V
Ce fut un repas magnifique qui emporta le souvenir de toutes les précédentes frairies familiales.
Le jeune Ferdinand Mosselman y acheva de conquérir la petite M Posenaer que, par une audacieuse substitution de carte, il avait faite sa voisine.
Quant à Joseph, grâce à son obéissante serviette qu’il laissait choir à tout moment, il sut se ménager sous la table, avec les jambes d’Adolphine, des entrevues délicieuses.
Par exemple, sa bizarre conduite, alternée d’éclipsés et de réapparitions soudaines, n’allait pas sans provoquer un certain étonnement chez la jeune M Théodore Van Poppel, sa voisine de gauche, dont le ventre monstrueux montrait éloquemment qu’elle attendait famil.
Elle ne put s’empêcher de lui dire, comme elle le voyait redresser sa tête cramoisie :
— Ah ça, mais vous êtes toujours sous la table, vous !
Joseph s’épongeait, car son brillant uniforme lui devenait insupportable. C’était littéralement la tunique de Nessus — ce premier, mais formidable rigollot de l’antiquité.
— En effet, avoua-t-il un peu contraint, mauvais exercice pour la digestion. C’est ma satanée serviette, voyez-vous, qui glisse tout le temps sur mon pantalon collant… Mais vous, ajouta-t-il en riant, comment est-ce donc que vous faites pour qu’elle ne tombe pas ?
Et il considérait la rigide serviette que la jeune femme maintenait parfaitement en équilibre dessus un ventre qui surplombait son assiette.
— Oh ! moi, je l’ai attachée avec une épingle. Regardez…
⁂
Il ne regarda pas, car, en ce moment, surgit un grave incident qui délivra le jeune homme d’une conversation, toujours un peu pénible avec une femme enceinte.
— Mais voyez une fois Ernest, s’écria le père Platbrood, qu’est-ce qu’il a donc ?
En effet, le petit communiant avait quelque chose. Il était devenu d’une pâleur extrême. Sa tête aux yeux chavirants, roulait avec ses crolles sur le dossier de la chaise, tandis que sa main droite, plaquée sur son gilet blanc, semblait vouloir comprimer les premières effervescences d’une émeute qui, visiblement, cherchait son escalier des Tuileries.
Déjà, M Spruyt était près du « petit mari. »
Dans l’irréflexion de l’émoi, elle le secoua avec vigueur.
— Eh bien, Ernest, qu’est-ce que vous avez maintenant ?
— Pour l’amour du ciel, dit M. Rampelbergh, ne le clouchez pas comme ça ! Attendez…
En sa qualité de droguiste, il se leva pour aller examiner l’enfant. Tout le monde attendait son diagnostic…
— Il est soûl ! dit-il simplement quand il eut dévisagé le petit bonhomme pendant deux secondes.
— Pas possible ! s’écrièrent tous les convives.
— Mais, fit M Spruyt en s’adressant à la petite Hermance, qu’est-ce qu’il a fait pour se mettre dans cet état-là ! Si ça est permis !
— Je ne sais pas, ma tante, répondit la communiante toute penaude.
Cependant, le petit garçon avait blêmi davantage.
— Il faut le conduire tout de suite à la cour, suggéra le gros M. Posenaer, autrement…
Cette fois, M. Spruyt accourut. Il prit l’enfant dans ses bras et disparut, suivi de sa femme bouleversée.
La porte s’était à peine fermée derrière eux, qu’on entendit un grand bruit sur l’interprétation duquel toute controverse était impossible.
Un silence tomba dans la pièce.
— Sapristi, il était temps ! conclut Émile Platbrood.
⁂
— Och, ça n’est rien, dit M Van Poppel qui ne s’était pas laissé émouvoir. Ça lui apprendra ! Et elle adressa un clin d’œil au digne M. Van Poppel qui fit aussitôt apporter le vin de Champagne.
Les bouchons sautèrent et les conversations repartirent, gaies, bruyantes.
M Platbrood ne tarissait pas sur la cérémonie du matin à l’église Sainte-Catherine, et s’extasiait sur la magnificence des toilettes.
Mais M. Kaekebroeck était contrariant. Il pérorait, n’admettant pas le luxe déployé par les petites communiantes.
— On voit des pauvres gens, dit-il, se priver de tout pour acheter une belle robe à leur enfant, et des chapelets, et des bracelets et tout ça… Et ça n’est rien que pour la gloriole. De mon temps…
Mais M Platbrood légèrement piquée — car elle avait paré sa petite Hermance comme une châsse — n’en voulait pas démordre :
— Vous conviendrez, fit-elle en cherchant un assentiment chez la majestueuse M Kaekebroeck, que le coup d’œil était rudement joli à l’église. Toutes ces petites filles sous leurs voiles, c’était très impressionnant. On peut rire de moi si on veut, mais ça m’a émue.
— Ça je veux croire, approuva M Timmermans, tandis qu’une vieille larme dégoulinait par saccades sur ses grasses joues de veuve. Och, moi je ne sais qu’à même pas voir quelqu’un en blanc sans pleurer !
Tout à coup, son voisin, M. Rampelbergh, lui prit gaillardement la taille et regardant de coin, avec une figure à la Jan Steen :
— On voit bien alors, dit-il avec sentiment, que vous ne m’avez encore jamais vu en pans volants !
Ce fut un sursaut général. On se tordit pendant dix minutes, montre en main…
⁂
Comme on apportait les grandes « Catherine », une troupe d’enfants s’élança brusquement dans la salle.
Les dames s’en emparèrent, les cajolèrent avec tendresse et remplirent leurs poches de bonbons.
Puis, quand ils eurent essuyé les baises de tous les invités, on pria les silencieuses cousines Maria et Pauline qui, visiblement, n’en pouvaient plus d’être assises, de les aller mettre coucher.
Alors, M. et M Van Poppel se levèrent avec solennité et tout le monde passa dans la salle voisine où le café fut servi.
Ce petit pochard d’Ernest jugea le moment propice pour reparaître sans la moindre gêne. Il était complètement guéri. Pourtant, dans la crainte d’une nouvelle catastrophe, on l’engagea à aller s’amuser dans le vestibule avec Hermance. Les « petits mariés » ne se le firent pas dire deux fois. Ils s’évadèrent et rejoignirent les petits Spruyt et les petits Platbrood qui, déjouant la surveillance de Maria et de Pauline, étaient sortis de leurs lits et gambadaient en robe de chambre sur les paliers. La maison retentit bientôt de leurs cris d’hirondelles. Les diables jouaient « enlèvement » sur le carré du premier étage.
Ernest enlevait Hermance !
Maintenant, massés dans un coin de la salle, les hommes, un peu rouges parce qu’ils étaient un peu gris, buvaient des liqueurs et fumaient de gros cigares.
Ils avaient cerné le petit Théodore Van Poppel, dont ils commentaient librement la paternité imminente.
Et le jeune mari, encore imberbe, souriait effaré, reculait, hoquetait sous leurs petites touches de doigt dans son ventre.
Émile Platbrood le délivra en prononçant le nom de M. Keuterings. Il suffisait : l’illustre veuf fournit dès lors tous les éclats de rire.
Pendant ce temps, les dames, plus recueillies, assises sur des chaises disposées en rond sous le lustre, s’entretenaient, en sirotant leur tasse, de la grossesse de M Théodore Van Poppel qu’elles félicitaient sur son courage et sa bonne santé. Pour une première fois, elle portait très bien…
— Hein, insinua M Rampelbergh, hein, on dirait, où est-ce qu’elle a appris ça donc ?
⁂
Alors, Joseph s’approcha d’Adolphine et l’entraîna doucement dans une embrasure.
— Écoute, lui dit-il tout bas avec émotion, je crois que c’est le moment…
La jeune fille se sentit défaillir.
— Oeïe non, gémit-elle, je n’ose tout de même pas !
— Allons, du courage, donne-moi la main…
Justement, Ferdinand Mosselman, poussé par M Posenaer, venait de s’asseoir au piano. Il plaqua quelques sonores accords. Tout le monde vint se placer derrière le virtuose qui, brusquement, attaqua le Tara ra boum de ay.
Profitant de cette diversion, les jeunes gens s’avancèrent dans le salon, où M. et M Kaekebroeck venaient de se retirer sur l’invitation concertée des Van Poppel et des Platbrood.
Et, quand ils furent devant M. et M Kaekebroeck :
— Mes bons parents, dit Joseph avec simplicité, voici la femme que j’ai choisie. J’aime depuis longtemps M Adolphine Platbrood. Voulez-vous qu’elle soit votre fille ?
Àces mots, les deux vieux restèrent un moment très graves, interdits, « paf ! ». Et leurs lèvres frémissaient sans qu’ils pussent rien dire.
Mais soudain, ils ouvrirent en même temps leurs bras tout au large. Et les enfants s’abattirent sur leur cœur, tandis que M. et M Van Poppel et les époux Platbrood, touchés jusqu’aux larmes, s’élançaient au cou les uns des autres et s’embrassaient comme des pauvres !
⁂
Cependant, Joseph et Adolphine se marièrent le 2 mai suivant, comme les clochettes des muguets sonnaient le printemps.