit de ce qu’exige la Mode, il ſe conduit tout autrement. Il s’adreſſe d’abord aux Parens, auxquels il fait voir qu’il a de quoi entretenir ſplendidement leur Fille. Le Père lui donne enſuite permiſſion de la fréquenter. La flatterie, la ſoumiſſion, les préſens, l’aſſiduïté, l’empreſſement, il met tout en uſage pour ſe faire aimer de la Belle. S’il réuſſit, la Dame peut ſans ſcrupule ſe donner à lui en préſence de témoins, & de la manière la plus ſolemnelle. Les Cérémonies finies ils vont au lit, où la Fille la plus réſervée ſouffre avec toute la ſoumiſſion poſſible qu’il faſſe ce qu’il veut. C’eſt ainſi que le Cavalier amoureux obtient, ſans l’avoir jamais demandé, ce dont il avoit beſoin.
Le jour ſuivant ils reçoivent des viſites. Perſonne ne les raille. On ne dit pas le mot de ce qui s’eſt paſſé. Les Époux, toujours modeſtes, agiſſent enſemble comme le jour précédent, je parle des Perſonnes bien élevées. Sans honte, ſans confuſion, ils mangent, boivent enſemble, & ſe divertiſſent comme à l’ordinaire. N’ayant rien fait qui puiſſe leur faire honte, ils ſont regardez, & ils peuvent l’être effectivement, comme les Perſonnes les plus modeſtes qu’il y ait ſur la Terre.
Je prétends prouver par-là que pour être bien élevez, nous ne nous privons d’aucun des plaiſirs ſenſuels. Occupés ſimplement à travailler à notre bonheur mutuel, nous-nous aidons l’un l’autre pour jouïr voluptueuſement des plaiſirs terrestres. Le Cavalier poli, dont j’ai parlé, n’eſt pas plus obligé de renoncer à ſoi-même, qu’un Sauvage qui agit plus conformément aux Loix de la nature & de la ſincérité. Celui qui ſatisfait ces appétits de la manière que la Coutume du Païs l’exige, n’a point de critique à craindre. Quelque vif, & quelque emporté qu’il ſoit dans ſes paſſions, dès-que la Cérémonie eſt achevée, on lui permet de ſe ſatisfaire. Il peut s’épuiſer, & ſe fatiguer à force de plaiſirs, & de raviſſemens de joie. Tour-à-tour il peut animer, & ſatisfaire ſes appétits d’une manière auſſi extravagante, que ſa vigueur & ſes facultez corporelles peuvent le lui permettre. Il peut en toute ſureté ſe moquer de ces perſonnes modérées qui s’aviſeroient de le blâmer. Toutes les Femmes, & de dix Hommes du-moins neuf louéront ſa valeur. Que dis-je ! Il peut même librement s’eſtimer davantage, à cauſe de la fureur de ſa paſſion effrenée. Plus il ſe plonge dans la volupté, plus il s’évertue pour s’abandonner au plaiſir, plutôt il gagnera l’affection & la bienveillance des Femmes, non ſeulement des Jeunes, des Orgueilleuſes & des Laſcives, mais encore des Matrones graves & modeſtes.
De ce que l’Impudence eſt un Vice, il ne s’enſuit pas que la Modestie ſoit une Vertu. Fondée ſur la Honte, paſſion naturelle, elle peut être un Bien ou un Mal, ſuivant la nature des actions faites par ce principe. Une Proſtituée, retenue par un reſte de Pudeur ou de Honte, refuſera de s’abandonner à un Homme, en préſence d’une Compagnie. Mais d’un autre côté, la même paſſion peut engager une Créature honteuſe, & d’un bon naturel, qui trop foible s’eſt abandonnée à un Séducteur, à faire périr ſon fruit. Les paſſions peuvent faire le bien par hazard : mais il ne peut y avoir aucun mérite, que dans la victoire qu’on remporte ſur elles.
Si la Modestie étoit une Vertu, elle auroit la même force ſur nous, dans les ténèbres que dans la lumière. C’eſt cependant ce qui n’arrive pas. Les Libertins ne l’ignorent point. Peu inquiets ſur les obſtacles que la vertu d’une Femme peut mettre à leurs criminels deſſeins, ils s’efforcent ſeulement de ſurmonter leur modeſtie. C’eſt pour cela qu’ils ne ſont point d’attaque en plein jour. Mieux aviſés, ils ne montent à la tranchée que la nuit.
Illa verecundis lux est præbenda Puellis,
Qua timidus latebras ſperat babere pudor.
Les Perſonnes Riches peuvent, ſans s’expoſer, prendre des plaiſirs ſecrets : mais les Servantes, & les Filles de petite condition, ne peuvent qu’avec beaucoup de peine cacher leurs groſſeſſes, ou du-moins les conſéquences qui en réſultent.
Suppoſons une malheureuſe Fille de famille ſans bien, qui n’a d’autre reſſource que d’être Fille de chambre, ou Gouvernante. Elle peut être fidèle, diligente, ſerviable, elle peut même avoir beaucoup de Modeſtie, & ſi vous voulez beaucoup de Religion. Toujours ferme, elle a ſu réſiſter à la tentation, & préſerver ſa chaſteté pendant pluſieurs années. Ce malheureux moment vient, où foible un Séducteur adroit lui enlève ſon honneur. L’amant parjure l’abandonne dans la ſuite. Si elle vient à avoir un Enfant, ſon affliction eſt inexprimable. Cet accident ne convient nullement avec la miſère de ſa condition. La crainte de l’ignominie l’asſiège ſi vivement, qu’elle ne peut réfléchir ſur elle-même, ſans être hors de ſens. La Maiſon entière a une grande opinion de ſa vertu, la dernière Maîtreſſe l’a priſe pour un modèle de ſainteté. Quelle joie ne reſſentiront pas ſes Ennemis, qui lui portoient envie à cauſe de l’eſtime qu’on avoit généralement pour elle. Quelle horreur ne concevront pas contr’elle ſes Parens confus ? Plus elle eſt modeſte à-préſent, plus la fraïeur de ſe voir dans peu accablée de confuſion la met hors d’elle-même, plus ſes réſolutions contr’elle-même, ou contre ce qu’elle porte, ſeront criminelles & atroces.
On regarde une Femme qui peut se réſoudre à détruire ſon Enfant, ſa propre chair, ſon propre ſang, comme une Créature barbare, un Monſtre féroce, différent de toute autre Femme. Cette opinion eſt auſſi fauſſe que commune. Faute de comprendre la nature & la force des paſſions, on tombe dans cette erreur. La même Femme, qui aſſaſſine ſon fruit de la manière la plus exécrable, en auroit pris ſoin, le chériroit, & ſentiroit pour cet Enfant toute l’affection dont la Mère la plus tendre ſoit capable, ſi un Mariage eut couvert ſa honte. Toutes les Mères ſont naturellement portées à aimer leurs Enfans. Mais comme cet amour est une paſſion, & que toutes ces paſſions ſe terminent à l’Amour-propre, comme à un centre commun où elles tendent toutes, il faut que cette tendreſſe maternelle, qui l’auroit engagée à dorlotter ſon Enfant, s’il n’étoit ſurvenu aucun obſtacle, cède à une paſſion ſupérieure. On voit rarement que les Créatures abandonnées, reconnues pour telles, donnent la mort à leurs Enfans. Que dis-je ! Ces Femmes ſans équité, qui prêteroient ſans ſcrupule la main dans les vols, & dans les meurtres, ſe rendent rarement coupables de ce crime. Ce n’eſt pas que les unes & les autres ſoient moins cruelles ou plus vertueuses ; mais incapables de modeſtie, la honte ne fait que difficilement quelque impreſſion ſur elles.
Nous n’avons ordinairement qu’un amour foible & languiſſant pour un objet qui n’eſt jamais tombé ſous nos ſens. C’eſt pour cela que les Femmes n’ont point pour ce qu’elles portent, l’amour qu’elles auront dans la ſuite. Cette affection commence après la naiſſance. Ce qu’elles ſentent au-paravant eſt un effet de la Raiſon, de l’Éducation, & des Réflexions qu’elles font ſur leur devoir. L’amour d’une Mère foible lorsque l’Enfant vient de naître, augmente à meſure qu’elle le voit plus longtems. Cette tendreſſe parvient à ſon plus haut période, lorsque cette petite Créature commence à faire connoître par des ſignes expreſſifs ſon déplaiſir, ſa joie, ſes beſoins, ſon amour pour la nouveauté, & la multiplicité de ſes déſirs. À quels travaux & à quels dangers n’a-t-on pas vu des Femmes s’expoſer, pour conſerver & pour ſauver la vie à leurs Enfans ! Souvent elles ont montré un courage, & une force ſupérieure à celle de leur Sexe. Les Femmes les plus viles ont témoigné la même tendreſſe, & le même courage, que les plus eſtimables. Toutes également, ſans faire aucune attention à l’avantage ou au desavantage de la Société, y ſont portées par une inclination de la Nature. Il n’y a aucun mérite à s’obliger ſoi-même. Cette tendreſſe n’eſt donc pas une Vertu. Je dis même que l’amour excesſif des Parens pour leurs Enfans, eſt ſouvent la cauſe de leur perdition totale. L’indulgence d’une Mère, je l’avoue, peut pendant deux ou trois ans les rendre plus aimables : mais ſi dans la fuite on n’avoit pas la précaution de changer de méthode, on les gâteroit infailliblement. C’eſt une indulgence qui en a conduit pluſieurs au Gibet.
Si le Lecteur impatient trouve que je me ſois trop étendu ſur cette branche de la Modestie qui nous fait paroître chastes, je tâcherai de réparer cette faute par la brièveté avec laquelle je traiterai ce qu’il me reſte à dire. Je dois encore examiner cette eſpèce de Modestie par laquelle nous voudrions faire croire aux autres que l’eſtime que nous avons pour eux, ſurpaſſe le cas que nous faiſons de nous mêmes. Cette louable qualité eſt ordinairement conçue ſous le nom de Civilité & de Belle Éducation. C’eſt une habitude conforme à la mode, contractée par les préceptes & par l’exemple, qui eſt occupée à flatter l’orgueil & l’humeur intéressée des autres, & à cacher avec art la nótre. Remarquez cependant que ceci n’a lieu que dans le commerce que nous avons avec nos Égaux & nos Supérieurs, & ſeulement dans le tems que nous vivons en paix & en amitié avec eux. Il ne faut pas que notre complaiſance choque jamais les règles de l’honneur ; il ne faut pas qu’elle nous faſſe refuſer les hommages qui nous ſont dûs de la part de ceux qui ſont à notre ſervice, & en général de la part de ceux qui dépendent de nous.
Avec ces précautions, je crois que cette définition peut convenir à tout ce qu’on pourroit alléguer, comme un acte ou un exemple de Bonne Éducation, ou d’Impoliteſſe. Dans quelque Païs & dans quelque Siècle que nous-nous tranſportions, quelques Évènemens de la Vie Humaine & de la Société que nous prenions, il ſera difficile de trouver quelque acte de Modeſtie ou d’Impudence qui ne ſoit expliqué & compris dans cette définition.
Un Homme qui, ſans aucune conſidération, demande à un autre qui lui eſt étranger, une grande faveur, eſt appellé un Impudent ; parce que ſans égard à l’intérêt d’autrui, il donne une preuve publique de ſon humeur intéreſſée. Par-là nous découvrons auſſi, pourquoi un Homme doit parler & louer ſurtout avec beaucoup de ménagement ſa Femme, ſes Enfans, & tout ce qui lui eſt cher ; pourquoi il ne doit parler de lui-même que lorsqu’il y eſt forcé ? Un Homme bien élevé peut ſouhaiter, & même avec paſſion, les louanges, l’eſtime d’autrui ; mais ſi on louoit cette Perſonne en ſa préſence, on choqueroit ſa modeſtie, perſuadé comme il eſt que tous les Hommes avant que d’être civiliſés, reſſentoient un plaiſir ſans égal à s’entendre donner des louanges. Sitôt que nous voïons un Homme ſe réjouir publiquement, & nager dans la joie pour une choſe où nous n’avons aucune part, notre humeur intéreſſée ſe réveillant, nous commençons auſſitôt à lui porter envie, & à le haïr. Pour cette raiſon une Perſonne bien élevée cache ſa joie, ſoutient même qu’il n’en reſſent point. Ménageant & flattant par ce déguisement notre humeur intéreſſée, il prévient l’envie & la haine qu’il auroit eue à craindre ſans cette conduite.
Remarquant dès notre enfance le ridicule de ceux qui tranquilement, & ſans rougir, peuvent ouïr leur Panégirique, il ſe peut que nous faſſions de ſi grands efforts pour éviter ce ridicule plaiſir, que dans la ſuite nous ne puiſſions ſans être mal à notre aiſe voir aprocher le moment où l’on parlera de nous. Cette apparence de Modeſtie n’eſt point un mouvement de la Nature, elle dépend de l’Éducation & de la Coutume. Car ſi la plupart des Hommes n’avoient point de plaiſir à être loués en face, il n’y auroit point de modeſtie à refuſer d’entendre ſes éloges.
Un Homme poli, loin de choiſir ce qu’il y a de meilleur, ſe ſert de ce qu’il y a de moindre dans un plat. À-moins qu’il n’y ſoit forcé, il ne ſe ſervira que du morceau le moins eſtimé. C’eſt ainſi que ce qu’il y a de meilleur reſte, & que chacun de ceux qui ſont préſens ſont charmés de l’attention qu’on a pour eux. Plus on s’aime ſoi-même, plus on ſe ſent obligé d’aprouver cette conduite. Rempli de reconnoiſſance, on ſe ſent forcé à penſer favorablement d’un Homme ſi modeſte. Par un acte si flatteur de Politeſſe, un Homme bien élevé s’inſinue dans l’eſtime de toutes les Perſonnes qui compoſent les Compagnies où il ſe rencontre. S’il n’y gagne rien directement, le plaiſir qu’il reſſent, en réfléchiſſant ſur les applaudiſſemens qu’il fait qu’on lui donne en ſecret, eſt pour cet Homme Vain un dédommagement plus que ſuffiſant de la peine qu’il a pris de ſe perdre de vue, & de renoncer en quelque manière à ſoi-même. Cette ſatisfaction païe, & même avec uſure, la perte que ſon amour-propre a faite par ſa complaiſance.
S’il y a dans un plat ſept ou huit Pommes ou Pêches pour ſix Perſonnes polies, qui ſont à peu près du même rang, celui qui choiſira le prémier, prendra celle qui paroît viſiblement la moindre. Par cette attention diſcrète il inſinue qu’il conſidère les Perſonnes avec lesquelles il ſe trouve pour être d’un mérite ſupérieur au ſien, & qu’il leur ſouhaite plus de plaiſir qu’à ſoi-même.
La Coutume & l’Uſage général nous rendent familière cette tromperie à la mode. Nous ne ſommes plus choquez de ſon abſurdité. Si les Hommes juſques à l’âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans avoient été accoutumés à parler ſincèrement, & à agir conformément aux ſentimens naturels qu’ils éprouvent, ils ne pourroient aſſiſter à ces Comédies de Civilité, ſans éclater de rire, ou ſans en être indignés. Il eſt cependant très-ſûr que cette manière de vivre nous rend plus ſupportables les uns aux autres.
On ne pourroit diſconvenir qu’il ne ſoit très-avantageux pour nous connoître nous-mêmes, d’aprendre à diſtinguer les bonnes qualitez & les vertus. Le lien de la Société exige que chacun des Membres qui la compoſent, aïent de certains égards les uns pour les autres. Les plus Grands ne ſauroient même s’en diſpenſer envers les plus Petits, dans les États même Monarchiques. Mais rendus à nous-mêmes, ſeuls, & éloignés de toute compagnie, les mots de Modeſtie & d’Impudence ne ſont rien, & n’ont plus de ſignification. Retiré dans un Déſert, un Homme peut bien être un ſcélérat ; mais dès-qu’il eſt hors de la portée des ſens des autres Hommes, il ne peut plus être ni modeſte, ni impudent. Jamais on ne penſa d’appeller impudent un Solitaire, qui ne s’eſt jamais communiqué à autrui. Une Perſonne extrêmement vaine peut cacher ſa paffion avec tant d’art, qu’il ſera impoſſible que qui que ce ſoit s’en apperçoive. Il y en a même qui font conſiſter toute leur vanité, à ſavoir la dérober avec dextérité aux yeux du Public. Cette paſſion procure plus de ſatisfaction à un tel Homme, qu’à un autre, qui prend plaiſir à la faire connoître à tout le monde. Il goûte les doux plaiſirs de paſſer pour modeſte, tandıs qu’on prend ſoin de mortifier le dernier.
Les Belles Manières, je le répète, n’ont rien de commun avec la Vertu & la Religion. Loin d’éteindre les paſſions, elles ne ſervent qu’à les enflammer davantage. Jamais un Homme d’eſprit, un Homme bien élevé ne triomphe avec plus de délectation dans ſon orgueil, que lorsqu’il le cache avec plus de dextérité. Aſſuré que tout bon Juge païera ſa manière de vivre de juſtes éloges, il nage voluptueuſement dans ces aplaudiſſemens. Satisfait & charmé, il jouït d’un plaiſir que les Orgueilleux, qui ont eu moins de pénétration, ne peuvent goûter. C’est ainſi qu’un fier Échevin, dont l’orgueil peint ſur le viſage ne lui permet pas de tirer ſon chapeau à qui que ce ſoit, & qui à peine veut parler à un Inférieur, ſe prive de cette douce ſatisfaction.
On voit donc clairement qu’un Homme peut ſoigneuſement éviter tout ce qui paſſe pour une ſuite de l’Orgueil ſans ſe mortifier, & ſans remporter la moindre victoire ſur cette paſſion. Content d’abandonner cette partie extérieure de la Fierté, qui eſt toujours inſipide, & qui ne peut être agréable qu’aux Badauts & aux Petits Génies, il ne ſacrifie point cette partie qu’on ſent intérieurement, cette partie que les plus Orgueilleux & les plus Hautains nourriſſent, dans le ſilence, avec tant de complaiſance & de délectation.
Examinez ces Grands qui paſſent pour modeſtes, ces Hommes Polis, dans les débats qu’ils ont ſur le Cérémonial & ſur la Préſéance. Le masque tombe alors, leur fierté paroît peinte avec toutes ſes couleurs. Cependant ils voudroient encore revêtir leurs vices trop manifeſtes ſous les apparences de la Vertu. Ces disputes, ſi nous les en croïons ne viennent que du déſir de ſoutenir leur rang, & des ſoins qu’ils ſont obligés d’avoir pour maintenir la Dignité de leurs Emplois, ou l’Honneur de leur Maître. Suivez encore les Ambaſſadeurs, les Plénipotentiaires dans leurs négociations. Obſervez ce qui ſe paſſe dans les Traités publics qui ſe font ; & cet Orgueil jusques alors déguiſé ſe dévoilera, malgré leurs foins, ſous différens prétextes. Parcourez ainſi les différens états, & les circonstances diverſes de la vie, & vous trouverez que l’Homme qui a le plus de diſcernement, ne goûte du plaiſir dans ſon Orgueil, qu’auſſi longtems qu’il peut le cacher aux yeux du Public.