‹ La Fable des abeillesChapitre 7 sur 37 · Remarque E

Remarque E

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P Uisque cette manière d’agir eſt ſi générale que tous ceux qui ont vu jouer quelquefois ont pu l’appercevoir, il faut qu’il y ait dans la conſtitution de l’Homme quelque choſe qui les y diſpoſe. Bien des perſonnes regarderont la recherche de cette diſpoſition comme inutile. Je prie donc le Lecteur de paſſer cette Remarque, à moins que déchargé de toute occupation, il ne ſoit encore avec cela de bonne humeur.

Cette diſpofition des Joueurs à tâcher de cacher leur gain aux Perdans, me paroît venir d’un mélange de Gratitude, de Pitié, & de cette partie de l’Amour-Propre qui nous porte à la conſervation de nous-mêmes.

Tous les Hommes ſont en général reconnoiſſans, dans le moment qu’ils reçoivent un bienfait. Ce qu’ils diſent, & tout ce qu’ils font eſt réel & ſincère, lors du moins que l’impreſſion eſt encore vive & récente. Cette prémière impreſſion finie, ſi on ſent des retours de ſenſibilité, ils ſont dûs à la Vertu, à la Politeſſe, à la Raiſon, & aux Réflexions qu’on fait ſur ſon devoir, mais non pas à la Reconnoiſſance proprement dite, qui eſt un motif de l’Inclination.

Il eſt certain que notre Amour-Propre nous oblige, & même avec tyrannie, à eſtimer toutes les perſonnes qui nous procurent quelque avantage à deſſein, ou ſans y penſer. Souvent même notre Affection s’étend jusques aux choſes inanimées, lorsque nous croyons qu’elles contribuent à notre utilité préſente. Si nous faiſons attention à cette vérité, on s’appercevra aiſément pourquoi j’attribue notre complaiſance pour ceux dont nous gagnons l’argent à un principe de Reconnoiſſance. Charmés d’avoir gagné, nous avons quelques ſentimens de Reconnoiſſance pour celui qui a perdu. Convaincus que la vue de ſa perte ne lui feroit pas plaiſir, la Gratitude nous empêche de lui donner ce chagrin.

J’ai dit encore que la Pitié étoit un motif qui nous portoit à cette conduite. Perſuadés qu’il y a du déplaiſir à perdre ſon argent, avides d’ailleurs de l’eſtime d’autrui, nous craignons qu’ils ne nous la refuſent, s’ils viennent à ſentir trop vivement la perte qu’ils font.

Nous appréhendons enfin leur haine. Le ſoin que nous prenons de notre conſervation, nous engage à exténuer l’obligation que nous leur avons, & à diſſimuler les raiſons qui nous portent à les plaindre, dans l’eſpérance qu’ils nous feront moins reſſentir les marques de leur envie & de leur mauvaiſe volonté.

On s’apperçoit aisément des Paſſions, lorsqu’elles agiſſent dans toute leur force. Ainsi, lorsqu’un Homme Puiſſant donne un bel Emploi à une Perſonne qui lui a rendu dans ſa jeuneſſe de petits ſervices, nous appellons cela Reconnoiſſance. Je vois une Femme, qui vient de perdre ſon Enfant, frapper des mains, & jetter des cris perçans, je dis que l’Affliction eſt ſa paffion dominante. Un Homme vient de ſe caſſer la jambe, un autre s’eſt fait tout récemment ſauter la cervelle. À la vue de tous ces grands malheurs on éprouve un ſentiment desagréable, qui ſera conſtamment reconnu pour être la Pitié : mais les coups modérés, les foibles mouvemens d’une paſſion qui nous touche légèrement, ſont moins ſenſibles, négligés, ſouvent méconnus.

Pour prouver ce que j’avance, examinons ce qui ſe paſſe entre deux Joueurs. Celui qui gagne eſt toujours complaiſant, & même il ſera encore plus complaiſant, ſi ſeulement celui qui perd, veut bien ſe poſſéder. Toujours prêt à s’accommoder à l’humeur de celui-ci, il tâche de le faire revenir de ſes fautes avec toutes les précautions poſſibles, & avec toute la politeſſe imaginable. Le Perdant eſt mal à ſon aiſe, querelleux, changrin, quelque-fois il tempête, ſouvent il jure. Cependant tant qu’il ne fait rien à deſſein d’offenſer directement celui qui gagne, toujours patient il prend tout en bonne part, ſans le contredire ni ſe choquer. Il eſt permis, dit le Proverbe, à celui qui perd, de dire des injures. On a donc trouvé que celui qui perd avoit droit de ſe plaindre, & que pour cette même raiſon on devoit en avoir pitié.

Fâchés nous-mêmes contre ceux qui nous gagnent, nous devons en conclure que nous devons craindre la mauvaiſe volonté de ceux que nous dépouillons. Lorſque nous gagnons, & que nous-nous croïons plus heureux que les autres, nous craignons encore leur envie, pour avoir nous-mêmes éprouvé de pareils ſentimens. Le but donc de celui qui gagne, en cherchant avec ſoin à couvrir ſon gain, eſt de prévenir des malheurs qu’il appréhende, & de ſe conſerver ſoi-même. Ces ſoins continuent à nous occuper, auſſi long-tems que ſubſiſtent les motifs qui les ont d’abord produit.

Après un mois, huit jours, peut-être moins, lorſque les idées de l’Obligation & de la Reconnoiſſance de celui qui gagne ſont effacées de ſa mémoire ; lorſque celui qui perd aïant repris ſon humeur naturelle, devenu moins ſenſible à ſa perte, peut en rire ; lors enfin que celui qui a gagné, n’eſt plus inquiété ni par la pitié, ni par la crainte, ni par les ſoins de ſa conſervation, il ne fera plus aucun ſcrupule d’avouer naturellement ce qu’il a gagné. Si la vanité ſe joint au plaiſir du gain, il s’en vantera, ſouvent même il l’exaggèrera.

Il ſe peut cependant que dans certaines occaſions il n’arrivera rien de tout ce que je dis. Deux Perſonnes, par exemple, brouillées enſemble jouent & cherchent à exciter une querelle. D’autres jouant pour une bagatelle, ſe piquent & combattent à qui aura l’honneur de gagner. Dans de ſemblables cas, les mouvemens de l’ame ne ſont plus les mêmes. Les paſſions diverſes nous obligent à prendre des mesures différentes. Ce que j’ai dit eſt principalement apliquable dans les cas où l’on joue pour de l’argent, où chacun fait des efforts pour gagner, & où ils riſquent ce dont ils font tant de cas.

Pluſieurs de ceux qui ont ainſi caché leur gain, m’objecteront peut-être qu’en pareil cas ils n’ont jamais apperçu l’action de toutes ces paſſions. » Cela ne me ſurprend point. Trop occupés du jeu, ils ne penſoient guères à rentrer en eux-mêmes. Peu de perſonnes d’ailleurs veulent ſe donner la peine de s’examiner ; & ceux qui réfléchiſſent, ſuivent rarement la véritable méthode qu’il faut pour réuſſir dans cet examen. Il en eſt des paſſions de l’Homme, comme des couleurs d’une Étoffe. Le Rouge, le Verd, le Bleu, le Jaune & le Noir &c. ſont des couleurs ſenſibles, qui peuvent être apperçues dans les différentes places où elles ſe rencontrent : mais il faut être Artiſte pour diſtinguer toutes les différentes couleurs avec leurs justes proportions, telles qu’elles ſe trouvent dans un Drap bien mélangé. De même tout le monde peut découvrir la paſſion d’un Homme, lorſqu’elle eſt distincte, & que ſeule elle l’occupe tout entier : mais il eſt très difficile de ſuivre pas à pas chaque motif d’une action qui eſt l’effet de pluſieurs paſſions.

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