‹ La Fable des abeillesChapitre 6 sur 37 · Remarque D

Remarque D

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R Emplis d’eſtime pour nous-mêmes, & de mépris pour les autres, nous ſommes dans tout ce qui nous regarde des juges très-iniques. Quelque grands que ſoient leurs gains, peu de perſonnes peuvent ſe perſuader qu’ils gagnent trop avec ceux à qui ils vendent. D’autres fois celui qui achète enviéra au Vendeur le profit qu’il a fait, quelque peu conſidérable qu’il ſoit. Rien ne détermine davantage l’Acheteur, que la petiteſſe du profit de celui qui vend. C’eſt auſſi pour cette raiſon que les Marchands ſont ralement obligés de mentir, & d’inventer mille contes, ſouvent peu vraiſemblables, plutôt que de découvrir le profit réel qu’ils font ſur leurs marchandises. On voit quelques-uns de ces vieux Piliers de Magazin, qui prétendent avoir plus de bonne foi que les autres, & qui vraiſemblablement ſont ſeulement plus fiers que leurs Voiſins. Accoutumés avec leurs Chalands à ne pas ſouffrir qu’ils marchandent, ils refuſent conſtamment de vendre à un prix moindre que celui qu’ils ont déjà propoſé. Seulement plus fiers que les autres, ils ſavent que les Marchands qui ſont riches, gagnent ſouvent plus par leur fierté, que d’autres par leur complaiſance. Le Vulgaire s’imagine de trouver plus de ſincérité dans la mine grave & refrognée d’un vieux Penard, que dans l’air ſoumis & attirant d’un jeune Marchand établi depuis peu. Ces apparences ſont trompeuſes, ne vous y fiez point. Allez, parcourez les boutiques des Merciers, des Drapiers, & de tous les autres Marchands, qui ſont bien fournis de la même marchandise, bientôt vous aprendrez à ne vous y point fier. Examinez leurs Marchandises. Tous également attentifs à en cacher le prix d’achat, vous découvrirez ſans peine que chacun d’eux a pour cet effet une marque particulière.

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