II
Une bonne odeur de goudron flottait dans le magasin d’agrès et de cordages, où Jérôme, le vieux commis, serré dans son tablier bleu, servait les pratiques d’un air bourru. Il pesait la ficelle tout en mâchonnant l’éloge de la marchandise ; puis, soulevant le plateau de la balance, il versait les pelotes dans les bras du client, sans nul emballage, car elles pouvaient, disait-il, supporter le grand jour.
Il vendait aussi des brosses de toutes sortes pendues au plafond en robustes chapelets et des « loques à reloqueter » très épaisses, leur duvet encore tout semé de petites échardes noires.
Il passait la main sur les objets, tapait dessus rudement :
— Ça c’est inusable, prononçait-il, vous n’en verrez pas la fin.
Il y avait grande affluence de clients et le bonhomme semblait un peu débordé, quand, vers cinq heures, Ferdinand Mosselman entra dans le magasin :
— Bonjour, Monsieur Jérôme, dit-il avec force, d’un air dégagé.
— À vos ordres, Monsieur Ferdinand ! s’écria le commis dont le visage grognon, mafflu comme celui d’un boule-dogue, exprima aussitôt un joyeux étonnement.
Il voulut le servir tout de suite.
— Non pas, mon brave, fit le jeune homme en l’arrêtant du geste, je suis le dernier. Pas d’injustice. Faites à votre aise, je ne suis pas pressé d’ailleurs, ça m’amusera de regarder la boutique…
M Verhoegen n’était pas là. Mosselman poussa un petit soupir de soulagement : son cœur reprit un battement normal. Pourtant, il éprouvait un vague déplaisir. Il était venu frémissant, mais résolu, persuadé qu’il allait se trouver face à face avec la jeune fille, et remettant à la grâce de Dieu ses premières paroles…
Or, l’absence de M Thérèse, si elle défaisait la boucle de ses craintes, lui promettait en revanche de nouvelles transes, et il éprouvait quelque chose comme la courte satisfaction du patient, enfin déterminé après mille hésitations, mais à qui l’on annonce tout à coup que le dentiste le recevra seulement demain…
Mosselman se promena dans le vaste magasin, respirant la bonne odeur balsamique, s’arrêtant devant les énormes rouleaux de câbles et les poulies et les grands filets goudronnés qui donnent l’âpre nostalgie de l’océan…
Comme il s’avançait vers le fond de la pièce, une petite serre, accotée à la boutique qu’elle dominait de quelques marches, retint tout à coup ses regards charmés. Une grosse vigne tordait ses vieux sarments le long des carreaux soigneusement lutés, et commençait de s’épanouir en feuilles tendres. Tout autour, sur des gradins, étaient rangés des pots de géranium et de fuchsia dont les fleurs vives contrastaient avec le feuillage maigre. Dans une cage verte accrochée au mur, sautillait un oiselet. Une lumière tranquille, blonde, fusant de la cour profonde, régnait dans la petite serre et venait doucement caresser un pupitre jaune sur le versant duquel reposait un énorme livre relié de toile.
Mosselman se crut transporté dans le tableau d’un petit maître hollandais. Il demeurait là, ému de ravissement, évoquant la vie simple et méthodique des bourgeois disparus, quand une porte de la serre s’ouvrit et parut une belle demoiselle.
Le jeune homme tressaillit. Il dut se retenir à la grande bascule : ses jambes flageolaient, un émoi indicible oppressait sa poitrine…
Et il murmura comme au théâtre :
— Elle, elle !
⁂
M Verhoegen jeta un rapide coup d’œil à travers la cloison vitrée, puis, sans apercevoir Ferdinand qui continuait à défaillir dans la pénombre propice, elle s’assit devant le pupitre, ouvrit le grand livre.
Elle prit une plume d’oie qu’elle plongea dans la vasque d’un antique encrier à siphon et se mit à écrire, consultant de temps à autre un carnet de notes.
Elle portait un joli corsage mauve, orné d’une collerette de dentelle, ce qui lui avenait beaucoup en dégageant son beau col dont la ferme ligne venait se perdre dans les frisons légers de la nuque et les magnifiques cheveux noirs relevés en proue. Sa figure, tout éclairée d’un regard vif et gai, resplendissait de jeunesse.
Mosselman ne se lassait d’admirer les oreilles, le nez, la bouche pourprée, d’un dessin irréprochable, et les yeux noirs frangés de longs cils.
Mais les mains potelées et les avant-bras qui jaillissaient nus, exquisement roses et duvetés, des grosses manches bouffantes, le plongèrent dans un enivrement décisif.
Devant lui, surgissait l’amante idéale et telle qu’il avait toujours inventé, rêvé la femme, dans ses chimères. Une grande confusion lui vint encore de n’avoir pas deviné une métamorphose si belle. Cette fois, il sentait que son amour ne serait pas un passager désir. Son inconstance jetait l’encre. Il aimait, et il était près de tendre les bras, comme Faust ébloui à l’apparition d’Hélène, quand le vieux Jérôme s’écria gaiement :
— Eh bien, monsieur Mosselman, ce sera quand vous voudrez, il n’y a plus personne…
⁂
Il devint écarlate. Mais, tout de suite, il se ressaisit.
— Dites-moi donc, Jérôme, fit-il d’un ton détaché, elle doit être bien vieille cette vigne chevelue qui pousse sous la vérandah ?
— Ma foi, repartit le commis malicieux, on dit qu’elle a deux cents ans, près de dix fois l’âge de la petite demoiselle qui écrit là-bas dans la serre…
— M Thérèse a vingt ans ! s’écria vivement Mosselman.
— Mais oui, depuis hier à trois heures du matin, si ça vous intéresse. Parbleu, je le sais bien, puisque je la tenais dans mes bras quelques minutes après son entrée dans le monde. Et c’était déjà une gaillarde, allez ! Hein, la petite ne se doute pas de mes compliments…
En effet, M Thérèse continuait d’écrire avec application, relevant parfois la tête pendant une seconde pour sourire au petit oiseau qui sautillait dans la cage.
— Vous la voyez, n’est-ce pas, ajouta Jérôme, l’œil demi cligné, eh bien, c’est tout le portrait de sa grand’mère, M Verhoegen, quand elle avait vingt ans. Ah, ça était une belle femme !
Le jeune homme, un peu contraint, se sentant deviné, fixait obstinément un collier de brosses à écurer…
— Jérôme, dit-il enfin d’un accent où perçait l’embarras de ne point trouver une transition, je voudrais avoir une ficelle très mince mais très solide ; vous savez, c’est pour faire monter le cerf-volant de mon petit cousin Gustave.
— Voilà, dit le bonhomme en jetant sur le comptoir des pelotes de toutes grosseurs, choisissez…
Puis, sans cesser de braquer ses yeux affilés sur Mosselman, il poursuivit :
— Oui, je suis quarante-trois ans dans la maison ! Ça commence à compter ! J’ai vu le mariage du grand-père, j’ai assisté à la noce du fils, et, qui sait, ce sera encore fête bientôt dans la famille…
Àces mots, Ferdinand, les mains reliées par une ficelle qu’il tendait par saccades violentes pour en éprouver la solidité, laissa tomber ses bras sur le comptoir et devint très pâle.
— Une fête bientôt, murmura-t-il, comment ça ?
Pour toute réponse, Jérôme fit un petit hochement de tête du côté de la serre. Alors, une angoisse inexprimable lacéra le cœur du jeune homme.
— Trop tard ! gémit-il tout haut, et, d’un effort enragé, il rompit la ficelle passée autour de ses mains.
— Sapristi, vous saignez ! s’écria le commis.
En effet, la ficelle avait pénétré dans les chairs. Mais Ferdinand n’y prenait pas garde, tant son âme était bouleversée de sinistres appréhensions. Il tournait avec anxiété ses yeux vers la serre, quand il poussa un cri de surprise…
M Verhoegen venait d’apparaître sur le haut de l’escalier. Un moment, elle se tint immobile, pensive, l’épaule au chambranle de la porte. Puis elle descendit lentement les marches de pierre comme une petite Salammbô…
⁂
— Jérôme, fit-elle en s’élançant vers le commis, il y a une grosse erreur dans ton carnet ! Tu as marqué cinq cents…
Elle n’acheva pas : elle se trouva tout à coup en face de Mosselman qu’une pile de nattes et de paillassons avait dissimulé tout d’abord.
— Monsieur Ferdinand ! dit-elle toute saisie et confuse.
— Mademoiselle Thérèse ! s’écria le jeune homme en devenant blême comme la lune matinale.
Il tendait la main par-dessus le comptoir, mais, brusquement, il la retira : elle était couverte de sang.
— Mon Dieu, s’exclama la jeune fille, vous êtes blessé ! C’est à la bascule, je suis sûre. Attendez, je cours chercher de l’arnica !
Il voulut la retenir, elle avait déjà disparu.
— Cher cœur ! exhala le bon Jérôme en continuant de regarder la porte par où l’enfant s’était envolée.
Cependant, Mosselman avait retrouvé un peu d’assurance. Il fixa le commis :
— Ah ça, qu’est-ce donc que vous vouliez dire tout à l’heure ?
Jérôme souriait, voyant sa mine impatiente et soucieuse. Il mit un doigt sur la bouche :
— Chut ! M Verhoegen revenait justement les bras chargés d’une cuvette toute remplie de fioles, de ouate et de linge.
— Vite, dit-elle au bonhomme, va me chercher de l’eau dans ce bassin.
— Oh, mademoiselle, supplia Ferdinand, ne vous mettez pas en peine ainsi. Tenez, c’est déjà fini…
Il montra sa main droite où, sur le dos des phalanges inférieures, apparaissaient de profondes meurtrissures.
— Mon Dieu, gémit-elle apitoyée, comment donc avez-vous fait votre compte ?
— C’est bien simple, fit-il en s’enhardissant. Je tenais une ficelle dans mes mains, comme ça… Alors, une idée folle, absurde, une idée qui ne tient à rien, m’a passé par la tête. Je me suis dit : tiens, gageons que si je parviens à casser cette petite corde, je romprai aussi autre chose… et crac !
Elle le considéra avec surprise et se sentit défaillir sous la caresse de ses yeux tendres et souriants. Soudain, ses joues s’empourprèrent ; dans un éclair, elle venait de comprendre le bizarre symbole du jeune homme…
La ficelle était cassée : il rompait, il avait rompu avec M Posenaer !
⁂
— Eh bien, Jérôme, tu n’es pas leste, dit-elle au commis, qui rentrait portant le bassin avec précaution.
— Que veux-tu, petite, repartit le vieux renard, je ne suis plus jeune. Tout de même, je me serais dépêché davantage si j’avais su que tu étais si pressée de me revoir…
Elle fit semblant de ne pas entendre, et, très agitée, s’occupa à déplier des linges. Vite, elle déboucha un flacon d’arnica dont elle épancha quelques gouttes dans l’eau de la cuvette.
— Allons, dit-elle au jeune homme, muet de ravissement, un peu de courage, baignez votre main, c’est cela…
— Oh, oh ! ça pique rudement ! s’écria Mosselman en faisant une grimace de torturé.
— Ça n’est rien, c’est seulement les premiers moments… Mon Dieu, que va dire votre bonne maman ?
Le vieux commis les avait quittés pour aller servir quelques clients : ils restèrent seuls, invisibles derrière l’échelle double et les tas de pelotes de ficelle qui encombraient l’étroit comptoir.
— Grand’maman va certainement me gronder, reprit Mosselman en riant.
— Je pense, dit Thérèse, que ce tête-à-tête avec le charmant blessé commençait à effaroucher un peu, je pense que vous pouvez maintenant retirer votre main…
— Vous croyez… Elle est pourtant si bien comme ça, et je suis si heureux, moi, de pouvoir vous regarder ainsi tout à l’aise, de vous trouver si bonne, si gentille…
Àcet aveu, la jeune fille perdit contenance.
— Oh, poursuivit Ferdinand d’une voix lente et pénétrée, je sais bien, vous êtes très indifférente. Vous n’avez jamais voulu me parler chez les Van Poppel, ni nulle part. Vous m’avez toujours évité avec soin. Dites, on a donc raconté des choses terribles sur moi… Je vous fais peur… Hein, j’ai une très mauvaise réputation…
— Oh, monsieur Ferdinand ! protesta M Verhoegen en baissant les yeux.
— Oui, continua Mosselman, relevant sa manchette qui glissait dans l’eau, ce n’est pas possible autrement. Vous m’avez toujours témoigné la plus grande froideur. Si, si, ne dites pas non, je le sens, vous ne m’aimez pas… Depuis longtemps, je suis triste, et si, parfois, vous m’avez vu exubérant et gai dans ces réunions où vous me tendiez à peine la main, c’est que je voulais étourdir le chagrin qui me venait de vous… oui, qui me venait de vous… Mais, s’écria-t-il avec une véhémence progressive, je ne saurais plus vivre ainsi ! Vous me rendez bien malheureux… Tenez, depuis ce matin, il me semble que j’ai commencé une vie nouvelle, je suis un autre homme… Pardonnez-moi, mademoiselle Thérèse, mais je sens que je vous aime de tout mon cœur…
Une émotion sincère vibrait dans ses paroles ; il souleva sa main droite ruisselante et saisit les mains de la jeune fille.
— Oh, je vous en prie, Mademoiselle Thérèse, ne me désespérez pas. Répondez-moi, répondez-moi…
Alors, elle releva lentement sa tête pâle et charmante et murmura, les yeux brillants de larmes :
— Mais moi aussi je vous aime, monsieur Ferdinand ! Oh, depuis si longtemps, depuis que j’étais toute petite, et vous ne l’avez pas deviné…
Il la contemplait éperdu de joie ; sous la compression de ses désirs, il ne pouvait plus articuler un mot…
Alors, il prit doucement la tête de la jeune fille, et l’attirant par-dessus le comptoir, il la baisa longuement sur le front…
⁂
Quand ils revinrent à eux, Jérôme les regardait sévèrement, les bras croisés sur sa poitrine, la tête enfoncée dans les épaules, comme un Napoléon.
— Monsieur, dit-il enfin à Mosselman d’un accent mélodramatique, vous venez de commettre une action indigne d’un homme d’honneur. Vous avez abusé de la confiance…
Il ne put achever et partit d’un grand éclat de rire.
— Mon bon Jérôme, s’écria la jeune fille en se jetant dans ses bras, il m’aime, il m’aime !
— Hé, je le savais, et je l’ai bien vu, repartit le brave homme avec émotion.
Le rayon de soleil s’était évadé de la cour, et, dans la serre assombrie, la vieille vigne aux branches coursonnes éteignait doucement ses verdoyantes feuilles placées à contre-jour ; les fleurs de géranium s’avivaient au contraire et prenaient un contour plus précis. Le petit oiseau avait fini de sautiller : immobile sur son perchoir, il s’endormait dans ses plumes… Le pas des passants devant la porte de la rue se marquait plus net. L’ombre descendait dans le magasin, exaltant les parfums de goudron, appâlissant les trous noirs, estompant toutes les marchandises. Seules, les brosses de chiendent retenaient encore un peu de lumière et mettaient au plafond comme une douce clarté de nimbe.
Ils babillaient pleins de joie. Maintenant, M Verhoegen, enhardie par le crépuscule, bandait la main blessée de Ferdinand. Et son beau col rond émergeant du corsage, ses poignets délicats, et, surtout, la caresse de ses doigts frais donnaient à tous les nerfs du jeune homme une sensibilité de chanterelle. Il humait délicieusement l’arôme sensuel qui émanait de ce corps timide et charmant.
— Hélas, mes enfants, dit Jérôme en se reprochant d’interrompre leur bonheur, il est temps de faire un peu de lumière. Et puis, c’est que vous n’avez point l’air de songer à Cappellemans !
— Cappellemans ! qu’est-ce que c’est que ça ! se récria Mosselman avec bonne humeur.
Mais il sentit frémir la main de son amie.
— Ah oui, Cappellemans ! murmura l’infirmière en éclatant en sanglots.
Il la prit dans ses bras.
— Eh bien, fit-il tout interdit, qu’est-ce qu’il y a maintenant ?
Le vieux commis avait allumé un rat de cave : des ombres fantastiques dansaient sur le plafond et les murs.
— Hélas, dit-il au jeune homme qui clignait des yeux, ébloui par la brusque flamme, Cappellemans, c’est son futur…
Àces mots, Ferdinand resta immobile et comme pétrifié. Puis, brusquement, il dénoua les bras de Thérèse qu’il garda un moment devant lui, courbée sous ses yeux gonflés de stupeur !
Tout à coup, il la laissa tomber sur une pile de nattes, et, jetant un cri sauvage, bondissant par-dessus les poulies, les brosses et les câbles, il s’élança dans la rue…