II
Il faisait grand silence dans la chambre assombrie, retraite d’exquise fraîcheur contre le torride soleil qui flambait au dehors.
Et M Posenaer, le menton dans la main, continuait de s’abandonner au fil de chères souvenances.
Parfois, les persiennes abaissées donnaient un petit toc sur la fenêtre ; des cristaux tintaient, ou bien c’était une grosse mouche bourdonnante qui, volant à travers la pièce, s’allait cogner à la glace, tombait sur la tablette de la cheminée où, un moment étourdie, elle musiquait en tournant sur le dos. Et tous ces bruits familiers assoupissaient doucement la jeune femme, quand une voix cria sur le palier :
— On peut « rentrer » ?
Et M. Posenaer parut, écarlate, ruisselant de sueur, dans un complet d’orléans gris.
— Jésus Maria, dit-il en s’épongeant le front avec un immense mouchoir, il fait une chaleur de bête ! Et nous sommes seulement le trois juin. Qu’est-ce que ça va être au mois d’août ? Heureusement qu’on sera à Heyst…
Il s’écroula sur le divan rose où il demeura comme anéanti, la tête souriante versée sur l’épaule gauche, les bras morts et les jambes ouvertes.
C’était un gros homme — donc un bon homme, comme dit Cervantès — plein de santé et de belle humeur. Quarante-cinq ans, mais il ne les portait pas. De fait, aucun souci ne ridait son front étroit. Tout lui avait réussi d’ailleurs. Sa fortune gagnée dans les épiceries ou plutôt dans le « trafic des produits coloniaux » comme disait sa femme, était « rondelette » et solidement placée. À quarante ans, quelques mois après la mort de sa mère, il avait épousé M Charlotte De Smet, la fille d’un petit cordonnier de la rue de Laeken.
Il l’aimait, mais d’un sentiment tranquille, en vieux garçon chaste, couvé trop longtemps sous les jupes maternelles.
Tout de suite, M Posenaer l’avait soumis à ses fantaisies. Elle ne le détestait pas au fond, mais elle en usait presque avec son mari comme fait une belle petite d’un protecteur inamovible. Pourtant, elle se gardait de le contrarier jamais. Elle était reconnaissante après tout de l’opulence qu’il lui avait donnée. Aussi, prenait-elle grand soin de sa maison qu’elle avait transformée au profit du style moderne. Avec cela, habile à flatter ses innocentes manies de parvenu, à lui montrer sans cesse l’envie sympathique qu’il excitait chez tous ses amis, à laisser sous-entendre que son bonheur était une preuve de supériorité.
Il ne lui refusait rien ; en retour, il demandait peu, satisfait des très menus suffrages qu’elle dispensait avec mesure. On pense comme elle lui savait bon gré d’une continence naturelle qui ne la rendait que plus frémissante entre les bras de Ferdinand Mosselman !
En somme, ils s’entendaient bien : c’était un ménage paisible.
Cependant, le bonhomme, envahi par une torpeur que la mollesse de son siège augmentait graduellement et menait sur la pente du sommeil, avait fermé les yeux. Et M Posenaer, les sourcils froncés, attachait sur lui un regard violent.
N’était-ce pas à cette place même où le « papezac » séchait sa transpiration, que Ferdinand, il y aussi, avait trois mois à peine, se tenait renversé lui mais dans quelle attitude de gracieux abandon !
Àce souvenir, une fièvre sensuelle battait dans ses veines et ses yeux étincelaient comme des armes.
Qui désormais serait digne de la posséder ? Elle dénombrait les petits jeunes gens de son entourage et convenait que nul d’entre eux ne remplacerait jamais le fringant Mosselman.
Elle entrait dans une nouvelle crise de colère et de regret, quand M. Posenaer se redressa en sursaut :
— Holà, dit-il, j’allais m’endormir !
— Et d’où venez-vous comme ça ? interrogea alors sa femme, d’un ton où perçait une pointe d’humeur.
— J’ai été seulement rue de Flandre, dit-il avec bonhomie. Mais ce n’est pas à tenir. Il fait une chaleur ! Je le disais à Verhoegen, c’est absolument comme en septante-trois…
En entendant prononcer le nom du cordier, la jeune femme ne put réprimer un sourire dédaigneux.
— Eh bien, comment donc est-ce qu’il va aujourd’hui, ce pauvre homme ? Il pleure toujours après sa fille ?
— Non, non, c’est fini ; maintenant il est raisonnable. Thérèse lui écrit presque tous les jours de longues lettres…
— Tiens, moi je croyais qu’on ne savait pas écrire tant que ça en voyage de noces ! Ils s’ennuient donc, ces amoureux…
— Oh, quand je dis tous les jours, c’est une manière de parler, reprit le brave homme sans s’étonner autrement de l’amertume de sa femme. Verhoegen reçoit des nouvelles souvent et Jérôme aussi. Mais non, ils ne s’embêtent pas du tout. Il paraît que Ferdinand est si gentil, il est aux petits soins…
— Et où sont-ils ? interrompit M Posenaer durement.
— Ça je ne sais pas dire au juste. Jérôme m’a parlé d’une montagne qu’ils ont traversée dans un traîneau au milieu de la neige. Hein, ils en ont de la chance !
— Mon Dieu que c’est ennuyant, dit la jeune femme avec aigreur, vous ne savez jamais retenir rien du tout. Une montagne, mais quelle montagne ? Je n’ai pas d’avance avec ça !
Et M Posenaer, qui oubliait volontiers de fransquillonner devant son mari et retrouvait sa langue et son accent originels, se leva brusquement afin de calmer ses nerfs.
— Écoutez, répondit l’épicier sans s’émouvoir, tandis que sa femme, les coudes nus, pointés, tapotait ses cheveux de nuque devant la glace, ça ne sera pas tout de même bien difficile à savoir. Verhoegen vient ce soir au concert de la Zologie. On n’a qu’à lui demander…
Àces mots, M Posenaer se retourna vivement :
— Le concert de la Zologie ? interrogea-t-elle avec surprise.
— Mais oui, le concert de charité organisé par la Grande Harmonie. Les Guides, le feu d’artifice, le diable et son train ! Nous allons toute une société, les Rampelbergh, les Kaekebroeck, le jeune ménage Van Poppel…
— C’est vrai, fit la jeune femme, laissant retomber ses jolis bras. Ma foi, j’avais complètement oublié…
Tout de suite, elle songea aux Kaekebroeck qu’elle se promettait d’interroger avec adresse sur le voyage et les impressions des nouveaux mariés. Qui sait, certaines indiscrétions lui dicteraient enfin sa vengeance.
Cependant, midi sonnait à la pendule d’or. M. Posenaer consulta sa montre.
— Hé mais, Charlotte, est-ce qu’on ne va pas bientôt déjeuner ? Mélanie est si fort en retard aujourd’hui…
— Descendons seulement, fit la jeune femme. C’est vrai, depuis quelque temps je ne sais pas ce que cette fille a dans sa tête !
Le gros homme se leva en soufflant :
— C’est bien ennuyeux, dit-il en posant un calme regard sur le corsage largement échancré de sa femme, que les hommes ne peuvent pas s’habiller comme les dames en été…
Ils descendaient, lorsque M Posenaer s’arrêta brusquement sur le palier de la salle de bain :
— Mon Dieu, s’écria-t-elle d’une voix d’angoisse, mais j’y pense, pour ce soir je n’ai rien à mettre !
Devant ce réflexe mensonge de toutes les femmes dont les tringles des armoires à glace s’incurvent et succombent sous le poids formidable de kapstocks couverts de robes de toutes sortes, M. Posenaer ne put garder son sérieux.
Mais Charlotte lui lança un regard de fureur :
— On voit bien, dit-elle rageusement, que vous ne connaissez rien à tout ça. Je ne peux pas mettre une robe d’hiver, n’est-ce pas ? Mes autres ne tiennent plus ensemble. Elles sont en loques. Vous voulez voir ?
— Merci, s’écria M. Posenaer, et, gaiement, il prit le bras de sa femme qu’il baisa au front, comme pour se faire pardonner une innocente moquerie. — Allons, Charlotte, ne pleurez pas. Tenez, j’irai tantôt moi-même chez la couturière pour demander votre costume…
— Och, dit-elle radoucie, en entrant dans la salle à manger, cette Madame Van Doren, c’est tout de même une assommante ! Elle m’avait bien promis, déjà pour hier matin. Je pouvais y compter sans faute, sans faute. Oui et voilà, c’est chaque fois la même chose, elle vous laisse en plan. Et ce n’est pas, maintenant, que je ne lui avais pas dit !