Les fiançailles de Joseph Kaekebroeck · I
Joseph Kaekebroeck était un long jeune homme, très élégant et très simple, mais qui marchait un peu courbé, comme sous le poids de son nom, excessivement commun.
De bonne heure, il avait compris quel serait un jour son état d’infériorité dans le monde, en face d’un monsieur qui s’appellerait par exemple Gilbert de Beauséant ou Guy de Fessensac, et la vision nette des redoutables épreuves auxquelles devait le soumettre une origine maléfique, avait tout de suite assombri sa vie.
Cette difformité patronymique lui était insupportable ; elle le désignait d’avance aux faciles quolibets des sots.
Par contre, elle lui avait donné cette timidité charmante qui mettait une grâce infiniment douce, spleenique, dans ses gestes sobres et ses paroles d’une attique pureté de langue et d’accent.
Joseph Kaekebroeck regrettait souvent d’être né dans une opulente maison, plutôt que dans la sombre ruelle où vit le peuple insouciant : « Là, au moins, disait-il, j’eusse été parfaitement à ma place. Là, j’aurais grandi obscurément, sans orgueil, sans blessures, et je serais devenu un ouvrier jovial et très sage dont le nom n’eut jamais strapassé le cœur ni la figure. Un jour enfin, je me serais marié bonnement, sans nul obstacle, avec M Van Steenkist, et il m’eût été absolument égal que nos deux noms fissent la paire… »
Et il maudissait d’une âme inquiète le sort malveillant, qui l’avait enrichi pour le mieux conduire dans une société raffinée où son nom provoquait derrière les éventails des sourires, de petites toux sèches, qu’il trouvait d’ailleurs parfaitement excusables…
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Il atteignait à ses trente ans, quand, un matin, son père et sa mère — gras Bruxellois depuis longtemps retirés des affaires — s’écrièrent en riant, comme il apparaissait dans la salle à manger, vêtu d’une belle robe de chambre violette soutachée :
— Bonjour, Jefke, nous vous la souhaitons bonne et heureuse !
C’était, en effet, le 19 mars, jour anniversaire de la Saint-Joseph.
Sous ce « Jefke », le jeune homme — qui s’en venait de son cabinet de travail où, depuis l’aube, il s’occupait à commenter les lettres de ce parisien de Pline — le jeune homme pâlit et fut près de chanceler. Heureusement, il se retint à un grand buffet d’acajou couvert de petites postures en porcelaine, qui firent aussitôt branler leurs têtes falotes articulées.
— Rassurez-vous, chère mère, dit-il en embrassant la grosse dame qui s’élançait au-devant de lui, je me suis embarrassé dans ma longue robe… Bonjour, mon père…
— Fiske, voici nos cadeaux ! clamèrent les parents impitoyables.
Et chacun d’eux lui poussa dans la poitrine une boîte blanche, entourée d’une faveur bleue.
— Merci, merci, fit le jeune homme attendri devant leur bonté chaude mais triviale.
Et, surmontant son indifférence :
— Oh ! que c’est lourd ! Vous avez encore fait des folies !
Les vieux le regardaient avec des yeux impatients. Alors Joseph ouvrit les boîtes.
Dans la première, il y avait, roulée sur de la ouate rose, une chaîne en or, grosse comme une attache de chien de Terre-Neuve ; dans l’autre, reposait une montre énorme qui marquait, ainsi que cette fameuse horloge de Hambourg, le cours de la lune, du soleil, la date de l’année, le mois, le jour et même l’heure…
C’étaient des présents de cacique, mais Joseph n’était point consterné.
Il considérait ces objets fabuleux et goûtait comme un apaisement. Car la certitude lui venait, chaque jour plus forte, plus nourrie de preuves, que, dans leur tardif amalgame, les races de son père et de sa mère avaient créé un être d’exception, sans nulle affinité génésique et qui formait l’un des plus patents exemples de la fameuse théorie de l’évolution par innéité.
— Oh ! dit-il enfin, sortant de lui-même, vous êtes bons ! Et comme vous trouvez toujours ce qui me ravit de joie !
Il embrassa les braves vieux très émus.
— Vous avez vu, fit la mère, expliquant la montre merveilleuse, elle marque le vingt-neuf février de l’année bissextile…
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Ils s’attablèrent pour déjeuner. Et M. Kaekebroeck, quand il eut la bouche pleine d’une épaisse tartine fourrée de pain d’épice, parla ainsi :
— Jef, votre mère et moi nous ne sommes plus jeunes. Ah ! si vous vouliez entrer dans la grande confrérie ! Comme vous êtes bien instruit et que vous avez fait des belles connaissances, ça ne serait pas si difficile. Sans compter qu’on sait tout partout que papa et maman Kaekebroeck ont le sac !
— Oui, appuya la grosse dame, nous avons du foin dans nos bottes. Vous êtes un bon parti…
D’un geste délicat, le jeune homme beurrait un mignon croissant de gruau, quand il entendit gronder l’avalanche de ces mots terribles. Il sentit ses cheveux se raidir et sa face, subitement altérée, montrait un affreux malaise. Pourtant il se domina :
— Voyons, dit-il avec effort, et qui donc voulez-vous que j’épouse ?
Ils voulaient, les bons parents, qu’il mariât une fille comme il faut, une demoiselle de la haute bourgeoisie qui répandrait sur la famille Kaekebroeck un beau lustre et lui ouvrirait les portes du monde.
Mais ce rêve orgueilleux déplaisait à Joseph et, tout de suite, il détruisit un espoir dont l’accomplissement, à supposer qu’il ne fut pas chimérique, lui semblait le pire malheur.
— Non, non, s’écria-t-il, pris d’une subite exaltation, je hais ces filles minces et mignardes : elles n’ont point de cœur. Je n’aime pas les fleurs montées sur fil de fer. Écoutez cependant : je veux épouser une femme digne de vous, une autre nièce d’Hispulla, comme celle de Pline, c’est-à-dire une bonne fille bien robuste et bien douce qui vous chérira, et dont l’ignorance sera comme une glaise délicieuse sous mes doigts créateurs…
Et sur cette image, tamponnant ses lèvres avec un napperon frangé, il se leva brusquement et fut s’habiller.
— Viese cadeie tout de même ! firent M. et M Kaekebroeck ahuris, tandis que, d’un geste familier et circulaire, ils agitaient dans l’espace leur jatte blanche…