‹ La Famille KaekebroeckChapitre 10 sur 20 · Ferdinand Mosselman · I

Ferdinand Mosselman · I

Ferdinand Mosselman sortit de sa maison, et tout de suite, sur le trottoir, un bien-être l’envahit, un bon frisson courut jusque dans ses moelles. Il respira un grand coup, se donna une tape d’aise sur la poitrine et, souriant, il partit pour le ministère.

Jamais, il n’avait éprouvé pareille allégeance ; il se sentait leste, robuste, impondérable ! Il marchait d’une façon plus élastique et comme si, sous ses pas, les pierres prenaient une vertu de tremplin.

Dans la rue tranchée d’ombre et de soleil, roulaient à fracas, lançant des éclairs d’or et d’argent, les charrettes de laitiers, tandis que, des venelles et des impasses, débouchaient les colporteuses au ventre rebondi, les marchands d’abat-jour, de lacets, de mine de plomb, tout le menu gibier quotidien de l’insatiable police.

Ferdinand leva les yeux et s’attendrit. Dans le ciel tendu de pâle azur, s’avançaient lentement d’épais nuages blancs, de merveilleux nuages, pareils à d’énormes « blocs » de ouate.

— Ah, pensait-il, le beau ciel de quand j’étais petit !

Sa joie s’accrut de jolis souvenirs. Une magie enveloppait son âme. Des brises amies frôlaient son visage. Les passants avaient un aspect bienveillant et doux. Les choses dégageaient comme un sourire fraternel, humain.

Il allait dans une allégresse juvénile, ému de sensations neuves. Tous ses sens s’épanouissaient. Il gagnait une acuité de vue, de flair et d’ouïe vraiment surprenante…

L’air résonnait du hennissement des juments qui se cabraient entre les brancards, s’ébrouaient des naseaux et secouaient leur lourde crinière.

L’eau des abreuvoirs s’égouttait dans les vasques en perles plus claires, en notes plus harmonieuses et plus fines.

Souvent, passaient des chiennes poussiéreuses, la langue pendante ; elles galopaient, les pauvres, d’une course lassée, se retournant parfois pour jeter un coup de croc aux chiens anhélants qui les poursuivaient et dont la meute en folie grossissait à chaque coin de rue.

Les marchands de comestibles commençaient la toilette de leur vitrine, avançant avec mille précautions jusqu’au bas de la glace, de petites caisses où s’alignaient, sur des feuilles de vigne, cinq à six fraises pâles, chlorotiques, couleur de poisson rouge mort…

Et dans toutes les rues, par les soupiraux des cuisines, sortait le bruit dur du kip-kap hâchant, pour les soupes vertes, l’herbe tendre, le cresson, le persil, le pourpier doré…

Soudain, le jeune homme apparut sur le marché tout resplendissant de giroflées et de fleurs-de-beurre.

— Eh sacrebleu, s’écria-t-il, mais c’est le printemps !

⁂

C’était lui ! Un printemps hâtif, charmant, une récompense du ciel en retour d’une longue suite d’années noires sombrées dans une pluie éternelle.

Ferdinand orna sa boutonnière d’une flirebloem aux beaux tons brûlés et poursuivit son chemin en fredonnant le lied de Siegmund et de Sieglinde !

Comme il arrivait devant la rue des Harengs, une ombrelle claire, tournoyante, attira son regard. Il s’empressa de faire un crochet, frôla le parasol, sous lequel il reconnut M Verhoegen, — la fille du marchand d’agrès et de cordages de la rue de Flandre, — qui causait avec M Timmermans.

Un peu interdit, Mosselman salua : la jeune fille inclina la tête et, subitement, ses joues s’empourprèrent…

Ferdinand s’éloignait déjà d’une démarche guindée, car il lui semblait qu’on l’étudiait dans le dos. Mais, dès qu’il se sentit hors de vue, il reprit son attitude libre, pourfendante, et une émotion délicieuse monta dans son âme…

Il revoyait M Verhoegen et s’étonnait que son image restât en lui et ne le voulût plus quitter.

Jamais la jeune fille ne lui était ainsi apparue, parée d’un tel éclat de jeunesse. Brusquement, elle avait grandi ; hier encore, il l’eût prise pour une gamine ; aujourd’hui, elle était presqu’une femme. Il se demandait pourquoi, dans les réunions de famille où il la rencontrait chaque semaine, il n’avait jamais accordé la moindre attention à cette petite demoiselle, modeste et silencieuse, mais si prévenante et surtout si bonne pour les enfants. Elle surgissait fraîche et souriante de la pénombre et il ne revenait pas d’un étonnement qui le ravissait et l’entretenait dans un trouble ineffable. Occupé de sa vision, il ne voyait plus rien dans la rue et cheminait en coudoyant force passants.

Pour la première fois de sa vie, un sentiment complexe, indéfinissablement tendre et grave, levait en lui… L’intuition d’un amour heureux, très long, éternel, venait hanter son esprit dont la perpétuelle moquerie se taisait enfin devant l’apparition chaste et pimpante de la vertueuse beauté !

Délicieusement obsédé, humant la brise romanesque, il pressa le pas, car il lui tardait maintenant d’être dans son bureau, pour mieux s’abstraire en son rêve et vivre bien seul pendant des heures, immobile comme un fakir, sous le charme de ses indicibles sensations.

Il arriva au ministère cinq minutes avant neuf heures et, sans prendre garde aux huissiers stupéfaits, il bondit sur l’escalier dont il escalada les marches en quelques sauts. Après s’être enfermé dans son cabinet, il monta sur une haute chaise et, la tête dans les mains, il s’abîma dans ses réflexions.

Ses paumes tendaient la peau de ses tempes et bridaient ses yeux, ce qui lui donnait un air parfaitement japonais…

⁂

Il évoqua sa vie, et la jugea froidement : il convint qu’elle ne lui avait procuré jusqu’ici qu’un plaisir assez négligeable. Il reconnut qu’il était extrêmement las de lancer des jeux de mots, conter des histoires de Marseillais, dire des chansonnettes, croquer des pains à la grecque dans les soirées bourgeoises, où sa blonde mine et surtout sa « position », en même temps que sa qualité de petit-fils unique d’une bonne vieille grand’mère, le faisaient un personnage excessivement recherché.

Mais, par-dessus tout, il enrageait d’être encore l’amant de cette impérieuse petite M Posenaer, qu’il n’aimait plus, qu’il n’avait jamais aimée. De fait, il l’avait conquise par vanité, satisfait de croire qu’il imitait ainsi le grand monde. Sa flamme avait été brève, car, tout de suite, il avait appris comme c’est un mince bonheur de partager une femme avec un brave homme de mari, dénué de toute espèce de jalousie romantique et, pour trancher le mot, légèrement imbécile… Maintenant, il détestait cette femme, l’accablant d’une rancune qui, en un moment, se gonflait de griefs irrémissibles. Elle lui apparaissait comme une créature mauvaise, fatale, qui l’avait détourné du bonheur… Sans doute, c’était à cause d’elle qu’il était passé comme un sot, sans la voir, tout près de cette belle Adolphine Platbrood, qui l’eût aimé s’il avait voulu. Et il frémissait aussi à la pensée que les coquetteries perverses d’une Messalinette avaient tué la pauvre M Keuterings, dont le corset pathétique remuait parfois encore dans son âme toute une vase de remords !

Il tapa du poing sur son pupitre, d’un coup si furieux que le porte-plume, le grattoir et la « gomme » tressautèrent sur l’encrier.

— Il faut rompre ! s’écria-t-il, et il s’emportait dans un monologue imprécatoire, quand la porte du bureau s’ouvrit brusquement et parut un vieux garçon de salle :

— M. Verbist demande le dossier 239 : Terrains de la digue de Heyst.

— C’est bon, monsieur Pierre, répondit Mosselman en congédiant l’huissier, je le porterai moi-même.

Il haussa les épaules, descendit de sa haute chaise et, s’emparant d’une échelle, il vint l’appuyer contre un mur d’épaisses paperasses.

Il gravit les degrés avec agilité et dégagea, non sans peine, le dossier 239 sur lequel il appliqua une violente claque, qui fit jaillir une superbe poussière. Puis, la digue de Heyst sous le bras, il s’apprêtait à regagner le plancher, quand, par-dessus les demi-rideaux de la fenêtre, il vit le ciel resplendissant et le Parc dont les puissantes frondaisons, givrées de rose, annonçaient le réveil de la terre.

Il demeurait sur son échelle ; de nouveau, ainsi qu’au début de la matinée, il sentit le pénétrer une langueur douce, inexprimable. Il s’intéressa longuement à deux ramiers qui bâtissaient un nid dans la fourche d’un grand orme. Puis, son regard plongeant des cimes jusqu’à terre, il aperçut dans une allée, à travers le treillis des charmilles, des bébés qui jouaient avec des seaux et des pelles autour d’un vieux banc. Et son cœur en fut tout remué. Jamais la vue des petits enfants ne l’avait attendri comme cela ! La romance travaillait en lui.

— Eh bien, monsieur Mosselman, jeta une voix dans l’entre-bâillement de la porte, le dossier, s’il vous plaît ?

⁂

Il déjeuna au ministère de petits pains fourrés, fait insigne, sans précédent dans sa vie de premier commis. Pendant tout l’après-midi, il continua de penser à M Verhoegen. À force de pressurer sa mémoire, il était parvenu à retrouver quelque fugace souvenance de cette enfant timide, et, bientôt, il eut la témérité, tant son désir impatient enflammait son imagination, de la reconstituer toute dans ces soirées hebdomadaires qui les réunissaient tantôt chez les Van Poppel, tantôt chez les Rampelbergh, les Kaekebroeck ou les Platbrood…

Il fut vite convaincu que son indifférence à l’égard de M Verhoegen n’avait pas été si complète. Assurément, il l’avait remarquée, mais les soins, la farouche surveillance de M Posenaer avaient sans doute empêché qu’il s’abandonnât au sentiment très vague, mais très tendre — à coup sûr — qui l’entraînait vers la petite demoiselle.

Oui, il excusait, il comprenait maintenant son extérieure indifférence, car il est humain de ne point convenir qu’on a manqué de jugement et de goût.

Son ardent désir rachetait aujourd’hui son incuriosité, et parait M Verhoegen d’une poésie, qu’il lui semblait — en ce moment éréthique — que la possession dût accroître encore, au lieu de la faire cesser brusquement, comme prétendent les psychologues exercés.

Il ne s’étonna même pas que ses idées le menassent très franchement sur la pente du mariage. En quelques heures, une transformation singulière s’était opérée en lui. Son esprit très sensible, mais frivole, soudain s’était rempli de sagesse et de réflexion. Il lui venait de graves pensées sur l’existence : il entrevoyait son but. Il restait un peu effrayé devant l’indolence de sa vie et jurait de s’occuper désormais à des choses utiles. D’ailleurs il venait de doubler la trentaine, il était temps, bientôt il serait un « old boy ». Il songeait aussi qu’une femme ne manquerait pas de lui donner une sorte de prestige auprès de ces chefs, que la jeunesse et le célibat de leurs subordonnés irritent parfois comme des avantages dont ils pensent qu’ils n’ont jamais joui… Et il supputait l’avancement qui lui viendrait. Il ébaucha même en un éclair tout le plan d’un précis, d’un petit catalogue de quelque chose — il trouverait bien — qui lui vaudrait peut-être la promotion de sous-chef et commencerait d’affirmer son importance.

Puis, une pensée revint qu’il s’était efforcé déjà de repousser loin, car il lui était pénible de croire qu’elle pût avoir la moindre influence sur son projet caressé. Il ne pouvait en effet se dissimuler que M. Verhoegen était un fort riche commerçant, dont le magasin de cordes et d’agrès était l’un des mieux achalandés du « bas de la ville ». Sa maison, ainsi qu’en témoignaient les vieux chiffres ancrés dans le haut du pignon espagnol, avait été fondée en 1697. Elle avait passé au fils aîné de chaque génération de Verhoegen et toujours avait prospéré. Aussi, le chagrin était vif chez le cordier de ne posséder qu’une fille, et de penser que son nom, si haut porté pendant près de deux siècles, s’éteindrait juste au moment peut-être où Bruxelles port-de-mer allait décupler le chiffre d’affaires de la corderie et permettre qu’on renonçât au petit commerce de détail.

Ah, Bruxelles port-de-mer !

Mosselman se rappelait maintenant les lamentations du bonhomme. Tout un soir, il les avait subies vaillamment chez les Rampelbergh. Mais il s’était vengé en faisant un sublime tableau du nouveau port de la capitale, montrant les entrepôts, la traditionnelle forêt de mâts, les grosses cheminées des steamers et le grouillement de toute une population nouvelle, bariolée, pleine d’éléments orientaux, barbaresques. Tout cela à deux pas de la corderie…

— Ah ! avait soupiré M. Verhoegen ébloui, mon gendre ne sera sûr pas à plaindre !

— Oui, répétait aujourd’hui Mosselman, le mari de M Thérèse ne sera « sûr » pas malheureux…

Toutefois, il est juste de le dire, son sentiment dérivait non d’un vilain appétit de lucre, mais plutôt d’une honorable, d’une noble sensualité…

Il se redressa, passa la main sur son front, s’ébroua la tête. L’image de M Verhoegen reparut aussitôt devant ses yeux, chaste et troublante, et il fut pris d’une irrésistible envie de revoir la belle jeune fille.

Quatre heures sonnaient à l’horloge du couloir.

— Hé là ! dit-il, assez de solitude…

Il courut à la petite fontaine accrochée au mur et se savonna les mains avec fébrilité. Il s’élançait vers la porte, quand celle-ci s’ouvrit avec lenteur : un petit homme sanguin, houppé d’une mèche grise et portant des lunettes d’or, entra dans la chambre. C’était M. Verbist, le chef de bureau. Il sourit, voyant l’émoi du jeune homme qui se découvrait avec respect.

— Mon ami, lui dit-il, je vous rapporte le dossier de la digue de Heyst. J’en ai classé toutes les pièces avec soin. Le ministre peut nous les demander d’un moment à l’autre. Entre nous, l’État ne se montre pas très adroit en cette affaire. Il est mal conseillé. J’ai osé l’insinuer dans une petite note dont vous me direz des nouvelles demain. Après cela, qu’il fasse ce qu’il veut, je m’en lave les mains !

— Vous avez raison, appuya Mosselman en donnant à sa mobile figure une expression de profonde gravité, l’État est très mal conseillé…

Et, recevant le gros dossier dont il ne connaissait pas une seule pièce, il gravit précipitamment l’échelle et, vite, le replaça dans sa case pour qu’il n’en fût plus question. Mais M. Verbist, le nez en l’air, suivait le jeune homme d’un regard paternel. Comme Ferdinand s’apprêtait à redescendre, il l’interpella tout à coup :

— Ah ! avant que je l’oublie ! Mon cher subordonné, M Verbist m’a prié de vous inviter à manger la soupe avec nous samedi prochain, sans façon, vous savez… Ma fille Emma a reçu tout un stock de nouvelles romances, surtout des duos, qu’elle voudrait bien déchiffrer avec vous. Affaire entendue, n’est-ce pas ? Adieu, mon ami !

Et M. Verbist, envoyant un bonjour de la main, se retira précipitamment.

— Nom d’un tonnerre ! jura Ferdinand en se laissant dégringoler de son échelle…

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