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La vengeance de Madame Posenaer · I

Madame Posenaer ne pouvait oublier l’injurieux abandon de Ferdinand Mosselman et roulait dans son âme de méchants projets.

Elle ne souffrait plus ; une rage froide, réfléchie, qui, souvent, pâlissait sa mignonne figure, avait succédé aux premières incantations de son désespoir.

Maintenant, dans le vide immense de ses journées, elle s’occupait en silence à ourdir le châtiment de l’heureux époux de M Verhoegen.

Où est-ce qu’il se trouvait à cette heure, le traître qu’elle n’avait pas su retenir et dont ses manigances exaspérées, ses lettres anonymes, n’avaient pas même retardé le bonheur d’un seul jour ?

Il était en Suisse, à Ragatz, en attendant qu’il passât les monts et descendît à Lugano. C’est du moins ce que lui avait rapporté M. Posenaer, sur la foi d’une lettre récemment adressée par la jeune M Mosselman à son père et que celui-ci lisait avec émotion, la larme à l’œil, aux pratiques de la corderie.

Àl’évocation des époux, que leur tendresse promenait enlacés sur la marge fleurie des torrents, dans ces paysages magnifiques de la Via Mala au milieu desquels l’amour s’exalte et défie la satiété, M Posenaer ne pouvait réprimer un frisson d’angoisse. Alors, songeant aux caresses de l’amant perdu, une haine sulfurique ruisselait dans ses veines et sa pensée en dérive s’en allait, tournoyant comme une épave dans le remous d’un courant criminel…

Oh cette petite Thérèse Verhoegen ! Quelle Sainte Nitouche ! Jamais astuce de grande coquette avait-elle égalé le manège de cette gamine, presque verte encore comme une stékebees !

Par quelles tendres amorces, par quels lacs introuvables dans le magasin de la piperie sentimentale, cette fillette insignifiante et timide sous ses bandeaux de vierge, au regard baissé, aux lèvres toujours closes, avait-elle pris le cœur de Ferdinand Mosselman ?

Elle était riche ! Mais le jeune homme avait dédaigné des partis plus avantageux, notamment les cent mille écus de M Cluyts, la fille du grand farinier du Marché-aux-Porcs. Non, personne ne pouvait accuser Mosselman de cupidité.

Thérèse était jeune ! Mais elle, la jolie M Posenaer, comme partout on la nommait, est-ce qu’elle ne l’emportait pas sur cette gringalette par sa maturité souveraine, savante en amour ? Pourquoi repousser le fruit juteux qu’elle était et croquer cette petite groseille verte ?

Et M Posenaer s’abîmait dans les conjectures.

Pourtant, en cette brûlante matinée de juin, elle sentait parfois mollir sa rancune au souffle mûrissant d’un vague espoir.

Accoudée à sa toilette, dans une pose rêveuse, ses jolis bras nus émergeant d’un peignoir de tulle, elle se reportait aux jours lointains.

Une à une, elle refaisait toutes les étapes de son amour. C’était Ferdinand à la noce dramatique de Théodore Van Poppel ; et elle le voyait aussi au banquet de première communion du petit Spruyt et de la petite Platbrood. Oh, ses galants propos, ses aveux nargueurs ! Oh ce premier baiser sous la charmille, dans le parfum citronné des seringas ! Et soudain, toute frémissante au souvenir des caresses complètes :

— Non, non, s’écriait-elle, c’est impossible, il doit m’aimer encore !

Car elle pensait que cette brusque passion pour la fille du cordier n’était bien sûr qu’un feu de paille dont les cendres allaient tantôt s’envoler, comme la poussière dans le vent.

⁂

Eh bien non, elle se trompait, la jolie M Posenaer : c’était fini, Ferdinand Mosselman ne l’aimerait jamais plus.

Parmi les mille et trois qui avaient fait fleurir ses bountjes sensuelles, il n’en savait aucune dont il se fût dépris aussi vite que de cette coquette « fransquillonnante » qui posait à l’intellectuelle, bien qu’elle dévorât en cachette des liasses de romans-feuilletons. Mais ce qui l’avait promptement détaché d’elle et conduit à la rupture, c’était cette infatuation de soi-même qu’elle dissimulait sous un air innocent, cette très ferme conviction qu’elle incarnait un être rare, d’attirance suprême, et que tout le monde, les petits aussi bien que les grands, se relayaient pour la contempler.

Il fallait l’entendre, contant avec une feinte candeur, une sorte de frais et naïf étonnement d’âme, ses succès quotidiens, tous ces hommages discrets et délicats que provoquait sa charmante personne…

Elle ne pouvait sortir sans que d’effrontés suiveurs s’attachassent à ses pas.

Dans les tramways, vieux et jeunes messieurs se disputaient à l’envi l’honneur de lui céder leur place, au point qu’elle en était « gênée » pour les autres dames qui demeuraient sur la plate-forme…

Monsieur X… trouvait qu’elle s’habillait avec tant de goût : oh c’était un si grand moqueur !

Au spectacle les lorgnettes « savaient la fixer », n’est-ce pas !

Au bal, elle ne pouvait cependant pas danser avec tout le monde !

Cet après-midi, le petit garçon d’une de ses amies lui avait offert une rose en disant : « Tiens, elle te ressemble… » Je vous demande un peu !

Ferdinand opposait à ces historiettes un mutisme glacial. Le verbiage de cette fausse ingénue lui devenait chaque jour plus intolérable.

Il cherchait alors ce qui avait bien pu l’enchanter dans une telle femme et s’avouait que c’étaient seulement ses fanfreluches. Il ne l’aimait plus, qu’elle le retenait encore par les séductions d’un amour coquet, en dentelles et nœuds de soie. Et puis, elle était tout de même « bien tournée », comme on dit.

Mais le cœur de Ferdinand n’était plus satisfait.

Au sortir des étreintes défendues, des aspirations vers une tendresse honnête, tranquille, le jetaient en des spleens toujours plus longs. Alors, la « demoiselle » de son chef de bureau, la rouge Emma Verbist, trouva même grâce à ses yeux. Il s’interrogeait avec inquiétude : le bonheur était peut-être dans les bras de cette dondon…

Oh, le radieux jour de printemps qui l’avait enfin délivré des remords et du doute, en découvrant à ses regards charmés Thérèse Verhoegen, la jolie fille du cordier !

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