‹ La FaustinChapitre 9 sur 64 · IX

IX

En cette maison, machinée comme l’hôtel à la loge n 23, du conte d’Hoffmann, les deux femmes descendirent un étage, et un tour de clef donné par Bonne-Âme les introduisit dans un corridor intérieur de théâtre, où des messieurs disaient des douceurs à des têtes de femmes enveloppées jusqu’au cou des rideaux de leurs loges, et sortant des portes avec de faux airs de la « Frileuse » d’Houdon — et ce, pendant qu’on les habillait par derrière.

Rosaline était encore en scène. Dans la loge vide, il n’y avait que le petit garçon de la maîtresse de Carsonac.

Profitant de l’absence de l’actrice et de l’habilleuse, le gamin assis à la table-toilette, et entouré de l’éponge à blanc, et de la patte de lièvre, et du pot de rouge, et du crayon à sourcils, était consciencieusement en train de se « faire une tête « de vieux », tout en buvant, entre chaque fion de son maquillage, une gorgée dans un verre, où il avait versé la moitié d’un rouleau de sirop de groseille, posé en travers de l’ouverture du pot à l’eau.

— « Comment ici, et à cette heure, c’est encore toi, canaille d’enfant ! » dit la mère, en le jetant à bas de sa chaise, et lui débarbouillant rudement la figure avec son mouchoir. « Victorin, cria-t-elle à un homme de service qui passait…, prends-moi ce moutard et remets-le à Zélie, avec l’ordre de le flanquer sous la toile sans barguigner… Tiens, — ajouta Bonne-Âme, en regardant à sa montre — le tableau dure plus longtemps qu’à l’ordinaire. Au fait, j’ai deux ou trois mots à dire… je te laisse un moment, et je te ramène Rosaline. »

La Faustin, un peu malingre ce jour-là, s’était laissée tomber sur le pauvre canapé au bois de noyer, et parmi la chaleur torride, l’atmosphère stupéfiante de bain maure de la petite pièce, et dans le congestionnement somnolent, que produisent ces recoins sans air et tout enflammés de gaz des fonds de théâtre, elle entendait, ainsi que des paroles dites très loin d’elle, les bribes d’une conversation tenue par une longue créature efflanquée, à la porte de la loge.

— « Oui, disait la créature, oui de huit heure ? à cinq heures, travailler à l’atelier des costumes, et encore de six heures à une heure du matin, faire mon métier d’habilleuse…, et pour tout cela, quarante francs par mois… et voilà trois mois que le directeur ne m’a payée…, et je n’ai aujourd’hui que mon café au lait dans le ventre… Et l’on veut que j’aie du cœur à mettre ces soupeuses aux truffes dans du velours et de la dentelle. »

En même temps que les oreilles de la Faustin percevaient vaguement les propos de l’habilleuse, ses yeux ensommeillés voyaient s’enfoncer, dans des contours et des couleurs de rêve, le mobilier brouillé de la loge : le petit poêle de faïence blanche dont le tuyau allait se perdre dans un jour de souffrance, la table de toilette en bois blanc peinte en noir, une vraie table à écriture de clerc d’huissier, la grande glace flanquée de deux becs de gaz aveuglants, et où se détachait, sur un immense carton, le nom du tireur de cartes Claudius, au milieu de quatre têtes d’amours joufflus, dont les souffles gravés à l’image des vents cardinaux des anciennes cartes, portaient : Bonheur, Santé, Succès, Fortune.

Et, par la porte entre-bâillée, les allants et les venants du corridor, marchant sur des appels invisibles, à quelque chose de lointain, d’où s’échappait un grand murmure, pareil à une clameur d’horizon, ne semblaient plus à la femme qu’une agitation automatique, que le remuement d’une maison de fous, où se faisaient, d’un air raisonnable, des choses incompréhensibles.

La Faustin se décida à secouer l’envahissement de cette léthargie, avec le cauchemar de paroles et de visions qui s’y mêlait, la femme fit un effort, et, sortant douloureusement de sa paresse physique, elle balaya de la main le canapé, amena à elle un morceau de papier imprimé, un fragment de journal qu’elle se mit à lire.

Ce journal était écrit dans la langue qu’elle avait apprise en Écosse, au milieu de baisers lui fermant la bouche, quand elle prononçait mal.

Tout à coup la Faustin se leva, comme soudainement réveillée, fit des yeux une inspection rapide de la loge, qu’elle fouilla dans tous les recoins, puis avec une force nerveuse qu’on n’aurait jamais attendue de son être délicat, se mit à bousculer et à déplacer tous les meubles. Le canapé était scellé au mur. Aussitôt elle prit des allumettes, et, couchée tout de son long sur le plancher, à la lueur de la flammèche enfoncée dessous d’une main, elle remuait les saletés et les toiles d’araignée de l’autre.

— « Es-tu folle ? Qu’est-ce que tu fais là ? » dit sa sœur, la surprenant quand elle rentra suivie de Rosaline et de l’habilleuse.

La Faustin se releva d’un bond, et jeta à Rosaline :

— « D’où vient ce papier ? »

— « Ce papier, je ne sais pas, moi !… Ah si, si maintenant… c’est un journal anglais qui enveloppait un petit gilet de tricot de soie… ces gilets comme une toile d’araignée… et qu’on m’a envoyé de Londres, ces jours-ci. »

— « Mais le nom du journal… ce nom, dites-le-moi… la date au moins, si on pouvait la connaître… est-ce d’hier, est-ce d’il y a des années… Ah ! ces choses qu’on apprend, sans savoir quand elles se sont passées… et ce morceau qui manque en bas… là, tenez, là. » Et, s’adressant à l’habilleuse : « Deux louis pour vous, si vous me trouvez ce morceau… vous voyez bien ? »

— « Mon Dieu, deux louis ! dit la femme efflanquée, dans un effondrement de toute sa personne : « Dire que j’ai allumé le poêle avec ! »

— « Mais qu’est-ce qu’il y a donc dans ce journal ? » fit la sœur de la Faustin.

— « Rien…, non rien… une autre fois je serai toute à vous… vous me donnez ce morceau de papier, Rosaline… n’est-ce pas ? »

Et sans entendre et sans répondre, la Faustin sortit du théâtre, se lança dans l’escalier. Là, se sentant seule, sous le quinquet du premier étage, au risque de tomber, et penchée de tout le corps sur la rampe, elle étudiait la déchirure d’en bas, qui, après le nom de William, coupait la troisième lettre d’un nom de famille, ressemblant à celui de son ancien amant.

Arrivée en bas, la Faustin fit signe à son cocher de la suivre, et elle se mit à marcher sur le quai noir, avec cette marche hagarde et suspendue d’une femme qui, dans la nuit, va se jeter à la Seine, faisant retourner les rares passants qui la suivaient un instant de l’œil. Et sous chaque bec de gaz, elle tendait à la lumière vacillante son morceau de papier énigmatique, croyant chaque fois lui arracher son secret.

— « Mais je suis vraiment folle, ce soir… C’est si simple de savoir ce que je veux, » s’écria-t-elle, un moment tout haut ; et elle remonta dans sa voiture, qui l’emporta au grand trot.

Aussitôt rentrée, la Faustin s’assit à son petit secrétaire, écrivit une lettre, se déshabilla toute seule, et, déshabillée, au lieu d’entrer dans son lit, se mit à marcher dans sa chambre un temps, un long temps, dont elle n’eut pas conscience.

La nuit, la Faustin rêva l’article qu’elle avait lu : une chasse au tigre donnée par le vice-roi des Indes, une chasse dans laquelle il y avait un blessé qu’elle voyait tantôt avec la figure de William Rayne, tantôt avec la figure d’un homme inconnu.

Le lendemain, le feu de sa maîtresse allumé, Guénegaud penchée sur la cheminée et épelant entre ses dents : « Monsieur, monsieur… le premier secrétaire de l’ambassade anglaise, » et ajoutant tout haut : « Ah ! c’est une lettre qu’il faut faire porter, madame ? » La Faustin se dressa sur son séant, et tenant un moment ses coudes nus dans ses mains, resta sans répondre, puis dit à Guénegaud :

— « Jette au feu la lettre et le morceau de journal qui est à côté d’elle. »

Et, retombant sur l’oreiller, et, comme parlant au mur : « Non, une certitude quelconque… je n’en veux pas… j’en ai peur… j’aime mieux continuer à vivre dans l’ignorance… à toujours pouvoir espérer. »

Mais, depuis ce jour, tout en ne voulant pas savoir, l’imagination de la Faustin ne revit plus William qu’entouré du romanesque d’un héros de Méry, et sa blanche chair d’Anglais déchirée par l’étreinte du féroce.

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