‹ La Famille KaekebroeckChapitre 14 sur 20 · V

V

Il allait lentement le long des maisons du Nouveau-Marché-aux-Grains. La place était silencieuse ; une fraîcheur tombait du ciel laiteux, où brillait une lune toute neuve.

Il marchait calme, sérieux dans sa joie, car le doute était sorti de son cœur. Thérèse serait sa femme, dût-il l’obtenir par un coup de force.

Mais la violence, la brutalité d’un rapt romanesque lui semblait maintenant bien superflue ; il avait ébranlé M. Verhoegen, il entendait encore les lamentations que versait le bon cordier dans le sein de l’ironique Jérôme, tandis que tous deux s’en retournaient rue de Flandre et qu’il les suivait à quelques pas, le bras passé autour de la taille frémissante de son amie.

Il ne s’agissait plus que de vaincre les scrupules de l’honnête homme, qui ne voudrait pas tout de suite se dédire et retirer sans motif la parole si légèrement donnée à Cappellemans.

Il songeait : « Pourquoi ne quitterais-je pas le ministère ? La haine de mon chef de bureau, dont je n’épouserai pas la grosse fille, m’y prépare des embûches redoutables. Si je me plongeais résolument dans l’étude des cordes ! »

Il longeait la maison des Miroitiers quand une clarté soudaine éblouit son regard : c’était, assis sur son pliant, Van Helmont, douché de lune. Dans l’extrême sensivité de son âme et la puérilité de son esprit qui, en ce moment, lui faisaient donner un sens à ses moindres impressions, cette lumière lui parut un présage heureux et comme un prestige de son idée.

— Oui, je m’en irai, dit-il, je ne veux plus de maîtres…

Un avenir charmant s’ouvrait à ses espérances. Il voyait la jolie maison de la rue de Flandre, le magasin odorant, la petite serre où sa femme, douce et laborieuse, écrivait dans le grand cahier aux coins de cuivre. Parfois, apparaissait une vieille femme, un peu courbée, mais encore alerte, et c’était sa bien aimée bonne-maman qui venait arroser les géraniums, puis s’asseyait et se mettait à tricoter en regardant avec tendresse sa brave petite-fille… Un intérieur de Pieter de Hooghe…

Il s’attarda un instant à écouter le joyeux clapot de la fontaine, puis il continua sa lente errance, goûtant le charme de la grande place solennelle, où le pas d’un agent de police ou de quelque faubourien attardé claquait dans la sonore tranquillité de la nuit.

Il percevait la voix affaiblie, plaintive de lointaines locomotives, et, à tout instant, l’écho renvoyait le bruit sec et ricoché des wagons de l’Allée-Verte choquant leurs butoirs.

Des horloges sonnaient minuit derrière les volets des maisons. Parfois, un bruyant fiacre débouchait de la rue de Jéricho, tournait et s’arrêtait brusquement sous le feu vert du commissariat. C’étaient des « gardes de ville » qui apportaient un ivrogne. Le cocher sautait à bas du siège, aidait ses clients à conduire l’homme dans le bureau.

Déjà, surgis on ne sait d’où, des curieux entouraient la voiture et commentaient l’arrestation…

Cependant, l’ivrogne, porté sous les bras, revenait, la tête enfoncée dans les épaules, balançant des jambes de marionnettes entre ses deux béquilles humaines. On le poussait dans le fiacre, qui virait et repartait avec fracas dans la direction de l’Amigo. Et la place retombait à son grand silence.

— Pauvre diable ! murmurait Mosselman.

Il songeait aux misères de la vie, à la fatale différence des sorts. « Par quel hasard ne suis-je pas cet homme, et pourquoi cet homme n’est-il pas l’heureux Mosselman ? »

Il marchait toujours, sans souci de l’heure, l’esprit visité par des pensées courtes, les plus disparates, mais qui toutes le ramenaient au sentiment, au carrefour de son bonheur.

Il jouissait intensément et le méritait. D’esprit narquois, enclin au persiflage, il était tendre de cœur. Sous une apparence railleuse, il n’y avait pas d’être qui ne ressentît chaque jour plus profondément que lui des tas de petites douleurs. Son âme était absurdement réceptive et vibrante. Souvent, il s’en est effrayé comme d’un commencement de sénilité.

La vue d’un chien errant, d’un pauvre vieux cheval aux jambes couronnées, le plongeait dans une tristesse infinie, absorbante, pendant plusieurs jours.

Il faisait de longs détours pour ne point voir les colporteuses traquées par les policiers, tant ce spectacle affreux le remplissait de chagrin et de colère.

Sa pitié allait même aux anguilles qui se tordent sur le couvercle d’osier des grands paniers et que le marchand écorche, dégante de leur peau, devant une galerie d’impassibles et féroces gamins. Les homards expirant sur le marbre des poissonneries lui fendaient le cœur, et il continuait longtemps de voir osciller entre leurs pinces cette petite mécanique qui est comme le métronome de leur agonie…

Et le navraient aussi, les jolis chevreuils éventrés, pendus à des crocs, la tête en bas, ou jetés dans un pêle-mêle décoratif sur le seuil sanglant des maisons où l’on dîne. Jusqu’aux sangliers hérissés, vautrés la hure entre les pattes, qui savaient l’attendrir !

Et puis, il trouvait encore l’émotion dans une foule de faits insignifiants pour tous autres, et dont le côté sentimental n’existait peut-être bien que pour lui.

On pense si la vie lui était souvent pénible. Mais aujourd’hui, la joie de Mosselman était souveraine. Comme il béait aux étoiles, il aperçut, voguant dans le ciel pur, une caravelle à la coque et aux voiles d’or : c’était, dessus l’historique maison de l’Armateur, la vieille girouette éclairée de lune.

Il revoyait le petit vaisseau gai ou sinistre, selon le caprice des ciels divers. Par exemple, quand il tournait affolé dans le vent, au milieu d’épais nuages couleur d’encre, il évoquait toujours pour lui le terrible naufrage du Saint-Géran, et la mort de la si bêtement chaste Virginie. Ce soir, il brillait dans l’air tranquille, et semblait l’heureux navire cinglant vers une étoile promise, paradis du firmament…

Cependant, la place s’était assombrie : des hommes venaient d’éteindre un réverbère sur deux, la lune s’éloignait dans le ciel et l’obscurité avait envahi le milieu du terre-plein.

Alors, il vit un spectacle étrange : des formes humaines, étendues sur les bancs du marché, se dressèrent comme des morts qui ressuscitent et se prirent à courir sous les gros marronniers, où s’agitaient déjà une foule d’autres fantômes. Intrigué, Ferdinand s’approcha du quinconce et distingua des hommes et des femmes, occupés silencieusement à une besogne dont, dans sa vision d’artiste, il ne cherchait pas à deviner la cause. Ces êtres fantastiques traçaient de larges raies blanchâtres sur le pavé, ou bien établissaient des lignes de délimitation avec des paniers jetés sur le sol.

Dans l’encadrement de la grande porte du commissariat, sous l’œil vert du fanal, trois agents de police surveillaient ce fourmillement indistinct d’où montait une sourde rumeur. Cependant, de longues charrettes aux paniers étagés par-dessus les ridelles, arrivaient lentement, roulant bas et comme avec précaution, conduites par le maraîcher marchant à reculons, les mains à la bouche de son gros cheval.

Et d’autres ombres prestes, la tête chargée de pyramides, sortaient de toutes les rues avoisinantes, comme une volée d’oiseaux de nuit, et couraient à pas feutrés, laissant derrière elles le sillage d’un exquis parfum de fraises.

C’était un spectacle magnifique, un merveilleux grouillement d’êtres fantasmatiques sur qui la lumière clignotante de quelques réverbères jetait par-ci par-là, à travers les feuilles tendres, livides des arbres un rayon terne, inquiétant.

Mosselman regardait de tous ses yeux ; peu à peu, il vit l’ordre s’établir sur la place : les ombres se démêlaient, se groupaient, devenaient moins fébriles, et quelques-unes déjà demeuraient droites, immobiles au milieu d’une ceinture de paniers. D’ailleurs, les noirs de l’eau-forte s’atténuaient, se bleutaient, se perçaient d’un jour lointain comme dans un tunnel ; des revifs accusaient maintenant le contour de toutes choses… Alors, les coqs de l’hôtel de la Verrerie claironnèrent : le petit jour se levait, moirant les tuiles des toits, pâlissant les façades des maisons. Van Helmont sortait progressivement de l’obscurité et devenait un grand bonhomme de neige sale.

La rumeur s’enhardissait, se gonflait, et, tout à coup, aux sons de la grosse cloche de Sainte-Gudule, elle creva en voix perçantes, en hennissements, en abois furieux.

Le vruege-met était ouvert…

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