II
Or, il advint que, dès ce jour, une rénovation surprenante commença de s’accomplir chez Joseph Kaekebroeck. Sa figure si grave s’éclaira d’un beau sourire et ses yeux, comme ceux des poètes, se levaient souvent vers le ciel.
Maintenant, abandonnant son allure méthodique, il marchait d’un pas allègre, nerveux, et laissait le libre vent enfler son veston, autrefois impeccablement boutonné :
Il avait dégagé l’erreur de sa vie :
— Je m’appelle Kaekebroeck, et bêtement j’allais m’en faire mourir. En effet, sitôt que j’eus compris le facétieux opprobre qui couvre ce nom déplorable, j’ai voulu devenir un être supérieur et fort. J’ai étudié, je me suis nourri de la moëlle sacrée. Je fréquentai le monde, où tout mon distantisme et mes dilettantismes natifs se sont encore aiguisés.
» Je portais toujours des vêtements sombres, soigneusement râpés avec du papier de verre pour en casser l’odieux apprêt, et des cravates d’un ton amorti, si bien que je fus en peu de temps, je l’avoue sans nulle fatuité, l’un des plus élégants, encore que l’un des moins bêtes jeunes hommes de la ville.
» Insensé, qui ne voyait point que plus il devenait un être rare et de fine culture intellectuelle, tant plus son nom prenait une sonorité grotesque ! Je suis tout simplement parvenu à provoquer la condoléance, l’immense pitié qui s’épanche en cette phrase cruelle : « Pauvre garçon, hélas, si distingué, et se nommer Kaekebroeck ! »
» Oui, c’est mon aventure. Mais halte là ! comme il Trovatore, je pense que c’est trop longtemps souffrir. Donc je barre, j’efface ma vie ! J’en recommence une autre. Car je forme en ce jour un projet hardi : je vais retourner à ma race. Il faut que, doucement, j’en retrouve les allures spontanées, les mœurs libres et sincères, la grosse joie sociale et le verbe célèbre !
» Ainsi dépouillé du vieux jeune homme, débarrassé de mon dandysme pernicieux, je veux paraître lourd et « regrossi » chez les amis de mon père, comme un enfant prodigue subitement touché de repentir.
» Adieu donc, ô poètes qui exaltâtes mes dédains, car je cesse de lire ! Adieu, musiciens sublimes, Gluck, Beethoven, Wagner, qui nourrîtes mes nostalgies, demain je ne jouerai plus que il Baccio et l’accompagnement des chansonnettes comiques ! Adieu mes peintres, car bientôt j’entrerai dans le séjour des portraits-album et des chromo-lithographies…
» Et là, je vais découvrir sans doute la femme naïve et fidèle, qui, me prenant par la main, me conduira tendrement vers l’avenir inconnu de ma destinée… »
⁂
Il dit, et, dans son vouloir résolu, Joseph Kaekebroeck redevint un garçon fongible, parfaitement adéquat au milieu familial dont il semblait avoir été soustrait pour toujours.
Désormais, il se coiffa perpétuellement d’une buse qu’il comblait de coups de fer.
Il se complut dans un endimanchement qu’il étudia avec attention et dont il surpassa bientôt les plus curieux modèles. Il vêtit des redingotes longues, cossues, et enfonça en ses cravates larges, multicolores, des épingles d’un choix heureux : fer à cheval en or, bicyclette, main tenant entre le pouce et l’index un brillant, disque avec ce rébus : M moi 100 c. c.
Enfin, il accrocha à son gilet sa grosse chaîne, qu’il alourdit encore, par conscience, d’un énorme médaillon surmonté de ses initiales en puissant relief. Quant à sa montre pleine d’aiguilles et de petits cadrans mi-blancs, mi-bleus, semés d’étoiles, elle gonflait son gousset d’importance…
En même temps, il s’appliqua à réintégrer peu à peu les coutumes agnatiques. Le soir, Joseph accompagnait son père à la promenade ; il s’attablait joyeusement dans les estaminets où de longues pipes noires l’attendaient au râtelier.
Il acheta aussi des pigeons, se passionna aux concours et remporta plusieurs prix.
Puis, un jour, il se fit recevoir dans un corps spécial de la garde civique, et là surtout, dans la gaîté des prises d’armes, il apprit à « être farce », si bien qu’aux premières élections, devenu populaire, il fut nommé sous-lieutenant.
Quand la musique de la compagnie vint, au milieu des torches échevelées, lui donner la sérénade traditionnelle, il tomba dans les bras de sa mère et, défaillant d’émotion sous les accords d’une formidable Brabançonne, il s’écria :
— Je suis Kaekebroeck enfin !
⁂
Il l’était et il le resta ; les chimères ne devaient plus le reprendre. Il engraissa et son teint fleurit.
Cependant, les vieux parents Kaekebroeck, que l’étonnante évolution de leur fils avait ravis de bonheur, commençaient à s’affliger de nouveau, car Jefke ne songeait décidément pas du tout au mariage. Ils rêvaient de voir leur grande maison sonore s’égayer de la présence d’une belle jeune femme et d’une multitude de kindjes. Ils se désolaient à la pensée que leur race pût s’éteindre si vite et que le nom de Kaekebroeck, presque unique, s’enfonçât dans l’irrémédiable oubli.
Or, un soir qu’ils se lamentaient comme de coutume sur le célibat de leur cher fils, et repassaient tristement en revue toutes les jeunes filles dignes de prétendre à son amour, Joseph entra joyeusement dans la salle :
— Voici une lettre, dit-il, que j’ai trouvée dans la boîte.
M Kaekebroeck s’empara du pli vivement et l’approcha de la suspension pour en déchiffrer l’adresse.
— Monsieur et Madame Kaekebroeck… Tiens, une écriture que je ne connais pas !
Elle affermit ses besicles. Puis, rompant l’enveloppe, elle dégagea la lettre et lut à haute voix :
« Monsieur et Madame Van Poppel ont l’honneur d’inviter Monsieur et Madame Kaekebroeck et leur fils Joseph à dîner le 11 avril prochain, pour quatre heures précises, à l’occasion de la première communion de leur petit-fils Ernest Spruyt et de leur petite-fille Hermance Platbrood. »
— Comment, comment ! lança M. Kaekebroeck stupéfait, ces moutards font déjà leur première communion. Comme ça pousse !
Soudain, M Kaekebroeck se donna une violente tape sur le front :
— J’ai encore trouvé une femme pour Jefke !
— Oui, dit le jeune homme avec bonne humeur, et qui ça donc ? La nièce d’Hispulla ?
— Mais la propre petite-fille de M. Van Poppel, Adolphine Platbrood ! Voilà une femme de ménage !
— Oui, fit le père en riant, ça c’est… Comment est-ce que tu dis ? l’isthme de Panama !…
Alors Joseph se troubla manifestement, devint très rouge.
— Mais sapristi, répondit-il enfin, je ne la connais pas, votre mademoiselle Platbrood !
M Kaekebroeck n’écoutait plus. Elle bondit de son fauteuil, courut s’asseoir devant un vieux secrétaire, et là, toute frémissante d’une impétueuse espérance, elle écrivit sur une belle feuille de papier :
« M. et M Kaekebroeck et leur fils Joseph acceptent avec plaisir l’aimable invitation de M. et M Van Poppel. »
— Mon Dieu, soupira-t-elle en déposant lentement la plume, si ça voulait qu’à même réussir !…