X
— « Nous reprenons la grande scène d’amour du second acte, » disait le directeur à la fin de la troisième répétition.
L’Actrice.
Le voici…
Le Metteur en scène. « C’est bien, oui, très bien… si vous vouliez cependant que nous recommencions… vous savez… il y a chez vous une appréhension de la vue d’Hippolyte… et en même temps vous êtes attirée vers lui par une force supérieure… La scène demande, je crois, à être attaquée plus profondément. > :
L’Actrice.
Le voici : vers mon cœur tout mon sang se retire.
J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.
......................
On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous,
Seigneur. À vos douleurs je viens joindre mes larmes ;
Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.
Le Metteur en scène. « Ça y est… la petite note d’hypocrisie féminine de ces vers. »
L’Actrice.
Mon fils n’a plus de père..........
Le Metteur en scène. « Très important « mon fils n’a plus de père… » et demandant à être dit dans un sentiment, pour ainsi dire, sous-entendu. »
L’Actrice.
.........et le jour n’est pas loin
Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.
Déjà mille ennemis attaquent son enfance :
Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.
Mais..................
Le Metteur en scène (qui avait l’habitude de parler pour lui-même, et que la Faustin, la plupart du temps, ne semblait pas entendre). — « Ici la contre-partie de la scène et abaissement de la voix au mais. »
L’Actrice.
Mais un secret remords agite mes esprits :
Je crains d’avoir fermé votre oreille à ses cris.
Je tremble que sur lui votre juste colère
Ne poursuive bientôt une odieuse mère.
Le Metteur en scène. « À toi, Hippolyte, — Louis XIV. »
......................
Le Directeur (accoudé debout sur la rampe du petit escalier de bois blanc, jeté pendant les répétitions, de la salle à la scène, et qui frappe de sa canne sur les marches, quand la tirade languit). — « Pardon, vous connaissez l’effet introduit par M Clairon, le léger frémissement de tout son corps, au moment où le son de la voix d’Hippolyte frappe son oreille ? »
L’Actrice.
Quand vous me haïriez…
« Non, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela… attendez… je le tiens… non, — et, après avoir violemment et coléreusement tiré de ses deux mains la pointe de son corsage, — la Faustin s’adressant au metteur en scène : « Comment le diriez-vous, vous ? »
Le Metteur en scène. « Je désire ne pas le dire… je voudrais que ce fût vous… et dans l’intonation que je sens… Tenez, dites-nous-le, dans le sans-gêne de votre prose de tous les jours… maintenant remettez l’inflexion dans le noble… mais c’est parfait ! »
Le Directeur. « Oh ! avec vous… il n’y a qu’à vous indiquer une chose, pour que vous dépassiez de beaucoup ce qu’on vous demande. »
L’Actrice.
Quand vous me haïriez, je ne m’en plaindrais pas,
Seigneur : vous m’avez vue attachée à vous nuire ;
Dans le fond de mon cœur…
Le Metteur en scène. « Donnez à « dans le fond de mon cœur » un peu plus de valeur… et maintenant jusqu’à la fin du couplet enflons le rythme. »
L’Actrice.
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.
À votre inimitié j’ai pris soin de m’offrir :
Aux bords que j’habitais je n’ai pu vous souffrir ;
En public, en secret, contre vous déclarée,
J’ai voulu par des mers en être séparée ;
J’ai même défendu par une expresse loi.
Qu’on osât prononcer votre nom devant moi.
Si…
Le Metteur en scène. « Un rien d’abaissement dans le ton. »
L’Actrice.
Si pourtant à l’offense on mesure la peine,
Si la haine peut seule attirer votre haine,
Jamais femme..........
Le Metteur en scène. « Une, deux… et faites sonner le derniers vers. »
L’Actrice.
.......ne fut plus digne de pitié,
Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.
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Ah ! seigneur ! que le ciel.......
Le Metteur en scène. « Détachez, détachez le mot ciel qui a une signification ici… et puis nous entrons dans la note de l’attendrissement.
L’Actrice.
Ah ! Seigneur ! que le ciel, j’ose ici l’attester,
De cette loi commune a voulu m’excepter !
Qu’un soin bien différent me trouble et me dévore !
« Me dévore, me dévore, me dévore, recommença la Faustin, qui, à la troisième fois, s’écria : « Ah ! le voilà, je l’ai attrapé, je crois, avec l’appuiement demandé à la dernière répétition. »
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On ne voit pas deux fois le rivage des morts,
Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords,
En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;
Et l’avare Achéron ne lâche pas sa proie.
Que dis-je ! il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
— Je le vois, je lui parle…
Le Directeur. « Oh ! très bien, très bien… c’est cherché dans un semblant d’hallucination.
L’Actrice :
— Je le vois, je lui parle…… et mon cœur… je m’égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
Le Metteur en scène. « Un peu plus de relief à « malgré moi ». Malgré moi, c’est Vénus à la cantonade, la redoutée et la redoutable Vénus, et, dans un entrain de gaieté, le metteur en scène ajouta :
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu
À faire ainsi cascader… cascader la vertu ?
L’Actrice.
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée ;
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant…
Le Metteur en scène. « Fidèle, parfaitement souligné… puis la chose est enlevée avec la modulation de la femme emballée. »
Le Directeur. « C’est aussi bien que le disait Rachel…, et elle le disait bien… et même peut-être le « un peu farouche » a, dans votre bouche, un contournement de grâce encore plus adorable. »
L’Actrice.
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
Le Metteur en scène. « Un peu plus d’exaltation dans l’accent amoureux… et mettez-vous encore plus en communication avec l’homme aimé, s’il est possible. »
L’Actrice.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
Cette noble pudeur colorait son visage.
Lorsque de notre Crète il traversa les flots.
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi, sans Hippolyte,
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Le Directeur. « Voulez-vous me permettre une petite observation… Qu’on perçoive toujours à travers votre diction, la structure de nos grands vers symétriques, balancés sur deux rimes jumelles et deux hémistiches égaux. »
L’Actrice.
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
« Après » — jetait au souffleur la Faustin, manquant de mémoire, et taquinée par quelque chose dans le récit, qu’elle n’avouait pas.
Elle reprenait :
Pour en développer l’embarras incertain.
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non : dans ce dessein, je l’aurais devancée ;
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée :
C’est moi, prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante :
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue.
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
Le Directeur. « Tout à fait merveilleux… et ce dernier vers a l’air de sortir de l’autre amoureux de Didon. »
· · ·
L’Actrice.
Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire ?
Le Metteur en scène. « Est-ce que ça ne ferait pas bien là, un petit mouvement de recul de toute votre personne ? »
L’Actrice.
Prince, aurais-je perdu tout le soin de ma gloire !
......................
… Ah cruel ! tu m’as trop entendue !
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même.
Le Directeur. « Ici une indication plus accentuée de la souffrance morale. »
L’Actrice.
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encore plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc…
Le Metteur en scène. « Donner plus de relief au mot Dieux, ce mot qui revient deux fois avec intention dans le même vers. »
Le Directeur. « Oui, oui, faites sonner le mot Dieux… qu’on ne sente pas dans cette scène la folie physique… point d’hystérie… ne soyons pas l’actrice trop dirigée par le public… vous avez un talent au-dessus de cela… jouons en victime de la fatalité, en femme succombant sous la vengeance des Dieux… C’est la tradition, la grande tradition du Théâtre-Français.
L’Actrice.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé.
Ici, la Faustin coupait sa tirade par des phrases adressées à Hippolyte, dans l’intonation du mouvement dramatique : « Ne me regardez donc pas ainsi… ayez l’air d’un homme embêté de mon amour et qui détourne la tête… sans cela, je n’aurai aucune raison de vous dire tout à l’heure : « Si tes yeux un moment pouvaient me regarder. »
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Le Metteur en scène. « Le « je ne t’aimais pas moins », d’une voix plus mouillée, hein ? »
L’Actrice.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes,
J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes :
Il suffît de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ! cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier…
Le Directeur. « Disjoignez donc, ma chère, le « je te » comme le « que je te veux faire » de tout à l’heure… la réunion mangée de ces deux, de ces trois monosyllabes, ça ne fait pas bien… » ça a quelque chose de populacier. »
L’Actrice.
…Je te venois prier de ne le point haïr :
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :
Digne fils d’un héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hyppolyte !
Le Directeur. « Oui, là, il faut absolument un peu de Pasiphaé. »
L’Actrice.
Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper,
Impatient déjà d’expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe…
Le Metteur en scène. « Premier dénoûment… et d’ici jusqu’à la fin du couplet en rinforzando. »
L’Actrice.
Frappe ; ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil, ta main serait trempée.
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
Donne.
Et la Faustin, apostrophant Hippolyte, lui disait sur un ton agressif : « Mais je ne peux pas cependant aller chercher votre épée sous votre tunique… le geste est pour moi horriblement difficile… il faut que par votre position… vous me fournissiez un mouvement qui ne soit ni un mouvement commun ni un mouvement canaille. »