IV
Joseph allait dans la nuit, sous le frais sourire des étoiles. Et son âme était toute gonflée de joie.
Il avait trouvé le bonheur. Parfois, devant sa vue rêvante, passait l’ombre du pâle garçon qu’il avait été, et il frissonnait alors de peur et de bien-être, comme un escapé.
Mais pourquoi donc la vie l’avait-elle ainsi brusquement reconquis ? Et comment cette métamorphose improbable d’un snob en un bon gros « loff » s’était-elle accomplie ?
Soudain, il arriva place Sainte-Catherine. Il s’arrêta pensif devant le vieux beffroi aux pierres cariées par le temps, qui dressait sa massive silhouette sur un pur ciel irradié de lune.
C’était bien ici qu’il l’avait vue pour la première fois, un pluvieux matin d’octobre, comme elle sortait sans confusion, rayonnante et légère, du petit chalet planté au pied de la tour. Il l’avait suivie dans le marché pittoresque où, sous les tentes mouillées, elle marchandait ses légumes. Et il sentait encore le relent de son fin waterproof…
Tout de suite, dans un tressaillement virginal, il l’avait aimée et sa triste vie s’était brusquement retournée comme un parapluie dans un coup de vent.
Puis, il évoqua leur entrevue chez M. Van Poppel — l’un des plus vieux amis de son père — et leur premier enlacement, au bal de la Grande-Harmonie, dans cette valse enivrante, tout embaumée d’aphrodise, qui l’avait laissé délicieusement étourdi pendant trois jours !
Il se rappelait les premiers mots qu’elle lui avait dits et dont l’arbitraire syntaxe l’avait charmé, sa bonté souriante, le touchant récit de sa vie simple, active, dévouée toute au gouvernement d’une maison touffue d’enfants, de petits-enfants et même d’arrière-petits-enfants !
Il revoyait aussi le beau soir des aveux. Et, à ce souvenir inoubliable, de nouveau son cœur se mettait à battre dans sa poitrine des petits coups de tonnelier…
⁂
Alors, Joseph poursuivit son chemin à grands pas.
Il plaignait chaque passant de ce qu’il ne fût pas lui.
Un pauvre garde-ville, qui se tenait impassible en son imperméable, au coin de la rue des Fripiers, l’emplit surtout d’une forte compassion. Il dut se retenir pour ne pas se jeter au cou de cet homme et consoler sa misère.
Mais déjà sa pensée voltigeante se posait sur M. et M Kaekebroeck, dont il escomptait la surprise et la joie, quand, demain, amenant Adolphine devant eux, il dirait : « Voici votre fille. »
Et il s’en voulut de tout le mystère qu’il avait fait à ses bons parents. C’était mal à lui, vraiment, d’avoir différé une confession qui leur eût donné tant de bonheur !
Maintenant, il gravissait un large boulevard ; soudain, il aperçut la grande serre du Jardin Botanique toute scintillante de paillettes, et son dôme pâle vert, d’une ineffable et tranquille lueur, sous la belle lune ronde.
Et il frémit au souvenir du suicide de son ami Trullemans qui avait préféré mourir, en léchant tout le vert-de-gris du dôme vénéneux, plutôt que de survivre un seul jour aux dédains d’une abominable coquette.
— Ah ! pauvre grand Jules Trullemans, s’écria Joseph en s’appuyant sur la balustrade du jardin profond, brave cœur incompris, comme je te plains ! Hélas ! pourquoi aspiras-tu à la haute bourgeoisie… Et dire que, sans cette détestable Van Tussenbroeck, nous t’aurions vu demain au milieu de nous, gai, farceur — Jan Claes — comme tu l’étais avant qu’une fatale passion eût brisé tous les ressorts de ta robuste jeunesse ! L’amour t’a perdu ! Et voilà qu’il m’a sauvé, moi !
Et Joseph, pleura le mort immortel. Il fit un geste de tristesse et s’éloigna. Mais, arrivé au sommet du boulevard, il s’arrêta un moment encore devant le populaire abreuvoir de la porte de Schaerbeek et il but à longs traits l’eau pure, à la vertu lustrale, dans le vil gobelet enchaîné. Car il se sentait un irrésistible besoin d’affirmer son âme redevenue simple et Brusseleer.
Enfin, il s’engagea dans la rue Royale et bientôt il fut devant la porte de sa maison. Il mit la clef dans la serrure ; mais, avant d’ouvrir, il jeta un dernier regard au ciel : le sombre azur demeurait constellé.
— Allons, dit-il, il fera beau demain. Je pourrai endosser ma tenue de sous-lieutenant. Adolphine sera tout de même si contente…