‹ La Famille KaekebroeckChapitre 18 sur 20 · III

III

Joseph Kaekebroeck et sa femme arrivèrent seulement vers neuf heures, comme finissait la première partie du concert. On les accueillit avec de vifs reproches.

— Excusez-nous, s’écria Joseph, mais ce n’est pas de notre faute.

— Oui, Albert nous a fait la farce, affirma Adolphine. Il ne voulait pas s’endormir. On aurait dit que le petit coquin savait que nous allions au concert. Oh, il remarque déjà tout, vous savez ! Il faisait une vie !

M. Verhoegen les engagea à s’asseoir rapidement :

— On est déjà venu demander plus de cent fois si ces deux chaises étaient disponibles. Hein, quelle cohue !

Cependant, M Posenaer s’était emparée des mains de M Kaekebroeck :

— Mettez-vous, dit-elle en l’attirant au milieu du groupe qu’elle formait avec M Théodore Van Poppel et Rampelbergh.

Mais Adolphine voulut auparavant échanger à toute force sa bonne chaise à dossier contre l’inconfortable escabeau de son mari :

— Prends-la, dit-elle à Joseph avec une gentille insistance. Moi j’ai des jupons, je sais là contre…

Kaekebroeck protesta avec bonne humeur :

— Est-ce que tu vas me faire passer pour un « péke » maintenant ! Non, non, je t’en prie, garde ton fauteuil, je m’arrangerai bien…

Il cala son siège boiteux contre le tronc d’un arbre et s’assit entre son oncle Théodore et M. Posenaer.

Àla droite de ce dernier, se carrait le vieux Rampelbergh. Les quatre hommes faisaient ainsi vis-à-vis aux quatre dames, tandis que le père Verhoegen, établi un peu sur le côté, semblait présider ce quadrille immobile mais non pas silencieux.

Chez les dames surtout, le moulin des langues se mit à tourner avec une rapidité extrême sans que le voisinage immédiat de nombreuses familles les embarrassât le moins du monde et les amenât un seul moment au ton adouci de la confidence. Adolphine, de sa voix forte, impétueuse, qui dominait presque toutes les conversations ambiantes, donnait d’intarissables détails sur l’intelligence précoce du petit Albert, oubliant un peu, et même tout à fait, que sa jeune tante Van Poppel avait une fillette de trois ans dont il eût été convenable de proclamer, en passant, la grosseur et les dispositions étonnantes.

Mais M Van Poppel, créature effacée, à la figure fade et douce, ne sentait aucun dépit. Elle souriait au contraire de toute la sincérité de son bon cœur aux contes merveilleux de sa belle nièce qui ne s’arrêtait guère, sans cesse émoustillée d’ailleurs par les exclamations câlines, les « mais, mais, voyez un peu ça ! », les « pas possible ! » de l’habile M Posenaer.

Les hommes, eux, parlaient à voix plus contenue, occupés pour l’heure à supputer le nombre de personnes qui s’étaient rendues au jardin zoologique.

— On est bien deux mille, certifiait M. Verhoegen.

— Plus que ça ! assurait M. Posenaer. Allez seulement un peu voir le monde qui se promène là-bas sur la pelouse du feu d’artifice. Pour sûr qu’on est bien quatre mille.

C’était aussi l’avis de Joseph et de son oncle Van Poppel. Quant à M. Rampelbergh, esprit excessif et paradoxal, il opinait pour dix mille.

Comme on se récriait devant l’absurdité d’un tel chiffre :

— Est-ce qu’on veut une fois compter ? dit-il en se levant, car aussi bien un cliquetis de verres, qui venait de la buvette, desséchait son gosier depuis une grande heure.

Aussitôt, MM. Verhoegen et Posenaer, pas fâchés de se dégourdir un peu, avouaient-ils, s’en furent avec le droguiste, non sans avoir recommandé à la société de défendre leurs chaises contre les entreprises des rôdeurs.

— Dépêchez-vous seulement, insista Joseph, le repos est presque terminé, voilà les Guides qui reviennent…

En effet, dans le joli kiosque japonais, aux montants tout enguirlandés de capucines fleuries et de vigne folle, un musicien avait déjà repris sa place. C’était le timbalier.

Celui-ci, autant par humeur facétieuse que pour ne point déroger à une coutume ancienne, aussi vieille peut-être que la première grosse caisse, commença de préluder doucement sur la peau d’âne, imitant ainsi le roulement lointain de l’orage comme dans la pastorale de la Symphonie fantastique.

L’effet fut instantané : mille têtes se renversèrent, interrogeant le ciel avec inquiétude. Mais sur le sombre azur ruisselait la voie lactée et, dans l’extrême pureté de l’air, les étoiles brillaient d’un éclat incisif, dardant vers la terre leurs pointes rétractiles.

Nulle brise ; au-dessus du rayonnement des girandoles et des cordons de gaz, le feuillage immobile des grands arbres montait dans l’ombre et se profilait en masses arrondies sur la voûte stellaire.

Le quinconce présentait un spectacle plein d’animation et de variété. Dans le premier chemin concentrique bordant le kiosque, tournaient en se tenant par la main de blanches fillettes et même des bébés, un grand nœud plaqué dans le dos. Puis, sous les petits ormes, c’était le cercle houleux et bruyant des familles auprès desquelles, après des zigs-zags que l’extrême rapprochement des chaises faisait compliqués, s’en revenaient toucher barre des garçonnets et des gamines, la figure tout empourprée par les « radeie coupeie ».

Àpeine les mères avaient-elles le temps de s’exclamer sur le débraillé de leurs enfants, de tapoter avec un mouchoir leur front perlé de sueur, que les petits sauvages repartaient déjà en bondissant pour des courses nouvelles.

Enfin, derrière ce public assis parce que venu de bonne heure, coulaient sans interruption des flots de promeneurs, messieurs entre deux âges, dandies coiffés du haut-de-forme gris, jeunes gens et jeunes filles flirtant, minaudant de leur mieux.

Il faisait doux, léger dans l’air. La chaleur s’était un peu abaissée. La verdure épandait une fraîcheur délicieuse que toutes les poitrines aspiraient avec ivresse après une journée de feu.

Cependant, les Guides, rentrés dans le kiosque, s’accordaient au milieu d’une cacophonie discrète où brochaient les fioritures de la petite flûte. Le chef monta au pupitre : d’un coup de son bâton, il imposa silence à l’orchestre, puis, après une pause, il attaqua l’ouverture du Tannhäuser.

M. Verhoegen et ses amis regagnèrent leurs places aux premières mesures du Venusberg. « Dans notre clique », comme disait M. Posenaer, personne n’écoutait les musiciens, hormis le timide Van Poppel et surtout Joseph qui demeurait tout pensif en se rappelant sa jeunesse solitaire vouée au culte de tous les arts…

Les dames, à l’exception de M Van Poppel toujours réservée et placide, continuaient de s’entretenir avec volubilité. Le chapitre qu’elles venaient d’aborder et qui n’était autre que celui de la toilette, justifiait d’ailleurs leur parlottage éperdu.

D’abord, elles avaient émis sur leurs robes respectives des opinions flatteuses, louant le corsage de l’une, les crevés et la pièce plate de l’autre, décernant en toute justice un éloge à leurs diverses couturières, mais en convenant il est vrai — et c’était M Posenaer qui parlait ainsi — que ces dernières « l’avaient facile » avec des personnes comme elles qui n’étaient pas précisément contrefaites.

Une telle louange péchait peut-être par trop de généralité. Certes, Adolphine était une « belle personne » et M Posenaer, très mignonne, mince sans maigreur, formait avec elle un contraste qui les faisait valoir toutes deux. Mais M Rampelbergh, une grosse femme à la taille courte, à la gorge adipeuse, remontée jusqu’à son double menton, et M Théodore Van Poppel très fluette, très « deux corinthes sur une planche » devaient donner certainement quelque tablature aux fées qui les habillaient.

Toutefois, M Van Poppel n’affichait pas la moindre prétention, non plus que sa nièce Adolphine, bonne fille exubérante, ignorante de sa beauté, qui ne vantait jamais ses atours, encore qu’elle fût en train de chiffons, comme toutes les femmes.

M Posenaer avait revêtu sa robe si impatiemment attendue. La couturière, qui ménageait cette bonne cliente, l’avait apportée elle-même à quatre heures afin d’y pouvoir faire tout de suite les retouches nécessaires. C’était une robe de soie gris de perle, rayée, dont le corsage, qui laissait le col à découvert, moulait le buste en perfection, telle une seconde peau moirée et vivante. Les manches, de même soie mais tailladées sur fond blanc, s’enflaient énormes aux épaules, puis s’amincissaient graduellement sur l’avant-bras pour s’épanouir autour du poignet en fraîches valenciennes. À la taille, une large ceinture vieux rose, agrafée d’une grande boucle Louis XV.

Ainsi parée, coiffée d’une paille bien croquée en forme d’écaille, toute fleurie d’églantines et de clématites, M Posenaer, avec son teint de biscuit de Saxe, semblait une jeune fille. Mais l’éclat de ses yeux changeants et ce triple collier de jolis plis que la maturité lui passait autour du cou, eussent dénoncé bien vite la femme à l’observateur tant soit peu perspicace.

La toilette d’Adolphine accusait moins de recherche. C’était une simple robe de foulard bleue à pois blancs, mais très bien ajustée à son buste plantureux qui reprenait les belles rondeurs que lui avaient un moment fait perdre des couches assez laborieuses. Par exemple, le chapeau, un peu vaste et trop surchargé de fleurs et d’oiseaux, marquait son « bas de la ville ».

Quant à M Pampelbergh, dont la face écarlate, vergetée de couperose, rutilait davantage encore sous les brides voyantes d’un chapeau scintillant de jais et de perles, elle crevait au pied de la lettre dans une robe de soie gris d’acier, couleur de rollmops, aux reflets aveuglants.

Sur sa gorge étalée et qui s’en allait houleuse, débordante, se répandre jusque sous les aisselles en expropriant les bras, un camée ovale, énorme, montait et descendait, tel un ponton sur la mer. Sanglée dans son corset, elle étouffait comme feu M Keuterings et geignait à tout instant :

— J’ai si chaud, n’est-ce pas ! Ça est pour mourir !

Enfin, M Van Poppel portait un costume de drap beige et un petit feutre noir à plume qui ne l’embellissaient d’aucune manière.

Or, il arriva que les dames, un peu lasses de filer ainsi des compliments pour elles-mêmes, sinon de les recevoir, se rabattirent sur la toilette de leurs proches voisines, ce qui augmenta l’intérêt de cet entretien.

M Rampelbergh se montrait naturellement la plus sévère de toutes :

— Mais voyez un peu cette vieille toupie, dit-elle, si ça est permis de se mettre en blanc à son âge !

Au milieu de ce bavardage, M Posenaer se demandait avec impatience comment elle obtiendrait enfin les confidences d’Adolphine sur le voyage de noce des époux Mosselman. Aussi, redoublait-elle de gentillesse à l’égard de la jeune femme, approuvant toutes ses remarques, vantant la sûreté de son goût, alors qu’elle était en réalité à mille lieues de ce bruyant quinconce.

— Quelle joie, pensait-elle, si j’apprenais tout à l’heure, par un détail insignifiant pour tous, excepté pour moi seule, le premier désenchantement de ce traître…

Elle songeait depuis quelque temps à aiguiller la conversation sur le sujet qui lui tenait à cœur, quand M Kaekebroeck, d’une simple phrase, fournit ingénument la transition si vivement cherchée.

— Tenez, dit-elle en désignant une jeune dame assise à quelque distance, ça est justement la robe de voyage de Thérèse, n’est-ce pas, M. Verhoegen ?

En entendant prononcer le nom de sa fille, le cordier, que la musique assoupissait doucement, s’était redressé en sursaut.

— Mais oui, clamèrent en même temps les Rampelbergh et les Posenaer, mais c’est juste, vous ne dites rien des jeunes mariés ! Est-ce que vous avez encore reçu des nouvelles ? Où est-ce qu’ils sont à présent ? Nous sommes curieux…

Sous ces questions pressées, le père Verhoegen sourit d’un air de satisfaction. Il répondit en se rengorgeant un peu :

— J’ai encore reçu cet après-midi à quatre heures une petite carte de Thérèse. Cher cœur ! Ils se portent très bien savez-vous…

— Et Joseph a reçu une lettre de Ferdinand, s’écria Adolphine, une longue lettre très comique. C’est tout de même un amusant, ce Mosselman ! Il dit…

— C’est vrai, interrompit soudain Kaekebroeck qui redoutait une étourderie de sa femme, je voulais apporter la lettre, mais nous avons dû si fort nous presser à cause du moutard… Je la prendrai avec moi samedi soir pour aller chez Rampelbergh.

— Ça va, approuva l’ancien droguiste, on la lira en société.

— Pour le moment, continua le père Verhoegen, ils sont encore en Suisse, mais ils partent demain pour Milan…

M Posenaer éprouvait un étrange malaise et le cœur lui battait violemment. Elle n’avait pas prévu que cette conversation pût la troubler si fort, après l’avoir si ardemment désirée.

Elle dut faire effort pour dire d’un ton d’indifférence que démentait l’émotion de son corsage :

— Oh, c’est un long voyage…

— Oui, reprit le cordier, il y a une bonne trotte, vous savez, d’ici en Italie… Mais ça n’est encore rien… C’est à Venise que je les attends. Ça doit être une drôle de ville où les rues ce sont des canaux et les vigilantes des gondoles…

— Moi, je me figure très bien ce que c’est, dit Rampelbergh que rien ne pouvait surprendre. Venise, c’est comme qui dirait l’ancien Bruxelles quand la Senne coulait tout partout entre les straatjes. Le pont des Soupirs, ça est plus petit que le pont de la Carpe…

— Ça est facile à Venise, remarqua en riant M. Verhoegen, on ne doit pas arroser dans les rues…

— Eh bien c’est ce qui vous trompe, jeta soudain Kaekebroeck qui n’écoutait plus la musique depuis que les Guides exécutaient de gros pots-pourris, on arrose à Venise…

— Pas possible ! fit M. Posenaer.

— Mais si, on arrose, certifia Joseph, mais, comme de juste, pas avec de l’eau…

— Et avec quoi donc ? interrogèrent tous les amis vivement intéressés.

— Mais c’est bien simple, on arrose… on arrose avec de la poussière !

Cette saillie lancée d’un ton imperturbable égaya toute la société ; même les époux Van Poppel sourirent par-dessus leur timidité.

— Oeïe, confia Adolphine à ses amies, ça est un zwanzeur mon mari, vous savez ! Je dois rire quelquefois avec lui !

Et, sans se douter qu’elle enfonçait une nouvelle aiguille dans l’âme de M Posenaer, elle ajouta :

— C’est un bon pour aller avec Mosselman !

Tandis que Kaekebroeck, mis en train par le succès de sa petite farce, contait à présent ses impressions de voyage de noces, M Posenaer constatait non sans une vive contrariété que le programme des Guides touchait à sa fin. Déjà, quelques familles quittaient le quinconce pour se rendre sur l’esplanade où étaient plantées les pièces d’artifice. En somme, que lui avait appris Adolphine ? Rien qu’elle ne sût déjà, rien surtout qui lui permît de contenter son ressentiment. Toutes ses facultés étaient tendues vers la vengeance et pourtant elle restait très pauvre d’imagination : un génie malin stérilisait son esprit, protégeait Mosselman contre sa rancune. Il est vrai que la lettre de Ferdinand à son ami Kaekebroeck contenait peut-être des révélations précieuses. Mais il fallait attendre jusqu’au samedi pour avoir connaissance de ce curieux document.

M Posenaer ne se sentait pas la force de patienter si longtemps. Aussi, voulut-elle de nouveau provoquer les indiscrétions de la naïve M Kaekebroeck en parlant de cette lettre si intéressante.

Mais Adolphine ne se rappelait plus rien.

— Bé, il raconte je ne sais pas tout quoi, dit-elle en haussant les épaules de ce mouvement brusque qui lui était familier, on doit lire ça, n’est-ce pas Joseph ?

Puis, interpellant tout à coup M. Verhoegen, elle cria :

— Vous savez, ils disent qu’ils se portent très bien et qu’ils ont un appétit ! Ils mangent comme deux loups !

Elle avait mis dans cette phrase toute la candide pétulance de sa nature. Aussi, demeura-t-elle interdite devant l’explosion de gaîté qu’elle provoqua chez les hommes. Déjà, M. Rampelbergh risquait de très fortes plaisanteries…

— Allons, tu seras toujours la même gaffeuse, dit Joseph en regardant sa femme penaude, d’un air de découragement comique.

Cependant, M Posenaer avait pâli. Les paroles d’Adolphine venaient de lui porter un rude coup. Et longtemps elle resta muette, les yeux fixes, braqués sur la foule remuante qu’elle ne voyait pas.

— Eh bien vous ne dites plus rien ? observa M Rampelbergh.

— J’ai un point, répondit-elle, ça va passer.

Elle sortit de sa stupeur. Elle comprenait à présent que Mosselman était à jamais perdu pour elle. Chose étrange, et pour la première fois peut-être depuis la rupture, il se mêlait dans la violence de ses regrets une sorte de réel dépit contre elle-même de n’avoir pas mieux compris l’âme de Ferdinand Mosselman…

Tandis qu’elle s’humiliait ainsi, son regard se posait parfois sur son épais mari : elle lui en voulait de sa bonne face sanguine qui montrait la parfaite santé de son corps et de son âme. Elle en arrivait presque à blâmer cette inaltérable confiance qu’il lui avait toujours témoignée ; et voilà que, doucement, sans qu’elle y prît garde, montait en elle une petite colère contre ce brave homme parce qu’il ne l’avait jamais désirée, parce que ses sens auprès d’elle restaient toujours imperturbablement calmes.

Elle n’était pas loin aujourd’hui de qualifier d’un terme injurieux cette tendresse dont il ne cessait de l’entourer, tendresse paternelle si fort appréciée jadis, quand elle lui permettait de se donner sans partage à son amant.

Aussi bien, une longue continence ayant enrichi ses veines, M Posenaer était surprise de se découvrir tout à coup la ferme volonté d’inspirer quelque frénésie sensuelle à ce mari trop insoucieux de son devoir, et d’expérimenter enfin dans ses bras la saveur d’un plaisir légitime.

Et puis, le bonheur qui éclatait sur les visages d’Adolphine et de sa jeune tante, n’était pas non plus sans l’émouvoir profondément.

Elle se disait qu’un enfant l’eût gardée de bien des fautes ; elle enviait à ses compagnes cette puérilité joyeuse de leur amour maternel, et s’affligeait cruellement de ce que la crainte de voir se déformer sa taille, la peur des souffrances, l’eussent ainsi privée des joies les plus pures.

Une mélancolie tombait dans son âme, telle une pluie fine dont le brouillard voilait l’obsédante image de Ferdinand Mosselman.

— Eh bien si on partait, nous autres ! s’écria soudain M. Rampelbergh. Allons retenir notre place pour le fils d’artifeu…

Le droguiste ne manquait jamais l’occasion de lancer cette plaisanterie dont il avait hérité d’un grand-oncle.

Toute la bande se leva et s’engagea dans une allée sombre qui menait devant la grande pelouse où étaient plantés les mâts pyrotechniques.

— Ici derrière, dit M. Verhoegen tandis qu’on cheminait, c’était la cage des autruches n’est-ce pas ? Comme tout ça a changé depuis vingt ans !

— En effet, répondit Kaekebroeck, ce n’est presque plus à s’y reconnaître. Ici, tenez, dans cette allée toute noire, on jouait à gendarmes et voleurs avec Ferdinand et ses amis…

— Oeïe oui, je me rappelle, ça était gai ! s’écria Adolphine.

— Et c’est ici que Mosselman, quand il commença à avoir un peu de moustache, donnait des rendez-vous à cette petite Caroline…

— Hein c’était déjà un « galiard » murmura Rampelbergh en poussant le coude de son compère Verhoegen.

— Cette petite Caroline, poursuivit Joseph, avait un frère qui la suivait comme son ombre. Ce frère — il s’appelait Ernest — embêtait beaucoup Mosselman. Aussi, pour s’en débarrasser, Ferdinand n’avait rien trouvé de mieux que d’apporter tous les soirs des timbres : il faut vous dire qu’Ernest faisait collection. Alors, pendant que le frère examinait des « cap de Bonne-Espérance » sous un bec de gaz du quinconce, Caroline se sauvait avec son amoureux. Ferdinand appelait ça : « affranchir la sœur ! »

— Eh bien, c’était du propre, ne put retenir M Rampelbergh qui soufflait comme la locomotive d’un train de marchandises.

— Oh, ils n’étaient pas les seuls, vous savez, reprit Joseph, voulez-vous croire que mon oncle Théodore a fait la même chose ?

Àcette brusque botte, Monsieur et Madame Van Poppel rougirent très fort dans l’obscurité. Personne n’ignorait en effet qu’ils avaient fait connaissance au zologique et que, dans le temps des fiançailles, quand M Spineux avait séjourné à Bruxelles pour l’achat du trousseau, ils se promenaient seuls le soir dans les allées écartées du beau jardin.

— Hé vous ne dites rien, s’écria gaîment M. Rampelbergh.

— Oui, oui c’est comme ça, assura Joseph ; allons est-ce que nous n’avons pas tous passé par là…

Adolphine lui pinça le bras :

— Eh bien, j’en apprends de belles maintenant !

Tu sais, ne te gêne pas. Et moi qui croyais que tu avais toujours été un petit saint !

— Oh moi, c’est vrai, j’étais très timide : les petites filles devaient m’embrasser de force !

— Continue seulement, dit joyeusement Adolphine qui le pinça derechef.

Il poursuivit :

— Tout ça n’était encore rien. Je me suis laissé dire que derrière la cage des singes et près de la fosse aux ours, il se célébrait dans les massifs des mystères encore plus tendres où l’on n’était pas seul mais pas plusieurs non plus. Enfin, c’était un peu comme Adam et Eve au milieu des bêtes…

Àcet endroit, M. Posenaer protesta avec énergie. Lui, il n’avait jamais entendu parler de ça. Dans son esprit la Zologie demeurait toujours un lieu de réunion très honnête, le grand jardin des familles par excellence.

Peut-être sa femme, qui cheminait en silence à côté de lui, eût-elle pu détruire cette conviction naïve et apporter à Kaekebroeck une contribution de souvenirs personnels très concluants. Mais elle ne le jugea pas nécessaire. D’ailleurs, la conversation changea d’objet comme les amis débouchaient sur le plateau déjà tout encombré de foule.

— Hé mais, s’écria M. Posenaer, regardez un peu là-bas !

Et il indiquait une épaisse couche de nuages au bas du ciel. À ce moment, une brise s’éleva qui jeta une vive rumeur dans le public. Ce fut bien autre chose quand on entendit dans le lointain un réel grondement d’orage.

Cette fois, ça n’était plus les Guides.

Les dames en toilettes claires poussaient des exclamations d’effroi :

— Oeïe oeïe ! et on n’a pas de parapluie !

Elles voulaient quitter le parc tout de suite pour conjurer les désastres d’une averse probable. Mais les garçonnets et les fillettes s’accrochaient désespérément à leurs mains, implorant qu’on attendit au moins les premières fusées.

Cependant, les Guides venaient de faire résonner là-bas leur dernier coup de grosse caisse ; aussitôt, un afflux de spectateurs se précipita sur l’esplanade.

La brise soufflait maintenant très forte et menait grand tapage dans les branches. Quelques petits nuages détachés des hordes compactes s’avançaient en éclaireurs. Le tonnerre roulait plus proche. Des loustics criaient : « Il pleut ! »

Alors, les artificiers, ne voulant pas faire languir plus longtemps cette foule dont l’inquiétude augmentait l’impatience, mirent le feu aux premières boîtes. Soit que les détonations eussent impressionné les nuages ou que ceux-ci fussent arrivés à maturité, soudain il y eut un coup de pluie. Des cris retentirent qui, subitement, s’apaisèrent.

— Ça ne sera rien, affirmaient quelques personnes animées d’un espoir que refroidissaient aussitôt des gouttes nouvelles.

M Rampelbergh était pour « prendre ses cliques et ses claques ».

— On dirait qu’il veut pleuvoir et qu’il ne sait pas, remarqua Adolphine qui pressait le bras de son mari et pensait au petit Albert. — Pourvu que cette Léontine songe à fermer les fenêtres à la maison…

Les fusées qui éclataient dans le ciel découvraient un horizon chargé et terrible. Mais la pluie attendait toujours. Tout à coup, au milieu de l’embrasement du premier meuleke, les nuages ouvrirent les vannes de leurs cataractes.

Ce fut une déroute générale. La foule se rabattait vers le quinconce et le kiosque en poussant des clameurs aigües.

M. Verhoegen, les Kaekebroeck, toute la bande enfin se trouva dispersée ........................

Mais, tandis que des éclairs superbes irradiaient les nues comme s’ils voulaient donner une leçon de pyrotechnie aux petits artificiers de la terre, M. et M Posenaer, tapis sous la capote ruisselante d’un fiacre ouvert, bondissaient sur les rails du passage à niveau de la rue Belliard et roulaient à fond de train vers la place Sainte-Catherine.

— François, murmurait la jeune femme en simulant une grande frayeur, on ne peut mal n’est-ce pas ?

Elle se blottissait contre son mari et l’étreignait presque dans ses bras, sans souci de sa fraîche toilette qu’elle avait sauvée du déluge. Et le brave homme souriait, faisait l’esprit fort que le plus effroyable tonnerre ne saurait émouvoir.

— Frans, dit-elle encore, vous ne me quitterez pas ce soir. Je ne dormirais pas tranquille.

Il la regarda, très étonné de ce ton de câlinerie qu’il ne connaissait pas, et vit ses yeux ardents qui brillaient dans l’ombre comme ceux des chats. Jamais, il ne lui avait vu ces yeux-là. À les fixer, il éprouvait tout à coup un émoi singulier.

La voiture descendait maintenant la Montagne de la Cour et le sabot des freins qui mugissaient comme la sirène d’un steamer, mettait dans les jambes de M. Posenaer des tas de fourmis chatouillantes.

Ils débarquèrent. Mais, comme ils s’engouffraient dans le vestibule, un éclair flamboya suivi d’un coup de tonnerre formidable qui ébranla toute la maison.

La jeune femme poussa un cri et s’affaissa palpitante sur la poitrine de son mari.

— Frans, ne me quittez pas ! J’ai trop peur !

Il dut la porter jusque dans sa chambre et la déposa sur le canapé. Alors, il lui dit avec un rire à la fois hardi et timide :

— Allons Charlotte, déshabillez-vous seulement ; je vais mettre la chaîne et je reviens. Vous me ferez bien une petite place…

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