IV
Le petit Albert parti, il y eut comme une détente chez tous les convives. Joseph, perpétuellement inquiet, tourmenté de l’ennui que pouvait donner son fils — car il était un de ces rares pères arcboutés sur cette idée que l’enfant n’est réellement adorable qu’aux yeux de ses parents immédiats, tandis que c’est au contraire un être profondément quelconque, embêtant et fongible pour tous autres — Joseph déplissa le front, et prit sa bonne figure en retrouvant la liberté de son âme expansive et joviale.
— Chère, et ce café ? dit-il gaîment à sa femme.
Il était servi dans le salon et déjà Pauline s’occupait à le verser dans les tasses. Comme on se levait pour passer dans la pièce voisine, Adolphine fit un signe à Mosselman qui s’empressa de lui offrir le bras.
— Eh bien, fit-elle aussitôt à voix basse, vous allez la voir… Je l’ai invitée. Elle sera ici dans une demi-heure…
Il pâlit, étreint d’une absurde angoisse et s’affaissa sur le tabouret de piano.
— Laissez-moi partir, murmura-t-il, je ne dois pas la revoir. Ça me ferait trop de mal.
Elle ne put s’empêcher de rire :
— Comme vous êtes bête ! Mais puisque je vous dis qu’elle n’aime que vous ! Elle ne sait pas sentir Cappellemans ! Écoutez, continua-t-elle d’un air mystérieux, je suis en train d’arranger quelque chose avec Joseph, nous avons une idée…
Il tournait tristement sa cuiller dans une petite tasse. Il soupira :
— Oh laissez-moi, je n’ai tout de même plus d’espoir !
Puis, brusquement, dans le réconfort inavoué que lui donnait la gaie assurance de la jeune femme, un flux de paroles jaillit de ses lèvres. Il dit combien il était malheureux. Jamais, il n’avait éprouvé un chagrin pareil. Il ne dormait plus, il ne mangeait plus. Il sentait sourdre en lui des fureurs homicides : il se demandait sérieusement s’il n’allait pas tuer Cappellemans !
— Ah, quand j’ai appris qu’elle était fiancée, tenez, je suis rentré chez moi comme un fou. J’ai sauté sur ma bicyclette et suis parti à fond de train dans les rues. Tous les agents de police couraient en criant à mes trousses parce que je n’avais pas de lanterne ! Mais j’allais comme une tempête, bondissant sur les pavés, les rails du tramway… J’ai fini par me casser la tête contre un wagon de marchandises, derrière l’Entrepôt ! Regardez, on voit encore la marque…
— Si c’est permis ! s’écria Adolphine qui ne put réprimer une grimace douloureuse.
Il avoua qu’il ne faisait plus rien du tout : il n’avait plus paru au ministère depuis huit jours !
— J’ai écrit à mon chef, M. Verbist, que j’étais malade, alité. Or, sa grosse pimbêche de fille m’a justement rencontré tout à l’heure rue Royale, monté sur mon vélo ! Et je devais dîner ce soir chez elle, déchiffrer des romances ! M. Verbist ne me pardonnera jamais !
Il vida sa tasse d’un seul coup et se courba anéanti.
— Et votre bonne-maman, qu’est-ce qu’elle fait dans tout ça ? interrogea Adolphine avec sollicitude.
— Oh, la bonne vieille ne sait rien. Elle aurait trop de peine en apprenant mon chagrin. Ah ! c’est surtout cela qui est pénible : dissimuler devant elle. Au dîner, par exemple, j’accomplis des prodiges de prestidigitation pour ne pas avaler tout ce qu’elle pousse dans mon assiette. Elle continue à croire que je me bourre et que je suis très heureux !
— Pauvre femme, dit Adolphine avec compassion.
Ils causaient librement près du piano, sans que personne troublât leurs confidences. Joseph avait mis tout le monde au fait et entretenait avec son père et M. Rampelbergh une turbulence favorable de l’autre côté du salon. Toutefois, les dames, très troublées par la révélation du cas sentimental du beau Ferdinand, épiaient les aiguilles de la pendule dorée, et attendaient avec émotion le coup de huit heures qui ferait imminente la visite de M. et M Verhoegen.
— Allons, supplia Adolphine, en voyant s’humecter les yeux du jeune homme, je vous dis, moi, qu’il ne faut pas désespérer. J’ai été rue de Flandre cet après-midi… — Non, tenez, il vaut mieux que je m’en aille, je souffre trop ! gémit Mosselman.
Elle se fâcha.
— Ah ça, vous ne pensez qu’à vous ! Et Thérèse, est-ce que vous croyez par hasard qu’elle ne souffre pas ! La pauvre petite a sangloté tantôt dans mes bras pendant une heure ! Je vous jure, elle n’épousera pas Cappellemans, elle entrera plutôt chez les Sœurs…
Elle conta sa visite en détail. Thérèse était si changée depuis huit jours, « on ne savait pas le croire ! » Pourtant, M. Verhoegen ne s’apercevait de rien. Seul, le bon Jérôme, très affligé, s’efforçait de consoler la chère enfant et cherchait avec elle le moyen d’éloigner Cappellemans. Fort heureusement, ce dernier, gaillard d’ailleurs très actif, passait en ce moment toutes ses journées à Anvers, où il préparait pour la prochaine exposition universelle la grande installation des lavatories brevetés de son père. Car M. Cappellemans était réellement l’inventeur de ces nouveaux récipients à bec, qui avaient la forme d’un cœur, on ne savait pas pourquoi par exemple…
Alors, Ferdinand sourit imperceptiblement et, pour une seconde, l’ironie de sa nature affleura son immense tristesse.
— Oh, dit-il, n’en déplaise à Pascal, ici le cœur a des raisons que la raison ne réprouve guère…
— Plaît-il ? insista la jeune femme avec candeur.
Il fit un geste vague et retomba dans sa morne attitude.
— Écoutez, poursuivit Adolphine avec fermeté, si j’étais à votre place, je parlerais le père Verhoegen ! Thérèse n’est pas encore fiancée pour du bon. Elle n’a pas fait de visites… Voyons, son père ne vous déteste pas, au contraire. Tâchez un peu de l’amadouer tout à l’heure. C’est un si bon homme ! Parlez-lui de ses ficelles, de Bruxelles port-de-mer…
— Vous avez raison, repartit Ferdinand en se redressant, vous avez raison ! — Oui mais, dit-il retournant à ses doutes, est-ce que vous êtes bien sûre que M Thérèse…
— Allo tenez, dit Adolphine en tirant un billet de son corsage, voilà ce qu’elle m’a chargée de vous remettre.
Il saisit la lettre et lut avidement ces petits mots tremblés :
Je vous jure que je n’aime pas M. Cappellemans. Je n’aime que vous. Et si je ne puis être votre femme, j’irai rejoindre ma tante Christine au couvent de Jette.
Je suis bien malheureuse.
Votre amie fidèle,xx
Thérèse Verhoegen.
De vraies traces de larmes brouillaient ces lignes pathétiques. D’un geste passionné, Mosselman pressa le tendre aveu sur ses lèvres.
— Oh, comme vous êtes bonne ! s’écria-t-il ému en serrant brusquement la main de M Kaekebroeck.
Sa physionomie s’éclaira. Pardieu, il fallait agir, l’emporter de haute lutte, comme on dit dans les discours. Il allait saper Cappellemans. Il s’était levé. Une audace héroïque, superbe, enflammait ses yeux, quand, soudain, la sonnette qui retentit dans le vestibule le fit retomber sur un pouf, aussi blême qu’un mort.
⁂
Tout le monde sortit pour s’élancer au-devant des nouveaux hôtes. Seul, Ferdinand demeura. Les coups de son cœur résonnaient dans le piano. Sa cervelle cessa de penser et il entendait dans sa tête le bruit ronflant d’une foule de petites mécaniques qui tournaient comme les folles ailettes des boîtes à musique…
Cependant on menait grand tapage dans le vestibule où retentissaient des exclamations, des rires et des baisers sonores comme des giffles. On poussa la porte et M. Verhoegen, un petit homme court et trapu, tête sanguine couverte de cheveux drus et ras, s’avança dans la pièce avec solennité. Sa fille le suivait, très pâle ; un iris bleuâtre cernait ses beaux yeux.
Alors Ferdinand Mosselman se leva d’un brusque élan. Il venait de se ressaisir, car il était de ces êtres défaillants dans l’attente de l’émotion, mais tout à coup braves et résolus au moment décisif.
Il s’inclina devant le cordier, tandis que Thérèse, bouleversée par l’apparition inattendue du jeune homme, s’appuyait chancelante sur le bras d’Adolphine.
Tout le monde était entré. Les dames, anxieuses, s’étaient groupées dans le fond de la salle et chuchotaient au milieu du sifflement de leurs robes de soie : quant aux hommes, ils s’efforçaient de composer une figure sérieuse, sillonnée de clins d’œil expressifs.
— Ah ! ah ! Mosselman ! Comment ça va ? s’écria M. Verhoegen en serrant la main de Ferdinand dans une étreinte cordiale et chaleureuse.
Ce fut une surprise. M. Verhoegen ne se doutait donc de rien ! On se rassura. Déjà, Joseph entraînait le bonhomme vers la table chargée de tasses et de carafons.
Adolphine lui offrit une tasse de café :
— Vous savez, dit-elle, vous qui êtes amateur, c’est du fameux : du Java doré !
— Du Java doré, qu’est-ce que c’est que ça ? fit M. Verhoegen en riant.
— Eh bien, goûtez seulement, reprit la jeune femme. M. Verhoegen huma la vapeur odorante et but à petites gorgées.
Puis il déposa la tasse sur le « cabaret ».
— C’est bon, je ne dis pas, déclara-t-il avec sentence, mais, tout de même, ça ne vaut pas nos cafés du pays !
⁂
Thérèse s’était laissée choir dans son fauteuil. Les mains posées sur les arcboutants du dossier, le buste penché en avant, elle ressemblait dans sa grande collerette de Valenciennes et sa blanche robe, dont l’opulent jupon se répandait en beaux plis moirés sur les ramages du tapis, à quelqu’une de ces chromolithographies qui montrent des reines soucieuses en face d’un grave et respectueux ambassadeur vêtu de velours et chaîné d’or.
Elle ne savait plus la présence du jeune homme, tant l’émotion avait brouillé son esprit.
Lui, cependant, appuyé, presqu’assis sur le clavier du piano, la regardait avec une tendresse angoissée et il sentait monter dans son âme l’exaltation des plus éperdus ténors. Il comprenait maintenant la crypte de Roméo, il approuvait Werther râlant sur le sol à côté de son pistolet. L’aboutissement tragique d’une passion lui paraissait une chose belle, consolante et logique, et il interdisait aux chroniqueurs de s’en moquer désormais…
Cependant M. Verhoegen avait engagé une bruyante partie de bac avec M. Kaekebroeck père et tous les convives s’étaient assemblés autour de la table à jeu.
Adolphine observait les deux jeunes gens à la dérobée : l’extatique réserve de Mosselman l’impatientait. Tout à coup, elle lui envoya dans l’espace une rude bourrade d’encouragement. Il se décida enfin et, s’avançant vers la jeune fille toujours prostrée :
— Thérèse ! murmura-t-il.
Il attendait, ému, la tête légèrement versée sur l’épaule gauche, les bras ballants. Grand, bien pris dans sa jaquette noire sur laquelle tranchait un large pantalon hachuré de gris, il formait un parfait modèle pour ces raides et curieuses gravures sur bois qui illustrent les situations pathétiques des romans du Young ladies’ journal.
Lentement, la jeune fille releva la tête et sembla sortir d’une rêverie. Ses yeux se fixèrent sur Mosselman avec une expression de tristesse infinie. Et puis, brusquement, elle rompit sa pose, tendit la main au jeune homme.
— Je vous aime, murmura Ferdinand d’un accent concentré, idolâtre, en saisissant sa main.
La figure de la jeune fille s’éclaira. Un languide sourire passa sur ses lèvres.
— Oh ! dit-elle, que je suis heureuse ! Je pensais que c’était fini et que vous m’aviez quittée pour toujours !
Il posa le doigt sur la cicatrice de son front, et, moqueur par contenance, il répondit d’une voix grave :
— Regardez, j’ai failli mourir…
Mais il sourit tout de suite, conta sa chevauchée à bicyclette et sa chute contre le wagon d’un brasseur de Munich, derrière l’Entrepôt.
— Oh, dit-elle, la figure crispée à l’évocation du terrible accident, vous avez dû vous faire bien mal !
— Je ne sais pas, grand’mère m’a appliqué des compresses et m’a veillé toute la nuit. Il paraît que, dans mon délire, je voulais toujours tuer Cappellemans ! Hé, Cappellemans n’existe plus…
Il riait, affranchi de toute crainte. Il ne comprenait plus comment il s’était si absurdement emballé dans un désespoir. Cappellemans ne pouvait plus rien contre lui…
— Hélas, repartit la jeune fille, perdant soudain les belles couleurs que la joie lui avait fait recouvrer, Cappellemans existe toujours, il doit me conduire au bal de la Grande Harmonie…
⁂
— Le bal de la Grande Harmonie ! s’écria Ferdinand stupéfait.
Adolphine était accourue.
— Mais oui, dit-elle au jeune homme qui tombait des nues, le grand bal à l’occasion du mariage de la princesse Joséphine avec le prince Charles de Hohenzollern. Joseph doit danser dans le quadrille royal. Vous venez, j’espère ?
Il répondit avec brusquerie :
— Ah non, par exemple !
Mais, d’un signe, la jeune femme montra son amie qui semblait s’évanouir dans le fauteuil.
— Écoutez, reprit-elle en s’asseyant à côté de Thérèse dont elle pressa tendrement les mains, vous êtes des enfants tous les deux. Est-ce que vous avez peur maintenant de Cappellemans ? Et puis, qui sait s’il viendra seulement, il est trop occupé avec ses installations d’aisance !
Le jeune homme tressaillit. Ces paroles libres, sans fard, jetées au milieu des fines tortures de son âme poétique, calmaient son effervescence sentimentale et le reposaient brutalement dans une atmosphère de vie normale et pratique. Toutefois, légèrement vexé, il ne put se retenir de lancer à la jeune femme :
— Ah ! on voit bien que ça a été tout seul, quand vous avez aimé Joseph !
— Eh bien oui, ça a été tout seul, répliqua Adolphine impatientée, parce que Joseph n’a pas fait comme vous le « flauw Jef » !
— On parle de moi ! s’écria Joseph du fond de la salle.
Il bondit, tout heureux de s’évader d’un whist où M Timmermans et M Rampelbergh s’apprêtaient à le capturer.
Quand sa femme l’eut mis au fait :
— Tu viendras au bal, dit-il en tapant sur l’épaule de son ami. J’ai une idée. Laisse-moi faire et je garantis la victoire !
⁂
M. Verhoegen tendit la main à son adversaire : il venait de gagner la belle.
— Mes sincères, dit M. Kaekebroeck en rangeant les palets dans la boîte tapissée. Vous êtes de première force, moi je ne suis qu’une mazette.
— Non, non, vous jouez très bien, repartit M. Verhoegen, j’ai eu plus de chance que vous, voilà tout.
Il se leva, satisfait, la figure large épanouie. Toutes les parties de cartes cessèrent et l’on entoura le cordier.
Adolphine demanda ce qu’il désirait boire.
— Faites comme chez vous, n’est-ce pas, lui dit-elle. Est-ce que vous ne prendriez pas un verre de stout de Bass ?
— Jamais de la vie, s’écria M. Verhoegen, stout, scotch, munich, tout ça ne vaut pas nos bières du pays !
— Alors, nous avons de la gueuze que nous faisons chercher chez Bontemps au Duc de Brabant.
— À la bonne heure, ça je prendrai !
On apporta des bouteilles bien ficelées et de grands verres où bientôt la bière pétilla.
M. Verhoegen huma le parfum de son broc et, avec un regard de coin, il dit :
— Fijn, zelle ! Dommage que Jérôme ne soit pas encore ici. À votre santé !
Il but d’un trait.
— Et maintenant, mes amis, ajouta-t-il en essuyant ses petites moustaches coupées en brosse de chiendent, je ne vous ai pas encore annoncé la grande nouvelle…
Il regarda sa fille : tout le monde comprenait et restait atterré. Sûrement, il allait annoncer les fiançailles de Thérèse avec le fils Cappellemans…
Dans ce cas affreux, la jeune fille adressa un suprême appel à Ferdinand Mosselman, qui demeurait cloué sur le tabouret du piano, sans geste, sans voix, dans l’impassibilité de la statuaire…
— Oui, mes chers amis, continua M. Verhoegen…
Il s’arrêta, déjà une émotion le gagnait…
Ferdinand se dressa tout à coup.
— Je sais la nouvelle, s’écria-t-il, mon chef de bureau me l’a apprise ce matin au ministère. Tout est encore secret. Le gouvernement accorde le subside réclamé par la ville. Il n’y a plus que de petites questions de détail à résoudre, les péages… Voici d’ailleurs les bases principales de cet accord inespéré…
Il s’était avancé jusqu’au milieu du salon, en face de M. Verhoegen, dont la figure, tandis que le jeune homme s’emballait dans un récit vertigineux, où des mots techniques tombaient drus comme grêle, exprimait une stupéfaction et une joie de plus en plus intenses.
— Pas possible, pas possible, coupait-il par instants, ainsi Bruxelles port-de-mer…
Les mains posées sur la table, Ferdinand « causait » comme un avocat. On était suspendu à ses lèvres. Parfois, fébrilement, il dépliait des pièces imaginaires, les frappait du dos des doigts. Puis, il traçait des lignes sur la nappe à thé, établissait des plans, peignait des épures, montrait les ponts, les écluses, désignait les emprises. — Il se renversait devant l’objection qu’il avait fait surgir, puis, fonçant dessus, il la réduisait à néant.
— Mais, hasarda M. Verhoegen, profitant d’une pause où l’orateur ravalait un peu de salive, que faites-vous de…
— Ah oui, le rachat ! s’écria le jeune homme avec impétuosité, écoutez !
Il repartit à fond de train, exposa toutes les combinaisons qui pouvaient donner satisfaction aux intérêts des parties en cause et amener l’entente définitive. Quand il eut parlé encore pendant un quart d’heure, le canal était fait, parachevé, et les navires entraient dans le port !
Alors seulement, il modéra son débit, prit un ris dans les voiles de son moulin, car il allait décrire la splendeur et les richesses sans pareilles de la nouvelle métropole commerciale.
Au fond de la pièce, Adolphine et Joseph étouffaient de rire. Mosselman faillit en perdre son sérieux. Mais, puisant du sang-froid dans les candides yeux de son amie émerveillée de sa faconde, il commença de dérouler devant tous le sublime tableau de la cité maritime née comme par enchantement, au milieu des terres brabançonnes.
Il dit le nombre et la grandeur des bassins, la superficie, la hauteur des entrepôts, la forêt de mâts aux cordages inextricables.
Par un système ingénieux, inspiré des dernières baignoires brevetées dont les eaux s’élancent et s’écoulent par le même orifice, le niveau du canal et des bassins tantôt s’abaissait, laissant affleurer les gluantes vases où les coques s’enlisaient et se couchaient sur le flanc, et tantôt remontait avec méthode afin de simuler le mouvement de la marée. Ce « truc » était surtout pour faire enrager les Anversois et leur prouver que notre port était aussi sérieux que le leur.
Alors, Mosselman fit mugir les gros vapeurs de 5,000 tonnes : les grues, les crics, les élévateurs travaillaient, gémissaient sur les quais où s’entassaient des pyramides de barils et de sacs, des montagnes de caisses et de marchandises de toutes sortes. Une multitude de chargeurs et de charrettes attelées de robustes chevaux donnaient à ce tableau l’aspect d’un fourmillement éperdu.
Mais le jeune homme traversa un pont et déboucha dans la rue de Flandre.
La vieille artère, l’une des plus anciennes et des plus glorieuses de la ville, avait repris toute sa beauté archaïque. Les pignons denticulés ou roulés en volute avaient été reconstruits tels qu’ils étaient au temps où Ulenspiegel aima la petite Sapermillemente dans le cabaret du Pot d’or. Seulement, les rez-de-chaussée des maisons avaient subi presque tous une transformation radicale, nécessitée d’ailleurs par les besoins du grand commerce. Des magasins profonds, fenestrés de hautes croisées, remplaçaient les primitives boutiques où ne retentissait plus la sonnette, la belleke des petites portes vertes à claire-voie.
La rue s’était enrichie en devenant la route directe du port et des docks. Mais, parmi toutes les maisons embellies et consolidées, l’une d’elles attirait le regard par la splendeur de sa façade historiée et festonnée d’or. Derrière les admirables glaces des fenêtres, Ferdinand apercevait, posés sur un parquet de marbre blanc, des câbles gros comme des boas constrictors et des agrès de buis incrustés de fer nickelé. Et cette maison, c’était précisément celle du plus riche cordier de la ville. C’était la maison de M. Verhoegen !!
Le jeune homme s’arrêta au milieu des exclamations ; il venait de produire une sensation énorme. Il regarda Thérèse dont les yeux étincelants et la jolie gorge oppressée lui découvrirent en ce moment tout le vertige de l’admiration et de l’amour.
M. Verhoegen poussa un long gémissement et ses yeux se remplirent de larmes.
— Hélas, hélas, s’écria-t-il en se laissant choir sur un canapé. Le ciel ne m’a pas donné de fils. Et mon gendre ne sera qu’un plombier ! La maison Verhoegen va mourir !
Cette douleur prophétique était émouvante. On entoura le cordier, tout le monde s’employait à le consoler.
Alors, Ferdinand conduisit tendrement son amie dans la baie d’une croisée et là, tout à coup, sans qu’ils eussent échangé une seule parole, ils se saisirent, se « craquèrent » dans les bras l’un de l’autre, tandis que leurs lèvres, aimantées par un superbe désir, s’unissaient dans un long baiser.
Au sortir de cette étreinte, la jeune fille avait rejeté tous les préjugés du monde.
— Enlève-moi, dit-elle, et je serai ta femme cette nuit même pour toujours !
Un feu magnifique flambait dans ses yeux noirs.
Mosselman frémit, l’esprit, les sens désemparés.
— Viens, lui dit-elle.
Il se laissa emmener. Personne ne les vit sortir. Mais, comme ils descendaient les marches du vestibule, la porte de la rue s’ouvrit et un homme surgit devant eux :
— Jérôme !
— Halte-là, mes enfants, s’écria le commis en les prenant par le bras, pas de bêtises ! Vous allez attraper des ruses…