III
Justement, le petit Albert revenait de l’église S-Catherine, escorté de son grand-père et parrain M. Kaekebroeck, et de sa tante et marraine Pauline Platbrood.
Il était exaspéré, poussait des cris de fureur, Adolphine, qui le guettait par « l’espion », s’élança dans la rue ; elle l’arracha des bras de la bonne, et, relevant l’immense voile de mousseline qui le couvrait, elle essaya de calmer le nourrisson.
— Oh, le méchant ! Mais voyez un peu comme il est colère !
Dans le vestibule, elle lui chatouilla le nez, pinça tendrement ses babines : rien ne fit, Albert criait, se congestionnait toujours davantage.
Alors, M. Kaekebroeck voulut s’en mêler ; il pencha sur le môme sa grosse tête barbue, fit une risette… Cette fois, l’enfant se tordit dans une vraie crise.
— Mon Dieu, s’écria la jeune femme, partez, papa ! Il va gagner quelque chose !
Elle eut une inspiration : d’un coup de genou, elle redressa l’enfant afin qu’il reposât seulement sur son bras droit et, fouillant sous sa jupe, elle trouva une sucette qu’elle enfonça prestement dans la bouche du petit.
Aussitôt, Albert s’arrêta de crier.
— Vite, maintenant, dit Adolphine.
Et, franchissant l’escalier de marbre, elle entra dans le salon.
⁂
La bonne-maman Kaekebroeck, M Timmermans et M. et M Rampelbergh, qui faisaient une partie, laissèrent tomber les cartes en poussant des exclamations. Tout le monde se leva ; on s’empressa autour du poupon qui sourit gentiment de ses pâles yeux bleus.
— Mais bonjour Alberke !
Les femmes détaillaient chacune de ses performances, se récriaient d’admiration.
— Mon Dieu, quel bel enfant !
— Oh ! il n’est pas gros, avouait modestement Adolphine, mais il a de la force savez-vous, sentez une fois comme ça est dur…
Tous insinuèrent la main sous les langes dégrafés et tâtèrent les mollets du petit gas. On fut obligé de reconnaître que c’était en fer.
Toutefois, M. Rampelbergh, venu le dernier, déclara finement qu’il avait tâté des choses qui ne lui paraissaient pas si dures que ça…
— Oui, dit-il en faisant un clin d’œil significatif à la jeune M Kaekebroeck… C’est, sans doute, quand on l’a baptisé…
— Pas possible, n’est-ce pas ? interrogea Adolphine.
Vivement, elle introduisit la main sous le maillot :
— Oh ! le polisson ! vite, vite Léontine…
Elle jeta le petit Albert dans les bras de sa bonne qui l’emporta au fond du salon, derrière un magnifique berceau tendu de soie rose, où l’on s’occupa, malgré ses pleurs, à le laver et à le changer de linges.
Alors, on pensa à demander des nouvelles du baptême. Pauline reconnut timidement que son filleul avait été très sage, mais qu’il avait un peu pleuré en recevant l’eau sainte.
— Och, mon Dieu ! soupirèrent toutes les femmes attendries.
— Sapristi ! dit M. Kaekebroeck, il faisait un froid de loup dans cette grande coquine d’église. Tu sais, fille, c’est bon pour une foi. J’ai sûrement pincé un bon rhume là-dedans… Eh bien ! où reste maintenant ce sacré Joseph ?
— Oh ! reprit Adolphine, il sera ici pour six heures, soyez tranquille. Et puis vous savez, lui n’est jamais pressé. Il a promis de ramener Mosselman.
— Ferdinand Mosselman ! Tant mieux. Ça c’est un drôle de corps !
— Hé, on voit bien que vous ne l’avez plus vu depuis longtemps. Il est si fort changé, le pauvre garçon ! Vous ne mettriez plus son nom sur sa figure…
— Qu’est-ce qu’il a ? demandèrent tous les invités.
— Bé, je ne sais pas, répliqua Adolphine avec embarras, c’est un chagrin, je pense…
— Allons donc, protesta M. Rampelbergh, ça je dois voir pour le croire !
— Eh bien, vous verrez, fit la jeune femme.
Et elle s’échappa avec Pauline, sous prétexte d’aller surveiller la cuisinière.
— Regardez un peu, dit M. Rampelbergh à M. Kaekebroeck en montrant les trois dames qui entouraient le nourrisson et parlaient nègre avec lui, ces femmes, ça sait qu’à même redevenir jeunes, ma parole !
— Sacrebleu, que j’ai faim ! s’écria M. Kaekebroeck.
⁂
Sous son globe, la pendule dorée sonna six coups lointains.
— Le dîner est prêt, dit Adolphine. Tant pis, nous allons seulement nous mettre à table, venez !
Elle prit le berceau où s’endormait le petit Albert et le porta dans la salle à manger. On s’assit, et une forte fille déposa sur la nappe la soupière fumante.
— Vous savez, dit Adolphine en confidence, comme si elle ne voulait prendre personne en traître, ce n’est pas un cordon bleu… Je ne l’ai que depuis huit jours. Mais elle est brave, ça je dois dire, et je ne peux pas me plaindre…
Tout le monde certifia que la soupe était excellente.
— C’est si rare le jour d’aujourd’hui d’avoir une bonne servante, assura M Timmermans. C’est une question de chance. Quelle misère, quand il faut changer ! On sait ce qu’on a, mais on ne sait pas ce qu’on aura. Je pense tout de même que vous êtes bien tombée…
On entendit du bruit dans le vestibule, et, soudain, Joseph Kaekebroeck entra dans la salle, tout essoufflé. — Sapristi, nous avons couru ! Toutes nos excuses. Vous avez bien fait de commencer…
— Et Mosselman ? s’écrièrent les convives d’une seule voix.
— Il est là dans le vestibule. Il se brosse…
Une minute, n’est-ce pas, le temps de me donner un coup de peigne.
Il se sauva. — C’est toujours ainsi, dit Adolphine en se penchant vers sa belle-mère. Joseph n’est jamais pressé. Il a toujours du temps de reste et puis après, tout doit aller vite, vite…
Sur ces entrefaites, Ferdinand Mosselman parut et fut salué par de grandes acclamations.
Il s’était arrêté après un pas et, droit, les mains le long du corps, il inclinait doucement la tête :
— Madame Adolphine, dit-il gravement, et vous, Mesdames et Messieurs, je vous prie de ne pas gronder Joseph, c’est moi seul qui suis le coupable. Je ne voulais pas venir…
— Et pourquoi donc !
— Mais on dérange… et puis… enfin Joseph a tant insisté que je me suis laissé entraîner.
— Ça n’est pas malheureux ! répondit Adolphine. Vous savez bien qu’ici, vous ne devez pas vous gêner. C’est la maison du bon Dieu. Voyez, votre couvert est là. Allons, mettez-vous…
Il s’assit, sans se faire prier davantage, entre l’accueillante M Timmermans et Pauline Platbrood qui, très gênée, rougissante, ramenait vivement les coudes au corps, tentait de se recroqueviller et se proposait, dans sa ferme timidité, de rester bien coite, tout à fait insignifiante.
Après un gracieux salut à ses voisines, Ferdinand déplia sa serviette et l’étendit sur ses genoux avec élégance.
— Oh, très peu de potage, Madame ! fit-il dans un sursaut, arrêtant du geste Adolphine qui replongeait vigoureusement la louche dans la soupière…
Il commença de manger avec lenteur, tandis que M Kaekebroeck s’informait de la santé de sa bonne-maman.
Tous l’examinaient à la dérobée et restaient stupéfaits en le voyant si maigre, si pâle, l’air si las. Oui, il était changé. Un silence embarrassant tomba dans la pièce et personne, pas même M. Rampelbergh, si verbeux d’ordinaire, ne parvenait à desserrer les lèvres, quand Joseph entra bruyamment et s’affaissa sur sa chaise.
— Ouf, dit-il en tendant son assiette à sa femme. Eh bien, le baptême, comment ça a-t-il marché ?
— Mange seulement, dit Adolphine, j’attends après toi pour sonner…
Joseph avala son potage avec une vitesse de deux cuillerées à la seconde. Mais, comme il s’essuyait les moustaches, il aperçut le berceau, placé un peu en arrière, entre sa mère et sa femme. Aussitôt, sa figure s’assombrit. Il fixa Adolphine :
— Tu sais, fit-il d’un ton sévère, que ça je n’aime pas ! Quand nous sommes seuls, c’est très bien, si ça nous amuse de garder l’enfant à côté de nous… Par exemple, quand il y a du monde, Albert doit rester avec sa bonne, je l’ai dit plus de cent fois !
Tous les convives protestèrent avec force. Le petit ne bougeait pas, il têtait son biberon très gentiment…
Cependant Adolphine, toute contrite, se levait pour obéir ; on l’obligea à se rasseoir.
— Allons, allons, c’est une plaisanterie !
— Och, dit-elle prête à pleurer, Joseph réclame tout le temps…
— Vous verrez, repartit celui-ci en adressant un clin d’œil au taciturne Mosselman, comme ce sera amusant tout à l’heure ! D’abord, moi je trouve que ça n’est pas appétissant. L’enfant est une petite bête très sale qui dégage un tas d’odeurs écœurantes, bizarres…
— Tais-toi, dit sa mère avec une grosse voix, et toi, est-ce que tu sentais si bon à trois mois !
— Il y a quelqu’un, continua Joseph sans s’émouvoir, qui a dit qu’un berceau n’était poétique que lorsque l’enfant n’y était plus, car pendant qu’il y est, c’est un abominable cloaque !
— C’est peut-être un peu excessif, objecta Ferdinand avec douceur.
— Non, non, celui-là était rudement dans le vrai !
— Celui-là, s’écria M. Kaekebroeck, ça devait être un fameux Jeanfoutre !
— C’était Barbey d’Aurevilly, répondit Joseph tout étonné de jeter un tel nom par-dessus une telle table.
Un moment, il demeura rêveur, hanté par le ressouvenir de son passé littéraire. Mais, brusquement, on poussa devant lui un superbe gigot.
Il saisit un grand couteau et s’apprêtait à trancher la pièce, quand Alberke s’agita dans sa barcelonnette, préluda à petites plaintes et, tout à coup, éclata en cris perçants.
— Ça y est ! grinça Joseph en coupant nerveusement la viande ruisselante de jus.
Mais Adolphine s’était levée. Elle saisit l’enfant et, sans mot dire, vivement elle se retira dans le salon avec sa belle-mère.
— Hein, comme c’est gai ! fit Joseph, agacé, mais jubilant tout de même de voir sa prédiction accomplie.
Derrière la porte, on entendait les deux femmes qui chantaient en se promenant pour endormir le bébé.
— Tenez, c’est déjà fini, interrompit M Timmermans, qui se leva et passa dans la pièce voisine.
Aussitôt, M Rampelbergh et Pauline, entraînées par l’exemple, disparurent à leur tour.
Les hommes restèrent seuls et se regardèrent ahuris : Ferdinand lui-même ne put s’empêcher de sourire devant cet exode précipité.
— Voilà, maugréa Joseph, est-ce que c’est agréable de dîner au milieu de toutes ces « courreries » !
— Oui, mais tu sais, tu es encore un drôle de pistolet ! dit M. Kaekebroeck. Que diable, quand on a un fils, il faut en subir les conséquences, ou bien on ne se marie pas !
— Moi, repartit M. Rampelbergh, en ne perdant pas un coup de fourchette, ça ne me gêne pas, vous savez. Pendant quarante ans, j’ai été dérangé tous les jours plus de vingt fois, quand j’étais en train de dîner, et souvent c’était pour une cens… Les affaires sont les affaires. Ça n’empêche que j’ai cédé ma droguerie à un bon prix…
— J’entends que mon fils ne dérange personne, à commencer par moi, déclara Joseph avec humeur. Toutes ces femmes sont extraordinaires ! On dirait vraiment qu’il n’y a que leur enfant dans l’univers. Leur moutard, c’est une exception ! Elles l’imposent à tout le monde. Eh bien, moi, je sais qu’il y a des tas d’enfants sur la terre, des millions et des millions qui sont tous aussi gentils, plus gentils même, mais aussi embêtants que le mien !
Il vida un grand verre de bière.
— Ça ne serait encore rien, mais c’est que tout refroidit !
— Chut ! fit M Timmermans en passant sa tête dans l’entre-bâillement de la porte. Il dort…
Elle ouvrit les deux battants et toutes les dames s’avancèrent silencieusement dans la salle à manger. Avec mille précautions, Adolphine reposa le petit Albert dans son berceau.
— Ce n’est pas malheureux, soupira Joseph. Maintenant dépêchez-vous, nous avons fini nous autres !
— Oh, je n’ai plus faim, répondit Adolphine avec amertume.
— Tu vois, remarqua son mari d’une voix radoucie, comme c’est amusant de dîner avec un enfant. Tout le monde est embêté. On n’est pas une minute tranquille. On n’a plus d’appétit. Allons mange, voyons, mange, quand ce ne serait que pour me faire plaisir…
— Oui, faites cela, chère madame, appuya Mosselman, autant par sincère amabilité que pour sortir un peu de son mutisme.
— Enfin, c’est tout de même drôle, répliqua Adolphine, Alberke ne fait jamais ça ! Il est toujours si sage, pendant que nous dînons !
— Tiens, mais c’est toujours ainsi ! ricana Joseph.
— Mais, je comprends moi, dit M Timmermans, ça l’agite de voir des nouvelles figures.
— Et puis, il est encore si petit ! ajouta M Kaekebroeck sur un ton de tendre pitié.
Alors, M Rampelbergh, qui finissait une cuisse de poulet, émit une parole imprudente :
— Est-ce que vous croyez que le biberon est bien ce qui lui convient ? dit-elle d’un air profond.
C’était la grande querelle du biberon et de la nourrice, qui avait déjà failli diviser toute la famille.
Les Kaekebroeck, à l’exception de Joseph, préconisaient l’allaitement artificiel. On avait suivi leur avis, par déférence. Mais les Platbrood, ainsi que les Van Poppel, se montraient nettement partisans d’une nourrice.
La discussion fut donc rouverte, où les vieux arguments, cent fois développés, furent de nouveau repris avec ardeur.
Seuls, Ferdinand et Pauline, la jeune marraine, demeuraient neutres en ce débat et ne soufflaient mot, acquiesçant parfois seulement d’un signe de tête, quand on les prenait trop directement à témoin du positif d’un fait.
— Une nourrice, affirmaient M. et M Kaekebroeck, c’était excessivement dangereux ; elle pouvait communiquer des maladies à l’enfant, sans compter qu’elle s’attachait trop à son nourrisson et qu’elle le dérobait pour ainsi dire à l’affection de sa mère… Et les exigences ! Mademoiselle se faisait dorloter comme une princesse. On n’était plus maître chez soi…
— Et le biberon donc, répliquait Joseph, renforcé de sa femme et de M Timmermans, est-ce qu’on était sûr d’avoir toujours le lait de la même vache ? Et puis, le lait était trop fort, tantôt il était trop faible, il provoquait des inflammations d’estomac, des irritations de peau. Et c’étaient des chipots, des embarras !
— Dans le temps, fit M. Rampelbergh avec le désir de tout concilier, je vendais beaucoup de farine lactée. Ça, je pense que c’était très bon.
On le conspua. Ce n’était pas la question. La farine lactée, oui, très bien, quand l’enfant était sur le point d’être sevré !
L’entente ne se faisait pas. Tout le monde parlait à la fois, quand Albert se réveilla et, d’un gémissement impérieux, obtint le silence.
Adolphine jeta un regard craintif sur son mari qui déjà fronçait le sourcil.
— Mais non, dit la belle-maman, il ne pleure pas. Regardez, il rit, le petit polisson !
En effet, Alberke riait. Tous les convives quittèrent leur place pour venir admirer ce phénomène, tandis que Joseph haussait les épaules et demeurait sur sa chaise, avec une mine de sombre impatience :
— Voyons, si ça continue de la sorte, nos invités de ce soir vont encore nous trouver ici. Ce n’est pas convenable…
On se rendit à la justesse de cette observation et tout le monde se rassit.
— Moi, je trouve que le petit ressemble tout de même fort son père, déclara M Rampelbergh qui n’était pas encore au bout de son rouleau de gaffes.
Joseph frémit ; le problème de la ressemblance était déchaîné.
Aussitôt, il s’efforça d’endiguer la conversation, de lui donner un autre cours, mais déjà elle coulait en torrent et renversait tous ses petits ouvrages d’art.
En vain, Ferdinand, qui avait compris la détresse de son ami, essayait-il de créer une diversion en portant la santé du petit Kaekebroeck, du parrain, de la marraine, sa voix se perdait dans les papotages.
Joseph fut bel et bien obligé d’apprendre que son fils avait le nez aquilin des Van Poppel, les yeux bleus des Platbrood, le front haut et la bouche volontaire des Kaekebroeck.
— Oh ! mais ça change si fort ! dit-il accablé.
Soudain, n’y tenant plus, il consulta sa montre.
— Hé mais ! savez-vous quelle heure il est ? Sept heures et demie ! Adolphine, sonne pour le café et dis à Léontine de mettre Albert coucher. Je suppose maintenant qu’on l’a assez vu !