III
Ce samedi, veille de la Passion, Joseph arriva rue de Flandre vers huit heures du soir. Il s’arrêta devant un grand huis nouvellement verni, qui renvoyait l’éclat dansant d’un vieux réverbère.
Il sonna. La porte s’ouvrit aussitôt et, comme le jeune homme s’avançait dans un large vestibule aux briques rouges fraîchement écurées, une belle jeune fille tomba dans ses bras.
— Joseph !
— Adolphine !
Et tous deux s’embrassèrent éperdument.
Mais, soudain, une grosse voix retentit :
— Eh bien, il faut pas vous gêner, vous autres !
Saisis, les jeunes gens se désenlacèrent.
— Oeïe, c’est mon frère ! s’écria la jeune fille, tout à la fois dépitée et rassurée en apercevant un homme jeune, fortement barbu, qui se tenait sur la première marche d’un petit perron et souriait. — Och, ça est bête, Mile, de nous faire des peurs comme ça !
— Je vous assure, Platbrood, que ce n’est pas moi, protesta Joseph, plein d’hypocrisie. C’est Adolphine !
— Oeïe ça, menteur ! s’exclama la jeune fille confondue.
Et, sournoisement, pour se venger, elle pinça Joseph dans le biceps.
Mais Platbrood intervint :
— Est-ce que vous avez fini de vous disputer ? Allons, montez seulement, on vous attend dans le salon depuis une bonne demi-heure.
Àces mots, Joseph offrit plaisamment son bras à Adolphine, qui faisait une moue furieuse.
— Pas facheïe, hein ? dit-il.
Elle éclata de rire, et, réconciliés, ils gravirent tous deux, bras dessus bras dessous, les quatre marches du perron.
Mais ils durent se séparer dès la porte du second vestibule, où, dans un clappement de sabots, tout un peuple de servantes et de femmes à journée, nu-bras, cottes relevées, croupe en l’air, se trémoussaient, se ruaient à reculons en traînant sur les carreaux de marbre de larges « loques à reloqueter. »
Quant au grand escalier, c’était une véritable cascade ; une eau lourde et grise, mousseuse, coulait de marche en marche pour se précipiter dans le petit vestibule, où elle formait des mares tout de suite bues par de tournoyantes « loques » que les filles lançaient d’un beau geste et qui retentissaient en tombant : Plache !
— Hein, dit Platbrood en se garant d’un haut derrière qui fonçait justement sur lui avec impétuosité, c’est les grandes eaux aujourd’hui ! On sait bien quand ça commence, mais on sait pas quand ça finit…
— Où sont mes caioutchoucs ? s’écriait Adolphine enjambant une brosse, tandis que Joseph faisait mine de se ficher par terre.
Cependant, une jeune servante, relevant ses mèches d’un avant-bras marbré, robuste comme une cuisse, tordit vigoureusement au-dessus d’un seau sa loque qu’elle agita et déploya d’une secousse. Puis, elle la jeta sur les dalles : les jeunes gens tapèrent dessus leurs bottines humides.
Alors, Platbrood tourna la crosse d’une porte :
— Maintenant, dit-il, on peut se risquer…
⁂
Ils entrèrent dans une grande salle pleine de lumières et de vues de Suisse.
Aussitôt, une foule de gamins et de gamines — des petits Spruyt et des petits Platbrood mêlés — s’élancèrent dans les jambes de Joseph Kaekebroeck en poussant des cris de joie.
Il les embrassa gentiment.
— Comment, vilains, vous n’êtes pas encore couchés ! gronda Adolphine. Allons, hioup, dans votre lit ! Vous ne saurez pas vous lever demain.
Vite, elle les rassembla et, les poussant devant elle comme un troupeau de gais cochonnets :
— En avant et plus vite que ça ! — Je suis de retour dans dix minutes, ajouta-t-elle en envoyant un baiser à Joseph.
Elle disparut avec les enfants qui se bousculaient joyeux et criaient : « Bonsoir, bon papa ! Bonsoir, bonne maman ! »
Alors, Joseph, alla respectueusement saluer M. et M Van Poppel qui somnolaient dans leurs fauteuils.
Il donna ensuite une tape amicale sur les joues d’un garçonnet et d’une fillette qui, assis sur une haute chaise, égrenaient leur chapelet, à côté des bons vieillards. Après quoi, il vint serrer la main à deux petites demoiselles, les cousines germaines Maria et Pauline, occupées en ce moment à mesurer une immense nappe.
Ses politesses n’étaient point finies. Il dut encore s’étonner de l’absence des parents Platbrood et Spruyt.
Oh ils se portaient très bien. Les premiers étaient allés, comme tous les samedis, faire leur partie chez les Rampelbergh. Les seconds, venus de Turnhout, à l’occasion de la première communion de leur fils Ernest — autorisé par faveur à communier dans la paroisse de sa cousine Platbrood — « comme de juste » ils profitaient de leur séjour dans la capitale et s’étaient rendus au theïatre…
— Eh bien, Kaekebroeck, interrompit brusquement M. Van Poppel fatigué de tous ces détails, vous voyez, on met la table pour demain. Ça est toute une histoire ! Hein, vous allez aider ?
— Mais je ne suis venu que pour ça ! répondit gaiement Joseph. Allons, Platbrood, et vous mesdemoiselles, à la besogne !
Toutefois, il voulut d’abord éprouver la résistance des rallonges. Hein, si ça « triboulait » ? On pouvait avoir la farce. Il pesa sur la table de tout son poids et fut rassuré.
— Hé, c’est solide, il n’y a pas de danger.
— Un jour, dit Émile Platbrood, j’ai comme ça assisté à une fête de première communion chez De Myttenaere. Au beau milieu du dîner, pardaff ! Tous les plats par terre ! Ça était quelque chose !!
— Eh bien, on peut être tranquille, certifia Joseph, ça ne saura pas demain.
Et, s’inclinant devant les cousines :
— Mesdemoiselles, vous pouvez couvrir, dit-il galamment.
Aussitôt les deux jeunes filles déployèrent la grande nappe qui se gonfla, monta dans l’air, puis vint s’abattre mollement sur la table.
— Bravo ! s’écria Kaekebroeck, et maintenant la porcelaine !
Maria et Pauline coururent au buffet. Elles s’emparèrent d’une pile d’assiettes qu’elles posèrent sur la nappe avec entrain.
— Assez, commanda Joseph, il y a vingt-deux assiettes. C’est juste, n’est-ce pas, Platbrood ?
— Oui, c’est juste, dit la bonne M Van Poppel ; pourtant, j’ai comme dans l’idée que ce pauvre M. Keuterings ne viendra pas. Il ne sait qu’à même pas se consoler. Alors, on sera seulement à vingt et une personnes…
— Ça ne fait rien, comptons-le tout de même, repartit le jeune homme, c’est plus sûr. Et puis, s’il ne vient pas, ça sera jusque-là.
— Ah ! maintenant, mesdemoiselles, est-ce que par hasard vous n’auriez pas un crayon sur vous ? Il faudrait écrire les noms des invités sur des petits morceaux de papier…
— Ça est déjà fait ? s’écrièrent les cousines triomphantes. Voici les billets !
Alors Joseph se gratta l’oreille :
— C’est ici que ça devient difficile, dit-il en se tournant vers les grands-parents ; Madame Van Poppel, venez un peu, vous devez m’assister. Vous comprenez, moi je ne connais pas encore les petites brouilles de la famille…
— Och, mais faites comme vous pensez, répliqua la bonne dame, ça sera toujours bien…
— Et puis, on ne sait tout de même pas rester fâché l’un sur l’autre, quand on a un bon morceau dans son assiette, affirma Platbrood.
— C’est égal, essayons de faire pour le bien, conclut l’ordonnateur scrupuleux.
⁂
Cependant, le petit garçon et la petite fille au chapelet se tenaient toujours muets, très sages sur leur siège.
C’étaient Ernest Spruyt et Hermance Platbrood, le héros et l’héroïne du lendemain.
Déjà, le garçonnet montrait une tête pleine de crolles encore courtes et drues, comme celles de Lucius Verus : demain seulement, mordues par un peigne autorisé, elles se dresseraient et achèveraient de s’épanouir librement sur le petit bonhomme sanctifié.
Pour ce qui était de la fillette, on ne voyait plus sa chevelure qui disparaissait toute sous le papier multicolore de ses papillotes. Sa tête penchée, priante, semblait succomber sous un poids de caramels.
Dans l’agitation du placement, on avait complètement oublié les « petits mariés » comme on les nommait.
Soudain, Émile Platbrood les aperçut, figés dans leur état de grâce. Il s’emporta :
— Eh bien, vous êtes encore là, vous autres ! Mais voulez-vous aller vous coucher tout de suite ! Le coiffeur vient à six heures demain ! Dites vite bonsoir à tout le monde…
Aussitôt, les enfants très soumis se laissèrent couler de leur haute chaise et vinrent embrasser les grands-parents qui donnèrent leur bénédiction en disant :
— Récitez une bonne prière pour nous, chers petits anges…
Platbrood emmenait les communiants, quand Adolphine reparut à la porte de la salle à manger.
Tout au placement des convives, Joseph ne l’avait pas vue entrer. Alors, elle s’avança sur la pointe des pieds, en faisant signe aux petites cousines de ne pas trahir sa présence. Et, tout à coup, elle appliqua ses paumes sur les yeux de Joseph, qui déchiffrait précisément sur un billet le nom de M Posenaer.
— Qui est là ? fit-elle en déguisant sa voix.
Mais soudain, un terrible fracas retentit ; les vitres des fenêtres résonnèrent comme des tambours.
Tout le monde se saisit et l’on écouta avec anxiété.
— Jésus Maria ! qu’est-ce que c’est maintenant ! s’écria Adolphine en se serrant contre le jeune homme.
Cependant, les vitres grondaient plus fort, comme sous l’assaut d’un formidable déluge.
— Hé, fit Joseph en éclatant de rire, mais c’est les seringues ! Catherine et Rosalie aspergent la façade !
⁂
— Ah ! dit Adolphine, c’étaient des vrais diables là-haut. Et c’est la même histoire tous les samedis ! Allez, on sait bien que papa et maman ne sont pas à la maison. Je ne savais pas de chemin avec…
Joseph regardait la jeune fille : jamais elle ne lui avait semblé si belle.
Adolphine était grande et bien prise. Dessus la taille relativement fine, son buste s’élançait vigoureux et souple, arrondissant une gorge ferme qui, encore en deçà de la norme esthétique, attendait le mariage pour le définitif épanouissement.
Sous la ceinture, les hanches ressortaient opulentes, et le ventre faisait bomber harmonieusement la jupe, laissant deviner un plan large, fécond.
Les petits l’avaient décoiffée, et son épaisse chevelure rousse ruisselait jusque sur ses reins.
Mais sa figure surtout, avec ses grands yeux pétulants, son nez retroussé, ses belles lèvres d’un incarnat vivace, était délicieuse à voir, respirant toute un air de santé et de juvénile bonté.
Alors, Joseph n’y tint plus : dans un bond de sensuelle tendresse, il saisit la jeune fille entre ses bras et, avant qu’elle pensât à se défendre, il lui avait appliqué deux baisers sonores sur ses joues savoureuses, comme ça, sans se gêner, devant tout le monde !
Les petites cousines rougissaient.
— Non, ça je n’aime pas ! disait Adolphine toute confuse, essayant de se dégager.
— Hé là-bas, mes enfants, s’écria gaiement M. Van Poppel en se levant avec quelque peine pour aller bourrer sa pipe, voilà de bonnes baises ! Et si maintenant papa et maman Kaekebroeck refusaient de consentir au mariage…
— Oh, c’est impossible, protesta Joseph avec force. Ça ne serait pas à faire !
— Hé, hé ! on ne sait pas savoir, dit malicieusement M Van Poppel.
Et s’approchant du couple heureux :
— Allons, chers cœurs, reposez-vous un peu maintenant. Mais, mais, comme vous avez chaud ! Est-ce que vous ne voulez pas prendre quelque chose ? Un verre de vin, un pain à la grecque ?
— Oh ! déclara Adolphine, soif ! ça j’ai, mais faim pas. Je vais seulement boire un groselle…
Et, s’adressant au jeune homme :
— Et vous, Joseph ? Oeïe, il y a un si bon faro en face…
— Bé, répondit Kaekebroeck, si ça ne vous fait rien, je prendrai plutôt un verre de bière de ménage…
Adolphine s’élança vers les petites cousines qui restaient là inactives, perdues dans la contemplation de la belle nappe miroitante :
— Vite, vite, dit-elle en les poussant par les épaules, allez demander à Trinette de tirer une bonne carafe !
⁂
M. et M Van Poppel se promenaient lentement autour de la table, s’arrêtant à chaque pas pour lire les petits papiers posés sur les assiettes.
— Mais ça est très bien comme ça, dit le bon-papa quand il eut terminé sa ronde, n’est-ce pas, Matje ?
— Oh, répondit Joseph avec modestie, vous savez, c’est pas du tout commode. Mais je n’ai pas fini. Par exemple, je ne sais vraiment pas où mettre M. Keuterings…
— Mais à côté de M Timmermans, jeta Adolphine en riant. C’est une veuve !
— Tiens, c’est juste ! Je n’y avais pas songé.
Ils se précipitèrent tous deux afin de changer les papiers de place.
— Oui, mais alors, fit remarquer justement M Van Poppel, où est-ce que vous placerez M Rampelbergh ! Il y aura deux dames à côté l’une de l’autre.
— En effet, reconnut Joseph.
Puis tout à coup :
— Mais non, puisque je place Ferdinand Mosselman entre M Timmermans et M Rampelbergh !
— Je veux bien, accorda la brave femme avec bienveillance, mais ça ne fera pas plaisir à la petite M Posenaer. Elle a une bountje pour votre ami Ferdinand…
— Ah, tant pis, ça n’est pas de ma faute !
— Mais c’est elle qui sera à son tour à côté d’une dame ! Elle aura M Rampelbergh à sa droite…
— Bah ! risposta Joseph, pour la consoler je mettrai votre fils Théodore à sa gauche. Regardez une fois, n’est-ce pas, je dis M Posenaer, puis Théodore, puis M Maria ou M Pauline, etc. Mais ça va très bien !
— Impossible, lança cette fois M. Van Poppel très amusé, vous oubliez, fiston, que Théodore et Adèle sont mariés dix mois seulement. Adèle voudra être placée à côté de son mari. Elle est enceinte, savez-vous !
— Ça est encore vrai, fit Joseph accablé. Sapristi, je n’en sors plus, moi ! Voyons un peu…
Il se laissa tomber sur une chaise et, le coude sur les genoux, le doigt courbé contre les lèvres, il prit la pose du Pensiero non galeatus.
D’innombrables combinaisons se formaient déjà dans sa tête, quand Adolphine s’écria :
— Oui, mais moi, où est-ce que je suis d’abord ?
— Mais entre mon père… et M. Posenaer, répondit Joseph, nargueur.
— C’est vrai ? interrogea la jeune fille.
Elle en restait stupéfaite. Soudain, sa figure devint toute sérieuse et ses yeux se mouillèrent. Car c’est ainsi : dans l’énervement des fiançailles, les pleurs s’élancent pour un rien.
Déjà, Joseph était près d’elle, l’attirait dans ses bras :
— Ah grosse bête, mais c’est une farce !
Et, baisant sa petite oreille bien ourlée :
— Tu es à côté de moi ! dit-il ardemment tout bas, la tutoyant pour la première fois.
⁂
Brusquement, la porte s’ouvrit, poussée d’un coup de pied résolu.
Les petites cousines revenaient de la cave.
Maria Spruyt portait une grosse carafe et Pauline Platbrood s’avançait avec un cabaret tintant de verres.
On but : tout le monde exhala un long soupir d’aise. Alors, M Van Poppel alluma un flambeau et passa dans la salle à manger. Elle revint bientôt, tenant contre sa poitrine une haute caisse en fer blanc, caisse séculaire et qui avait réjoui tant de générations de petits sloukkers, car elle contenait les bonnes friandises flamandes. Et c’étaient les mastelles, les pains d’amande, les éclairs, les cranskens, les pepernuts, les clippers, l’excellente et innombrable famille des couques, toute la pâtisserie sèche patriale, tant supérieure à tous les bonbons étrangers !
Et, dans un compartiment spécialement réservé à la confiserie, se trouvaient aussi les boules noires anisées qui râpent la langue, les sucres rouges embus et, surtout, les délicieuses crottes enfarinées, à l’allongement virtuel, infini !
— Prenez, dit la bonne maman, en déposant la grande boite au milieu de la table.
On croqua. Une vraie régalade. M. Van Poppel disait seulement de « prendre attention », car ce n’était pas le moment de ramoner sa « chimenée… »
— Oh, oh ! firent les petites cousines scandalisées, pouffant de rire.
⁂
Sur ces entrefaites, le grand Émile Platbrood rentra et l’on reprit les combinaisons de placement avec une nouvelle ardeur. On finit par trouver que, décidément, il n’y avait pas assez d’espace entre les convives. Et puis, il y avait un couvert « trop court »…
Tant pis, c’était embêtant, mais il fallait encore ajouter une rallonge.
— Enlevez ! commanda Joseph.
Aussitôt, les assiettes et la nappe furent ramassées et la table apparut toute nue, avec ses demi-lunes rouges aux extrémités et ses quatre planches blanches au milieu.
Joseph et Adolphine se postèrent à chaque bout de la table, qu’ils entr’ouvrirent d’une secousse.
Alors, Mile posa la planche-allonge et s’efforça de la fixer dans la coulisse. Il tapait, employait la force, mais n’aboutissait à rien.
— Le bois a joué, dit-il avec découragement. Ça ne sait plus dedans…
Il se reposa une seconde et se remit à la besogne. Soudain, la planche s’emboîta dans la rainure :
— Ça y est ! Poussez seulement maintenant…
Mais il n’y eut que Joseph qui poussa. Adolphine, pour la farce, reculait, bien qu’elle fît semblant de pousser de toutes ses forces.
Penchée en avant, elle riait en dessous, très drôle dans son effort simulé. Elle faisait une jolie grimace, son nez retroussé frémissait et ses dents rageuses semblaient cruellement mordre sa lèvre inférieure.
— Allons, Adolphine, pria Joseph, un peu de sérieux, hein ! Regardez, il est dix heures presque. Nous n’avons plus de temps à perdre, sacrebleu !
Àces mots, la jeune fille s’arcbouta et, courbée sur le meuble, elle poussa d’un élan furieux. La table se ferma avec un grand bruit sec.
Vite, on la recouvrit de la nappe sur laquelle on reposa les assiettes. Cette fois, à la bonne heure, on serait à l’aise.
Sans perdre de temps, Adolphine, grimpée sur une chaise, avait ouvert les vitrines du buffet. Elle passait l’argenterie et les verres…
Cependant, ces joyeux exercices avaient un peu fatigué M. et M Van Poppel, qui s’endormaient doucement dans leur fauteuil.
Alors, tous se mirent à circuler autour de la table sur la pointe des pieds, en parlant à voix basse.
Enfin, le placement des convives parut définitif et c’était vraiment une œuvre savante, de haute psychologie, qui faisait honneur à l’intelligence et au tact de Joseph Kaekebroeck.
— Hein, Phintje, dit-il en se reculant satisfait, je pense que personne ne se disputera…
Et il vida un dernier verre avec Platbrood.
⁂
Maria et Pauline paraissaient très lasses. Elles bâillaient en dedans.
Soudain, la pendule sonna un coup. Il était dix heures et demie.
— Voilà, dit Joseph, et maintenant je suis parti !
Le jeune homme s’inclina comiquement devant le bon papa et la bonne maman complètement endormis, et, prenant congé des jolies cousines, il sortit sans bruit avec Platbrood et sa sœur.
Dans le petit vestibule, Mile s’esquiva avec à propos.
— Allo, bonsoir, vous savez !
Et les deux fiancés restèrent seuls.
Adolphine aida Joseph à endosser son paletot. Elle lui tendit aussi sa grosse canne à pommeau d’argent et sa buse miroitante. Puis, Joseph offrant le bras à la jeune fille, ils descendirent tous deux le petit perron avec majesté.
Mais, comme ils arrivaient dans le grand vestibule, ivres d’une tendresse longtemps contenue, ils plongèrent éperdument dans les bras l’un de l’autre.
En cette fougueuse étreinte, le beau chapeau de Joseph tomba et s’en fut, sautant à petits bonds, jusqu’à la porte cochère.
Déjà, Adolphine s’était échappée. Vivement, elle remonta les quatre marches du perron et, gracieusement appuyée contre la cloison vitrée :
— Bonsoir Monsieur, à demain. Hein, tu viendras de bonne heure ?
Joseph avait ramassé son haut-de-forme qu’il caressait d’une manche onctueuse. Il le reposa enfin sur sa tête et ouvrit la grande porte en exhalant un énorme soupir. Tout de même, il ne pouvait se résoudre à s’en aller et, la main sur la cliche, il ne cessait de contempler la belle jeune fille :
— Viens me donner un pas de conduite, supplia-t-il ; oh si, si, avec ton frère, il fait tellement beau !
Mais, devant cette proposition audacieuse, Adolphine ne put réprimer un geste d’effroi et, vite, elle se sauva en criant :
— Oeïe non, je ne peux pas de ma mère !