‹ La Famille KaekebroeckChapitre 15 sur 20 · VI

VI

Dans la grande salle blanche et or, les lustres flamboyaient dessus la cohue convulsive des couples qui se bousculaient en attendant la première valse. L’air, chargé de fragrances grasses, bizarres, s’alourdissait toujours davantage, devenait irrespirable. La sueur dégoulinait des fronts en perles zigzaguantes, ravinait la poudre de riz des figures, moitait les épaules nues et marquait déjà sous les aisselles des robes claires une grande demi-lune sombre.

Les jeunes gens criaient tout haut qu’il faisait une « chaleur de bête » et blâmaient les administrateurs de n’avoir pas, en prévision de l’affluence certaine, assuré la ventilation parfaite de la salle. Que dirait la famille royale en pénétrant dans une telle atmosphère !

Dans les entre-colonnes et les bas-côtés, les éventails battaient sans relâche sur les poitrines des mères, et l’on voyait de grosses dames cramoisies ouvrir par moment une grande bouche, comme ces poissons expirants sur des étals et buvant l’humidité de l’air.

M Kaekebroeck et ses amies, M Timmermans et Rampelbergh, assises au fond de la galerie de droite, juste en face de l’estrade royale, mais juste en face d’une épaisse colonne, échangeaient des propos amers. Pourtant, elles étaient arrivées de bonne heure et tenaient presque la tête de cette foule énorme qui s’écrasait dans le vestibule, et dont la poussée formidable faisait bomber la porte matelassée ouvrant sur le grand escalier. Et puis, quand, après une galopade sauvage, elles avaient bondi dans la salle, quelle n’avait pas été leur stupeur de voir toutes les bonnes places occupées par les femmes, les familles, les amis et connaissances des administrateurs et des membres influents !

— Non, déclarait M Rampelbergh avec colère, ça, on ne devrait pas permettre, c’est une injustice. Je l’avais dit à mon mari de nous faire entrer avant tout le monde par la rue de l’Empereur ou la rue de l’Hôpital. Mais non, c’était impossible, il devait aller chez les Van Poppel  ! Vous verrez qu’il ne viendra pas seulement me rechercher  !

M Timmermans, elle, ne récriminait plus et tendait alternativement son long cou à droite et à gauche.

– Oeïe, dit-elle enfin découragée, avec cette colonne on ne sait qu’à même rien voir. C’est bon pour une fois, savez-vous  !

– La salle est vraiment défectueuse, opina la vieille M Kaekebroeck en élevant sa voix fransquillonnante. Je vous demande à quoi servent ces grandes colonnes, si ce n’est à boucher la vue et à vous donner des torticolis… Enfin, reprit-elle avec philosophie, nous pouvons encore être contentes d’être ici. Voyez un peu là-bas quelle bousculade  !

Des flots de gens continuaient d’entrer sans interruption, qui prenaient aussitôt une posture de boxe en s’engageant dans les remous de la foule de curieux massés devant les salons de conversation où devait apparaître le cortège royal. Dans cette mêlée, les robes à traîne subissaient d’irréparables accrocs.

Cependant, le chef d’orchestre, nerveux, désorienté par le retard des augustes invités, cessa tout à coup d’hésiter. Brusquement, il se retourna, frappa deux coups de baguette sur son pupitre et, levant le bras d’où jaillit la manchette, il attaqua la première valse.

La danse était impossible : elle eût été plus facile à des figues de Smyrne comprimées dans leurs caisses. Pourtant, telle est la puissance du rythme et telle la frénésie des jeunes filles, que le bloc se mit tout de même en mouvement.

Des couples étouffés trouvaient un reste de force pour sauter en l’air, comme font, les soirs d’été au-dessus de l’eau, les grosses carpes avides d’oxygène…

⁂

– Tenez, s’écria tout à coup M Kaekebroeck, voilà Adolphine et M. Mosselman !

Ils venaient de s’accrocher au garde-fou de la galerie. Ferdinand, bien arcbouté, protégeait sa danseuse, opposait au torrent humain son dos, ses reins, solide comme une pile de pont. Tous deux riaient et faisaient des signes comiques, désespérés, aux trois dames.

– Hein ça, comme Adolphine est bien ! dit M Timmermans avec emphase.

En effet, la jeune femme resplendissait de grâce et de gaîté.

Elle portait une robe de soie rose décolletée, qui montrait ses épaules et ses bras nus d’un galbe admirable. La figure, légèrement émaciée encore à la suite de couches difficiles, brillait d’un éclat ardent sous ses beaux cheveux roux opulemment torsés et sommés d’une dague d’or.

— Figurez-vous, dit M Kaekebroeck, que c’est sa robe de noce qu’elle a fait teindre chez Spitaels. Hein ! comme le rose lui va ! Il n’y a pas à dire, elle sait s’habiller. Elle est bien avec une loque…

La valse venait de finir. Beaucoup de danseurs suffoqués évacuèrent la piste, où les couples purent enfin circuler plus à l’aise et risquer quelques gestes.

Ferdinand et Adolphine disparurent dans la multitude.

— Eh bien, s’écria M Rampelbergh, où est donc M Verhoegen ?

— Elle doit être ici cependant, répondit M Timmermans, car je vois là-bas M Van Crombrugghe et toutes ses filles qui se prélassent au premier rang d’un entre-colonne. Il ne faut pas le demander ! Pour sûr M. Verhoegen les a fait entrer par la salle d’accords…

— Hé, les voilà, dit M Kaekebroeck, regardez, c’est eux près de l’entrée…

M Verhoegen et Joseph Kaekebroeck, son cavalier, avaient été visiter le salon de repos tout illuminé de poires électriques multicolores. À grand’peine, ils avaient franchi l’épaisse muraille d’habits noirs et rentraient dans la fournaise.

La jeune fille avait revêtu une jolie robe de mousseline blanche ceinturée d’un large ruban mauve dont les pattes voltigeaient mollement derrière elle. Elle était simple, belle à ravir et Joseph la menait avec orgueil.

Mais M Timmermans ne la voyait pas, elle avait beau ajuster ses jumelles, elle ne rencontrait que les cannelures de l’odieuse colonne. Aussi, M. Rampelbergh fut-il de nouveau honni avec vigueur.

La température avait encore augmenté de quelques degrés et les éventails ne remuaient plus qu’un air embrasé de sirocco.

Les tristes spectateurs des galeries tombaient dans un grand affaissement et perdaient même toute impatience, quand soudain, au bout de la salle, un tumulte éclata qui produisit un sursaut et ranima les courages.

Aussitôt, l’orchestre attaqua la Brabançonne.

Enfin, la famille royale était là. Lente et grave, elle se portait, sous l’escorte du président et des commissaires, vers l’estrade meublée de chaises et de riches fauteuils.

Seuls, le blond prince de Hohenzollern et sa blonde fiancée souriaient au milieu de la curiosité enthousiaste et s’avançaient, amoureux et ravis, dans l’hommage attendri de quinze cents  : « Och arm  ! »

⁂

Quand le quadrille royal fut en ligne, on s’aperçut qu’il manquait un cavalier, et c’était Joseph Kaekebroeck, le vice-bibliothécaire. Le président lançait de tous côtés des regards anxieux, irrités, et s’épongeait avec rage. Soudain, un commissaire s’approcha et lui parla bas à l’oreille. « Mais oui  ! » fit le président d’une tête impatiente, et, sitôt, le messager piqua dans la foule. Quelques instants après, un jeune homme élégant, mais pâle, sortait des rangs épais des spectateurs, prenait place dans le quadrille et s’inclinait devant sa danseuse, une vieille dame d’honneur décolletée et constellée de cabochons précieux.

– Mais c’est Ferdinand Mosselman  ! s’écrièrent à la fois M Timmermans et M Rampelbergh stupéfaites.

C’était lui. Son apparition causait une grande rumeur.

L’orchestre joua et tous les quadrilles quadrillèrent au pied de l’estrade, sous les yeux du Roi et de la Reine qui souriaient finement, avec bonne humeur.

– Tiens, c’est vrai, fit tout à coup M Kaekebroek, répondant à une question formulée en-dedans, pourquoi est-ce que Clémentine n’est pas venue ?

Àcette exclamation, une dame assise sur la banquette précédente, se retourna avec effort.

Elle était louche, couperosée, et d’énormes dents sortaient de ses lèvres comme des boutoirs. Mais sa face trivale respirait la bonté.

– Oeïe non, Madame, dit-elle avec sentiment, vous comprenez, ça lui aurait fait trop d’émotion !

Cette raison fut généralement approuvée et commentée avec bienveillance. Alors, d’autres dames, que la défectuosité de leur siège, leur compression et l’impossibilité de bien voir unissaient dans la même misère, se mêlèrent à la conversation, qui s’anima et prit un tour de bonne confidence.

Les personnages des quadrilles formèrent le thème : ils étaient saisis, expliqués dès que, par bonheur, dans le mouvement des contredanses, ils sortaient de derrière la colonne maudite.

On se pâma en parlant des jeunes fiancés, qui, bannissant toute contrainte d’étiquette, montraient une joie charmante et gamine au milieu de tous leurs partenaires solennels. Le prince Albert était aussi très gentil : on remarqua qu’il parlait beaucoup à sa danseuse, M Putseys, une jolie demoiselle de la société.

– Je croyais pourtant, dit M Rampelbergh, que c’était la fille de M. Stockman qui devait figurer dans le quadrille…

La dame aux longues dents fournit tout de suite le motif de cette permutation imprévue.

– Vous avez raison, dit-elle, c’était en effet M Emma Stockman qui devait faire vis-à-vis avec le prince. Mais elle est qu’à même fiancée depuis huit jours avec M. Bollekens. Ce n’était plus la peine pour elle de se mettre en évidence, et, comme c’est un bon cœur, elle a cédé sa place à M Putseys. Ça est plus juste que ce soit une jeune fille qui en profite…

On en tomba d’accord.

La princesse Henriette attendrit également tout le monde. Elle avait un air si modeste, si bon.

Comme ce serait triste pour elle quand Joséphine partirait  ! Ça ferait un grand vide  ; les deux sœurs étaient toujours ensemble et s’aimaient si fort  ! On n’avait qu’à voir leurs portraits. Dieu sait, la pauvre petite avait plutôt envie de pleurer que de sourire à M. Buls  !

Et la comtesse de Flandre, quelle belle personne  ! Et quel excellent homme, le comte de Flandre  ! Ça c’étaient de braves gens, de bons bourgeois de Bruxelles, qui se promenaient sur le boulevard avec leur parapluie et leur petit chien, comme vous et moi. Ça c’était la vie de famille  ! Et tous les traits de sociabilité de ces augustes hôtes furent de nouveau longuement racontés.

On convint aussi que M. De Burlet avait beaucoup d’allure. Sa raideur était élégante. Quant au président de la Société, il représentait très bien. Et puis, c’était un si joyeux compère  ! Dommage qu’il avait si chaud…

Enfin, après l’éloge des officiers étrangers, on en vint à parler de ce jeune homme blond qui dansait avec la comtesse de Rasenfeld. On ne l’avait jamais vu. C’était sans doute un membre nouveau.

– Ce n’est toujours pas le vice-bibliothécaire, déclara la dame louche. Je connais de vue M. Joseph Kaekebroeck, c’est lui qui avait été choisi…

— En effet, repartit M Kaekebroeck en se rengorgeant, M. Kaekebroeck est mon fils. Il devait danser, mais, à la dernière minute, il s’est tourné le pied et a dû se faire remplacer par son ami Mosselman.

— Och, ça est dommage ! firent toutes les dames en chœur.

— Oh, je ne sais pas, dit M Kaekebroeck en souriant d’un air fin. Entre nous, je crois que mon fils l’a fait un peu en exprès. Il est marié depuis un an et père de famille. Alors, n’est-ce pas, il a préféré, lui aussi, que ce soit un autre qui profite…

⁂

Le quadrille était terminé. Princes et princesses regagnèrent l’estrade royale et reçurent le compliment des souverains. Ferdinand s’inclina devant la comtesse de Rasenfeld qui le félicita avec affabilité sur la belle correction de sa contredanse. Il se courba de nouveau très bas, pirouetta avec légèreté et disparut parmi les couples tourbillonnant déjà dans une valse de Strauss.

Il rayonnait. Les jeunes filles le suivaient longuement des yeux par-dessus l’épaule de leur cavalier. Sa bonne mine et l’honneur d’avoir figuré dans la chaîne de princesses lui donnaient un prestige irrésistible. Dans le premier étourdissement du succès, il n’avait pas encore conscience de sa force. Un coup d’œil qu’il jeta vers les bas-côtés, où toutes les mères et tous les pères le contemplaient à travers une souriante hébétude, lui révéla sa gloire. Soudain, il aperçut, près de l’orchestre, M. Verhoegen, qui, de la main, lui envoyait un bonjour amical. Il répondit par un salut plein de déférence qui empourpra le cordier de joie et d’orgueil.

Ah ! Cappellemans — qui d’ailleurs n’était pas venu — ne devait plus exister pour cet homme. Son absence inconvenante justifiait une rupture.

Mosselman pressentait la victoire. Une détente se fit en lui : il dut s’appuyer contre une colonne, tant son émotion était forte.

Il restait là, plongé dans une torpeur délicieuse, à cent lieues du bal resplendissant, quand on frappa sur son épaule :

— Eh, pardieu, s’écria Joseph souriant, à quoi penses-tu donc derrière ce palmier, dans cette attitude poétique et fatale ?

Ferdinand regarda son ami : tout son cœur attendri et reconnaissant s’élançait vers ce garçon charmant dont l’ingénieuse bonté venait de conquérir son bonheur ; mais, honteux d’être surpris en posture sentimentale, il voulut rallier encore :

— Ma foi, répondit-il avec désinvolture, je fais des réflexions très spirituelles… et que m’envieraient certains journalistes. Je pense à notre premier ministre. As-tu remarqué comme il a bien dansé le Pantalon ? C’est apparemment la seule figure du quadrille qu’il approuve sans réserve…

Il s’interrompit, incapable d’une plus longue feinte.

— Eh bien, interrogea-t-il, d’une voix tremblante, que t’a dit le père Verhoegen ? Ah ! réponds-moi franchement, sans détour…

Sa figure s’altérait et, soudain, l’émotion emportant les digues de son cœur, des larmes mouillèrent ses yeux.

— Parbleu, s’écria Joseph d’un accent de triomphe, mais il te les donne, sa fille et sa corderie !

Ferdinand défaillait ; son ami dut le porter jusqu’au buffet.

⁂

Leurs majestés venaient de quitter l’estrade, et, suivies du fastueux cortège, elles faisaient le tour de la salle, s’arrêtant pour échanger quelques phrases aimables avec les sociétaires ou les uniformes qu’elles reconnaissaient dans les haies respectueuses.

— Ah, dit Ferdinand tout bas, en pressant le bras de Thérèse, je suis mille fois plus heureux que ce petit hussard blanc et cette petite princesse !

Elle le regardait avec ses grands yeux noirs où brillait son âme passionnée :

— Quand partons-nous pour Sigmaringen ? répondit-elle.

C’était le repos. Ils se promenaient lentement au milieu des couples dont, en riant, ils notaient les paroles et les gestes bizarres.

— Regardez une fois, disait un jeune homme à sa danseuse, hein on transpire ici !

Et il ouvrait devant elles ses larges pattes palmées d’abominables gants tout percés, tout noirs de sueur.

Une jeune fille décolletée qu’ils suivaient depuis un instant s’arrêta tout à coup, renversa la tête et, d’un mouvement énervé, frotta sa nuque sur ses épaules.

— Aïe, s’écria-t-elle, j’ai une démangeaison !

— C’est une puce, dit son cavalier finement.

— Oeïe mon Dieu, taisez-vous, quand il y a une puce quelque part, elle est sûr pour moi…

Ferdinand avait retrouvé la gaîté. Sa verve s’éveillait comme d’un long sommeil, fusait en brocards, en fines épigrammes.

Parfois pourtant, une ombre passait sur sa joie. Il sentait une « lançure » de tristesse quand il coudoyait de pauvres jeunes filles, décolletées par ordre, bien que toutes couvertes de boutons mûrissants ; alors, il lui prenait une envie de les inviter à faire un tour de bal à son bras, dans la ferme espérance de les consoler gentiment, de les réhabiliter, de mettre leurs boutons à la mode !

Près du salon de repos, ils rencontrèrent Joseph et sa femme qui se disposaient à quitter le bal.

— Oeïe, s’écria tout de suite Adolphine, M Putseys, vous savez bien celle qui a dansé avec le prince Albert, elle est si malade dans la salle d’accord ! On a dû lui ôter son corset. Elle aura probablement mangé quelque chose de contraire…

— C’est l’émotion, dit Thérèse avec indulgence.

— Non, je sais ce que c’est, repartit Ferdinand, très grave. Elle a pris sans doute un souper aller et retour…

Justement, une grosse fille passait à côté de lui dans l’orgueil de son épais corsage et de ses énormes bras rouges.

Sur sa lourde et tremblotante gorge, se marquaient, à des distances graduelles, de petits plis de graisse qui formaient une échelle comme on voit sur les carafons de cognac.

Le jeune homme s’apprêtait à saluer cette grande quantité de chair, quand la demoiselle se détourna brusquement en faisant une moue de suprême mépris.

— Tiens, tiens ! s’écria Mosselman tout de même un peu interloqué.

— Mais, n’est-ce pas la fille de ton chef de bureau, dit Joseph en riant, l’opulente M Verbist qui chanta pour toi tant de suaves romances ! Bigre, elle devient de plus en plus jordaenesque…

— Je la connais bien, ajouta Thérèse, elle était une classe au-dessus de moi chez les sœurs, rue Rempart-des-Moines.

— Oui, jeta Adolphine, elle fait de ses embarras parce qu’elle va marier M. Verbruggen, le marchand de draps du Marché-aux-Herbes !

Mosselman sourit : il venait de trouver sa vengeance.

— En temps d’épizootie, dit-il, le pauvre Monsieur Verbruggen sera bien inquiet…

· · ·

⁂

Monsieur VERHOEGEN a l’honneur de vous faire part du mariage de sa fille Thérèse avec Monsieur Ferdinand MOSSELMAN.

Madame Veuve DE DOBBELEER a l’honneur de vous faire part du mariage de son petit-fils Ferdinand MOSSELMAN avec Mademoiselle Thérèse VERHOEGEN.

Absents.

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